DURANDEAU (J
Poëte-philosophe, auteur de : Bartholomeo ou le Doute (1867, in- 12). Cet ouvrage contient de beaux vers, substantiels, harmonieux, sonores: mais le ton général en est fort triste, navrant même. Le pauvre Bartholomeo, torturé par l'implacable doute, exhale ses plaintes et sa tristesse sans aucun égard pour la sensibilité du lecteur.
On viendrait nous dire que M. Durandeau est atteint d'une maladie noire que nous n'en serions aucunement surpris. Espérons cependant qu'il se porte à merveille.
M. Durandeau a été un des collaborateurs de la Libre Conscience. On lui doit encore un petit volume intitulé : Le Fraisier de Bernardin... en vers... Ce fraisier n'en recèle point cependant, et nous engageons nos lecteurs à l'acheter sans défiance.
ESMENJAUD (L'abbé Frédéric).
M. Esmenjaud est ou plutôt était tout simplement un brave curé de campagne qui, le jour où le doute le saisit, donna courageusement sa démission et rentra dans la vie civile.
Du fond des Alpes, où il exerçait son ministère, il piqua droit chez Dentu, afin d'y faire éditer son ouvrage : La lettre tue, mais l'esprit vivifie, ou Foi et Raison (1867, in 18), ouvrage qu'il signa crânement : Esmenjaud, curé démissionnaire. Ce livre eut un certain succès, dû plutôt à la qualité de curé démissionnaire de son auteur qu'à sa valeur réelle. M. Esmenjaud a consacré, en effet, la plus grande partie de son volume à démolir la Bible, chose assurément fort inutile, car il y a bel âge que cette besogne a été faite , et bien faite encore , par Voltaire et ses successeurs, par une infinité d'auteurs contemporains, parmi lesquels je citerai M. Miron. (Voyez son Examen du cliristianisme.)
L'ouvrage se termine par une profession de foi genre Vicaire savoyard et la lettre que M. Esmenjaud adressa à son évêque pour lui annoncer que c'était fini, n i ni
Dans le premier de ces morceaux, nous lisons : « ie crois à un être éternel, intelligent et bon , qui gouverne le monde; et quoique tout en nous et hors de nous annonce son existence, il est incompréhensible dans sa nature, c'est le dieu inconnu. » (Page 322.)
Que M. Esmenjaud croie en Dieu, même à un dieu incompréhensible , passe encore, mais qu'il croie à une «religion rationnelle de l'avenir», voilà une aspiration qu'on est peiné de rencontrer chez un homme clairvoyant, surtout chez un curé démissionnaire.
La religion et la raison n'ont jamais fait et ne pourront jamais faire ensemble qu'un ménage de polichinelle.
ESQUIROS (Alphonse).
On l'accuse (mais à tort, selon nous) d'avoir fait danser à ses Vierges folles un cancan échevelé devant VËinilc du XIX^ siècle.
EYMA (Xavier).
Rédacteur du Figaro , très-versé dans les littératures étrangères. M. Eyma connaît aussi bien l'Amérique que le boulevard des Italiens, ce qui lui a permis de nous donner une traduction de VEssai sur la nature de W. Emerson, traduction qu'il a enrichie d'une étude sur la vie et les œuvres de ce compatriote de Barnum...
FABRICIUS (Le Docteur).
Le docteur Fabricius fit des prodiges de valeur dans la bataille mémorable qui eut lieu en 1868 entre PÉcole de médecine de Paris et les phalanges cléricales.
C'est après cette mêlée qu'il écrivit sous la tente : Dieu, l'homme et ses fins dernicres, études médico-psychologiques (Paris, 1869, in-8"); — Première lettre d'un matérialiste à Mgr Dupanloup. — Deuxième lettre au même Monseigneur.
Un des vicaires de Mgr Dupanloup (quel homme est mieux renseigné qu'un vicaire?) nous insinue dans le tuyau de l'oreille que le docteur Fabricius n'est autre que M. Ad. Sébille.
FAVRE (Jules).
Le citoyen Jules Favre, la pierre qui vire et le pouce qui se déplace , comme l'a spirituellement surnommé M. de Boissieu,fait partie, chacun le sait, de l'Académie française.
A quel titre cette estimable assemblée l'a-t-elle admis dans son sein?
Est-ce pour avoir écrit quelques comédies jouées dans des salons particuliers?
