‹ La lorgnette philosophiqueChapitre 18 sur 40 · GERMER BAILLIÈRE · texte numérisé non relu

GERMER BAILLIÈRE

M. Germer Baillière figure, avec MM. Lacroix, Lemerre, Lachaud, Lechevalier, Dentu, Lévy, Jouaust, parmi les éditeurs intelligents de la capitale.

M. Germer Baillière est bien un peu philosophe, puisqu'il a eu l'excellente idée de fonder la Bibliothèque de philosophie contemporaine , qui comprend déjà toute une série d'ouvrages généralement estimés.

Derrière les vitrines de cette bibliothèque on aperçoit, serrés comme des harengs en tonnes : Caro , Lévêque ,

Janet, Buchner, Moleschott, Lemoine, Franck, Beaussire, Laugel, Letourneau, Leblais , Bouillier, Vacherot,

Taine, eic Heureusement que ces messieurs sont là

sous forme de livres seulement , car si par malheur ils venaient à se rencontrer (chez M. BaiUière) en chair et en os, il s'ensuivrait, nous le^ craignons , une mêlée effroyable d'où ils ne sortiraient qu'en morceaux avec les vitrines.

Aussi M. Baillière prend-il les précautions nécessaires pour empêcher que son magasin serve de champ clos aux auteurs qu'il a enfermés dans sa bibliothèque. Au besom même, M. Baillière pourrait n'en laisser sortir que les ouvrages et y tenir sous ^clef, leur vie durant, les auteurs.

Quelle jolie montre cela ferait, dites donc!

GIRAUD (Jules).

Collaborateur de la Morale indépendante. M. Giraud est très-versé dans toutes les questions philosophiques.

GONCOURT (Edmond et Jules de).

« Qu'est-ce que la vie ?

— L'usufruit d'une agrégation de molécules. «(Extrait de : Idées et sensations.)

Définition précise et ingénieuse qu'un philosophe de profession n'aurait jamais trouvée.

GOUDOUNECHE (L.).

M. Goudounèche est un ancien chef d'institution qui un matin, las de distribuer des pensums et de mettre ses élèves au pain et à l'eau, prit le parti de leur faire de la morale. Ce sont ses admonestations ou plutôt ses homélies à ses élèves qu'il a rassemblées sous le titre de Manuel de morale et d'économie populaire.

Nous prenons la liberté de recommander spécialement ce livre à MM. les pions.

Oui, Messieurs, les élèves que vous surveillez se conduisent-ils comme des polissons .? vous lancent-ils des boulettes de papier mâché dans le dos ? ou bien dessinent-ils votre silhouette au tableau ?

Vite, vite, sans perdre une minute, servez-leur un petit morceau de Goudounèche, et si vous n'arrivez pas à rétablir l'ordre, je consens, Messieurs, à ce que le diable m'emporte !

GOUMY (Edouard).

M. Goumy est de taille moyenne , ses cheveux sont d'un noir jais, et ses yeux pétillent d'expression.

A voir son air légèrement soucieux et son front plissé, on le croirait affligé de maux de tête chroniques.

C'est sans doute aux nombreuses couronnes qu'il a obtenues pendant ses études, et ensuite au concours

général, qu'il faut attribuer l'origine de cette glorieuse céphalalgie... A force de peser sur sa tête, le poids des couronnes aura fini par l'endolorir.

Quand il sortit de l'École normale, son ministre eut la délicate attention de l'envoyer professer la rhétorique à Coutances. Pourquoi pas àPontoise ouàPézenas? Les ministres de ce qu'on appelle l'instruction publique ont parfois de singulières façons de récompenser les jeunes gens capables.

Au bout d'un an de cet exil, dégoûté du cidre et sentant d'ailleurs le spleen l'envahir, un beau matin il quitta ses Normands sans leur dire adieu, et revint à Paris se faire recevoir agrégé des classes de lettres , ce qui lui porta bonheur. Il devint successivement professeur de seconde au lycée Napoléon, puis à Louis-le- Grand, d'où enfin il passa, en 1866, comme professeur de rhétorique au Collège Rollin.

En 1867, M. Hachette (pas bête, le père Hachette!) lui confia le poste de rédacteur en chef de la Revue de l'Instruction publique, devenu vacant par suite du départ pour un monde meilleur du regretté Victor Chauvin.

