PRÉFACE DE LA 3* ÉDITION
« Il paraît que ce petit livre a fait son chemin, puisqu'il s'est vendu. — Il parait qu'il veut le faire encore, puisqu'on le réimprime. Laissons faire. Mais précisément parce qu'il a eu quelque succès, je n'y veux^-¥ien changer. C'est de la superstition et peut-être du courage. J'y ajoute seulement les noms nouveaux qui se sont produits depuis trois ans.
« Depuis trois ans, la mort a fauché dans ce volume. Fallait-il pour cela supprimer des plaisanteries? Je partage les idées riantes des anciens sur la mort, que je considère comme un spectre aimable, comme la fée libératrice. Mots railleurs, épigrammes sans violence, continuez donc à voltiger sur ces mémoires reposés I Tels les coquelicots se balancent sur le gazon des cimetières. »
AIMARD (Gustave). — J'ai l'honneur de vous présenter M. Gustave Âimard, un de ceux qui avec M. Gabriel Ferry et M. Paul Duplessis, se sont partagé l'héritage de Cooper. La critique trouve ses romans trop intéressants, trop arrangés ; elle secoue la tête d'un air incrédule à ces événements prodigieux. Tant de choses se passent-elles dans les déserts ? Et puis, il faut une clef pour comprendre ces narrations exotiques : — M. Gustave Aimard se promène le rifle d'une main et le machète de l'autre; il est tour à tour squatter, gambusino; il se nourrit de làhua, de pépian; il boit du mezcal; il assiste à la mutanza del ganado; il cause avec les vaqueras; il distribue deâ coups de chicote, quitte à être conduit devant le juez de letras;
son hacienda est bâtie en tapia et en adoves; enfin, il a les épaules couvertes d*un brillant zarape. — La moitié de ses livres est ainsi imprimée en lettres italiques; on dirait un exemplaire d* Angola, — Angola chez les Indiens.
ANGEL. — Vaudevilliste condamné à la retraite, depuis quelques années, par une cruelle maladie. C'est, avec M. Ménétrier-Listener , un de nos meilleurs archéologues dramatiques. Il a le département des notices à la Revue et Gazette des Théâtres. Son livre de Ça et là, imprimé pour un petit nombre d'amis , n'a pas été mis dans le commerce. J y ai lu une biographie très-émouvante d'Alphonse Signol et des circonstances romanesques qui accompagnèrent sa mort dans un duel avec un officier de la garde royale.
ANTIER (Benjamin). — Le d'Ennery d'il y a trente ans.
AUDIGIER (Henri d']. — Est convaincu que tout cela est arrivé.
AUTRAN (Joseph). — La fortune est tombée sur la poésie ; cela n'arrive que tous les deux ou trois siècles. M. Joseph Autran, l'auteur des Poèmes de la Mer et du beau drame de la Fille d* Eschyle , est presque aussi riche que le plus riche portefaix de Marseille, — sa cité natale et sa résidence habituelle.
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BOISSEAUX (Henry). — MM. Michel Carré et Jules Barbier n'ont qu'à se bien tenir : voici venir vers eux un parolier que j'aime, — et tout prêt à les défier à la sainte flamme, à ranieur extrême, au bonheur suprême, à la douce espérance.
BOUILHET (Louis). — Un bon gros Normand, comme M. Pierre Dupont est un bon gros Lyonnais. Il fait de bons gros poèmes et de bons gros drames.
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œUGNY (Chaules). — Poète de l'école flamboyante et chroniqueur-comète. Ses vers crépitent; sa prose crie : Au feu 1
COLOMBEY (E.). — Je devrais lui en vouloir pour avoir écrit un livre que je portais depuis longtemps dans ma tète : les Abbés galants. Mais le livre est spirituel, bien fait; — ma paresse s'est frotté les mains.
DAX (vicomte Louis de). — Un chasseur du premier mérite, qui a raconté Irès-aimablement ses chasses dans un volume fort complet ; — et un appétit des plus brillants ; je Pai vu à Tœuvre.
DHORMOYS (Paul). — M. Paul Dhormoys est entré dans les lettres par un succès : sa Visite chez Soulouque, publiée d'abord par le Figaro, a fait fortune en librairie. Il a aujourd'hui un pied à la Revue européenne et l'autre au Monde illustré. Je ne suis pas inquiet de lui.
ERCKMANN-CHATRIAN. — Hoffman ou Edgar Poe?
Ni l'un ni Tautre, jusqu'à présent; mais du zèle, de la recherche, tout ce qui avoisine l'originalité, et tout ce qui voudrait bien être du fantastique. Ah! le fantastique! Que l'auteur du Docteur Mathéus médite les paroles suivantes, adressées par le diplomatique M. V. de Mars à un de mes amis qui était venu lui soumettre un conte : — « Monsieur, depuis quelques années, le fantastique a perdu beaucoup de terrain chez nous». .
ESSARTS (Emmanuel des) — Bon pour l'avenir.