Est-ce pour avoir quelque peu péroré dans la plupart des procès en séparation de corps ?
Est-ce pour avoir fait retentir son verbe dans nos assemblées politiques?
Ce sont là autant de questions que personne n'a encore pu résoudre et qui passeront certainement à l'état de questions historiques à la grande satisfaction des Topin et des Loiseleur de l'avenir.
Ce premier des trois Jules a donc prononcé en tous lieux de magnifiques discours, mais il n'a pas écrit un véritable ouvrage, et s'il fallait offrir un fauteuil académique à tous les beaux parleurs de notre belle France, ce n'est pas quarante, mais dix mille fauteuils au moins qu'il faudrait aligner à l'Académie.
Dans son discours de réception à l'Académie , le citoyen Favre a voulu faire de l'avocasserie philosophique. Sous prétexte de prononcer l'éloge de Cousin , il a jugé convenable d'envelopper dans un même anathème matérialistes et positivistes. — Ce discours est un des plus curieux spécimens de pathos spiritualiste qui aient jamais ébranlé les voûtes du palais Mazarin.
FAUVETY (Charles).
Le public parisien s'imagine qu'on ne rencontre à Asnières que des lorettes , cocottes, cocodettes , biches,
bichettes et autres cascadeuses de la même espèce : c'est une erreur.
Asnières est encore hanté par d'autres personnes, voire même par des philosophes , tels par exemple que M. Fauvety, qui y possède une jolie habitation.
C'est donc en se promenant sur les bords de la Seine, c'est au milieu des cris , des rires , des fanfares , des ébats, des pochades et des gobichonades de la gent canotière que M. Fauvety philosophe tranquillement et médite sur les questions sociales et les grands problèmes de la solution desquels dépend, n'en doutons pas, le sort de l'humanité. C'est là qu'il rédigeait la Solidarité , feuille pour laquelle il n'ambitionnait que cent abonnés , chiffre raisonnable sans doute, mais que la divine Providence ne lui permit cependant jamais d'atteindre , croyons-nous.
A vrai dire, la philosophie de M. Fauvety se ressent un peu du milieu où elle est élaborée : ce n'est ni par la clarté ni par la simplicité qu'elle brille. M. Fauvety a, dit-on, la prétention de ne penser comme personne. On s'en aperçoit bien en lisant ses articles et ses ouvrages.
M Fauvety professe un spiritualisme échevelé , épatant, pardonnez-moi l'expression. Il monte à cheval sur l'infini et s'en va faire des promenades dans l'absolu ; puis, au retour, il consigne ses impressions de voyage dans sa Solidarité , au grand ébahissement des lecteurs naïfs. Il a horreur du matérialisme et n'éprouve pas un amour bien vif pour la morale indépendante, comme le lémo'ignQ son Épître à M. Massol {brochure in -8", 1865).
M. Fauvety a collaboré au Rationaliste, à la Libre Conscience, à la Revue philosophique et religieuse, etc
FÉLIX (Le révérend père).
Beaucoup de personnes ont affecté d établir un parallèle entre le père Félix et Hyacinthe... ce n'est pas de l'acteur, mais du 'père de ce nom que nous voulons parler.
Rien de plus ridicule qu'une telle prétention. Le R. P. Félix est un homme de grand talent, un logicien de première force , tandis que Hyacinthe n'est, à vrai dire (passez-moi l'expression), qu'un simple robinet d'eau tiède, robinet qui du haut de la chaire de Notre- Dame de Paris a coulé pendant deux hivers sur la morale indépendante, sans réussir toutefois à la dissoudre , grâce au caoutchouc imperméable de M. Massol, son intrépide défenseur.
Cela n'a d'ailleurs rien de surprenant : M. Massol a de puissantes raisons pour ne craindre aucune espèce de robinets, quel que soit l'Hyacinthe qui les fasse fonctionner.
En définitive , cette campagne contre la morale indépendante, qui fit user à Hyacinthe tant de gilets de flanelle, n'eut d'autres résultats que de grandir le succès de cette doctrine. Mais ce n'est pas seulement comme prédicateur que le père Félix écrase le père Hyacinthe de sa supériorité incontestable et incontestée, c'est encore comme philosophe, carie R. P. Félix est philosophe ,
tandis que Hyacinthe, malgré ses prétentions, n'a jamais trouvé qu'un mélange catholico-rationaliste, tellement lourd et soporifique que, désespérant de le faire avaler aux Français, il a pris le sage parti d'aller l'offrir aux Allemands.
