XV II
Voilà les peupliers d'en face qui font un vacarme prodigieux ; il va pleuvoir. Plus affermis sur leurs troncs, les petit arbres fruitiers des jardins voisins ne bougent pas, eux , et se moquent du vent. Mais, échevelés et flexibles , les acacias se donnent à tous les diables, ils se lamentent, ils se tordent par toutes leurs branches
Adieu le soleil ! il recule devant le vent et se voile. Pour moi, je ne m'en soucie guère -.j'ai le soleil dans le corps, grâce à ma bouteille. A ta santé, Jean Riant , joyeux patron de ce gîte picard , bonne face, grosse santé, belle humeur, Bacchus du peuple ! Que j'aie longtemps pied alerte et longue soif, et je te promets sonores litanies ! — Jean Riant, protégez-nous ! — Jean Riant, étoile du port (en amont), brillez sur nous ! — Eloignez de nous , Jean Riant, les trois plus épouvantables fléaux du monde : la fièvre, la guerre et Tamour ! — Je m'arrête, car il faut des rimes à cette litanie, comme il faut des clochettes d'or à une haquenée de reine ; des rimes qui aient le son et la couleur, la couleur du rubis, le son du cristal. Hélas ! pour oser tenter pareille œuvre, je ne suis encore que Jean Souriant. J'attendrai donc. On peut écrire impunément sur
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les frontons, sur les livres, sur les socles : aux Muses, aux Grâces, à la Patrie, à la Vertu, à la Beauté, aux Grands hommes, aux Dieux , — mais on n'écrit pas sans pâlir, en tête d'une ode matérialiste, ces trois mots qui illuminent le papier: A Jean Riant !
ABOUT (Edmond). — De l'esprit, de l'activité et du bonheur. Un type essentiellement parisien. Grâce à une polémique qui a dépassé le but , le bruit de Tolla est devenu presque un succès. Dans Les Mariages de Paris il y a un courant d'observation moderne bien suivi; mais quelquefois aussi c'est commun, inutile, terminé à la hâte. Trop de chemisiers cités, du dilettantisme à tout prix et de toutes mains , une lithographie d'après Charles de Bernard. Faut-il rappeler le Voyage à l'Exposition universelle des Beaux-Arts ? voilà de la critique d'écureuil ; M. About y fatigue l'attention à force de saillies.
ACHARD (Amédée). — C'était Gr mm avant-hier, c'était Alceste hier ; en fait de pseudonymes on pourrait choisir plus modestement. Il est voué aux Courriers de Paris, comme M. Eugène Guinot, et l'on sent parfois qu'il ronge son frein avec tristesse. Pour se délasser, il écrit des romans où semble passer le souffle de M. Alexandre Dumas. On parle beaucoup dans le monde de ses beaux meubles en bois de boule et de ses consoles du célèbre Rocaille.
ALBY (Ernest). — Le trompette Escoffier lui doit une heure de célébrité. Bien avant que Henri Heine publiât dans la Revue des Deux-Mondes ses Dieux en exil, M. Alby avait publié dans Le Globe les Dieux de l'Olympe en habit noir. Depuis quelques années, M. Alby est, dit-on, régisseur de la Maison-d'Or.
ALTAROCHE (A). — M. Altaroche a commencé par où les autres finissent , par des chansons. Le Charivari a gardé la mémoire d'une multitude de couplets qui ont été l'émoi, le scandale et la gaîté de leur temps. Entre tous, un chef-d'œuvre que l'on ne connaît pas assez, bien qu'on en parle toujours, c'est la fameuse Complainte sur M. Romieu, dévoré par les hannetons. M. Romieu était alors souspréfet de Louhans ; plus tard il devint préfet de la Dordogne. Dans la complainte , M. Altaroche le représente, donnant de nouveaux soins à son roman du Mousse: tout
à coup entre précipitamment \m garde-champètre qui lui annonce une invasion de hannetons, ravageant le terri toire. M. Komieu fait ses adieux à sa famille :
Après ces scènes touchantes, A tout Romieu décidé Prit donc son habit brodé, Son épée étincelante.