M. Goumy a publié une Étude philosophique sur la vie et les écrits de l'abbé de Saint-Pierre , un de ces abbés dont l'espèce est éteinte aujourd'hui.

Un mot avant de finir.

Vous souvenez-vous, monsieur Goumy, des bons déjeuners qu'au commencement du siège de Paris vous fîtes parfois, avec M. Caro et d'autres collègues encore, au restaurant Labassé , 14, avenue d'Italie???

GRAND (Gustave)

Professeur libre , auteur d'une Étude philosophicjue sur Dieu et rame (brochure in-i 8, 1868).

«Fils d'un homme qu'aimait Laromiguière», M. Grand, qui dans sa jeunesse a vu de près « bien des choses où revivait l'aimable simplicité de ce penseur », demande qu'on l'excuse de « n'avoir pu prononcer sans attendrissement ce nom illustre >u

Touchant, n'est-ce pas?... Ce qui l'est moins. toutefois, c'est de voir M. Grand taper à bras raccourcis sur d'Holbach , les rédacteurs de la Pensée nouvelle et le matérialisme scientifique de Buchner, Moleschott, Littré, etc., sous le fallacieux prétexte de prouver l'existence de Dieu , l'immortalité de l'âme , et de réfuter les attaques dirigées contre ces deux hypothèses depuis Descartes jusqu'à nos jours.

GRATACAP.

Professeur de philosophie à Montpellier. Il a publié une Théorie de la mémoire (thèse), une Étude sur les doctrines d'Aristote (thèse latine). Gratacap... Catagrap... Pacatrag.... Quel nom!

GRENIER (Le DOCTEUR P. J.).

Médecin qui, en 1868, se présenta devant la Faculté

de Paris avec une thèse intitulée : Étude médico-psychologique du libre arbitre humain.

On n'a pas oublié la colère et les récriminations que cette thèse hardie souleva dans le parti clérical, qui profita de cette occasion pour attaquer odieusement l'enseignement de la Faculté et calomnier ses professeurs les plus remarquables, les Broca, Sée, Vulpian, Axenfeld, Robin, etc.. Le clergé ne pouvant pardonner à ces savants de ne pas enseigner dans leur cours la transsubstantiation, l'immaculée conception et l'immortalité de l'âme, fit pleuvoir sur eux les imputations les plus grotesques, les plus écœurantes, et alla même jusqu'à demander leur destitution immédiate.

M. Duruy faillit perdre son portefeuille dans la bagarre, tandis que Mgr Dupanloup écrivait à M. Grenier une lettre dans laquelle il le conjurait de répudier ses doctrines impies, et lui conseillait en fait d'hygiène les bains d'eau bénite.

M, Grenier répondit comme il le devait à ce factum épiscopal. En attendant, la cabale continuait; le doyen de la Faculté eut la main forcée et dut annuler la thèse en question. Par ordre du préfet de police, l'école fut fermée plusieurs jours durant; l'affaire se calma enfin, mais non sans peine : Monseigneur Dupanloup et le docteur Machelard durent se résigner à ne pas enseigner la médecine à la place des titulaires.

Quant à M. Grenier, il écoula sa thèse à 3,000 exemplaires et devint le lion du jour au quartier latin ; Gill fit sa charge dans ï Éclipse et Pierre Petit tira son por-

trait, ne dédaignant pas d'opérer lui-même en cette occasion.

GRUCKER (Emile).

Au XVIII*' siècle, il existait en Hollande un brave et excellent homme nommé Hemsterhuis, qui, tout en absorbant de la bière et du fromage, consignait ses rêveries sur du papier que de temps à autre il livrait à l'imprimeur. Ses contemporains lui firent une certaine réputation , et l'appelèrent même le Socrate du XVIII'= siècle.

M. Grucker, agrégé de philosophie, nous a donné une étude intéressante sur sa vie et ses œuvres (i vol. in-8°). Heureux Hemsterhuis! — Allons, mon brave... viens prendre un rebock. !l!l.... et vive la Hollande!

GUYOT (Yves).

M. Guyot n'a rien inventé, mais il a écrit V Inventeur... Ex collaborateur de Vex-Pensée nouvelle.

HANNOTIN (Emile).

M. Hannotin a usé un gros paquet de plumes à écrire un gros volume intitulé : Les grandes questions. Comme ces grandes questions sont au nombre de cinquante-deux, il s'ensuit que nous ne pouvons seulement les énumérer ici, à moins de transformer cet article en catalogue.