C'est à Munich, sous la raison sociale Hyacinthe, Dollinger et compagnie, que le célèbre carme exerce son petit commerce.
Plus patriote, le R. P. Félix est demeuré à Paris, où, pendant que son ridicule confrère pérorait en Allemagne, il a prononcé cet hiver l'oraison funèbre des soldats français morts pour la patrie.
Le R. P. Félix , avons-nous dit, est un philosophe, un philosophe de l'école des de Maistre et de Bonald. Pour lui, le pape et l'Église sont tout, l'État et l'individu rien; son idéal est la théocratie telle qu'elle a été réalisée au moyen âge par Grégoire VII. Ces idées ne sont assurément point les miennes , mais je suis forcé de convenir qu'elles ont au moins une signification précise et valent infiniment mieux que le pathos outrecuidant et la déraison carméli-loysonienne du père déchaussé. On prétend que les Allemands se pâment d'admiration devant l'éloquence de Hyacinthe ; tant mieux, car c'est pour nous le commencement de la revanche. Si nous pouvions lancer de l'autre côté du Rhin une centaine d'hommes de la trempe de Hyacinthe , l'Allemagne serait perdue.
FERRAZ.
Professeur de philosophie à la Faculté de Lyon 11 a
publié une étude de morale théorique intitulée : Philosophie du devoir (i vol. in-8o).
PERRIÈRE (Emile).
M. Perrière a publié un Essai sur le libre arbitre (brochure in-i8 de 45 pages. Paris, 1865). C'est un bon travail bien coordonné, bien divisé. L'auteur expose d'abord la théorie de la liberté absolue et celle du fatalisme, puis les compare. Vient ensuite une esquisse d'une théorie du libre arbitre, fort ingénieuse et qui donnerait presque envie d'y croire. M. Perrière a publié récemment chez Germer Baillière une intéressante étude sur le Darwinisme, étude qui précédemment avait été lue avec succès devant l'Académie des sciences.
PERRON (Henri de).
« Décidément, le progrès est un cheval qui recule et qu'il faut surveiller, » Cette boutade d'un homme d'esprit, M. Xavier Aubryet, me revient à la mémoire en pensant à la Théorie du progrès de M. de Perron. Dans cet ouvrage instructif, l'auteur nous montre l'évolution du progrès par l'État et par la liberté ; il fait un parallèle très-intéressant entre ces deux évolutions, et conclut à la supériorité de la dernière. Nous sommes bien éloigné denier le progrès, mais franchement, en considérant les événements effroyables de ces dernières années, en considérant l'état moral de la Prance et de l'Europe,
nous ne pouvons nous empêcher de répéter avec M. Aubryet : « Décidément, le progrès est un cheval qui recule et qu'il faut surveiller. »
FEYDEAU (Ernest).
« J'ai longtemps réfléchi sur le mystère de la destinée « de l'homme, et aujourd'hui, à ma grande honte, après « plus de trente ans d'études, je dois vous avouer que « je n'y comprends absolument rien. » Ernest Feydeau.
Voilà ce qui s'appelle parler carrément. On voit bien que M. Feydeau n'est pas professeur à la Sorbonne.
Inutile de dire, en terminant, que cette pensée n'est tirée ni du Mari de la danseuse , ni de la Comtesse de Chàlis.
FIGUREY (Ernest).
C'est une erreur de croire que Paris seul fournit à la France des rationalistes ; tenez , voici un simple provincial , un habitant des rochers du Jura, M. Figurey, qui écrit un excellent article, intitulé Dogme et Morale, dans VAlmanach démocratique jurassien de 1870.
N'est-il pas triste de voir la morale indépendante franchir les fortifications de Paris et se diriger vers les montagnes les plus escarpées? Où allons-nous, mon Dieu, oh allons-nous?
FLAMMARION (Camille).
Astronome, conférencier, spirite, philosophe, et, ce qui ne nuit jamais , très-joli garçon.