Sans oublier toutefois Mousse et Bulletin des Lois.
Accompagné du champêtre, Vite en campagne il se mit.
Marchant droit à l'ennemi Pour d'abord le reconnaître.
Assez longtemps il marcha, Puis enfin le rencontra.
Ce hanneton incendiaire En si grand nombre volait, Que sa masse obscurcissait Le soleil qui nous éclaire ; Faisant un bruit si confus Qu'à Feydeau l'on se fût cru.
Romieu transporté de mge Tira son épée, et leur Envoya sa croix d'honneur, Avec son Mousse, au visage !
Mais l'animal furieux N'en devint que plus nombreux.
L'insecte, comme une teigne, Rongea tout le sous-préfet, Commençant par le plu.net Et finissant par l'empeigne.
A l'instant il dévora Yeux, pieds, mains et caetera.
Il a brandi son épée
Tant qu'il eut un bras encor ;
Mais lorsque de tout son corps
Sa langue seule est restée,
Cette langue a proféré :
— Vive le roi des Francés !
Bientôt le garde-champêtre A recueilli ses débris, Lesquels étaient si chétifs Qu'en sa poche il put les mettre ; Car il ne restait, je crois, Que Le Mousse, avec la croix.
Je ne cite qu'un fragment ; selon moi , c'est épique. Rappelons encore , — mais n'en parlons pas trop, — son roman des Aventures de Victor Augerol. Après avoir joué un rôle politique, M. Altaroche a obtenu la direction du second Théâtre-Français; plus récemment, il vient de fonder, avec M. Louis Huart, les Folies-Nouvelles.
ALINIBERT (Alfred d'). — Un livre sur le Duel, un autre intitulé : Flânerie aux États-Unis, et quelques ar-
ticles dans les journaux , principalement dans L'Artiste, où il a raconté d'une façon touchante les derniers moments de J. Chaudes- Aiguës.
ANCRE (Alfred d'). — Des cheveux blonds s'épanouissant en soleil autour d'une tête de vingt-cinq ans à peine, des moustaches fines , de la poésie comme s'il en fleurissait ; heureux jeune homme ! M. Alfred d'Ancre en est à son premier volume : Le Printemps de la vie humaine. Le grand mal, si ses vers et sa prose rappellent de temps en temps Alfred de Musset !
ANNE (Théodore). — Né en 1797. A appartenu au 4 6* régiment de chasseurs; puis a été admis, en 1823, dans les gardes-du-corps du roi. Rédacteur du Drapeau Blanc, sous Martainville ; vaudevilliste ingénieux , feuilletonniste honnête.
ARAGO (Etienne). — M. E. Arago a composé beaucoup de pièces de théâtre , parmi lesquelles Les Mémoires du Diable ont toujours eu un grand succès. Une comédie en cinq actes et en vers, Les Trois Aristocraties, représentée au Théâtre-Français , a trahi ses prétentions à la haute littérature ; nous préférons ses vaudevilles. C'est un galant homme, selon l'expression favorite de M. Jules Janin.
ANGELOT (Virginie). — «Au moral comme au physique, Virginie Ancelot n'a pas un mérite visible pour tout le monde, et il en faut beaucoup avoir pour sentir tout ce qu'elle en a. Cela vient d'un certain abandon répandu dans toute sa personne ; elle a l'air si désintéressé sur elle-même qu'elle n'appelle pas tout de suite l'intérêt, et, jugée par la distraction, elle ne recueille que l'indulgence. Je doute qu'on l'ait jamais trouvée ni très-jolie ni très-spirituelle au prgmier abord; une sorte de mystère enveloppe tout son être.