M. Hannotin doit être joliment fort en philosophie, car il a traité des questions devant lesquelles les penseurs les plus vigoureux reculent ordinairement : Quelle est la substance des êtres? Quelle est la nature de Dieu? Distingue-t-on en Dieu plusieurs personnes dans un même être ? Quelle est l'origine de la matière ? Quelle est l'essence de la matière?? etc., etc.

M. Hannotin traite cependant avec une parfaite aisance ces grandes questions , dont le seul énoncé nous donne la chair de poule

Les amateurs qui désirent rafraîchir leur cerveau dans un bain de subtilités métaphysiques n'ont qu'à lire cet ouvrage et les Dix ans d'études philosophiques du même auteur.

H AVET (Ernest).

Professeur au Collège de France et libre penseur. En dehors de ses travaux d'érudition, M. Havet a écrit sur Le Christianisme et ses origines un ouvrage bien supérieur à tous ceux de Renan sur le même sujet.

M. Havet n'a pas craint de dire carrément, ouvertement, ce que M. Renan n'a fait que sous-entendre.

HENNEGUY (Félix).

Collaborateur de l'Année philosophicjiie.

HERRËNSCHNEIDER (Frédéric).

«Vous avez beaucoup travaillé à être, il est temps de travailler à paraître, non dans l'intérêt de votre personne, mais dans celui de votre œuvre. » Lettre de Jean Reynaud à l'auteur, page i6 du livre cité plus bas. Et là-dessus M. Herrenschneider de se précipiter sur son encrier, duquel il sort au bout de quelques mois un gros in-i8 à couverture bleue intitulé : La religion et la politique dans la société moderne.

Le rêve de M. Herrenschneider était donc enfin réalisé... Après avoir beaucoup travaillé à être, comme l'écrivait si élégamment Jean Reynaud, il avait paru, non pas sans doute dans l'intérêt de sa personne, mais dans celui de son œuvre.

Dans cet ouvrage, M. Herrenschneider aborde à peu près toutes les questions philosophiques qui s'agiteçt depuis que le monde est monde ; il y parle de la morale, de la religion, de la nature de l'àme et de ses quatre éléments constitutifs, de l'ordre substantiel et potentiel, du caractère des hommes (il est bien regrettable qu'il ait oublié celui des femmes), du génie des nations, de l'origine du mal et de la coercition providentielle, du progrès de l'âme, de la vie future, de la connaissance de Dieu , de la nécessité sociale d'une religion , de la loi morale nouvelle (assez! assez ! grâce! ), et au milieu de tout cela il trouve encore le moyen de signaler c l'immoralité de la théorie de la morale indépendante », ce qui donne une juste idée de la valeur des élucubrations que contient l'ouvrage de M. Herrenschneider.

En vérité, si c'est pour aboutir à accuser d'immoralité la théorie de la morale indépendante que M. Herrenschneider a si longtemps « travaillé à être », et a enfm paru, non sans doute dans l'intérêt de sa personne, mais dans celui de son œuvre, nous croyons qu'il aurait tout aussi bien fait de travailler encore à être , mais de ne pas paraître, si ce n'est dans l'intérêt de sa personne, il est vrai , du moins cette fois dans celui de son œuvre. Malgré cela, M. Herrenschneider ne manque pas de talent (surtout comme pianiste); il connaît à fond la plupart des questions philosophiques et discute en petit comité avec beaucoup de logique.

Par exemple, il est bon de ne pas amener la conversation sur le spiritisme, car alors, quand on n'est pas de

son avis, sous l'influence de la discussion, il entre sans en avoir quasi conscience dans un état nerveux particulier qui frise de près la mauvaise humeur. — Heureusement qu'elle ne dure jamais et qu'elle finit par se transformer en une cordiale poignée de main. Une anecdote pour terminer ;

C'est à la suite d'une discussion de ce genre, qui avait été passablement orageuse, que l'un de ses interlocuteurs avait qualifié cet état voisin du spiritisme d^Herrenschneidérisation. (Ouf ! )

Le mot est resté.

M. Herrenschneider a fait à Paris des conférences qui ont eu du succès.

Personnellement , c'est aux soirées philosophiques de M. Louis-Auguste Martin que nous avons eu le plaisir de l'ou'ir, et nous espérons fermement que, même dans le cas où cet article aurait le malheur de lui déplaire , M. Herrenschneider s'abstiendra (ne fût-ce que par tolérance philosophique) de nous Herrenschncidériser,

HERSENT (Paul).

