‹ La lorgnette littéraire. Dictionnaire des grands et des petits auteurs de mon temps (volume 2)Chapitre 4 sur 18 · BORDES · texte numérisé non relu

BORDES

— Id.

[Nota.) -

Il faut être consciencieux.)

BERTHOUD. (S. Henry). — La Flandre fut longtemps à lui, comme la Bretagne est à M. Pitre-Chevalier, comme

l'Inde est à M. Méry, comme Romainville est à M. Paul de Kock. Il a fait un Rembrandt à l'usage du Musée des Familles^ et des Teniers à en revendre. En ce lemps-là, M. S. Henry Berthoud (cet S est demeuré à l'état énigmatique, de même que le Z de Z. MarcasJ ^ était un des habitués fervents des coulisses de l'Opéra. On n'entend plus guère parler de lui depuis quelques années. Il a concouru cependant à la fondation du Pays^ dans le feuilleton duquel il a publié V Histoire d'un Nez.

BERTHET (Elie). — M. Elie Berthet porte des lunettes ; il est très mince et d'une apparence modeste. Ses débuts dans Le Siècle, à l'aurore du roman-feuilleton, furent heureux : il eut immédiatement un public Cette veine s'est un peu ralentie, et pourtant les derniers ouvrages de M. Elie Berthet, tels que L'Othon d'Or et Le Nid de CigogneSj ont une supériorité incontestable sur les premiers. Mais essayez de discuter avec la vogue !

BERLIOZ (Hector). — Tout ce qui ne vaut pas la peine d'être chanté, il l'écrit. Aussi est-ce un étrange écrivain, plus encore qu'un étrange musicien. Ses comptesrendus du Journal des Débats sont remplis de grosses farces, qui amusent beaucoup — M. Berlioz.

BROCARD DE MEUVY fils. — Laissez venir à nous M. Brocard de Neuvy, qui sous le titre même de Brocards s'est exercé déjà au jeu de l'épigramme.

BOREL (Petrus). — Il y avait dans les écrits de M. Petrus Borel mieux et autre chose que ce qu'on a voulu y voir. Il y avait d'abord un poète. Si vous en doutez, lisez, non pas peut-être les Rhapsodies, mais le prologue en vers de son roman de Madame Putiphar, prologue qui commence ainsi :

Dans ma poitrine sombre, ainsi qu'en un champ clos, Trois braves cavaliers se heurtent sans relâche.

Malgré d'excellentes et sérieuses qualités , M. Petrus Borel, pour avoir voulu trop mystifier le public et la critique, a laissé un nom qui est le synonyme du romantisme le plus outré. Le surnom de lycanthrope adopté par lui, son fameux : « Monsieur le bourreau, je désirerais que vous me guillotinassiez, » ses furibondes sorties contre les bourgeois au menton glabre, son orthographe arbitraire, — sont encore dans quelques mémoires épouvantées. Présentement M. Petrus Borel est colon en Algérie.

BROT (Alphonse). — Après le plus fougueux des Jeune-France, en voici venir le plus timide et le plus

éploré, l'auteur de Priez pour elle, de Jajie Grey , de Entre onze heures et minuit. Au milieu de la société satanique du Bousingot, où ses amis l'avaient entraîné, !t l'heure où l'on ne parlait rien moins que de boire de l'hydromel dans le crâne d'Andrieux, M. Alphonse Brot a dû souvent lever les yeux au ciel et se demander en tremblant pourquoi il était venu dans cette galère.

BOUGY (Alfred de). — Il a fait paraître la Luizina, des voyages qui sont estimés, et des Fragments inédits de Jean-Jacques Rousseau.

BOYER (Philoxène). — Au physique, M. Philoxène Boyer répond entièrement à l'idée que la foule ironique se fait d'un poète : un habit noir boutonné sur un corps très-maigre, des cheveux longs et plats, des gestes convulsifs. Le moral est d'ailleurs à l'avenant ; jamais la poésie n'a rencontré de servant plus fanatique, plus illuminé, plus exclusif. Ne se contentant pas de vibrer à tous les événements et de magnifier en vers splendides les dates significatives de l'histoire moderne , il essaie encore de réaliser ses propres rêves lyriques. En un hiver somptueux, on se souvient de l'avoir vu jeter une fortune par les fenêtres du Café de Paris; comédiennes et grands hommes s'asseyaient en ce temps-là à sa table ; Victor

Hugo causait de Marion Delorme avec mademoiselle Judith : Théophile Gautier souriait à l'oreille de mademoiselle Ozy ; Arsène Houssaye , Théodore de Banville , Alexandre Dumas fils, Méry, vingt autres encore, étouffaient sous une mousquetade de mets les détonations de l'aï. Philoxène était heureux alors, et il y avait de quoi l'être, en effet !

BUSQUET (Alfred). — A cette époque, on remarquait, non sans une certaine surprise, que Busquet se retirait toujours quelques minutes avant le dessert. On le croyait malade, et on le laissait discrètement partir. Mais ce fait se reproduisant avec la scrupuleuse régularité d'une habitude, on le suivit jusque sur les hauteurs du faubourg Montmartre, et bientôt on acquit la conviction qu'il rentrait chez lui pour travailler à un poème. La stupeur fut unanime parmi tous ses amis ; on crut à un dérangement de ses facultés cérébrales, et sous divers prétextes le docteur Aussaudon (Ah ! mon Dieu ! nous l'avons oublié à la lettre A !) s'introduisit dans son cabinet , où il le surprit effectivement traçant des lignes uniformes sur un papier de dimension considérable. Une consultation allait être organisée, lorsque la librairie Lecou se hâta de publier le poème d'Alfred Busquet. Dès lors la pitié fit place à un sentiment général d admiration ; du jour au

lendemain, l'opinion transformée salua en lui un rimeur prestigieux, un poète magistral. Il fut bien un peu question de le brûler vif pour cause de panthéisme, mais la critique s'interposa entre l'auteur et les tortionnaires. Maintenant fexegi monumentumlj M. Busquet ne se retire d'un festin qu'après la disparition du dernier biscuit glacé et l'égouttement suprême du dernier flacon. Et encore !

BRUCKER (Raymond.) — Nous voici en présence d'une des intelligences les plus grandes et les plus ravagées du dix-neuvième siècle. Notre respect est réel vis-à-vis de cet homme de bonne volonté à qui il a été donné si peu de paix sur la terre, qui a tant cherché et qui a encore si peu trouvé. Que d'efforts! que de luttes! et à travers ces douleurs sans cesse renaissantes, que de beaux romans, la plupart, non pas oubliés, mais même ignorés! — Puisse la goutte d'eau d'un critique sympathique te rafraîchir pendant une minute, ô damné littéraire !

BOUCHARDY (Joseph). — Lui aussi était de la société du Bousingot: Petrus Borel l'avait baptisé Cœur de salpêtre. Ses succès sont nombreux et mérités; je connais peu de pièces d'une ampleur plus majestueuse que Christophe le Suédois ; il y a dans Gaspardo le Pécheur des tableaux

énergiques ; alors le style de M. Bouchardy emprunte à la situation une correction et une force qui habituellement lui font défaut.

BOURGEOIS (Anicet). — Un des maîtres du mélodrame, après avoir été un des maîtres du drame. N'allons pas oublier qu'il a fait Passé Minuit.

BRIZEUX. — L'auteur de Marie, c'est tout dire, l'œuvre honnête et charmante, une de nos émotions premières, quelque chose comme une bonne action.

BÉRANGER — Vous comprenez bien que je ne vais pas m'amuser à vous entretenir des mérites de Béranger. Ce serait trop naïf.

BOITE AU (Paul). — C'est dans le nid de L'Artiste que ce jeune homme a vu le jour, comme vous, comme moi, comme tous ceux qui font se becqueter deux rimes au bout d'un distique. M. Arsène Houssaye, ne lui trouvant pas un nom suffisamment gracieux, l'engagea à signer Paul d'Ambly, ce à quoi le jeune homme consentit de bonne grâce. La manie dominante de M. Houssaye consistait en effet à rebaptiser ses rédacteurs : de M. Jules Fleury il a

fait Champfleury^ de M. Hippolyte Castille le chevalier Castillè ; il a obligé M. Aubriet à s'appeler Aubryet avec un y ; nous-même, nous n'avons pas été à l'abri de ses tentatives euphoniques : lorsque nous allions corriger nos épreuves à l'imprimerie Gerdès, il nous arrivait de trouver notre nom orthographié tantôt Moncelé (comme Franjolé), tantôt Charles de Monselay, et c'étaient de véritables combats pour obtenir la restitution du nom de nos pères. Pourtant nous tînmes bon. M. Boiteau d'Ambly a passé de L'Artiste au Moniteur ; il y a apporté son érudition et l'enjouement d'un style de vingt-quatre ans.

BOURDIN (Gustave). — Qui croirait que la Gazette des Tribunaux est un Conservatoire d'écrivains humouristes? Voilà pourtant d'où sont sortis Wolhs, ce Rosambeau du Palais-de-Justice ; James Rousseau, le compère de Romieu, et finalement M. Gustave Bourdin, tour -à- tour rédacteur du Journal pour Rire et du Figaro actuel. On lui attribue une brochure intitulée : Voyage autour de la reine Pomaré, c'est-à-dire Elisa Sergent, une des premières dames aux camélias d'avant la Révolution de février.

BRUNSWICK. — Ce nom appelle celui de M. de Leuven ; M. de Leuven appelle Alexandre Dumas; Alexandre Dumas appelle tout le monde.

BOUCHERON (Martial). — « La personne qui a déposé dans les bureaux de La Patrie un roman intitulé Brutus, est invitée à venir en corriger les épreuves. » On a pu lire cet avis en 1849. Pareille bonne fortune est rare pour les écrivains qui commencent ; pourquoi M. Boucheron n'a-t-il pas répondu avec plus d'empressement aux avances du hasard ?

BUCHON (Max). — S'est révélé par une traduction des poésies complètes de Hebel et de quelques nouvelles d'Auerbach. Pour son propre compte, il a publié des Scènes champêtres dans le goût de ces deux auteurs ; voici un échantillon de son style :

La foire ! c'est le jour des cris et des vacarmes , Le jour des charlatans, des bœufs et des gendarmes, Le jour des pains d'épice et des petits couteaux, Le jour des grands chapeaux de paille et des râteaux.

Au bazar de Paris venez, mesdemoiselles I Regardez ces tricots, ces bas, ces filoselles, Ces foulards à dix sous, tout cela n'est pas cher; Approchez, donnez-vous la peine d'approcher!

Voici les bons ciseaux, les rasoirs, les lunettes, Les bretelles, les gants de peau, les savonnettes, Les bagues d'or massif, pas du tout frelaté, Les plumes, les crayons , première qualité.

On ne niera pas que ce ne soit là du réalisme, et du plus consciencieux. Les autres scènes champêtres de M. Max Buchon ont pour titres : Le Chaudronnier, Le Cochon , Le Fruitiei\ Jm Pâte au Four. Il y a toute une pièce consacrée à un vieux gilet ayant appartenu à M. Courbet, lequel gilet avait été taillé dans un jupon de sa grand'mère.

Et si vous ne saviez déjà, d'après nature, A qui ce gilet lifanc, chef-d'œuvre de couture, Voilà vingt ans passés, jusqu'aux genoux tombait, Je vous dirais que c'est à notre ami Courbet.

Nous aurions bien envie de railler ; mais pourquoi ? Nous croyons M. Buchon de bonne foi, ainsi que la plupart de ceux qui marchent dans le sillon de la poésie familière et populaire , à la suite de Burns. Ils cherchent à mettre en honneur un art franc et descriptif comme un miroir ; rien de plus louable. Seulement, nous croyons qu'ils s'abusent sur le public auquel ils croient s'adresser ce n'est pas du peuple que leur viendra le succès ; le peuple, pour se distraire de ses travaux, tient médiocrement à ce qu'on lui mette sous les yeux le spectacle de ses propres mœurs ; il lui faut surtout des histoires qui se passent hors de sa caste, du merveilleux, de l'élégant ; et cela est facile à concevoir. Croyez-vous inté' resser bien prodigieusement des villageois et des ménagères

en leur racontant comment se fait le boudin ou la manière d'étamer les chaudrons '^

J'ai, depuis l'an dernier, un reste de potasse, Et du fenouil aussi, dans une vieille tasse ;

dit M. Buchon. La belle avance! et comme le peuple va être affriandé par votre reste de potasse. La moindre livraison à quatre sous fera bien mieux l'affaire de Jean-Louis que votre livre aux odeurs rustiques ; ce n'est pas votre refrain de fourches et de beurre frais que Toinette retiendra, mais quelque romance de la ville, ambitieuse et distinguée. Allez donc voir si ce sont les paysans qui achètent les livres de M. Champfleury ! Sans la musique et sans la politique, où en serait la réputation de M. Pierre Dupont? Tout le monde a chanté ses mauvais couplets sur Radetsky, et quelques personnes seulement ont retenu ses admirables vers des Véroniques:

0 véroniques, sous les chênes.