a Virginie a la tête admirablement bien posée, ses mouvements sont pleins de nonchalence et de grâce. Brune de cheveux, blanche de teint, elle abandonne à ses yeux tout l'honneur de sa figure et ils suffiraient à sa beauté. Modeste et timide, elle laisse quelquefois tomber sur vous ces beaux yeux, dont l'expression est sérieuse et mélancolique, d'une manière si directe et si prolongée qu'une pareille attention vous inquiète et vous charme ; elle ne se doute pas de l'effet de ces longs regards si expressifs à son insu ; ils sont, pour ainsi dire, absents de la persorme qui les reçoit ; ce sont des éclairs de ce feu sacrés qu'il faut lui reconnaître, et des préoccupations de sa pensée. »
Mettez au bas de ce portrait la signature de M. A. Malitourne et la date de ^828. '
AURIOL (Jules d'). — Qui est-ce qui n'a pas été un peu dans sa vie rédacteur en chef de la Patrie ? M. d'Auriol l'a
été et l'est peut-être encore. Sa plume est taillée pour la polémique, et son esprit tourne facilement à l'épigramme. Trente ans et une élégante tenue.
AMPÈRE. — Académicien. Et après ?
Professeur au collège de France. Et après ? Voyageur. Et après ?
ASSELINEAU (Charles). — Parisien II s'occupe beaucoup d'art et de bibliographie ; on a de lui des notices, qui sont de véritables découvertes , sur l'ébéniste Boulle, sur le peintre Bruandet , sur le poète Neufgermain. Il a donné une édition nouvelle du Roman bourgeois par Furetière. Ses articles de critique littéraire sont très-remarques ; esprit sain, posé, il fuit les œncetti.
AUBERT (Constance). — Fille de madame la duchesse d'Abrantès. Ses articles de mode font autorité — chez les marchands.
AUBRYET (Xavier). — La Femme de vingt-cinq ans est un roman exquis ; la petite bête y est chassée avec une ardeur et une curiosité sans égales. Quoiquejeune, M. Aubryet a beaucoup vécu — par les nerfs. Il est tourmenté du beau dans l'art , du nouveau dans la poésie , du char-
mant dans la prose , du moral dans la vie ; ses tentatives indiquent une nature d'élite, quoique un peu tournée vers le pessimisme. Grattez le littérateur , vous trouverez un aimable garçon loyal et spirituel à outrance.
AUDEBRAND (Philibert). — On couvrirait la superficie de la place du Carrousel avec le total prodigieux des écrits de cet homme de lettres. Où sont cependant ses écrits? où sont ses mille et une nouvelles, ses anecdotes, ses comptes-rendus, tout ce pêle-mêle semé de paillettes ? Ils ont le sort des improvisations ; son auteur les oublie lui-même. M. Philibert Audebrand appartient corps et âme au journalisme quotidien , dont il est depuis quinze ans l'expression la plus vivace et la plus insouciante. On consultera beaucoup son Voyage à travers la petite presse, une des pages les plus piquantes des mémoires littéraires du dix-neuvième siècle.
AUGER (Hyppolyte). — Il y a des noms qui ne portent pas bonheur. On sait que l'ancien Auger, l'académicien, le commentateur , s'est noyé. Son homonyme, celui qui nous occupe , sans être réduit à une extrémité aussi fâcheuse, s'est vu quelquefois forcé de vendre ses ouvrages, non pas à des libraires, mais à des écrivains plus en renom que lui. « Je suis en effet l'auteur du roman que M. Alexandre Dumas a publié en France , sous le titre de Fernande, »
dit-il dans une lettre adressée récemment à l'éditeur des Contemporains. L'aveu est triste à tous les points de vue. — « Il faut que je vive ! » ajoute avec amertume M. Auger.
AUGIER (Emile). — Celui-ci est heureux autant qu'homme de France; il est jeune, il se porte bien, il a le fauteuil de Boileau. Deux de ses dernières pièces décèlent un progrès dans sa manière jadis trop bourgeoise : Le Gendre de M. Poirier et Le Mariage d'Olympe; celle-ci surtout, malgré son insuccès, a des parties ardentes et tout à fait arrêtées. C'est déjà loin de cette école du bon sens où M. Emile Augier avait malencontreusement marqué ses premiers pas ; viendra un temps où il ne pourra relire, sans rire, sa Gabrielle. Je ne lui souhaite qu'un peu plus d'invention : il emprunte constamment à M. Jules Sandeau, on finira par s'en apercevoir.