C'est l'auteur favori des dames qui se piquent de science et de philosophie. — Aussi serais-je heureux de leur apprendre que désormais, en allant chez Didier acheter les ouvrages de Camille, elles pourront se donner en même temps la douce satisfaction de contempler son buste en terre cuite placé au milieu du magasin. — Ce buste le représente avec lair inspiré, les yeux fixés vers le ciel, les cheveux artistement rejetés en arrière... L'auteur de la Pluralité des momies habités, des Mondes imaginaires, des Merveilles célestes, pensait évidemment à ce qui se passe dans les étoiles pendant que l'artiste exécutait son buste
C'est également , croyons -nous , à l'intention du beau sexe que M. Flammarion a fait graver son portrait en tête de ses derniers ouvrages.
Malgré ses voyages extra-planétaires, M. Flammarion a beaucoup vécu en ce bas monde; il l'a admiré, scruté , toisé , et , à force de chercher, il a fmi par trouver Dieu dans la nature (i vol. in-12). Voyons un peu à notre tour quel est ce Dieu.
Est-ce le Dieu des juifs et des chrétiens? Non. — Est-ce le Dieu providentiel du déisme.'' Non. — Est-ce le dieu du panthéisme? Pas davantage... — Mais à quoi bon nous creuser la tête, puisque M. Flammarion nous présente son Dieu lui-même?...
« Dieu , dit-il , nous apparaît sous la forme d'un esprit permanent qui demeure au fond des choses. Il n"est plus le souverain gouvernant du haut des cieux, mais la loi invisible des phénomènes... Dieu n'est pas en dehors du
monde..., il est la pensée inconnaissable dont les lois directrices du monde sont une forme d'activité... Dieu est par sa nature même inconnaissable et incompréhensible pour nous... «
Il est bien évident que si Dieu est au fond des choses..., il n'est pas en dehors du monde; mais si, d'un autre côté, il est par sa nature même inconnaissable et incompréhensible pour nous , comment se fait-il alors que M. Flammarion l'ait vu apparaître «sous la forme d'un esprit permanent qui demeure au fond des choses « ?
Il y a là, ce nous semble , une petite contradiction à expliquer... Bref, nous croyons, sauf erreur, que si quelqu'un est demeuré ici au fond de quelque chose , c'est plutôt l'esprit de M. Flammarion que celui de Dieu..., car si Dieu est «incompréhensible» dans le cas présent, M. Flammarion Test pas mal aussi : d'oili nous concluons, en résumé, que Dieu et M. Flammarion s'entendent à merveille... Est-ce à cette protection divine que M. Flammarion doit le succès de ses ouvrages, dont plusieurs ont eu jusqu'à douze ou quinze éditions?
Est-ce à cette protection divine qu'il doit de rédiger le feuilleton scientifique du Siècle, de voir ses conférences assidûment suivies, bref, d'être un heureux et un aimable philosophe?
S'il doit tout cela à Dieu, bien des athées iront immédiatement déposer leur carte de visite à la porte du paradis...
FLOURENS (Gustave).
En dehors de la politique, M. Flourens était un homme très-sensé.
La Science de l'homme est un excellent traité d'anthropologie philosophique.
Il a donné aussi quelques articles philosophiques à la Pensée nouvelle.
Citons : Contre nos adversaires (1869, n" 43); la Synthèse universelle (1869, n° 36); la Matière elle Mouvement {1869, n° 41).
FOUCHER DE CAREIL (Alexandre).
Sa savante édition des Œuvres de Leibnitz jouit d'une grande faveur dans le monde philosophique. — Voyez la liste de ses ouvrages dans le Dictionnaire des Contemporains.
FRANCK (Adolphe).
De tous les enfants d'Israël qui circulent dans le quartier des Écoles, M. Franck est un des plus connus.
Toutefois, au lieu de débiter sur la voie publique, comme la plupart de ses coreligionnaires, des cannes ; des étuis de parapluie et des lorgnettes de spectacle, il débite les doctrines spiritualistes au Collège de France.
Auquel de ces deux genres d'exploitation doit-on
donner la préférence?... C'est ce que nous ne saurions décider.
Toujours est-i! que le commerce de M. Franck lui rapporte de beaux deniers, sans compter la renommée et son titre de membre de l'Institut.
A ses appointements de professeur au Collège de France il ajoute le produit de ses nombreux ouvrages, qui tous ont eu le succès qu'ils méritaient bien d'ailleurs, car sa qualité de juif ne l'empêche pas (au contraire) d'avoir beaucoup de talent.
Son cours du Collège de France est généralement plein comme un œuf, M. Franck y a traité les questions les plus diverses, en ayant soin cependant de les revêtir invariablement de son spiritualisme transcendant, à la grande satisfaction du dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.