Fleurissez pour les simples cœurs. Qui dans les traverses humaines Vont cherchant les petites fleurs !

Encore les Véroniques n'appartiennent -elles pas au genre réaliste, proprement dit ; elles ont un accent plus largement humain et touchent par-là à Béranger, qui ne prend du détail que ce qu'il en faut prendre. — En

résumé et pour revenir à M. Max Buchon, poète moins naïf qu'il n'en a l'air, si les Scènes champêtres et généralement tous les essais de même nature plaisent à quelques lecteurs, ce ne peut être qu'aux gens du monde, aux littérateurs, aux raffinés, aux délicats, aux blasés, de la même façon qu'une soupe aux choux est une curiosité charmante sur la table d'une salle à manger du faubourg Saint-Germain.

BERNARD (Pierre). — L'esprit n'est-il donc bon qu'à éparpiller et à jeter au vent? Encore un homme d'esprit, qui flotte de la politique à la littérature, qui fait des cocottes après avoir été le secrétaire d'Armand Carrel, et pour qui les journaux ne sont que des albums où, après force sollicitations, il trace indifféremment son nom au bas de quelques lignes.

BOURGET (Ernest). — La chansonnette, ce petit drame où les couplets alternent avec des récits en prose, n'est pas d'invention moderne. Le Rémouleur et la Meunière, Le Postillon de Lécluse, avaient déjà ouvert la voie. L'Empire et la Restauration eurent des rondes parlées et chantées; de nos jours, c'est-à-dire vers 1838, M, Bourget a agrandi le cadre de la chansonnette, en l'appropriant exclusivement à la reproduction des mœurs populaires ; il a presque inventé le gamin de Paris, même après

Bouffé ; son musée est recruté dans les foules du boulevard et dans les paradis des théâtres , devant l'étalage des marchands de macarons et sur le seuil des bals d'étudiants. On ne peut pas plus oublier l'œuvre criarde et joyeuse de M. Bourget, dans une histoire morale du peuple parisien, qu'on ne peut omettre l'œuvre sentimentale de madame Loïsa Puget dans les annales de la bourgeoisie moderne.

CARAGUEL (Clément). — Il n'a de méridional que le nom et l'accent. C'est un talent réfléchi jusque dans la plaisanterie, sarcastique plutôt que bouffon. Depuis bientôt huit années il écrit, dans Le Charivari^ l'histoire de France en turlupinades, et il semble en avoir pris son parti.

CALONNE (Alphonse de). — Un des principaux directeurs de la Revue Contemporaine ^ à laquelle il est dévoué corps et âme. Son passage dans le Comité de la Société des gens de lettres a été marqué par d'excellentes tentatives.

CAUVAIN (Henri). — Le Constitutionnel est la rose dont M. Cauvain est l'abeille. Je me félicite de cette comparaison, qui, bien qu'un peu cherchée, rend ingénieusement l'idée d'un rédacteur blotti dans un journal et y composant un miel exquis.

CASTILLE (Hippolyte). — Homme de talent avant tout. Il avait droit à des chances meilleures. Ses premiers romans ont un mouvement qui promettait un créateur. Comme pamphlétaire, il est incomplet; comme historien, il remue des sophismes tels et emploie des formes si inusitées qu'il échappe à toute appréciation sérieuse. Son affirmation doctorale n'impose à personne d'ailleurs, et ses colères ne lui servent qu'à déguiser ses hésitations. Quoi qu'il fasse, il manque d'autorité. C'est un Mirabeau sans organe, sans prison et sans petite-vérole. Malgré cela, M. Hippolyte Castille, intelUgence active et digne d'intérêt, devrait avoir depuis longtemps sa place marquée dans un des premiers journaux ou dans la première revue.

CHADEUIL (Gustave). — M. Chadeuil rédige la critique musicale du Siècle sous l'œil exercé de M. Louis Desnoyers, son beau-père. Il n'était connu auparavant que par l'indispensable volume de poésie.

CHAMPFLEURY. — Je suis discuté, donc je suis ! Voilà ce que M. Champfleury peut se dire. Et n'est pas discuté qui veut! Enthousiaste minutieux du génie de Balzac et d'Hoffmann, dont ses œuvres portent le double reflet, il a poussé de toutes ses forces au mouvement unanime qui se produit aujourd'hui en faveur de ces deux inventeurs. Travailleur obstiné, contestable, contesté, il ne cesse de réagir contre la puérile école des phraseurs; peut-être même, comme tous les réactionnaires, est-il excessif et conduit-il trop loin son mépris de la rhétorique en l'étendant jusqu'à la grammaire. — La peinture lui doit des impulsions analogues ; ses articles nombreux ont aidé à remettre en lumière Chardin, Lenain et les peintres d'intérieur. Il a deviné et annoncé M. Courbet, car, en 1848, signalant le tableau de La Nuit de Walpurgis, il écrivait ces lignes : « Souvenez-vous de cet inconnu qui s'appelle Gustave Courbet ; ce sera bientôt un grand peintre. » Grand peintre, la question n'est pas encore résolue, mais à coup sûr, c'est un peintre renommé. M. Bonvin doit également à M. Champfleury une partie de sa légitime réputation.

CHAPUS (Eugène). — Auteur de La Carte jaune ^ ouvrage qui a compté dans le romantisme du second ordre. M. Eugène Chapus rédige maintenant un journal de fashion. Le Sport.

CAPO DE FEUILLIDE. — E. Capo de Feuillide a tenu une place énorme dans le journalisme. Rédacteur de L Europe littéraire^ il critiqua si vertement Lélia que M. Gustave Planche crut devoir se constituer le défenseur chevaleresque de son jeune ami George Sand. En conséquence, M. Planche appela M. Capo de Feuillide en combat singulier ; on alla sur le terrain, mais il n'y eut point de sang répandu. Plus tard, M. Capo de Feuillide, qui appartient au barreau de Paris, fut l'avocat de M. Rosemond de Beau vallon dans la retentissante affaire Dujarrier. Ses Lettres sur VIrlande ont éveillé la sympathie de l'Europe ; il a beaucoup écrit également sur l'Algérie. C'est une plume batailleuse, une nature chaude, à qui tous les postes conviennent et qui convient à tous les postes, et que l'on est infiniment surpris de retrouver, au bout de quinze ans, oisive, délaissée, oubliée, sans prestige dans le passé, sans action dans le présent.

COUAILHAC (L.) — Voltigeur de la presse légère, du théâtre égrillard et du roman frivole.

COMMERSON. — Personnage d'un aspect sinistre. Sans prénom. Il rédige en chef un journal qui est au Journal des Débats ce qu'une seringue est à un sceptre. Les premiers-Tmf amarre sont ordinairement écrits dans le style

suivant : a Les idiots et autres affligés du mal de Saint- Guy, qui- nous humilient au point de payer régulièrement leur abonnement à notre feuille lamentable, sont avertis que par suite des mauvais procédés de notre propriétaire (cet être incohérent n'est même plus maître de sa salive), nos bureaux seront transférés à partir du premier avril , à l'entresol du nouveau Louvre, pavillon de Brohan. »

CHAMBOLLE. — Une polémique assez vive s'était engagée autrefois entre M. Chambolle , alors rédacteur du Siècle, et un M. Durand, directeur du Capitole, M. Chambolle arriva un matin, de meilleure heure que de coutume, dans les bureaux de son journal ; il se frottait les mains, et sur son visage rayonnait le sourire retrouvé de Voltaire. — Avez-vous lu mon article d'hier? demanda-t-il tour à tour à ses collaborateurs ; et cette question fut immédiatement suivie de cette autre : Comment le trouvezvous? — Très-nourri d'idées fortes et ingénieuses, répondit l'un. — Fort remarquable au point de vue du tiersétat, répondit un autre. — Ce n'est pas cela, répliqua M. Chambolle en souriant et en hochant la tête ; vous n'y avez donc pas remarqué mon attaque à Durand? — Ma foi, non ! — Eh bien ! tenez, dit M. Chambolle en mettant le doigt sur une ligne à peu près ainsi conçue : « Certes, nous ne ressemblons pas à ces gens qui , durant dix ans et plus, etc. »

M. Chambolle prétendait sérieusement que le directeur du Capitole ne se relèverait pas de cette attaque.

CHASSIN(LoiTis). — L'enthousiasme n'est pas la qualité dominante des Bretons ; cependant M. Chassin , qui est né à Nantes, a écrit ou plutôt chanté une histoire de Jean Hunyad et de la Hongrie, qui l'égale aux méridionaux les plus embrasés. Nous sommes loin de lui en faire un crime ; au contraire.

CHANCEL (AusoNE de). — Les gourmets littéraires ont dans un coin de leur bibliothèque un poème d'une centaine de pages , Mark, par M. Ausone de Chancel. Les jolis vers foisonnent dans ce poème, et surtout les vers gais, ce qui est rare de nos jours. Comme Pétrus Borel, l'auteur de Mark vit maintenant en Afrique , où il occupe un emploi administratif ; il a écrit , en collaboration avec le général Daumas, un livre sur le Grand Désert.

CHANCEL (Camille de). — Cousin du précédent. On a lu de lui un très-bon article , Les Courtisanes dans le Théâtre moderne. Nouvelle recrue de la Revue de Paris.

CEY (Arsène de). — Ses romans de jeunesse sont affublés de titres frénétiques et qu'on nous dispensera de

citer. Au théâtre, il a eu de petits succès. Dans la vie privée, il se plaît à jouer aux cartes avec M. Jules de Prémaray.

CLAUDON. — Ce patriarche de la critique est l'auteur d'un roman remarquable, Le Baron d'Holbach.

CLAUDIN (Gustave). — Un nouveau venu, qui n'est certainement pas le premier venu. Il s'annonce par Palsembîeu, et c'est une manière de s'annoncer qui en vaut une autre, car Palsembleu est une historiette spirituellement et tendrement racontée.

CÉSENA (Amédée de). — Soyons sérieux, et passons.

CUSTINE (Marquis de). — Ethel est un beau livre. On se souvient que M. le marquis de Custine a, l'un des premiers, ouvert la Russie. En outre, quelques jours après la Révolution de Février, il a eu l'éclatant courage de faire paraître un important ouvrage romanesque et religieux, Romuald ou la Vocation , en quatre volumes in-octavo.

CHEVALET (Emile). — Les collaborations de roman ont des mystères aussi douloureux que les collaborations de

théâtre. Les propriétaires de cabinets de lecture professent des exigences semblables à celles des directeurs de spectacle ; convaincus les uns et les autres de la profonde ineptie des masses auxquelles ils s'adressent, ils croient ne jamais accumuler assez de points sur les i de leurs affiches. C'est ce qui explique des annonces aussi outrageantes que celle-ci , dont je tâche de reproduire la physionomie typographique : « Mémoires d'une pièce de cinq francs, par PAUL FÉVAL , auteur des Mystères de Londres, du Fils du Diable, du Jeu de la Mort, etc., et Emile Chevalet. » Par une suite de raisons analogues , certains prospectus n'impriment le nom de M. Auguste Maquet qu'en l'escortant de cette rubrique : ancien collaborateur d'Alexandre Dumas. Cela ne rappelle-t-il pas tout à fait le décisif alexandrin :

Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire !

COGNL\RD (les frères). — Au nombre de deux. Ils appartiennent au grand parti de la gaîté française. Turlurette, ma tante Urlurette !

CORMENIN (de). — Timon du char de l'Etat.

CORMENIN (Louis de). — Pendant quelque temps, M. Louis de Cormenin , fils du précédent , a doublé à la Presse M. Théophile Gautier. Il a fondé la nouvelle Revue

de Paris, avec le concours de ce dernier, de M. Maxime Du Camp et de M. Arsène Houssaye.

COUVEZ (Henri). — Les mœurs d'au delà des ponts ont fourni à ce jeune homme d'amusants articles. Archiviste de La Closerie des Lilas, historiographe du clou, bibliothécaire du café Belge.

CHABOT DE BOUIN. — Tobias et Les Deux Sœurs, romans qui ont été plus lus qu'ils ne le seront dorénavant. Il habite Chef-Boutonne, dans les Deux-Sèvres.

CAUCHOIS-LEMAIRE. — A ce nom, le drapeau du vieux libéralisme a tressailli, et tous les collaborateurs du Nain Jaune, réveillés en sursaut , se demandent l'un à l'autre : — Où donc est Cauchois-Lemaire ? — Aux Archives 1 leur répond une voix qui sort de la rue de Braque. Et les vieux rédacteurs du Nain Jaune, satisfaits de cette réponse, se rendorment sur leur collection.