AVENEL (Paul). — On lui doit plusieurs romans. Sans compter une nouvelle imprimée dans Le Mousquetaire y et sur le titre de laquelle nos yeux se sont arrêtés avec effroi : le guillotiné stupéfait.
AYCABD (Marie). — Des personnes éloignées du mouvement parisien et quelques voyageurs de commerce croient encore que c'est une femme. Détrompons-les à
jamais. M. Marie Aycard est trapu, barbu et Marseillais ; deux prunelles malicieuses étincellent sous ses lunettes ; il a l'organe impétueux et sonore ; il porte une grosse canne. Ce ne sont point là les signes particuliers d'une chevalière d'Eon. En 1826, un Dictionnaire des gens de lettres vivants écrivait sur lui les lignes suivantes : « Un roman en trois volumes , un recueil de ballades, quelques articles épars dans le défunt Panomara des Nouveautés parisiennes , et probablement quelques autres écrits anonymes, voilà tout ce dont se compose le butin littéraire de ce jeune auteur. Il a de l'imagination et ne manque pas d'esprit ; mais cela suffit-il pour être inscrit au temple de mémoire? Peut-être se chargera-t-il de nous le prouver dans Le Pilote, où il met parfois quelques articles. » Depuis la publication de ces lignes , M. Aycard est devenu un des maîtres dans l'art difficile de la nouvelle ; on ne saurait dire le nombre de vaudevilles et de comédies inspirés de ses feuilletons.
BABOU (Hippolyte). — Il fut un instant l'honneur do l'ancienne Revue de Paris et l'espoir de la Revue des Deux- Mondes. Comment le jeune Babou trompa-t-il une aussi chère attente? On le retrouve feuilletonniste de théâtres dans l'ancien Courrier français. Dans l'ancienne Revue nouvelle il publie une série spirituelle et satirique, intitulée : Les Revenants. Ensuite , il passe tour à tour, comme à travers des tonneaux de papier, dans l'ancienne Révolution, dans l'ancien Monde littéraire, dans l'ancien Athéneum et dans l'ancienne Comédie, qui n'eut qu'un seul numéro. . . Hippolyte Babou ne ressemble- t-il pas un peu à cet ami
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de M. Prud'homme dont la position sociale se résumait par le titre pompeux d'ancien propriétaire des anciens terrains de l'ancien Tivoli ? — En tant que critique , Babou a la réputation d'un assez mauvais coucheur. N'appartenant à aucune école (ce dont il faut le louer), il a eu plusieurs fois maille à partir tantôt avec les fantaisistes et tantôt avec les réalistes , un jour avec la Bohême et une autre fois avec l'Académie. N'importe, c'est un écrivain de race; il aura sa place dès qu'il voudra se déranger pour la prendre.
BALLARD (Charles). — Violette littéraire, qu'il faut aller chercher sous l'herbe de la Légion-d'Honneur. M. Ballard rédigeait autrefois en chef Le Petit-Poucet, un des journaux les plus rares et les plus singuliers de la période 1832-1833. Le roman intitulé : Un Cousin de province est son principal titre de gloire.
BALATHIER DE BRAGELONNE. — Encore une âme damnée du journalisme! La collection de toutes les gazettes où il a marqué son passage , depuis La Silhouette jusqu'au Canezou, moniteur de l'ajustement en France, suflBrait à le rôtir durant l'éternité.