Un des ouvrages les plus curieux de M. Franck est sa Philosophie mystique en France à la fin du XVIIl" siècle. — Il renferme une étude très-complète sur Saint-Martin , lequel s'était désigné lui-même sous le nom de Philosophe inconnu, titre auquel M. Franck n'a jamais prétendu , rendons-lui cette justice.
Citons encore la Morale pour tous, la Philosophie du droit ecclésiastique. Il est curieux, on en conviendra, de voir un juif s'occuper de droit ecclésiastique, et, qui plus est, de la philosophie de ce droit, si toutefois il existe réellement une philosophie de ce droit ailleurs que dans le cerveau de M. Franck.
Tous les Israélites se ressemblant un peu, nous jugeons
inutile de tracer le portrait de M. Franck, préférant envoyer à la synagogue...., au Collège de France, voulons-nous dire , les personnes des deux sexes qui désireraient se repaître des traits de l'illustre professeur et jouir du son de ses cordes vocales.
FRAYSSE (E. Albert).
Après s'être donné énormément de mal , M. Fraysse a fini par trouver Vidée de Dieu dans Spinosa (in-8°).
FRÉDAL DE MOLLEBONT.
M. Frédal de MoUebont offre le type le plus accompli d\i philosophe cynégétique. A ce titre, nous lui devions certainement une place dans ce livre.
M. Frédal de MoUebont adore la chasse, mais il pratique cet art d'une façon toute philosophique et qui mérite une mention spéciale.
Le jour de l'ouverture, par exemple, au lieu de se mettre en route dès l'aube , il a soin de ne sortir qu'à huit heures et demie, après avoir bien lesté son estomac. — Une fois en plaine, vous croyez peut-être qu'il va battre avec soin les couverts , les buissons , les remises? Ah que nenni! Il suit tout doucettement les petits sentiers qui serpentent à travers champs , de façon à ne pas se mouiller les pieds. Son chien , obéissant sans doute au même mobile, le suit par derrière , les oreilles basses et la queue en trompette... De sorte que dans sa mati-
née d'ouverture Frédal de Mollebont n'aperçoit souvent ni la silhouette d'un perdreau , ni le profil d'un lièvre.
Loin de se mettre en colère et de pester contre saint Hubert, il revient tranquillement chez lui en tirant des becs-figues en route D'autres fois, il met son fusil en bandoulière et marche rêveur droit devant lui On devine à son air concentré qu'il se livre à des méditations philosophiques sur la disparition prochaine du gibier en France... Infortuné Frédal!... Quelquefois cependant la chance le favorise. — Un perdreau se lève et s'enfuit à tire d'ailes; Frédal abaisse son arme et l'animal est mort, car, quand il daigne tirer, il est rare qu'il manque. Rien n'est plus curieux cependant que la manière dont cet adroit chasseur tire un coup de fusil. — Il porte si tranquillement son arme à l'épaule, vise avec un air si triste et si navré qu'on croirait, ma parole, qu'il est président de la Société protectrice des animaux.
Néanmoins Frédal adore la chasse ; mais sa chasse favorite, celle où il excelle, oijil triomphe, où il éclipse
tout le monde, c'est la chasse des alouettes au miroir
Le philosophe , le chasseur apathique et fataliste disparaît alors pour faire place au vrai disciple de saint
Hubert Il s'anime, il s'actionne, siffle, tire, tue,
ramasse, resiffle, retire, retue, reramasse, et toujours
ainsi jusqu'à ce qu'il ait dans son carnier six ou huit
douzaines de ces pauvres volatiles. Alors , il est content, il jubile, il frémit de joie, s'agenouille devant son miroir, et termine la fête en otïrant ses remercîments à Dieu et à saint Hubert Heureux Frédal!
GAGNE (Paulin).
Tout le monde à Paris connaît au moins de nom M. Gagne, l'archi-candidat de l'Obélisque, l'archi-avocatjournaliste-poëte, l'archi-auteur de tant de gigantesques poëmes de plusieurs milliers de vers chacun , l'inventeur de la monopangloîîe, ou langue universelle, que jusqu'à ce jour, du reste, M. Gagne comprend et parle seul.
L'archi M. Gagne a encore inventé bien d'autres choses, et sa dernière invention mérite même une mention spéciale, vu sa portée humanitaire.