CAUCHOIS-LEMAIRE (Judith). — Mais sa femme? demandent-ils, en se ravisant au bout d'une heure. — Rassurez-vous, bons libéraux, leur répond la même voix sortie de la rue de Braque, madame Judith Cauchois- Lemaire se porte toujours bien , et ses livres d'éducation

se vendent comme par le passé. — Allons , tant mieux ! tant mieux ! murmurent benoîtement les vieux rédacteurs du Nain Jaune.

COQUILLE (François). — Est-ce le même qui est parti dvL Constitutionnel pour arriver kV Univers, sans doute pour justifier le proverbe : Tout chemin mène à Rome ? Dans ce cas , nous regretterions cette dernière étape , car M. Coquille était doué de toutes les qualités nécessaires pour remplacer dignement M. Paul de Kock, cet Alexandre qui n'a pas encore trouvé de capitaines. Nous aimons à nous rappeler Le Cas de conscience, un roman écrit par M. Coquille dans les traditions de verve folâtre qui ont immortalisé l'auteur de Monsieur Dupont. Un chapitre nous avait surtout captivé : c'était le récit d'une soirée de modistes ; nous avons voulu le relire, et sur la manifestation de notre désir, M. Boniface nous a très-galamment permis de copier le passage suivant dans le feuilleton du Constitutionnel de 1 843 :

« — M. Robineau ! M. Robineau ! (ne pas lire Aubineau) cria mademoiselle Nini, venez vite ; la crêpe brûle !

» M. Robineau , toujours armé de son torchon , vola au secours de la crêpe et de mademoiselle Nini. Les jeunes ouvrières le suivirent en riant. Le cas était urgent. Mademoiselle Nini, le visage enluminé et rouge comme une écre visse, tenait encore d'une main mal assurée la queue

de l'instrument que lui avait confié M. Robineau, mais la précieuse crêpe, qu'était-elle devenue ? Mademoiselle Nini , animée d'une noble ambition, avait entrepris de la faire sauter. La crêpe avait obéi à l'impulsion qui lui avait été donnée; elle avait sauté en effet, et même très-haut; puis elle était retombée sur le rebord de la poêle, où elle s'était partagée en deux. Une moitié était restée en dedans; l'autre moitié pendait misérablement et menaçait de s'engloutir dans le feu. Quel spectacle pour les yeux de M. Robineau !

— )) Attention , mesdemoiselles ! s'écria-t-il ; apprenez à tenir la queue de cet instrument culinaire ; cela vous servira en ménage... Mademoiselle Nini, vous n'y entendez rien, je vous donnerai des leçons... Alfred, voici l'occasion de vous former... Une, deux!

» Et M. Robineau , comptant sur son expérience éprouvée, imprima à la poêle le mouvement nécessaire. Mais, en ce moment , mademoiselle Louisa , que la malicieuse Henriette avait pincée, se heurta violemment contre le bras du vieux garçon. Le contre-coup fut tel que la crêpe sauta au visage de celui-ci et lui couvrit toute la face.

— « Ah! monsieur Robineau, lui dit mademoiselle Nini d'un ton sentencieux, vous n'oserez plus faire des crêpes : chaque échaudé craint l'eau froide. »

Qu'en dit V Univers ?

CRESSOT (Eugène). — Les Larmes d'Antonia, comédie imprimée, et des Poésies d'un sentiment simple et ému.

CHATILLON (Auguste de). — C'était autrefois le peintre ordinaire de la famille Hugo. Qui ne se souvient d'avoir contemplé dans le salon de la place Royale le portrait , à la manière satanique, de l'auteur de Notre-Dame de Paris, tenant entre ses genoux son fils Charles, vêtu d'une blouse bleue ? Ce portrait était de M. de Chatillon, peintre, sculpteur, musicien et poète. Après de longs voyages en Amérique, Chatillon est revenu traînant l'aile et tirant du pied, et rapportant de ses courses et de ses fatigues, des vers qu'on peut ne pas admirer, mais que l'on aime et que l'on retient :

En deux mots, voici la préface :

J'ai chanté selon mon humeur Et fait de mon mieux. Par malheur, La tristesse a pris trop de place.

CUVILLIER-FLEURY. — M. Cuvillier-Fleury a trouvé le moyen, dans la critique, de concilier sa conscience avec sa passion. Quoique élevé au milieu des cours, on remarque dans son accent quelque chose de rauque. Son indépendance actuelle devient aisément de la sévérité; sa sévérité tourne à la hauteur. Il ne veut rien entendre alors, et

gare à Lamartine, lorsque son nom se trouve sur le passage de sa plume ! Le cygne de Milly a eu longtemps ses ailes éclaboussées par les taches d'encre du cruel critique des Débats.

CENAC-MONCAUT. — Que de romans 1 les uns bons , les autres mauvais (ah! ma foi, tant pis ! j'ai dit mauvais). Un des plus singuliers est Fortun-Peda, composition allégorique et sociale.

CHAUVET DE CHAROLAIS. — Directeur à Paris de la Presse belge, journal quotidien de Bruxelles; précédemment inspecteur-général de l'Instruction publique dans les colonies françaises, en 1 848 et i 849. Moins sérieux à l'aube de sa carrière, M. de Charolais avait fait représenter au théâtre du Vaudeville , en collaboration avec M. le comte de Castellane, Les Eaux-Bonnes, la pièce la plus sifïlée du dix-neuvième siècle.

CHASLES (Philarète). — M. Chasles vous rencontre; il s'arrête brusquement et vous apostrophe en ces termes : — Animal ! cuistre ! bedeau ! triple brute ! Vous demeurez confondu ; vous essayez de proférer quelques paroles, mais M. Chasles ne vous en laisse pas le temps; il vous serre dans ses bras en disant : — Cher ami , combien je vous aime !

Vous vous rendez un lundi à la bibliothèque Mazarine, là vous demandez à M. Philarète Chasles, conservateur, n'importe quel bouquin, les Chansons de Gautier Garguille, par exemple. M. Chasles vous regarde d'un air courroucé, et, élevant la voix : — Pourquoi no me demandez-vous pas tout de suite V Enfant du Carnaval, ou Fauhlas, ou Us Malheurs de la Vertu? NOUS NE TENONS PAS CELA , monsieur, entendez-vous! Effrayé de la rumeur qui se manifeste déjà dans la bibliothèque , vous cherchez à fuir ; mais M. Chasles vous saisit par le bras, et avec le sourire le plus aimable : — Vous savez bien que je suis tout à votre service! dit-il.

M. Philarète Chasles sera de l'Académie un jour ou l'autre, et nul n'aura mieux mérité que lui de faire partie de cette assemblée de sages. Il est un de ceux qui ont rendu le plus de services à la littérature et aux littératures. Il est entré aussi avant que possible dans l'esprit du dixneuvième siècle. Si vous en doutez, lisez ses Etudes; si vous n'en doutez pas, lisez-les tout de même.

CLAIRVILLE. — Délassons-nous en respirant un bouquet de vaudevillistes :

Un vaudevilliste est une rose Qui brille de mille couleurs.

COCHINAT. — Petit noir qui a de l'esprit comme deux grands blancs.

COLLIOT. — Membre de la Société des auteurs dramatiques.

CUCHEVAL-CLARIGNY. — Idem.

CRÈFARCEUR. — Idem.

DAVID (Jules). — Romancier qui a eu son heure , ou plutôt son quart-d'heure.

DARTHENAY. — On est tenté de le prendre pour le comte de Saint-Germain de la littérature : il a connu la Contemporaine, il a dîné chez M. de Cussy ; le général Clarapède lui a recommandé mademoiselle Noblet; il a assisté à la représentation de retraite de Talma , enfin il est un des fondateurs de l'ancien Constitutionnel. S'il lui arrivait de manquer une première représentation , Darthenay, ce Vatel de la marée dramatique, se passerait une épée à travers le corps , derrière le bureau des suppléments.

DESCHAMPS (Emile). — La grâce et le sentiment sont les qualités dominantes de M. Emile Deschamps, un des premiers poètes du cénacle de 1830, l'auteur des Etudes françaises et étrangères. Il fut un des vulgarisateurs les plus habiles du romantisme ; il eut la précaution et la discrétion, à cette époque de fougue et de vacarme. Bonne et aimable nature , esprit conciliant , il se présente à nous entre M. Jules de Rességuier et Victor Hugo. Nous soupçonnons qu'il a soupiré plus d'une fois au spectacle des écarts poétiques de ses chers camarades , après y avoir applaudi des deux mains. Placé par le hasard aux avantpostes d'une révolution littéraire , M. Emile Deschamps a fait la meilleure contenance possible ; il s'est espagnolisé et italianisé; il a traduit Shakespeare (en le châtiant); mais, au milieu de ces audaces, il gardait toujours un reste de tendresse pour cette littérature modérée et suave de la Restauration, qui a inspiré les élégies d'Edmond Giraud et les poésies fugitives de la princesse Constance deSalm.

DESCHAMPS (Antony). — Plus virile que celle de son frère, sa muse a un accent plus égaré. Il pleure sur tous les grands hommes qui s'en vont, — pleurs d'or sur des tombes de marbre.

DERIÈGE (Félix). — Que l'on a surnommé le faux Théophile Gautier, à cause de sa ressemblance avec l'auteur d'Emaux et Camées.

DESBARROLLES. — « Allons, monsieur, la révérence. Votre corps droit , un peu penché sur la cuisse gauche, ,

Les jambes point tant écartées. Vos pieds sur une même J

ligne. Votre poignet à l'opposite de votre hanche. La (

pointe de votre épée vis-à-vis de votre épaule. Le bras pas tout à fait si étendu. La tête droite. Avancez . Une, deux. Remettez- vous. Redoublez de pied ferme. Un saut en arrière. Une, deux. Allons, touchez-moi l'épée de tierce, et achevez l'épée de même. » Ainsi parle le maître d'armes de M. Jourdain ; ainsi parle M. Ad. Desbarrolles, écrivain, peintre et tireur. Il a du talent comme trois.

DESLYS (Charles). — M. Deslys a été comédien, puis voyageur pour la librairie. Sa littérature se ressent de ces deux professions; Mademoiselle Bouillabaisse, Rigobert le rapin, la Mère Rainette sont des productions écrites en vue de l'effet. Le style y est sacrifié , la joie en est absente. Reste une sorte de mouvement.

DESNOIRESTERRES (Gustave). — Si les Mémoires de Bachaumont n'existaient pas , M. Desnoiresterres ne serait pas homme de lettres. Jarnowicky publié dans Le Globe^ est selon nous, son meilleur ouvrage. On a beaucoup crié contre sa petite notice sur Balzac, parue peu de temps après la mort de l'illustre romancier ; c'est pourtant une des plus exactes.

DUVERRY. — Membre de la Société des gens de lettres.

DUPERRON. Id.

DROUIN. — Id. Homme sur le retour.

DONDEY DE SANTENY (Th.) — Il a précédé de quelques années M. Auguste Vacquerie. Un feuilleton qu'il donna à La Patrie, sous le titre du Lazare de l'amour, fit sensation ; on y remarqua particulièrement ce sonnet :

L'amour, c'est le soleil, le soleil d'Orient, Tantôt, de ses rayons 1" aménité sereine Engendre un oasis, un Eden souriant, Où tout le peuple-fée accourt avec sa reine.

Tantôt sa cruauté de torride sultan Crée un désert tout fauve, un océan d'arène, Que, de l'affreux Simoun, second Léviathan, Bouleverse à plaisir la rage souveraine.

Oui, voilà bien l'amour ! le dur, le tendre amour 1 Oromaze, Arimane ! Heur, malheur tour à tour t Calice de poison ! coupe d'électuaire î

Qu'il faut d'enthousiasme et de témérité Pour soulever tes plis, voile du sanctuaire Où luit fatalement cette dualité !

DUCUING (François). — Admirateur de M. Ponsard. C'était une spécialité autrefois. II rompit en maintes occasions quelques bois de lance en l'honneur de celui qu'on appelait alors le dieu, à l'instar de Vestris.

Cependant, si j'étais M. Ponsard [Si j'étais, ô Madeleine!) je ne me fierais que tout juste à l'amitié de M. François Ducuing, que l'on rencontre presque tous les jours à la Bourse, depuis et malgré les avertissements sévères du Plante de l'Odéon.

DUFAI (Alexandre). — Hou ! le vilain!

DELRIEU (André). — Un homme d'un très-beau talent, cœur allemand, esprit français. Le rêve et la seconde vue l'ont beaucoup préoccupé. C'est un de nos premiers écrivains; qu'en a-t-on fait? quel journal le sollicite? quelle revue s'honore de le compter dans ses rangs? Il a une place de quinze cents francs à la préfecture de la Seine.

DUVERT. — Celui-là a presque inventé une langue, perfectionnée et poétisée depuis par M. Henri Milrger, dans son livre des Scènes de la Bohême.

DUMAS fils (Alexandre). — Quatre grandes pièces caractéristiques ont consacré son nom. Il commence comme a commencé son père.