FEYDEAU (Ernest). — Eh! mon Dieu, je ne serai pas plus embarrassé en présence du succès foudroyant de Fanny que je ne l'ai été en présence de la vogue universelle de fOncle Tom, Qu'est-ce que cela prouve? Un homme riche et avide de plaisirs, pouvant choisir parmi les femmes les plus belles, les plus spirituelles, les plus radieuses, s*éprend tout à cpup, on ne sait pourquoi, d'une courtisane ordinaire, pâlie, fatiguée, morne. Allez-vous vous étonner de cela? Non. Eh bien! le public a, lui aussi, de ces caprices; le public veut, lui aussi, une courtisane de temps en temps Entre tant d'œuvres supé-
Heures et charmantes, élégantes et profondes, vous le voyez élire un petit volume qui était loin de s*attendre à un tel honneur, une histoire d^adultère montée sur le ton de l'ode et du poème. C'est ce qui est arrivé pour Fanny, Le ciel me garde de refuser toute valeur à ce récit, que je crois avoir été un des premiers à remarquer lors de son
apparition; c'est fait avec soin, avec un soin exagéré même ; on dirait que Tauteur a une main sur son pouls et les yeux sur une montre. Le style a un parti pris de coloration outrée, sans accent personnel. Le littérateur me cache Thomme. — Daniel a succédé à Fanny, mais Daniel a eu un succès plus étouffé ; c*est que ce second roman a deux volumes, et que le premier n'avait que deux cents pages.
FLAUBERT (Gustave). — Encore une éclosion spontanée ! Madame Bovary a fleuri dans un coup de tonnerre de la publicité. Je place M. Gustave Flaubert très au-dessus de M. Feydeau, — en tant qu'écrivain et que moraliste.
GRâNGÉ (Eugène). — L'un des auteurs du Punch Grassot. Je le soupçonne de préférer Targent à la gloire littéraire : ce serait bien mal !
LACOUR (Louis). — C'est autre chose. Section des érudits. M. Louis Lacour, quoique ayant encore au menton le duvet de Tadolescence, a déjà annoté Brantôme et le duc de Lauzun. Même, à propos de la publication des Mémoires de ce dernier, son propriétaire lui a donné congé. Où allons-nous?
LAMBEUT-THIBOUST. — On chantait beaucoup, il y a plusieurs années, cette romance maritime :
Au uom de la Vierge Marie, Vous qui voyagez bur la mer, Ah I dites-moi, je tous en prie.
Avez TOUS rencontré Lambert ?
C*est à répoque de la grande vogue de cette complainte que M. Lambert, importuné d*ètre journellement confondu avec ce matelot, prit le parti d'ajouter à son nom, celui de Thiboust. Il a collaboré à un grand nombre de pièces, — à un trop grand nombre peut-être, — et principalement aux Filles de marbre, à Je d(ne chez ma mère, aux Chevaliers du pince-nez. On ne lui a pas assez tenu compte d'une tentative de cx)médie, intitulée Madame Lovelace, et qu'il avait écrite tout seul, comme un brave; lui-même Ta oubliée bien vite. — M. Lambert-Thiboust est jeune et avenant.
LESGURE (Mathurin de). — Voici un des rédacteurs littéraires de la Gazette de France, un peu romancier, un peu critique, trôs-bibliographe. Attention!
MEILHAC (Henrt). — Avant d*ètre un auteur dramatique, M. Meilhac était un dessinateur à la suite de Gavami. J*ignore quel hasard Ta poussé vers le théâtre ; en tous cas, ce hasard a eu raison, car VAutograpke et un Petit-Fils de Mascarille sortent un peu de la foule des improvisations ordinaires. M. Henry Meilhac a vingt-huit ans à peine; il est petit, mince et brun. Du temps qu'il était caricaturiste, il s'appelait Talin.
MICHELS (Alfred). — Quel tempérament! quelles haines vigoureuses 1 Se souvient-on de la croisade entreprise,
il y a près de vingl ans, par co critique contre tous les critiques? La France littéraire était le champ clos qu'il avait choisi. Il fit une capilotade de Gustave Planche, de Sainte-Beuve, de toute la légion armée de la Revue des Deux Mondes, enfin. — Ma foi! il se donna là de fiers coups d'estoc ; el il y eut de bonnes vérités de dites, malgré l'emportement ou à cause de l'emportement. — Tout cela est bien apaisé aujourd'hui. M. Michels a eu le tort de répandre son talent dans trop de sentiers : les arts et les voyages ont pris le meilleur de son temps.
NISARD (DÉSIRÉ). — Croiriez-vous qu'un soir de cet été, dans les Champs-Elysées, un promeneur m*a demandé sérieusement de lui indiquer le concert Nisard?
PROUDHON (P.-J.). — D y a eu, dans tous les temps, de ces philosophes bourrus, réformateurs à coups de bâton, qui font les gros yeux à la société, et devant qui les esprits timides, ou simplement délicats, reculent, un instant froissés. Plus tard, lorsque la curiosité a remplacé la peur, on s'approche de ces talents grognons, de ces logiciens habillés en ours ; on les étudie, on les mesure — et Ton s'étonne de pouvoir les mesurer. On croyait qu'il fallait pour cela une mesure exceptionnelle; on reconnaît qu'il suffit de l'aune de tout le monde.
UCHARD (Mario). — Avec M. Gustave Flaubert et Ernest Feydeau, M. Uchard est le troisième aérolithe de la littérature contemporaine. Il a fait trois comédies et remporté deux succès. J^avoue mes sympathies pour la Fiammina, — mais rien que pour la Fiammina.