BANVILLE (Théodore de). — Depuis plusieurs minutes la phrase suivante est suspendue au bout de notre
plume : « Au premier rang de nos meilleurs poètes, entre Musset et Gautier, on doit placer M. Théodore de Banville, dont plusieurs recueils. Les Cariatides et Les Stalactites attestent l'éclat, la grâce et l'esprit. » Cette phrase est claire et rend ma pensée ; mais n'est-elle pas trop simple, à propos d'un poète lyrique? Est-il convenable de parler de Pindare dans les mêmes termes que de Fumade ? Allons un peu d'élan, et cherchons mieux :
« Parmi ceux dont la poitrine saigne incessamment sous les ongles d'or de l'idéal vautour , les sirènes ont retenu le nom de M. Théodore de Banville, qui a signé de ses sanglots deux poèmes ivres de la folie embrasée, et où les ors de l'image se mêlent splendidement aux sonorités épanouies des rhythmes. »
Voilà qui est un peu plus satisfaisant.
En dehors de ses odes païennes, Banville a jeté au hasard, sous le titre d'Odes Funambulesques, une série de pièces enjouées.
Nous ne connaissons à M. Théodore de Banville qu'un travers, c'est sa préoccupation constante des choses et des personnes du théâtre. Il conserve un étonnement enfantin pour les malpropretés des coulisses; il met sa vanité à savoir l'époque précise des débuts de mademoiselle Yamini, et on l'a vu suivre sur les boulevards l'acteur Machanette, en donnant les signes du plus vif attendrissement.
BAZANCOURT (de). — Ayant reconnu combien les manuscrits s'égaraient facilement dans les bureaux de rédaction, M. de Bazancourt a imaginé de mettre ses romans dans des boîtes à chapeaux et de les porter ainsi renfermés aux journaux.
BARBARA (Charles). — Talent discret et fort; vie isolée. L'Assassinat du Pont-Rouge et les Histoires émouvantes ont attiré beaucoup l'attention sur lui.
BARBIER (Auguste). — C'est un homme de taille moyenne, brun, très-proprement vêtu, d'une politesse aisée, les allures d'un bourgeois dans le sens honnête du mot. Je le vois souvent au cercle Valois , où il vient lire les papiers assidûment ; il n'a pas du tout l'air de mâcher la poudre. — Voilà celui à qui il fallait donner un fauteuil d'Académie ! Est-ce M. Ponsard qui écrirait une ligne du PiantOj une strophe de Lazare ? Honte du temps de Louis- Philippe : M. Auguste Barbier n'a pas même la croix !
BARRIÈRE (Théodore). — Collaborateur de MM. Capendu, Henry de Kock, Taillade, Decourcelles , feu Jules Lorin, Miirger, feu Bayard, Arthur de Beauplan, Marc- Fournier, Fauchery, Dumanoir, Lambert-Thiboust, Jaime fils et Morand.
BARBEY D'AUREVILLY (Jules). — Il est des personnalités et des talents assez difficiles à saisir, surtout en quelques lignes. M. Barbey d'Aurevilly a écrit des romans psychologiques, tels que L'Amour impossible et La Vieille maîtresse, et un roman d'action , V Ensorcelée , qui témoignent d'une supériorité littéraire évidente , mais qui accusent en même temps un esprit bien troublé, quoique impérieux, sans point d'appui et plein de monstrueuses contradictions. Le catholicisme de fer de M. de Maistre y coudoie les mondainetés de Balzac et les lascivités premières du romantisme. Et puis, avec tout cela, il adore Joubert ! Cependant le style de M. d'Aurevilly est loin des froides limpidités de l'empire, il appartient au contraire à l'école du trop de zèle; chez lui il faut que la phrase irradie ou dise pourquoi. Depuis quelques années, M. Barbey d'Aurevilly rend compte des livres dans Le Pays ; ses quahtés de critique nous semblent préférables à ses facultés de romancier ; il voit parfaitement la paille dans l'œil de ses confrères et il a la sévérité des gens consciencieux.
BARANTE (de). — L'auteur de V Histoire des Ducs de Bourgogne doit avoir aujourd'hui soixante-treize ans environ. Il a été préfet sous l'Empire et pair de France sous la Restauration. Malgré son grand âge, M. de Barante est un des académiciens les plus actifs; son dernier ouvrage, V Histoire du Directoire , a donné lieu à des appréciations
diverses, mais qui n'enlèvent rien à l'exactitude de ses renseignements.