DROUINEAU (Gustave). — Un des coryphées du romantisme, qui s'éteint dans un hospice d'ahénés, à La Rochelle. M. Aurélien Scholl a ainsi raconté une visite qu'il lui a faite il y a trois ans : « D'ordinaire, les Rochelais font visiter aux voyageurs , et non sans un certain orgueil, la tour de la Lanterne, sorte d'éteignoir dentelé; la tour de Saint-Nicolas, qui servit de prétexte à cette lamentable complainte que vous savez ; le Mail , l'Hôtel-de- Ville, où l'on montre la table que Guiton perça de son poignard, et enfin l'hospice de Lafont, qui est le Charenton de l'Ouest.

» Je partis donc un matin pour Lafont, après m'être procuré un vieux huguenot de cabriolet que les vers avaient abandonné par instinct, comme les rats le vaisseau de Fortunio. Je fus introduit dans les jardins de l'hospice, l'un des plus beaux établissements de ce genre, au moment oii les fous les plus raisonnables, selon l'expression du gardien, prenaient leur récréation.

» Ce n'était pas seulement, comme vous le pensez bien, pour visiter les dortoirs et les buanderies de Lafont , que je m'étais décidé à me mettre en route; c'était surtout pour y rencontrer un homme que vous n'avez peut-être pas oublié, un poète de strass et qui a brillé quelques instants, un des soldats de la grande lutte littéraire, M. Gustave Drouineau.

» Le gardien me désigna un personnage sombre et sou-

deux, qui s'était assis à l'écart sur un banc de verdure. Je vis un homme de cinquante à cinquante-cinq ans environ, de taille moyenne, grisonnant, l'œil doux et inquiet à la fois. Je l'abordai avec un salut des plus profonds , et me recommandant impudemment de Ligier, que je n'ai jamais yvl qu'à la scène :

« — Je n'ai pas voulu , lui dis-je , traverser La Rochelle sans vous rendre mes devoirs.

» Drouineau m'avait écouté avec un certain étonnement.

» — Ah ! s'écria- t-il enfin, je suis bien aise de voir quelqu'un. Remerciez bien Ligier de ma part. C'est ici une maison d'aliénés. On ne me permet pas d'écrire, et je ne puis obtenir qu'on m'en dise la raison. Au reste, j'en suis enchanté.

» — Et pourquoi en êtes-vous enchanté ?

» Drouineau me regarda d'un air soupçonneux.

» — Je ne puis vous le dire, me répondit-il ?

» Puis me regardant en face :

» — Savez-vous bien à qui vous parlez? s'écria-t-il, j'ai été porté en triomphe sur la scène ! J'ai commencé comme Voltaire a fini ! A propos , donnez-moi donc des nouvelles de Picard? Que fait-il? Je n'entends plus parler de lui.

» — Picard est mort en i828.

» — En êtes-vous bien sûr? j'en avais comme une idée lointaine. Et Joanny? et M"'® Valmonzey? que sont-ils devenus ?

» — Je n'en sais, ma foi, trop rien.

» — De qui parle-t-on enfin? de Delavigne? de Martain ville? de Ducange? de Mars?

» — On parle de Dumas , de Georges Sand, d'Alphonse Karr, de Rachel.

» — Et d'où sort tout ce monde? Dumas... je crois l'avoir connu... je crois même l'avoir applaudi... mais les autres?

» Ce fut une conversation assez curieuse que celle de cette homme endormi depuis vingt-deux ans , et qui croit que le monde n'a pas vécu depuis le jour où il a quitté Paris. Je le laissai me raconter ainsi différentes histoires qui me rappelaient les dialogues de Lucien; puis, reprenant une phrase qu'il avait laissé tomber :

» — Mais pourquoi êtes-vous enchanté qu'on ne vous permette pas d'écrire ?

» Il paraît que j'étais parvenu à gagner sa confiance, car Drouineau me répondit sans hésiter :

» — Parce qu'il n'y a pas assez de mots... Je conçois bien que deux et deux font quatre , et je l'énonce avec clarté ; mais ce que je sens, ce que je rêve de lumineux ou d'obscur, comment le dirai-je avec les mots qui nous sont donnés ? Les mots ne répondent pas plus à la pensée du poète que les femmes ne peuvent répondre à son amour... Donnez-moi un levier et je soulèverai la terre! a dit Archimède. Donnez des mots au poète, et il créera

des mondes !... Oh ! plutôt que parler, ne vaudrait-il pas mieux rugir comme le lion ou braire comme l'âne ? Tout est là , au moins. Un cri, mais un cri qui dit tout !

» La cloche de l'établissement se fit entendre , et Gustave Drouineau s'élança vers sa cellule.

» C'était l'heure de la visite. »

DURANTY. — Rédacteur du Réalisme, gazette mensuelle qui s'élaborait dans un café alsacien de la rue Hautefeuille. Une tempête dans une canette !

DU CAMP (Maxime). — L'auteur des Chants modernes a tracé lui-même son portrait dans ces vers :

Je suis né voyageur, je suis actif et maigie ; J'ai, comme un Bédouin, le pied sec et cambré -, Mes cheveux sont crépus ainsi que ceux d'un nègre, Et par aucun soleil mon oeil n'est altéré.

L'organisation de M. Maxime Du Camp se complique d'un tempérament singulièrement prédisposé aux passions littéraires. Il hait l'Académie tout entière, mais comme on hait en Nubie ou en Egypte, sans doute. Très-compétent en matière d'archéologie, on a de lui de grandioses volumes, ornés de planches.

DESNOYERS (Louis). — Mais d'où vient la clameur qui s'élève et grossit sans cesse? Que veut cette foule inondant les degrés de cette maison , rue Cochois , à Montmartre? C'est facile à expliquer : M. Louis Desnoyers est, depuis un temps immémorial , directeur du feuilleton du Siècle; étonnez-vous s'il est obligé de renouveler deux fois par mois son cordon de sonnette ! — Ses Béotiens de Paris mériteraient d'être réimprimés en édition de poche ; c'est une œuvre qui n'attend que la mort de son auteur pour devenir classique.

DELÊCLUZE (Etienne). — Le père Deîécluze, comme on dit dans les ateliers et même au Journal des Débats^ était l'ami du peintre David , à qui il a consacré un excellent volume. Il n'a jamais eu d'autre idole que David. Tous les jours il dîne au restaurant Serveille , à côté d'un gros chat noir qu'il a surnommé David. Il ne lit que les psaumes de David, et il ne va plus à la Comédie-Française depuis la retraite de l'acteur David.

DOUCET (Camille). — Le meilleur des disciples de Casimir Delavigne.

DINOCOURT (T.) — Jusqu'au dernier moment, M. Dinocourt a défendu la tour du Nord contre les railleries de

la génération nouvelle; seul, il a protesté en faveur du dernier ermite de la vallée. Au fond de la province, les vieux cabinets de lecture conservent encore religieusement Hugues d'Enfer, Le Luth mystérieux. Le Chasseur noir, L'Homme des ruines et Le Faux-Monnoyeur, par M. T. Dinocourt.

DUMAS (Adolphe). — Ou l'enthousiaste de la Provence. N'entend pas raison quand un directeur refuse une de ses pièces. Mademoiselle de la Vallière est demeurée célèbre par ce vers, que Molière adresse à Bossuet :

Monseigneur Bossuet, vous êtes un brave hcmme !

DELTUF (Paul). — Ce n'est ni la grâce ni le sentiment qui font défaut aux nouvelles de M. Paul Del tuf , mais on y voudrait plus d'accent. Il a trop bénéficié des procédés de ses prédécesseurs.

DIDIER (Charles). — Peut-être suffirait-il, dans une publication de cette nature, de nommer simplement les talents et les réputations acquises. Mais la curiosité du lecteur? Ah ! c'est vrai. — La vie de l'auteur de Rome souterraine ne relève guère cependant du public et de la petite littérature. On sait seulement qu'il a été très-lié

avec madame Sand, au temps où elle portait des pantalons.

DENNERY (Adolphe). — « Oh ! cette preuve ! cette preuve ! . . . il me la faut !

» Que cette aiguille marche lentement !

» Ma mère, une sainte et digne femme, allez !

» Nulle issue ... ah ! cette porte ! — C'est celle de ma chambre, monsieur ! — Eh bien ! ce cabinet!

» Asseyez-vous, colonel, et écoutez-moi. Vous me jugerez après. (Un silence). . . Il y a vingt-cinq ans de cela. La France, épuisée par ses défaites, réunissait ses forces dans un dernier effort. . . effort suprême. . . désespéré!... fil lève les yeux au ciel). Aux environs de Montereau, une famille, composée de deux gendres et d'une jeune fille, habitait alors une maison isolée. Cette jeune fille. . . vous pâlissez, colonel ! . . . cette jeune fille, le modèle accompli de toutes les vertus, et qui devait plus tard joindre aux charmes de son sexe le prestige funeste du malheur... c'était Léonie! (Mouvement du colonel) etc., etc.

» Mais vous ne savez donc pas ce que c'est que Pietrole-Bandit ? Mais vous ne savez donc pas , Madame , que si vous avez le pardon des hommes il vous reste la malédiction de Dieu ! «

» Pas de bruit, pas d'éclat. . . on nous observe. . . ce

soir, derrière les jardins de l'hôtel, à neuf heures... j'aurai mes témoins, ayez les vôtres. {Haut, à Émérance) Votre main, chère amie. fOn passe dans la salle du balj. » Sauvé ! sauvé ! . . .

DELESSERT (Edouard). — Voyageur qui raconte si bien ses voyages, qu'on est tout fâché de le rencontrer à Paris.

DASH (Comtesse). — C'est une héroïne, comme on dit en style du dix-huitième siècle; sa vie estun roman. Femme du général Saint-Mars, elle a traversé en étoile les salons de Paris. Un instant, le roman a tourné à la ballade : un jeune Valaque, un hospodar s'était énamouré d'elle et l'avait enlevée non-seulement aux lettres mais encore à la France. Madame Dash a écrit considérablement ; un de ses ouvrages porte pour titre : Mikaël le Moldave ; un autre : Histoire d'un Ours. On la lit avec plaisir.

DUTILLEUL. — Membre de la Société des gens de lettres.

DUFLOT (Joachim). — Auteur d'un Dictionnaire d'amour et de quelques amours de vaudevilles.

DESPLAGES (Auguste). — Entre les bons poètes de notre époque, M. Desplaces se recommande par la pureté, la mélodie du rhythme et la discrétion du sentiment. La critique, qu'il a exercée pendant un certain temps à l'ancienne Revue de Paris , n'a pas enlevé à son talent cette fleur de jeunesse qu'il a rapportée des bords du Cher. Une traduction de la Jérusalem délivrée, la Galerie des poètes vivants, les Symboles rustiques, sont ses principales productions jusqu'à présent.

DENIS (Achille). — Il serait trop facile de représenter l'Achille Denis de la tradition, s'emportant, frappant du poing sur son bureau, derrière le grillage où le tiennent enfermé ses fonctions de secrétaire du directeur de rOpéra-Comique. Ce Denis- là, tout Paris le connaît ; ce grillage, tout le monde y est venu présenter sa face. Nous préférons parler de l'Achille Denis de l'ancienne Gazette des Théâtres et du Messager, du critique sensé et habile, qui laisse ses passions à la porte de ses articles comme on laisse ses sandales au seuil des mosquées.

DELIGNY. — Et non Delignou. M. Dehgny a fait le Fils du bravo, drame en un acte, en collaboration avec M. Bouchardy; M. Delignou a un ours avec la graisse duquel il compose de la pommade pour les cheveux. Les ours de M. Deligny ne ressemblent pas du tout à l'ours

de M. Delignou. C'est M. Deligny qui a écrit le dernier rôle de Flore : Une Fille terrible.

DUPONT (Pierre). — La chanson a été replacée par Hégésippe Moreau et surtout par M. Pierre Dupont dans un milieu poétique, d'oîi le Caveau l'avait éloignée brutalement. Béranger à part, c'est hideux, la chanson de l'Empire, de la Restauration et du gouvernement de Juillet! Armand Gouffé, Emile Debraux, Justin Cabassol , tous ces enfants d'Épicure , tous ces grivois , tous ces joyeux drilles, tous ces francs-lurons, ces farceurs, ces buveurs, font un tapage repoussant et qui a peu de chose à démêler avec l'art. Si éminemment français qu'il soit, un tel genre avait grand besoin d'être rajeuni et épuré. M. Pierre Dupont a fait ce qu'il a pu. Certainement, un analyste rigoureux démontrerait l'étroitesse et le charlatanisme de son système : il a substitué une mythologie à une autre, voilà tout ; il a remplacé Grégoire par Jean Raisin, Colin par Jean Guétré ; il a doué d'un corps et d'une voix les objets de première nécessité^ les outils, les étoffes. Ses adeptes ont exagéré vitement cette manière : grâce à eux le pain est devenu Nicolas Gruau, la bière Etienne Houblon ; nous avons eu le cavalier Printemps, Son Altesse la Lune, Sa Majesté le Soleil , un nouvel Olympe qui exigera prochainement un nouveau Chompré. Dénombrerons-nous aussi le chant du fuseau,

le chant de la bobine, le chant du dé, le chant du marteau, le chant de la navette?