M. Gagne a donc imaginé ce qu'il appelle h philanthropophagie, c'est-à-dire la manducation de l'homme par l'homme.
Écoutons-le expliquer lui-même le mécanisme de cette admirable institution.
« Je demande, dit-il, qu'il se forme soudain, à l'instar de sociétés protectrices des chevaux livrés à la consommation, des sociétés protectrices des hommes qui seront sacrifiés à la faim des malheureux, non pas forcément, comme les pauvres bêtes, mais bien d'après leur consentement libre et dévoué !
« Je supplie tous les pouvoirs civils et religieux de
faire sans retard des lois qui permettent la philanthropophagie et qui l'encouragent par une mort attrayante au moyen d'une guillotine honorable, par des promesses de statues, de panthéons et par l'espoir des récompenses éternelles.
« J'ai la profonde conviction que la garantie, la juste certitude des récompenses divines et humaines, ferait surgir partout les soldats de la faim, qui, pour arrêter la famine prête à dévorer le monde, pour sauver la vie à des milliers de malheureux enfants, vieillards, pères et mères agonisants, se livreraient librement et saintement à la mort, qui alors ne serait pas un suicide criminel, lâche et damnable, mais bien le sacrifice le plus louable, le plus héroïque, et le plus digne de toutes les couronnes de la terre et des cieux ! Les mortels qui s'immoleraient pour leurs semblables seraient de véritables Christs sauveurs de l'humanité ! Ils seraient les glorieux imitateurs du Christ divin, qui se donne continuellement en nourriture aux hommes qu'il aime et qu'il remplit du céleste amour. En mourant pour donner l'existence au malheur, l'homme par son amour s'égale au Dieu sauveur !
Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do !! ! do ! ! !! !
« Si les sacrifices de l'humanité étaient consacrés par la religion, il se présenterait par jour, rien qu'à Paris, plus de cinq cents personnes glorieuses d'être philanthropophagées ou mangées par les philanthropophages qui les mangeraient avec le respect le plus profond et le plus religieux. On sacrifierait solennellement dans des temples appelés Sacrificariums, après des cérémonies
prescrites pour le salut de l'âme, et seulement les personnes qui ne seraient pas nécessaires au bien-être des familles et de la société. Les célibataires, les religieux des couvents, les oisifs, les poètes, les journalistes et autres personnes infirmes et inutiles, pourraient parfaitement être immolés, si cela leur était agréable ou glorieux. Les fous, ne pouvant pas donner leur consentement libre, seraient exempts de la philanthropophagie.
« Pour mon compte (ajoute M. Gagne), pensant fermement que je ne peux rien inventer de plus beau, de plus humanitaire que la philanthropophagie, qui est peutêtre le seul fait nouveau sous le soleil et qui fait seul la sainte merveille ; pensant que j'ai rempli ma mission et que je ne serai plus qu'un triste fardeau pour le monde et pour moi-même, contemplant surtout la grandeur du sacrifice, et voulant offrir un exemple suprême, je déclare être prêt à m'immoler à la faim de mes frères bienaimés »
Malgré cette offre généreuse de son individu, quand, pendant les derniers jours du siège de Paris, alors que la population mourait de faim, une députation vint trouver M. Gagne pour le prier de vouloir bien se laisser philanthropophager^ notre archi-citoyen lui ferma tranquillement au nez l'archi-porte de son archi-appartement de la rue Taranne. Depuis ce jour, il ne mit plus le pied dehors et se tint coi....
A quelque temps de là, un restaurateur se rendit chez M. Gagne. Il sonne, et est reçu par M™^ Gagne. « Qu'ya-t-il pour votre servicejCitoyen, demande l'archi-
femme de M. Gagne.... — Mon Dieu, madame, répond notre homme visiblement embarrassé, je viens.... je viens... pour prier votre époux de se laisser philanthropophager par ma clientèle, ou sinon de consentir à m'abandonner au moins quelques côtelettes. »
A cette demande (lecteurs, jugez quelle scène!) la pauvre M^^^ Gagne chancela subitement et s'aiïaissa en poussant un cri terrible en vingt-deux langues!! !!
A ce cri monopanglotte, M. Gagne accourut, et, indigné, se précipita sur le restaurateur en lui récitant avec une voix de tonnerre un épisode de ses gigantesques poëmes.... le malheureux s'enfuit promptement, comme on pense, et court encore....
GAIDOZ (Henri).