BARENTON (Armand de). — C'était, il y a quelques années, le jeune et élégant secrétaire de M. Nestor Roqueplan. La Physiologie du sentiment, publiée sous le pseudonyme de Georges Rœder, est de lui. Il écrit dans L Illustration, où il paraît être spécialement chargé de Téreintement du docteur L. Véron.
BARTHÉLÉMY. — Le vers colossal et bronzé des Douze Journées de la Révolution, l'alexandrin coloré et souple du Craps et de LArt de fumer, la part brillante de collaboration à la Némésis, assignent à M. Barthélémy un haut rang parmi les poètes modernes. Il est fâcheux qu'il ne se préoccupe plus maintenant que des côtés mécaniques de son art; ses nouvelles pièces officielles, et particulièrement son poème de Sébastopol, trahissent une lassitude de pensée que ne déguise point suffisamment l'inattendu de certaines rimes, puériles à force de richesse. M. Barthélémy hante peu ses confrères, auprès desquels il passe pour misanthrope. Son visage est triste ; il fume toujours.
BARTHET (Armand). — M Barthet est ce jeune homme qui eut la bonne fortune de voir jouer sa première comédie par M'^^ Rachel ; depuis lors , il a donné à la librairie un
volume de Nouvelles, favorablement accueilli de la critique et du public , ainsi qu'un volume de vers : La Fleur du Panier. Le chemin a été pour lui aisé et riant; les fleurs qu'il y ramasse ne sont ni des pivoines ni des tournesols : ce sont tout au plus des fleurettes , mais le panier qui les enferme est charmant; il est découpé à jour, orné de faveurs et tout frais de rosée. Aline, avant sa royauté de Golconde , l'avait sans doute oublié au bord de la route. (Suis-je assez précieux?) M. Armand Barthet est de l'aimable famille des poètes heureux ; il ne pleure jamais , c'est à peine s'il soupire.
Quant à l'homme, c'est autre chose. Franc-Comtois , nature en dehors , Barthet apparaît chaque soir dans le divan Lepelletier, où il fait un vacarme de tous les diables et où il se produit dans des toilettes impossibles : casquette de turf, fraise à la Henri III, pantalon à pont, manchettes brodées. De plus, Barthet a ce qu'on appelle la main malheureuse, c'est-à-dire qu'il casse tout ce qu'il touche ; il était autrefois l'effroi des soirées de Victor Hugo, chez lequel il n'allait que pour renverser, en saluant ou en se retournant, les curiosités romantiques et fragiles dont le salon de la place Royale était encombré-
BASCHET (Armand). — La similitude de leurs noms rend très-malheureux Armand Baschet et Armand Bar-
thet ; aussi évitent-ils de se rencontrer. Baschet court le monde , afin de faire mieux son chemin. Quand il s'arrête à Paris , il vaque à toutes ses visites avec son groom , un petit bonhomme qui rappelle le Toby-Paddy-Joby de Beaudenord , dans La Maison Nucingen. Le groom monte seul dans les maisons : — Monsieur ou madame, dit-il, pouvez-vous recevoir M. Armand Baschet , qui est en bas ? Sur la réponse affirmative ou négative , Baschet sort alors de son coupé ou se renfonce dans les coussins. Cela prouve une chose : c'est qu'il n'aime pas à perdre son temps. Il n'y avait pas trois jours, lors de ses débuts dans le monde littéraire, qu'il était débarqué de la diligence de Blois, et il avait déjà vu M. de Broglie , le père Lacordaire, madame Mélanie Waldor, Halévy, Horace Vernet et Albert BifFard. Son admiration pour les œuvres de Balzac lui a dicté un volume qui a eu du succès.