En dehors de ce succès de surprise obtenu trop aisément, M. Pierre Dupont en a rencontré un autre, plus sérieux, plus durable, auprès des esprits délicats pour lesquels il a rimé Le Cerf, La Musette neuve, La Fille du peuple. Talent inégal, pénible, mais plein de bon vouloii-, c'est par quelques élans du cœur qu'il se sauve et qu'il vit.

DESARBRES (Nérée). — Agite la marotte de la Folie dans les théâtres de vaudeville.

DUGUÉ (Ferdinand). — A quinze ans, il fondait La Presse des Ecoles , entièrement rédigée par des collégiens, et qui se vendait à la porte du collège Bourbon. A vingt ans, il était à la tête de deux ou trois romans publiés et d'un volume de vers. Proie acquise d'avance à rOdéon, un Gàiffer, qu'il avait rimé dans le creux d'un casque, fut son début à la scène, début exhilarant, date lumineuse dans les annales de la bouffonnerie héroïque. Vinrent ensuite Le Béarnais, Les Pharaons, Mathurin Régnier, œuvres incomplètes, hardies quelquefois, mais sans personnalité.

DESNOl'ERS (Fernand). — Les Chants de la Bohême et le volume de Fontainebleau (exécuté sous sa direction) contiennent des vers de lui, d'une facture plus spirituelle que ferme. Ses amis l'ont surnommé ^ras-iVoir, en souvenir d'une pantomime qu'il a fait représenter sous ce titre. Ecoutez-le, quand il élève son verre :

Le Beaune que j'ai bu me fait rire les yeux.

Je vois couleur du Vin... mon chemiu est joyeux...

On dirait, sur le ciel, qu'enlumine l'automne,

Que le soleil couchant met en perce une tonne.

J'entends dans le lointain rire et jaser l'écho...

Le rire des moissons, c'est le coquelicot !

Les peupliers sont saouls : au bord de l'eau malsaine

Ils peuvent dans le vent se soutenir à peine...

L'air a je ne sais quoi de vif, de guilleret,

On dirait que les champs sortent du cabaret.

La bonté du Pomard gagne le cœur : — on aime, On devient aussi bon que le Pomard lui-même ; Et sur le Vin l'amour revient, comme sur l'eau Remonte la grenouille aussitôt qu'il fait beau.

DEFONTENAY. — Imagination étrange, nébuleuse. Des Etudes dialoguées sur Orphée, Prométhée et Barkokébas ; un roman intitulé Star, et un Essai de Calliplastie.

DEBAY (A.) — La Société des gens de lettres le réclame comme un de ses membres ; sans cela, il pourrait se faire qu'on le prît pour un parfumeur, à voir les titres de ses ouvrages:

Hygiène des cheveux et de la barbe ;

Hygiène du visage et de la peau ;

Hygiène des pieds, des mains, de la poitrine et de la taille ;

Hygiène de la beauté humaine;

Hygiène du mariage ;

Hygiène des baigneurs; etc., etc.

En tout, une dizaine de volumes. — Vous croyez peutêtre que je plaisante ?

DUMANOIR. — Un peu plus frotté de littérature que les autres vaudevillistes. Gentil-Bernard est une porcheronnade bien menée ; Le Camp des Bourgeoises est une comédie.

DELAPORTE (Michel). — Auteur dramatique. Pas méchant.

DESOLME (Charles). — Chez lui, le sens critique est développé et surtout très droit. Il existe peu de journaux spéciaux aussi bien faits que L Europe Artiste, dont il est le rédacteur en chef.

DELORD (Taxile). — Un des quatre Facardins du Charivari. Comme certaines femmes galantes, il peut dire : — Je n'étais pas né pour ce métier ! En effet, M. Taxile Delord a fait tous ses efforts pour être un critique sérieux et un romancier émouvant. Mais la fatalité est toujours venue, qui lui a dit : — Retourne parler de Tartempion , de Barbanchu, de Falempin, de Cabassol, de Castorine, de Cocoméro et de Latour de Saint-Ybars !

DELAAGE (Henri). — Nous étions parvenu, à force de ruse, à nous procurer une boucle de la chevelure de ce jeune mage. Déjà la somnambule, entre les mains de qui nous l'avions remise, cédait à l'esprit d'inspiration, et s'agitait sous le fluide. Pressée par nos questions, elle murmura en serrant la mèche : — C'est un brun. — Après? — Il réalise un des types les plus purs de la statuaire antique. — Quel type ? — L'Apollon du Belvédère. — Où est-il en ce moment? Ici la somnambule parut hésiter ; ses traits se contractèrent, elle balbutia des mots inintelligibles, tels que : — Laissez-moi . . . vous me tourmentez. — Où est-il? répondez? répétâmes-nous d'un ton sévère. — Chez Nadar, dit-elle avec effort. -- Quel Nadar? Nadar-Huret ou Nadar-Fichet ? -— Je ne sais pas. . . il fait faire son portrait pour la soixantième fois. . . c'est tout noir. — A qui le destine- t-il ? à quelque belle, sans doute? — Non? — A Dentu ?— Non. C'est pour la vitrine d'un marchand de gants.

Nous laissâmes un instant reposer la somnambule ; au bout de quelques minutes, l'interrogatoire recommença. — Renseignez-nous sur la profession de ce jeune homme, dîmes-nous. — Sa profession! — Oui. — Il n'en a pas; c'est un homme de lettres. — Mais encore ? — Il écrit de petits livres, repondit-elle avec impatience. — Quels sont ces livres? — Dame! je n'y comprends rien. — Est-il toujours chez Nadar ? — Non. . . il est maintenant sur le boulevard ... il donne des poignées de main à tout le monde. , . Voilà trente poignées de main depuis cinq minutes. — Ensuite? — Il prend un monsieur sous le bras... il lui montre des épreuves qu'il tire de sa poche. . . il lui lit les épreuves, et lui demande son avis ... la figure du monsieur exprime l'embarras. — Continuez. — Il lit toujours. . . mais le monsieur s'esquive à la hauteur de la rue de Choiseul. — Après? — Le jeune homme remet philosophiquement les épreuves dans sa poche et continue sa route ... il entre dans le passage Jouffroy . . il monte un escalier. — Où va-t-il? — Chez un autre photographe. — Pourquoi faire ? — Pour faire faire encore son portrait. — C'est bien. Vous pouvez vous réveiller.

DUTERTRE. — Ancien officier de cuirassiers, présentement auteur dramatique et secrétaire du théâtre de la Porte-Saint-Martin. La Ferme de Primerose est un de ses succès.

DESBORDES-VALMORE (M™«). — Madame Desbordes- Valmore a joué pendant quelque temps la comédie en province ; elle y était insuffisante. Le rôle de muse lui convient mieux. Elle n'a pas de rivale pour faire parler Tenfance, et ses vers naissent vraiment du cœur.

DUVEYRIER (Charles). — Les saints-simoniens sont toujours là ; ils s'épaulent, ils s'enrichissent. Expliquonsnous, cependant : ce n'est pas la littérature qui les enrichit, c'est l'industrie. Au temps où une plume lui servait à autre chose qu'à tracer des chiffres, M. Duveyrier écrivait des comédies intéressantes ; la meilleure est La Marquise de Senneterre. Le sujet en est tiré de La Nouvelle Ecole des Femmes^ par M. de Moissy, représentée en 4758 au Théâtre-Italien. Il s'agit, dans l'une et l'autre de ces pièces, d'une femme honnête, qui, désirant ramener un mari inconstant, va demander à une courtisane des conseils et des leçons de coquetterie. La courtisane est la Vénitienne Nina dans la pièce de M. de Moissy; c'est Marion Delorme dans celle de M. Charles Duveyrier.

EGGIS (Etienne). — « Mon grand-père était un roi Bohémien qui s'appelait Voluspar » a écrit M. Etienne Eggis ; nous ajouterons à ce renseignement biographique les titres de deux volumes de vers pubUés par le petit-fils de Voluspar : En causant avec la Lune et Voyage au pays du cœur. C'est de la poésie excessive et ensoleillée, mais enfin c'est de la poésie.

EPAGNY (D'j. — Il restera de lui Dominique-le-Possédé, une comédie alerte, verte et d'un esprit singulier.

ESQUIROS (Alphonse). — Saluons! C'est un grand style. Il a touché à tout, à l'histoire, à la philosophie, au roman, — au malheur 1 Y a-t-il beaucoup de livres qui aient eu autant de succès et d'éditions que ses Vierges folles?

ESQUIROS (M™e). — C'est l'ampleur physique de mademoiselle Georges. Demoiselle, elle a signé du nom d'Adèle Battanchon des Nouvelles remarquées. Plus tard, elle a écrit une histoire des Amants célèbres, en collaboration avec son mari.

ERNOUF (Le baron). — Homme de lettres qui a cent mille francs de rente. Diable !

ESSARTS (Alfred des). — L'Académie française, en accordant un accessit de poésie à M. des Essarts, a récompensé en lui vingt ans de fidélité à la muse, vingt ans de doux servage et de soupirs sans espérance.

ENAULT (Etienne). — De même que M. Jal, qui passait pour être né à trois ans officier de marine, M. Etienne Enault est né secrétaire du comité de la Société des gens de lettres. La Vallée des Pervenches et Les Quatre Fauvettes, révèlent un esprit préoccupé de l'élé-

gance dans le sentiment, une âme tendre qui met des rubans à sa douleur, et qui veut que les fleurs soient renouvelées chaque matin dans la jardinière.

ENAULT (Louis). — Ils sont cousins ; mais M. Louis Enault est un producteur bien autrement abondant que M. Etienne Enault. Il sait onze langues, écrit sur tout ce qu'on veut, les yeux bandés et tournant le dos à la personne qui l'interroge. Jeune encore, il a beaucoup voyagé, plus que Baschet peut-être. Dans les salons où il se produit avec assiduité, on le remarque pour ses manières exquises et le ton flûte de sa voix ; les épaules un peu hautes comme le duc de Berry et Chateaubriand, la chevelure frisée, la lèvre prompte au sourire, M. Louis Enault ne marche pas, il ondule, il serpente, il se faufile ; il murmure à l'oreille des dames toutes sortes de petits mots choisis, qu'il tire un à un de la bonbonnière de son esprit, des compliments ambrés, des madrigaux très bons contre le rhume.

EYMA (Xavier). — M. Eyma a commencé par des biographies d'hommes célèbres, composées en collaboration avec M. de Lucy ; les plaisants écrivaient Emma et Lucie. Au théâtre du Vaudeville, il a donné un acte sous ce titre : Capitaine de quoi? Puis il est allé en

Amérique ; les voyages forment ; M. X. Eyma s'est formé: il a rapporté d'outre-mer des récits très attachants sur les Peaux-Rouges , les Peaux-noires et les Peaux-bleues.

EMPIS. — Romantique exagéré, qui met tout sans dessus dessous à la Comédie-Française, accumule révolution sur révolution, reprend Brueys et Palaprat, cette œuvre incendiaire, impose au répertoire Les Héritiers, cette fougueuse innovation d'Alexandre Duval, médite de chasser du foyer les bustes d'Etienne et de Ducis, et finira par trancher la tête à Bâche, si on ne l'arrête.

ESCUDÏER. — Frère d'un autre Escudier qui n'écrit pas.

FOURNIER (Marc). -- Il y avait l'étoffe d'un critique supérieur dans cet âpre jeune homme que les événements ont fait chef de troupeau théâtre de la Porte-Saint-Martin. Nous n'avons pas oublié ses feuilletons dans La Presse et dans Le Corsaire, nets do forme, vifs d'esprit. Un petit journal, U Homme rouge qu'il rédigea presque seul après la révolution de février , est très-recherché aujourd'hui. Au théâtre, il a fait preuve d'énergie et de style : Les Libertins de Genève, sont un grand drame de la grande école ; il y a un excellent premier acte dans Les Nuits de la Seine, et dans Le Pardon de Bretagne ^ nous nous rap-

pelons une originale figure d'assassin-poète , copiée sur Lacenaire. — M. Marc-Fournier n'a pas dirigé rien que des théâtres ; en 1 845 , il avait entrepris la publication du Nouveau tableau de Paris, où Balzac fit paraître cette terrible Monographie de la Presse parisienne qu'on ne lui a pas encore tout à fait pardonnée , et où des dessins d'une ressemblance aristophanesque accompagnaient un texte inouï de souplesse et de jovialité sanglante. Dans ce recueil, on trouve une étude sur les Canotiers de la Seine, par M. Marc-Fournier, étude aussi amusante qu'exacte. Voici un des couplets que chante un des personnages, capitaine de l'équipe appelée Le Veau-Marin :

Quand l'on entend un branle-bas, Quand par la fenêtr' volent les plats, Que l'père Jambon effarouché Se laisse tomber dans sa friture, Le péquin qui s'promene par là Est convaincu, s'il ne l'voit pas, Qu'des canotiers très-distingués Sont en train d'prendre leur nourriture.