C'est par exception que nous parlons ici de M. Gaidoz, car ce livre ne concerne que les Français, et M. Gaidoz n'est pas notre compatriote.... M. Gaidoz est Celte. On prétend, il est vrai, que nous avons quelques gouttes de sang celte dans les veines.
M. Gaidoz est le dernier représentant de la race celte.... ce qui prouve que sa noblesse ne date pas d'hier.
Nous ne savons si M. Gaidoz compte se marier et perpétuer sa race: ce serait à désirer. En attendant, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'épargne ni son temps ni ses peines pour perpétuer le souvenir de ses ancêtres
et faire connaître au public leur langue, leur histoire, leur religion, leur rôle dans l'humanité.
Tel est en effet le but que s'est proposé d'atteindre M. Gaidoz en fondant la Revue celtique , qu'il dirige depuis plusieurs années avec succès.
Toutefois, M. Gaidoz ne borne pas là son activité ; il collabore encore à la Revue de l'instruction publique, à la Revue archéologique, à la Revue bibliographique universelle, à la Revue de France, à la Revue des Deux-Mondes, au The Academy de Londres, etc , etc...., etc.. .
Parmi ses articles les plus intéressants, je citerai : De quelques registres de l'inquisition J^Revue de l'instruction publique (1867); les Allemands et la langue allemande hors de l'Allemagne (même Revue, no du 6 juin 1867); Comparaison de l'enseignement en France et en Allemagne {ibid., 15 et 20 juin 1867); l'Invasion germanique {ibid., ijmai 1869); G^rg^/2/ua(broch. in 8", 1868); la Revendication du Pangermanisme [Revue des Deux-Mondes du 1^^ février 1871); les Celtes du pays de Galles et leur littérature (ibid. i®^ mars 1871); la Poésie bretonne pendant la guerre (ibid., 1 5 décembre 1871).
M. Gaidoz rappelle ses ancêtres sousbien des rapports. Il est de la taille d'un tambour-major; — ses yeux noirs, ses sourcils noirs, ses cheveux noirs, lui donnent un faux air de Méphistophélès ; il semble redoutable.... de loin.... Personne cependant n'est plus doux; toutefois, ne commettez jamais l'imprudence de dire devant lui du mal de ses ancêtres, car alors il serait capable, je crois, de vous envoyer rejoindre les vôtres.
M. Gaidoz a un besoin extraordinaire de locomotion; il fait presque tous les jours le tour de la moitié de Paris au pas accéléré, et, qui plus est , force parfois ceux de ses amis qu'il cueille en route à l'accompagner.
M. Gaidoz partage avec le comte de Chambord le titre de dernier représentant d'une race célèbre, mais ne prétend pas pour cela au trône de France. Plus modeste, il n'ambitionne qu'une place à l'Institut, et il l'obtiendra un jour ou l'autre, n'en doutez pas, tandis qu'il est assez probable que M. de Chambord ne s'asseoira jamais sur le trône.
GARNIER CAdolphe).
Disciple de Jouffroy, représentant éminent de la philosophie universitaire, auteur d'un grand nombre d'ouvrages dont la liste fidèle se trouve dans le Dictionnaire des Contemporains.
M. Garnier est mort en 1864.
Voici un extrait du discours que M. Paul Janet prononça sur sa tombe.
« M. Adolphe Garnier, dit-il, a embrassé la science tout entière, et son Traité des facultés de l'âme est le plus grand monument dont la philosophie de notre temps puisse s'honorer.... M. Adolphe Garnier avait à un haut degré la première des facultés philosophiques : il pensait par lui-même; jamais il n'a admis une seule idée qu'elle ne lui fût devenue propre et qu'il ne l'eût en quel-
— bique sorte découverte, comme disait Jouffroy, repensée de nouveiiu >;, etc..
M. Janet serait-il bien aise qu'après sa mort on prononçât sur ses restes une homélie de ce genre P Nous pensions jusqu'à ce jour qu'il y avait des bornes à la flatterie, même entre philosophes.
GELLION-DANGLAR (Eugène).
A l'époque où il collaborait à la Pensée nouvelle et oi^i il luttait contre les exigences spiritualistes, M. Gellion- Danglar ne se doutait guère qu'il aurait à lutter un jour contre les exigences prussiennes en qualité de sous-préfet de Compiègne. Nous serions curieux de savoir si depuis le départ des Prussiens M. Danglar s'est remis à s'occuper des Sémites , comme autrefois.