BAST (Amédée de). — M. de Bast a fait : Une Carpe dans un baquet , Monsieur Pélican , Le Mameluck de la Grenouillière , etc II ne fau t pas s'étonner si les romans de M. de Bast, un des doyens de rin-'l2, sont à peu près oubliés. Qui se souvient des romans suivants de Le Sage , dont je relève les titres sur un ancien catalogue de Lepetit, libraire, quai des Augustins :
Adelson et Salvini, 4 vol. in-18, avec figures.
Lucie et Mélanie, \ vol. in-4 8, fig.
Nancy et Ânnebel, I vol. in-18, fig.
Belleval et Selville, 2 vol. in-iS, fig.
BATAILLE (Charles). — M. Charles Bataille est un homme de polémique, comme l'indique son nom. Il ne peut souffrir particuhèrement les poètes qui se réunissent le soir dans une brasserie de la rue des Martyrs. Il les trouve laids, absurdes ; on dirait, à l'entendre , que ce sont eux qui ont empêché le succès de son volume intitulé: Des Vers. En fait de critique et d'appréciations individuelles , moins que personne , sans doute , nous avons le droit d'avertir et de conseiller un de nos confrères , même un de nos confrères de talent, comme M. Charles Bataille. Nous croyons cependant qu'il aurait tout à gagner à ne pas égarer son tempérament d'écrivain dans des attaques vraiment trop frivoles contre des gens de son âge , qui travaillent comme lui, qui luttent comme lui, qui souffrent peut-être plus que lui, et dont les ridicules, au demeurant, importent peu au public. Les ridicules ! A-t-on bien été au fond de ce mot ? Pour nous, nous avons vu souvent des ridicules qui soutenaient des courages. Maint jeune poète aux cheveux démesurés est parti pour la gloire avec la superstition capillaire de Samson. Une manie est un encouragement perpétuel, un rappel continu à l'espérance. Nous avons pu plaisanter quelquefois à propos des rapins et de leurs chapeaux pointus , mais nos paroles n'ont jamais emprunté le caractère \iolent de M. Bataille. Nous comprenons tout en art, et nous respectons les hâbleries inofifensives aussi
bien que les mutismes orgueilleux. Les agrégations des réalistes, leur conversation, qui se hisse parfois naïvement à la hauteur d'une prédication, leur dédain brutalement exprimé pour les écrivains précieux et les marchands de sirops littéraires , tout cela agace M. Bataille. Jusqu'à un certain point on peut comprendre cette antipathie ; il y a des gens qui veulent boire leur choppe en repos, rien de plus naturel. Mais alors pourquoi M. Charles Bataille ne change-t-il pas de brasserie ? Il pourrait également faire monter chez lui de la bière; on en vend par cruchons, qui est excellente et qui se conserve très-bien.
BAUDELAIRE (Charles). — Les lèvres serrées, un nez sensuel et frémissant , des yeux brillants « comme deux gouttes de café noir, » une voix brève et coupant les mots comme avec un couteau de boulanger, voilà M. Baudelaire. Nous commençons par sa personnalité, parce qu'elle est inséparable de son talent. Il y a quelque chose de choquant dans l'excès d'intelligence qui anime cette physionomie; on se sent interrogé, presque deviné, et l'on se révolte. Ses écrits sont rares, mais empreints d'un double cachet de force et d'étrange té ; ses vers sont substantiels, précis ; il leur a donné le titre de : Fleurs du Mal ; nous ne voulons pas trop approfondir ce titre, nous craindrions d'y trouver un système, une théorie. Très-âpre à la recherche des œuvres sérieuses et vécues , M. Charles Baudelaire
a rencontré son semblable à travers l'Océan , — Edgar Poe ; — en conséquence, il l'a étudié avec une rare puissance d'assimilation et l'a traduit avec une passion effrayante. Edgard Poe, en effet, avec des vices douloureux en plus, a des facultés et des procédés qui sont communs à M. Charles Baudelaire; on reconnaît dans tous les deux le même amour des exceptions morales, la même insanité de milieu , toujours la même concentration de style.