FOURNIER (Edouard). — Que ne sait-il pas? que n'at-il pas lu? que ne lira-t-ilpas? où s'arrêtera-t-il dans ses investigations? pourquoi tarde-t-il à ajouter un second volume à son livre si intéressant de Paris démoli'} Est-ce sa collection des Variétés historiques et littéraires qui l'en

empêche? Est-ce son journal Le Théâtre? Est-ce une comédie ou un opéra qu'il fait répéter? Ou bien ne serait-il pas occupé à ronger, ronger, ronger quelque manuscrit précieux, inestimable, de la Bibliothèque?

FATH (Georges). — Quand la littérature ne donne pas, il dessine ; quand le dessin chôme, il se reprend à la littérature. La Prison de Schutzelbourg, qu'il a donnée à la Patrie, est un roman bien dessiné.

FÉRÉ (Octave) — Il marche sur les talons de M. Pierre Zaccone , il emboîte le pas derrière M. de Gondrecourt, il suit la trace de M. de La Landelle, il s'enquiert du chemin par où a passé M. Elle Berthet , il cherche à surprendre dans le vent le bruit de l'armure de M. Emmanuel Gonzalès, et, se penchant vers la terre, ô bonheur! il distingue l'allure rapide de l'éditeur Gabriel Roux; alors il s'embusque au coin du Ministère de l'Intérieur, il le guette, il le saisit à la gorge , il le terrasse et lui fait promettre par les serments les plus effroyables d'éditer prochainement L'Héroïne de Bomarsund.

FEUILLET (Octave). — Dans le jardin des Tuileries, ce printemps, M. Octave Feuillet rencontra M. Paul de Saint- Victor ; voici l'entretien qui s'engagea entre eux :

M. Octave Feuillet. — Aimez- vous la vertu?

M. Paul de Saint- Victor. — Peuhl...

M. Octave Feuillet. — Comment, peuh ?

M. Paul de Saint-Victor. — J'aime la vertu sur fond d'or.

M. Octave Feuillet. — Ah ! moi, je me contente de la vertu souriante et ignorée qui coule comme un ruisseau entre les marges fleuries du devoir. J'arrose tous les matins avec ma littérature les géraniums qui poussent sur les fenêtres des employés au ministère , et je relève avec mes proverbes le front des notaires attendris.

M. Paul de Saint-Victor — Le notaire ne vaut quelque chose que par ses panonceaux , dont le cuivre ardent boit la lumière du soleil et la renvoie avec colère. Les panonceaux, ce sont les cymbales éclatantes du droit.

M. Octave Feuillet. — Je ne voudrais pas vous contrarier, mon cher collègue, mais je vous assure que j'ai rencontré plusieurs fois des âmes poétiques sous des enveloppes vulgaires en apparence. Il y avait entre autres un greffier de Seine-et-Oise...

M. Paul de Saint-Victor. — Bah ! vous êtes trop bon. Il ne faut pas être bon : cela empêche de faire des mots. Et puis votre poésie manque d'envergure , votre rhétorique n'a pas de plumet à l'oreille. Voyez mon plumet. J'ai hasardé un œil sur votre dernier tome : c'est insuffisant, il y a trop de lunettes d'or et de favoris en côtelettes ; vous idéalisez monsieur Prudhomme. Il faut prendre garde à cela. Certainement c'est très-joli le pot au feu,

mais je veux que la marmite ait été peinte par Jordaens. Vos groupes ne flambent pas assez dans la lumière , et votre paysage au lieu de tressaillir de mobilités frissonnantes, a l'air d'attendre tout tranquillement le passage de monsieur l'adjoint.

M. Octave Feuillet. — J'ai connu , à Châlons, un adjoint que tout le monde pendant cinquante ans avait pris pour un homme nul , et qui un beau matin a révélé des trésors de sagacité, de sentiment et d'esprit. Marié trèsjeune à la fille d'un officier supérieur en retraite...

M. Paul de Saint- Victor. — Je soupçonne que vous buvez beaucoup trop de limonade. La limonade éloigne de la grande peinture.

M. Octave Feuillet. — Mais je ne suis pas un peintre.

M. Paul de Saint-Victor. — Voilà le tort. Il faut être un peintre, Dieu est un peintre. Le style est une palette : voulez- vous un adverbe rouge , un substantif gris-perle ? J'ai des glacis pour mes feuilletons de théâtre ; et j'empâte de telle sorte mes comptes-rendus du Salon, que les rapins eux-mêmes y sont trompés et viennent promener leurs doigts sur mes adjectifs. Aussi je n'écris pas, j'expose. On me lit avec une loupe. Voilà le triomphe.

M. Octave Feuillet. — Oh!... mais la pensée?

M. Paul de Saint-Victor. — Il n'y a plus de pensée; nous avons supprimé tout cela. Il n'y a que des frottis et du modelé. Avez-vous lu mon dernier feuilleton?

M. Octave Feuillet. — De quelle couleur était-il?

M. Paul de Saint-Victor. — J'y rendais compte d'une pièce nouvelle jouée à la Comédie-Française. Vous allez voir que la peinture supplée à tout : « Quelques parties de cette œuvre, disais-je , ont le tort grave d'être repoussées dans l'ombre , au détriment de quelques autres dont le relief a paru excessif. Le dénoùment surtout a le jet ^ farouche et vibrant d'un Ribeira; il n'a trouvé grâce devant le public qu'à la faveur de quelques détails spirituellement ébauchés; mais le ton général est fauve, bruyant, capiteux et sgrifagne. Le premier acte seul respire la fraîcheur d'un Berghem ; il est brossé avec une rare vigueur , et il nous donne à espérer que la prochaine toile de MM*** réunira toutes les qualités magistrales qu'on est en droit d'attendre de deux écrivains si distingués et si lumineux. »

M. Octave Feuillet. — Une toile?

M. Paul de Saint-Victor. — Eh oui ! toile, comédie. Mais venons aux acteurs maintenant.

M. Octave Feuillet. — Ah ! oui, venons aux acteurs.

M. Paul de Saint- Victor. — « Le jeu sobre , un peu effacé de mademoiselle Savary a parfaitement trouvé sa place sur le second plan de cette composition. Mademoiselle Madeleine Brohan nous a rappelé ces délicieuses figures de Lawrence, dans sa meilleure manière : même air de tête, même touche moelleuse et fondue, même pâte claire et dorée , ravivée par de suaves à-propos de clairobscur. On aurait juré que les fleurs de son opulente che-

velure étaient échappées au pinceau prestigieux de Mario (li Fiori ou d'Abraliam Mignon. Quant à mademoiselle

Sarah Félix » Attention! vous allez voir l'éreintement

de celle-ci.

M. Octave Feuillet. — Ah ! voyons l'éreintement.

M. Pai L DE Saint-Victor. — « Quant à mademoiselle Sarah Félix, avec la parole en plus, elle donnait une idée assez exacte de La Femme hydropiqiie, dans le tableau de Gérard Dow. »

M. Octave Feuillet. — Oh î

M. Paul de Saint-Victor. — Qu'est-ce que vous avez ?

M. Octave Feuillet. — Elle ne sera pas contente avec vous.

M. Paul de Saint-Victor. — Vous croyez.

M. Octave Feuillet. — C'est aller trop loin dans la critique. Il y a des bornes dans l'appréciation d'une actrice.

M. Paul de Saint- Victor. — C'est de la peinture.

M. Octave Feuillet. — D'ailleurs, mon avis, à moi, est qu'il faut être bien avec tout le monde. M. de Pontmartin me le répétait encore l'autre soir : — Soyons convenables, exprimons-nous en termes choisis et mesurés, et de la sorte nous honorerons toujours les lettres.

M. Paul de Saint-Victor. -— Est-ce ce Pontmartin que la cour d'assises du Rhône vient de condamner récemment à vingt ans de travaux forcés pour. . .

M. Octave Feuillet. —Oh! non; M. de Pontmartin

appartient à la meilleure compagnie; c'est un critique sain et délicat. Il a fait Les Mémoires d'un notaire.

M. Paul de Saint- Victor. — Encore un notaire? Ah ça! on ne s'occupe donc que des notaires dans votre bande ?

M. Octave Feuillet. — Quel mal trouvez-vous à cela ? Nous réagissons contre la violence et l'exclusivisme du parti romantique; nous projetons des lueurs poétiques et douces sur des classes jusqu'alors déshéritées ou atteintes par un préjugé injuste. Aussi comme on nous aime dans les départements 1 Vous ne savez pas tout ce qu'on rencontre de grâce naïve et décente , d'exquises délicatesses au fond d'une étude de province ou dans le salon modeste d'une bourgeoise, qui vit retirée avec ses deux demoiselles. Eh bien! moi, j'ai le courage de ma sensibilité : j'habite Saint-Lô pour me conserver pur et bon ; j'ai même des globes sur ma cheminée et des ouvrages en cheveux dans mon alcôve. Mais cela m'est égal; je ne m'en crois pas moins honnête, sincère, élevé. 0 mon cher confrère, ayons du cœur, tout est là ; aimons la nature , c'est une tendre mère ; les oiseaux chantent sous les buissons, les fleurs croissent au bord des lacs. Mais le défaut de notre génération monstrueuse et vaine, c'est de se dispenser de toute croyance. Ah 1 sac à papier !

M. Paul de Saint- Victor. — Il n'y a que la Grèce au monde, la Grèce et ses temples dorés qui croustillent au soleil. Tout le reste n'est que dérisions et tuyaux de che-

minée. Vos théories m'inspirent une horreur sans seconde, ne m'en parlez plus ; quant à M. de Pontmartin , je ne lui donnerais même pas un Drolling à rentoiler.

M. Octave Feuillet. — Mais mon cher confrère. . .

M. DE Saint-Victor. — Je ne suis pas votre confrère ; je suis le confrère de Gautier, à la bonne heure 1 parce que Gautier est le Pharaon de la description.

M. Octave Feuillet. — Oh ! oh !

M. Paul de Saint-Victor. — Il n'y a pas de : oh 1 oh ! Gautier est le roi de la couleur, et vous n'avez pas pour deux liards de couleur dans vos proverbes. C'est honteux. Vous prenez un à un les vieux vaudevilles de M. Scribe, et vous les ressemelez avec du cuir emprunté à Alfred de Musset. Qui croyez- vous tromper ici? Vous imaginez-vous avoir inventé quelque chose avec votre réhabilitation du juge de paix et du loto "f La belle avance d'avoir intéressé quelques femmes ignorantes et paresseuses, pour qui Balzac est trop fort et Sand trop hardi 1 Voyons , connaissez-vous rien de plus monotone que la conception de vos petites machines, et en existe-t-il une qui n'ait pas pour but la réconciliation d'un ménage : La Crise, La Clef d'or, La Partie de dames. Le Village ? Si c'est une spécialité chez vous , alors prenez un brevet, comme Sosthène Ducantal pour son unique note.

M. Octave Feuillet. — Ah ça ! vous devenez acerbe, dites donc, ce n'est pas gentil de tirer comme ça sur les siens; vous manquez aux traditions. Je pourrais aussi,

moi , vous dire vos vérités , si je ne craignais pas d'avoir trop beau et trop facile jeu vis-à-vis d'un homme qui depuis dix ans confesse publiquement son impuissance en se résignant au métier stérile de feuilletoniste de théâtre. Si peu que je vaille, j'aime encore mieux tracer mon humble sillon , entre les faibles et les chercheurs , que de venir tous les lundis parler de Danterny et de Kopp , ou comparer mademoiselle Figeac à une eau-forte Dans madame de Staël vous ne voyez autre chose qu'une grosse figure et un turban; moi, je vois Corinne et le livre de L'Allemagne. Voilà la différence qu'il y a entre nous. Vous m'ennuyez avec votre boîte à couleurs; je retourne à Saint-Lô où personne ne songe à me faire du chagrin.

M. Paul de Saint-Victor. — Allons, allons, la paix. Vous ne voyez donc pas que c'est une plaisanterie dans le goût naïf et agrémenté.

M. Octave Feuillet. — Non, je veux m'en aller; Buloz et Pontmartin me vengeront. Je suis un homme paisible, et j'estime que dans les polémiques , même les plus inoffensives, on laisse toujours un pan de sa considération. J'en ai déjà trop dit.

M. Paul de Saint-Victor. — Vous voilà hérissé comme un Herrera-le-Vieux !

M. Octave Feuillet. — C'est possible.

M. Paul de Saint- Victor. — Restez , de grâce ; nous irons ensemble au Louvre.

M. Octave Feuillet. — Non , je dois quitter Paris. Je n'ai pas arrosé mes gobéas depuis trois jours.

M. Paul de Saint-Victor. — C'est différent; moi, je vais chez Gautier. Adieu, mon cher collègue.

M. Octave Feuillet. — Adieu, monsieur.

(Ils se séparent).

FOUSSEER (Edouard). — L'école du bon sens le réclame, et M. Edouard Foussier ne voit pas de mal à se laisser réclamer par elle. Collaborateur anonyme de M. Augier dans La Ceinture Dorée. Pour son compte, il a signé Heraclite et Démocrite, comédie en deux actes et en vers, et Une Journée d' Agrippa d'Auhigné , tombée de chute en chute dans le feuilleton du Moniteur.

FIENNES (Charles de Matharel de). — Marié. Mort pour les lettres.

Allons ! mon cœur, tais-toi, pas de faiblesse humaine !

FERNEY (Paul). — Ce pseudonyme cache un ancien libraire de la place de la Bourse, M. Alexandre Mesnier, qui, estimant la vie littéraire une chose engageante (dam ! je raconte), a fermé un beau jour son magasin et a été déposer un roman dans les bureaux du Siècle. On a inséré

le roman; M. Paul Ferney en a fait un autre, qu'on a aussi inséré. Dès lors, tout a été dit. La littérature a compté un libraire de moins.

FAUCHERY (Antoine). — Tuons le veau gras! Fauchery était parti pour l'Australie et Fauchery est revenu. Enfant prodigue du feuilleton, retournera-t-il à son père? M. Fauchery a de l'esprit et surtout de la gaîté ; il est également capable d'enthousiasme, et on l'a vu en 1 848 s'enrôler parmi les personnes qui partirent pour aller délivrer la Pologne. Il ne peut pas tenir en place.

P. S. Fauchery est reparti hier.

FORCADE (Eugène). — Diplomate et financier; mais avant tout écrivain de race. La Revue nouvelle, Le Conservateur, Le Messager de l'Assemblée et la Revm des Deux- Mondes ont eu tour à tour sa collaboration. Un volume : Études historiques

FIORENTINO (Pier-Angelo). — « Ze souis oun Napolitain ; ze me porte fort bien; z'ai tradouit le Dante, et ze souis fanatico per la mousica; les çanteurs et les çanteuses, ze les porte dans mon cuore, ze les trouve zantils, très zantils ; le ciel de la France, il est saloutaire pour moi ; les zournaux donnent de l'arzent, qui est le nerf du

feuilleton, comme dit Bonifaccio ; et ceux qui se fàç^nt, ze m'en moque, Corpo di Bacco ! »

FÉVAL(Paul). — La queue d'Eugène Sue et d'Alexandio Dumas, comme autrefois on disait la queue de Robespierre. Mais avant Les Mystères de Londres, et quelquefois encore en dehors de ces grossières combinaisons, M. Paul Féval est l'auteur de charmants romans bretons, où le cœur n'est pas tiré à la ligne, où le style naît de source.

FIOUPOU (Joseph). — Paresseux d'abord, homme de lettres ensuite.

GOY (André de). — Voulez-vous connaître un homme bien mis, éclatant d'Elbeuf, verni, le solitaire au doigt, la' barbe cultivée? Regardez de Goy, le plus brun et le plus affable des traducteurs. Il a remplacé Defauconpret et Benjamin Laroche ; il a fait représenter à l'ancien Théâtre- Historique un drame intitulé L'Argent ; il en fera représenter bien d'autres, — car ce n'est pas l'appétit qui manque à de Goy ; ce ne sont pas les dents non plus.

GROLIER (P.) — Normand. Fabuliste. Un bonnet de soie noire en Joute saison.

GUÉRONNIÈRE (A. de la). — Chut !

GUICHARDET — Il importe que ce passant majestueux et souriant ne soit point oublié dans cette nomenclature des intelligences lettrées. Il importe que ce paresseux, que cet homme d'esprit, que ce derviche du boulevard des Italiens et du divan Lepelletier soit salué dans son chemin par tous ceux qui reconnaissent en lui la grande famille de d'Hèle et d'Etienne Béquet. Il importe surtout qu'il ne soit ni blâmé ni plaint. Guichardet, dont le nom se rattache à la fondation du Siècle, aux Français peints par eux-mêmes , au Figaro, aux Beaux-Arts , somi> tueuse revue qu'il dirigea seul , Guichardet est le roi de Thulé de la littérature contemporaine : il a jeté sa coupe d'or dans la mer , et depuis ce temps ses lèvres ne trempent plus que dans le gobelet banal des restaurants parisiens.

Il ne prend de la vie que ce qu'elle a de clair et d'indépendant. Après quelques heures de marche, il a déposé sur la borne l'inutile bagage des passions. Croisant les bras, il n'a conservé que la sensation et l'humeur enjouée. Pourquoi irait-il quelque part? pourquoi désirerait-il quelque chose? Il a vu la tuile de Pyrrhus et le rasoir de Chamfort. Egoïste? il ne l'est pas , car s'il faut un témoin dans un duel, un quatorzième dans un repas, Guichardet n'hésitera point, et ne bronchera pas plus devant l'épée

éblouissante que devant le chambertin couché sur raffut d'un panier d'osier.

Guichardet a l'appétit et l'esprit. Avec ces deux ailes, on domine aisément le monde, on plane sur soi-même. On a la bonté, la séduction, la familiarité unie à la grandeur. On est l'égal de chacun. — Viveur élégant et splendide, Guichardet a frayé jadis avec Stendhal, avec Balzac, avec Ourliac, avec Harel, avec Lireux, avec Briffault, avec tous ceux qui ont interrogé la vie à bras-le-corps et qui ont attiré à eux le plus d'émotions. Il a été radieux, enchanteur et enchanté. De qui n'est-il pas connu et aimé? Les peintres l'appellent mon oncle; les femmes le nomment Oscar. Il a un rire retentissant qui l'annonce du bas de tous les escaliers. Son geste est noble , et sa démarche a de ces façons carrées et solennelles qui, au dix-huitième siècle, accompagnaient la basque dorée et supposaient inévitablement les bourses de vingt-cinq louis répandues par Germain dans les vastes profondeurs du gilet à sujets. L'œil est fin, quoique un peu rougi par les veilles; la main est prompte à saisir le menton des friponnes d'antichambre. — Où soupera-t-il aujourd'hui ? Hier, il tenait table avec les deux Musset^ ses intimes ; ce matin, il a souffleté quelques bouchons de Champagne en compagnie de Roger de Beauvoir. Son couvert est mis tous les jours aux quatre coins littéraires de Paris. Chez Ledoyen, il sait qu'il trouvera Roqueplan ou Texier ; mais aux Provençaux, Méry l'attend pour le faire collaborer de force à quelque

paradoxale comédie, comme Le Mariage à V essai, par gxemple, où Guichardet a jeté tant de mots charmants, de la même façon qu'on jette de l'aï sur les fraises.

Avant de se décider, Guichardet entre au Divan pour prendre l'absinthe. Heureux si l'absinthe ne lui fait pas oublier le rendez-vous avec Méry ou avec Bernard Lopez \ Là encore tant d'amis l'entourent et lui font fête ; tant de mains se tendent vers les siennes, tant de sourires vont au-devant de son sourire 1 Pourquoi quitterait-il le Divan ? Il ne le quittera pas ce soir encore, — et, ce soir encore, la vie s'écoulera pour lui comme elle s'écoule depuis quinze ans, entre le cigare qu'on fume et le camarade qu'on écoute, au miheu des éclats de voix, des saillies, des cornets de trie- trac , des bières brunes et blondes, de tout ce bruit et de toute cette gaîté , qui n'ont l'air de rien et qui cependant , au bout de quinze ans , finissent par envelopper un homme comme d'une vapeur de chloroforme, et par l'étouffer insensiblement.

Ce n'est pas qu'un regret ne se glisse quelquefois dans cette âme d'enfant et de sage. Appelé récemment au chevet d'un moribond , Guichardet mêlait ses pleurs sincères à un chœur d'amis navrés ; cependant , en rôdant par la chambre, il aperçoit, sur la cheminée, un flacon de cognac égaré au milieu de diverses fioles pharmaceutifjues ; machinalement il le saisit , machinalement il s'empare d'un verre et d'un sucrier voisins; Guichardet apprête un grog. Autour de lui les lamentations se

succèdent et s'élèvent; Guichardet est impassible, Guichardet est absorbé. Quelqu'un vient à lui frapper sur l'épaule en lui disant : Hélas! — Hélas! oui, répond Guichardet ; j'ai toujours passé ma vie à faire des grogs trop faibles !

Guichardet a peu de créanciers, très-peu , à peine ce qu'il faut pour faire figure dans le monde. Cela est le seul coté mesquin de sa nature. Il a un sentiment exagéré de la probité ; on l'a vu, à trois heures du matin, frapper à la porte du tailleur Renard pour lui promettre le prochain acquittement de sa facture.

Il ne faut cependant pas venir se pendre indiscrètement à la sonnette de Guichardet. Non. Guichardet est intraitable sur l'article de son sommeil. Dans ce cas , à la personne qui insiste pour le voir, son portier a l'ordre de répondre ces deux mots homériques et mystérieux : — MONSIEUR COMPOSE !

Ah ! Rosambeau ! ah ! La Palférine ! ah ! Guichardet ! piétineurs de sentiments et d'aspirations ! grands destructeurs par l'inertie et le sourire! vivez et charmez; mais charmez en dehors de l'explication , vivez sur le seuil du rêve; ne vous montrez qu'à l'heure où nous nous désespérons et où nous accusons le ciel! Paris, cette nouvelle Rome, devrait faire de vous des dieux, car vous avez l'œil qui étincelle, la bouche qui console, l'esprit qui foudroie. Anéantissez le dtwoir aux jours des sanglots; faites le re-

pentir inutile, alors que le sacrifice a passé sur l'intérêt; élevez votre verre rempli jusqu'aux bords, lorsque ni les étoiles, ni les flots , ni la famille , ni les maîtresses , ni les sequins, ni les lauriers ne peuvent réussir à cx)mbler l'abîme hideux de notre âme !

GASTINEAU (Benjamin). — Son exil fera sa fortune littéraire ; on ne peut pas prononcer quelque part le nom de l'Algérie sans que Ben Gastineau se lève et demande la parole pour un fait personnel. Laborieux et consciencieux. Il est blond comme le beurre frais.

GUÏSOLPHE (Madame). — En littérature : Célina Ravier. De celles dont on dit : Elle fait bien la nouvelle^ comme on dirait : Elle réussit la tarte aux cerises.

GUINOT (Eugène). — Voilà vingt ans que M. Eugène Guinot, le typique Pierre Durand du Siècle, exerce son métier d'historiographe de la bourgeoisie. C'est un monsieur très-gras et doux. Les anecdotes qu'il ne se lasse pas de raconter tous les dimanches sont ordinairement taillées sur ce patron : « Il n'est bruit , depuis quelque temps, dans le faubourg Saint-Germain, que d'un scandale

inoui, sans précédent : Madame la comtesse X , cette

jeune et jolie veuve , que chacun admirait au dernier bal

de l'Hôtel-de- Ville , va, dit-on, épouser un conducteur d'omnibus. S'il faut en croire la médisance, un jour que la comtesse avait pris la correspondance pour la barrière des Martyrs, le galant conducteur lui aurait dit, en recevant le prix de la place : — Je prends vos six sous... mais je garde mes soucis. Le mot plut tellement à la comtesse X...., qu'elle en conçut une vive passion pour ce jeune homme, et que, huit jours après , les bans de leur mariage étaient publiés à Saint-Thomas-d'Aquin. »

GUIZOT (Guillaume). — La chance et le succès sont aux fils, dans cette seconde moitié du dix-neuvième siècle. Accueillons donc et accueillons de bonne grâce M. Guizot fils, qui a fait un livre sur Ménandre, et qui écrit, dans Les Débats, des articles où éclate la délicieuse lutte de la raison et de la jeunesse.

CONCOURT (Edmond et Jules de). — Un des meilleurs symptômes, c'est de voir les jeunes auteurs poursuivre, à travers les travaux d'imagination inséparables de leur âge, des études sérieuses de bibliographie et d'histoire. C'est ainsi qu'après avoir fait leurs preuves d'invention et d'esprit dans un roman excessif : En 18...., qui eût suscité des batailles au temps du cénacle, MM. de Goncourt 86 sont empressés de jeter dans le second plateau de la

balance, déjà sévèrement tenue par la critique , les deux Histoires de la Société française pendant la Révolution et pendant le Directoire. Pour commencer notre vilain métier, nous chicanerons d'abord sur le titre, qui ne nous semble pas assez justifié par la mise en œuvre des matériaux, très-abondants , très-curieux et parfois très-nouveaux, d'ailleurs. Une histoire de la société obligeait à des déductions philosophiques, dont les auteurs, pour une raison ou pour une autre, se sont montrés trop avares. Leurs deux volumes ne sont au fond qu'une nomenclature anecdotique, une quintessence de tous les documents intimes. M. Challamel, dans son Histoire- Musée de la République, avait, de plus qu'eux, l'attrait des caricatures reproduites ; il satisfaisait certaines curiosités, tandis que MM. de Concourt inspirent l'envie de connaître les brochures et les gravures qu'ils désignent imparfaitement; c'est le contraire du but qu'ils se proposent. — Une Voiture de masques, La Lorctte, Ixs Actrices, Sophie Arnould, sont de ravissantes futilités. Nous nous tairons sur leurs articles de Salon ; en peinture comme en littérature, ils exagèrent l'école du chic et les procédés d'après-demain ; derniers venus dans le moderne hôtel de Rambouillet, ils y voiturent avec un zèle moqueur les commodités de la conversation.