Si ce petit répertoire n'était pas chose si légère et si fugitive, nous aimerions à nous arrêter encore au nom de M. Baudelaire. Comme tous les artistes volontaires et qui ne se préoccupent ni de leurs confrères ni de l'opinion publique, M. Baudelaire compte de véritables et acharnées inimitiés. — Est-ce parce qu'on annonce, comme devant paraître prochainement, un ouvrage de lui, intitulé : Conversations de M. Charles Baudelaire avec les ?
BASSET (Charles). — 11 est fils de M. A. Basset , ancien directeur de l'Opéra-Comique. M. Charles Basset n'est connu dans la littérature que sous le pseudonyme d'Adrien Robert, qui lui sert à signer des romans du demi-monde écrits avec une certaine verve.
BEAUVOIR (Roger de). — Quel sang actif ! Comme il va ! Comme il vient 1 et toujours souriant ! Sa vie se passe à échanger des poignées de main sur les boulevards, chez Tortoni et à l'Opéra. Il ouvre la bouche et il parle en vers, il ne se tait que pour boire du vin de Champagne. Mais qu'il le boit avec grâce et avec gaîté 1 Où donc prend-il le temps d'écrire , ce causeur, ce viveur , cet amateur de tableaux, ce voyageur, ce plaideur, ce duelliste ?
BELL (Georges). — Il y a deux hommes en M. Georges Bell : le Basque et l'écrivain. Le Basque est le plus tempétueux, le plus passionné de tous ceux qui jurent par Diou bibant, ses discours répandent l'épouvante, son regard est une menace. Ouvrez ses écrits ; vous n'avez plus qu'un rhéteur charmant, sans audace , indulgent ; il promettait d'assommer , il caresse ; il devait tout détruire , il débute par s'asseoir modestement sur une chaise.
BELLOY (marquis de). — Un poète d'esprit , ce qui ne se rencontre pas à toute heure et sur tous les chemins, un chevalier d'Aï, un marquis de Sillery mousseux. Ses Légendes fleuries ont de l'attrait et souvent mieux que cela. Le marquis de Belloy a été le camarade de Balzac, qui lui a dédié sa belle nouvelle de Gambara.
BERGER DE XIVREY. — Membre de l'Institut et auteur d'un dictionnaire universel. Savant à vingt-deux carats.
BAUCHERY (Roland). — A qui la faute si, malgré ses nombreux romans, M. R. Bauchery n'est pas en possession d'une réputation plus étendue ? Les premiers catalogues du libraire Roux proclamaient cependant en lui le successeur direct de Walter Scott.
BÉDOLLIÈRE (Emile de la).— M.Emile de La Bédollière est le premier littérateur que nous ayons vu, une heure après notre arrivée à Paris. Le hasard m'avait envoyé loger sous son propre toit, rue du Mail. Son accueil fut extrêmement accort : il me donna une lettre de recommandation pour M. Curmer et une autre pour M. Hetzel. M. Curmer me demanda si je saurais lui faire un paroissien. Quant à M. Hetzel, voilà dix ans que je le cherche pour lui remettre la lettre de M. La Bédollière. A l'hôtel des Capucines, en 1848, j'ai failU le rencontrer ; il y a un mois, je l'ai manqué de dix minutes seulement. Je compte pourtant beaucoup sur cette lettre de recommandation.
Emile de La Bédollière était né pour être mieux qu'un traducteur et qu'un nouvelliste; il avait commencé par la poésie et rimait à cœur perdu quand le hasard mit
M. Barba sur sa route. Dès lors, adieu chansons ! il fallut tout traduire : Hoffman , Cooper, Dickens et madame Beecher Stowe. La pipe devint sa principale consolation.
BEAUPLAN (Arthur de). — Fils de feu Amédée de Beauplan. Commissaire du gouvernement auprès de l'Odéon, M. Arthur de Beauplan a fait jouer... au Théâtre-Français Les Pièges dorés, que les réclames des journaux persistaient à appeler Les Sièges dorés.
BOULLAND. —
Membre
de
la Soci
lettres.