GOSSE (Isidore de). — Spirituel gourmand, qui dirige aujourd'hui l'Imprimerie et la Librairie au Ministère de l'Intérieur.

GOUDALL (Louis). — Une certaine impatience d'arriver, un sentiment critique très-accusé, mais quelquefois injuste. Il fait bien les vers ; qui est-ce qui ne fait pas bien les vers aujourd'hui ?

GAILLARDET (Frédéric). — M. Gaillardet a éprouvé un des plus grands malheurs qui puissent frapper un homme de lettres : celui de réussir trop tôt et trop bien. Il est des succès auxquels on demeure rivé, et des triomphes dont on ne se relève jamais. Pour se consoler d'un échec de cinq cents représentations, M. Frédéric Gaillardet a été faire fortune en Amérique , tout bonnement ; — quand il est revenu en France, on jouait toujours La Tour de Nesle. On la reprendra prochainement, dit-on, à la Porte-Saint-Martin ; alors M. Gaillardet s'enfuira en Californie.

GONZALÈS (Emmanuel). — Propriétaire à Monaco.

GOZLAN (Léon). — Une des plus riches organisations littéraires d'à-présent , la plus riche peut-être. Quant à sa vie privée, elle est inexorablement murée. Golzan n'a jamais mis le pied dans un café , et il ne consent à dîner en public qu'à la dernière extrémité; encore faut-il que ce soit au restaurant des Chei:aux-Rouges. On lui prête

les naïvetés les plus fabuleuses au sujet de l'argent; on veut qu'il ne connaisse ni les notaires , ni le Grand-Livre, ni les jeux de Bourse ; on prétend qu'il enfouit tranquillement ses revenus dans des coffrets en bois de cèdre. Mais bornons là ces révélations : nous ne voulons pas pousser à l'assassinat de Léon Gozlan.

GAIFFE (Adolphe). — Gaillard qui ne mord pas à la mansarde, non plus qu'aux comédies en cinq actes et en vers, entreprises dans l'hiver, sans feu, avec la seule espérance de les voir représentées au bout de dix ans. D'abord élève du chimiste Payen , puis archéologue, Adolphe Gaiffo a jeté tout à coup son bonnet de savant par-dessus le Moulin-Rouge. Il s'est fait un à peu près de style avec les procédés combinés de Henri Heine, d'Auguste Vacquerie et de Polichinelle. Né à Mulhouse. Dans ces derniers temps , le banquier Mirés l'a envoyé en mission industrielle au pays où fleurit l'oranger, c'est-à-dire à Lisbonne.

GABRIEL. — Surnommé Gabriel-Cravate, à cause du soin particulier qu'il apporte à ce complément de sa toilette. N'eùt-il fait que La Belle Ecaillère, son nom mériterait de passer à la postérité la plus lointaine.

GAUTIER (Théophile). — M. Théophile Gautier n'a pas toujours été ce gras et jovial feuilletonniste que l'on connaît. Il a commencé par être maigre et malheureux.

Il a dû même beaucoup aimer, si l'on consulte ses premiers vers. Puis il a rompu tout à coup avec la muse amoureuse, — probablement à la suite de quelque souffrance inédite.

Alors qu'il n'avait encore publié que quelques élégies et son poème d'Âlbertus, cette belle et bizarre eau-forte^, M. Théophile Gautier faisait partie d'un petit cénacle composé d'une douzaine de jeunes gens, qui tous ont marqué dans diverses carrières artistiques.

C'étaient Petrus Borel, Jean Duseigneur, Gérard de Nerval, Célestin Nanteuil, Auguste Maquet, — ou Augustus MacEeat, comme il s'intitulait, — et des peintres dont les noms ne me reviennent pas ;

Troupe de chats endêvés, Devant la foule ébahie, Traversant, rideaux levés, Le spectacle de la vie.

Petrus Borel, de qui sont ces vers, était le plus célèbre de la troupe. Il faisait paraître les Rhapsodies, et annonçait un second recueil intitulé : — l'âture à liseurs ou Appel aux jeunes Français à cœur de lion.

Sous l'influence de cette folle compagnie, M. Théophile

Gautier écrivit une série de contes goguenards, Les Jeune- France, dont le succès fut intime et sourd, comme l'avait été celui (ÏAlbertus. — Et cependant avec quels transports je les ai lus, en province, ces contes si luxuriants, si curieux, si franchement bouffons, et qui enferment la satire de toute la littérature romantique ! — Un libraire vient d'avoir l'idée heureuse de les réimprimer. Ce ne doit pas être un homme ordinaire, ce libraire.

Le comique des Jeune-France n'est ni celui du Charivari, ni celui de MM. Duvert et Lauzanne. C'est bien toujours cependant, si vous voulez , ce procédé qui consiste à ennoblir les choses triviales, à parler en style épique d'un bonnet de coton, et à emprunter la palette de Kubens pour peindre un uniforme de garde national , — procédé considérablement perfectionné depuis quelque temps; — mais M. Théophile Gautier, par quelques forts traits de crudité rabelaisienne, s'éloigne souvent avec bonheur des précieux de la farce et des Scudéry du vaudeville. Il est bon que le comique du mot le cède quelquefois au comique de l'idée. C'est ce qui arrive dans Les Jeune- France, où quelques bousculades naïves rappellent de temps en temps le grand faire de Paul de Kock.

Les Jeune-France furent suivis du roman de Mademoiselle de Maupin, — un tour de force , où la prose est peinte , sculptée, dentelée, chantée, dorée, mise à toutes sauces enfin, un livre où la description est poussée jusqu'à

l'éblouissement, — ce livre excessif que tous les jeunes gens font ! Mademoiselle de Maupin, dont la préface a pris place aujourd'hui à côté de toutes les préfaces célèbres, désola son auteur par le peu de bruit qu'elle souleva lors tle son apparition. Il en pleura presque de dépit, — et pendant deux minutes il se demanda sérieusement s'il n'accepterait pas un emploi de commis aux barrières, qu'on lui offrait.

Ce fut sur ces entrefaites que M. Emile de Girardin l'appela au feuilleton de La Presse.

Alors Gautier cessa tout à coup d'être maigre et d'être malheureux.

Maintenant que dix-huit ou vingt années ont passé sur ces faits, que l'auteur de Fortunio a sa place au premier rang des écrivains qui ne sont pas de l'Académie, — ce livre de joyeuseté dont je viens de dire quelques mots, ces Jeune-France, écrits dans les jours extravagants et courageux, doivent lui apparaître, j'en suis sûr, comme son meilleur souvenir.

Il arrive un moment pour l'homme de lettres où ses livres ne sont plus des livres : — ce sont des amis.

Ces amis-là consolent un peu Théophile Gautier du triste métier d'Aristarque dramatique, qu'il continue au Moniteur.

Ce que dans cent ans personne ne voudra croire , c'est que les directeurs de journaux du dix-neuvième

siècle se soient complus gravement à renter les écrivains les plus illustres, les poètes les plus fameux, les romanciers les plus attachants , pour parler tous les huit jours de Ravel, de Lassagne et de madame Caroline Bader. Avec le même argent , il leur eût été facile d'obtenir de ces hommes de talent un pendant à Fortunio ou à Militona, une suite du Chemin de traverse; non, ils ont préféré les obliger à rendre compte (car c'est là le mot : rendre compte) des couplets de M. Bourdois et de la prose de M. Nus.

Voici des vers que M. Théophile Gautier a écrits pour rien •

Un petit négrillon qui tenait une torche De cire parfumée, attendait sous le porche . Sa livrée écarlate avec des galons d'or Etait riche et galante. — Allons, dit Juan, beau page, Conduisez ce seigneur par le secret passage. Albertus le suivit. Au bout d'un corridor. Une courtine rouge à demi relevée, Se referme sur lui ; flairant son arrivée, Deux grands leviers blancs couchés sur le tapis Hument l'air autour d'eux, lèvent leur longue tête, Poussent entre leurs dents une plainte inquiète, Et puis retombent assoupis.

Voici maintenant de la prose qui a été payée à M. Théophile Gautier deux cents francs le compte-rendu :

« Odéon. Première représentation d'Inez ou la Chute d'un Ministre, drame en cinq actes, etc. — Don Rodrigue

Calderon, marquis de Siete-Iglesias et secrétaire d'Etat, se voit placé dans l'alternative d'être disgracié ou de livrer au prince des Asturies une jeune fille, dona Léonor, fiancée de Luis de Fonseca, neveu du duc de Lerme et ami de Calderon. — Il balance d'abord à commettre cette infamie; mais l'ambition l'emporte. La jeune fille, retirée dans un couvent, en sera extraite et remise à l'héritier présomptif de la couronne. Calderon, connu autrefois sous le nom de Rodrigue Numez , a épousé une belle et vertueuse femme, Inez de Vargas, dame de la Oliva. Mais avant ce mariage il a eu une fille d'une maîtresse qu'il a abandonnée, se croyant trompé par elle. Cette fille n'est autre que dona Leonor, cette chaste enfant qu'il doit livrer au prince des Asturies. — Un misérable , nommé don Lope, espèce d'Iago subalterne, qui nourrit contre don Rodrigue une de ces rancunes qu'inspirent aux âmes basses ceux qui réussissent et réalisent par bonheur ou par adresse tout ce qu'elles n'ont pu faire, a résolu de perdre son maître, et pense y parvenir en excitant la jalousie d'Inez, qu'il aime d'un de ces amours honteux des gens sans courage, qui ressemblent à de la haine à s'y méprendre ; il lui fait voir des papiers dont le sens ambigu peut faire croire que don Rodrigue a des maîtresses, et n'a épousé sa femme que pour en faire un marche-pied à son ambition. A ces papiers sont mêlées des lettres qui prouvent que Calderon a fait assassiner un certain Fran-

çois de Xuara, et mourir don Augustin d'Avila, huissier de la cour de Madrid, etc., etc. {Presse du 12 janvier

GORGES (Edouard). — Littérateur de six pieds de haut. Il était l'ami de Gérard de Nerval, avec qui il a fait Le Marquis (k Fayolle.

GANDONNIÈRE (Auure). — Autre ami de Gérard de Nerval.

GATAYES (Léon). — Puisque nous en sommes au chapitre des amis, restons-y. Ami d'Alphonse Karr, lequel ne perd jamais une occasion de mettre Gatayes en cause ; le demandez à Gatayes a remplacé le demandez à Lazarille, du Pied de mouton. M. Léon Gatayes est le modèle achevé de ce qu'on appelle une belle éducation : il pince de la harpe, il monte à cheval , il trousse agréablement un article de gazette et il est supérieur à l'escrime. On se l'arrache comme témoin dans les duels officiels ; c'est ce qui l'a fait appeler le premier des seconds. En outre, il possède un très-riche cabinet de curiosités : flèches de sauvages , armets de Mambrin , tabatières du roi de Prusse, coquillages de l'Orénoque, cannes de Voltaire, oiseaux empaillés, faïences de Limoges et collections de journaux.

GIRARD (Fulgence). — Ses poésies mériteraient d'être plus connues ; elles ont de l'énergie et de l'actualité. Les Chroniques de la Marine intéressent. Ami de M. Jules Lecomte.

GRANIER DE CASSAGNAC. — Ami du pouvoir.

GRAMMONÏ (Ferdinand de). — L'homme au sonnet, comme on dit de l'Oronte de Molière; avec cette différence que M. de Grammont est un homme modeste.

GÈRES (Jules de). — Est-il beaucoup de strophes qu'on puisse comparer à celles-ci , que nous prenons (non pas au hasard cependant) , dans Rose des Alpes , le dernier volume de M. de Gères? Elles font partie du morceau appelé : Bonheur sur l'eau.

La brise sourit dans l'air indulgent ; Des poissons furtit's l'écaillé nacrée Perçant le flot clair de flèches d'argent, Saute en frétillant devant la marée.

C'est d'un jour de feu la tiède soirée ; L'ombre des aubiers se fonce en plongeant. Détachons Tyole, au môle enchaînée, Et livrant sa quille au fleuve charmant, Couronnons de frais la chaude journée : Ramons lentement, ramons lentement.

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