L'insuffisance des religions lui paraît avérée

HUGO (Victor).

« Maître, lui dirent un jour les trois frères, donneznous donc un résumé complet, mais court, de vos idées philosophiques ....

« — Volontiers , répondit le vieillard. . . . Mon premier, leur dit-// (Grâce! grâce! ah! saint JeanValjean,protége-

nous! s'écrièrent -ils en chœur) Mon second (Assez,

assez ! hurlèrent-ils avec furie) » Mais Lui, se ravisant

tout à coup, se dirigea vers sa bibliothèque, y prit un volume, et, l'ouvrant : « Écoutez, dit-//: — « Bien qu'aucune satisfaction absolue ne soit donnée à la philosophie, pas plus de circonscrire la cause que de limiter l'effet, le contemplateur tombe dans des extases sans fond, à cause de toutes ces décompositions de forces aboutissant à l'unité. Tout travaille à tout.

« L'algèbre s'applique aux nuages; l'irradiation de l'astre profite à la rose ; aucun penseur n'oserait dire que

le parfum de l'aubépine est inutile aux constellations

Un ciron importe; le petit est grand, le grand est petit; tout est en équilibre dans la nécessité Dans cet inépuisable ensemble, de soleil à puceron, on ne se méprise pas, on a besoin les uns des autres Tous les

oiseaux qui volent ont à la patte le fil de l'infini. La germination se complique de l'éclosion d'un météore et du coup de bec de l'hirondelle brisant l'œuf; elle mène de front la naissance d'un ver de terre et l'avènement de

Socrate Les éléments et les principes se mêlent, se

combinent, s'épousent, se multiplient les uns par les autres , au point de faire aboutir le monde matériel et le

monde moral à la même clarté Dans les vastes

échanges cosmiques la vie universelle va et vient en

quantités inconnues , employant tout, ne perdant pas

un rêve de pas un sommeil , semant un animalcule ici,

émettant un astre là , dissolvant tout, excepté ce

point géométrique, le moi; ramenant tout à l'âme-atome,

épanouissant tout en Dieu Machine faite d'esprit,

engrenage énorme dont le premier moteur est le moucheron et la dernière roue est le Zodiaque. » {Les Misérables, tome VII, page i ^ 8-160 )

Ceci dit, fermant le livre, // leva les yeux, mais un cri effroyable sortit de sa vaste poitrine. .. Devant Lui, à ses pieds, les trois frères gisaient inanimés! ! ! ! !....

HURTAU.

Pendant les jours les plus lugubres du siège de Paris, pendant le bombardement, tandis que les obus prussiens tombaient d'une façon toute psychologique sur les quartiers du Panthéon, du Val-de-Grâce, de la Sorbonne, de l'Odéon , M. Hurtau continuait imperturbablement à tenir boutique ouverte sous les galeries de l'Odéon , où il exerce la noble profession de libraire , ce qui ne l'empêchait pas pendant la nuit de monter sa garde aux remparts.

Un tel homme, dites-moi , n'a-t-il pas plus droit au titre de philosophe que la plupart des farceurs qui s'en affublent pour mystifier le public? Mais M. Hurtau a doublement droit à ce titre, car il vend spécialement les ouvrages des philosophes ; il vend les ouvrages de MM. Janet, Littré , Franck, Miron, Renan, Lévêque, Nourrisson, Darwin, Taine, Saisset, Laugel , Lemoine, Beaussire, Mézières, Pillon, Buchner, Vacherot, Barni,

Leblais , Coquerel ; il réussit même à vendre ceux de M. Caro .., ce qui est un véritable tour de force ; il en vend même beaucoup, nous l'avouons, et il le constate encore avec l'amour-propre d'un homme qui a conscience d'avoir surmonté une grande difficulté. M. Caro doit donc sa bénédiction à M. Hurtau. ..

De tout temps les libraires de l'Odéon ont été aimés des étudiants, mais aucun des prédécesseurs de M. Hurtau ne l'a jamais été autant que lui, nous en convenons volontiers. Marpon seul peut balancer sa gloire.

Comme Marpon, M. Hurtau est poli , aimable, toujours prêt à faire une diminution quand la chose est possible, incapable de maugréer après les passants qui prennent son étalage pour un cabinet de lecture. Tel est M, Hurtau : bon libraire, bon vivant, excellent homme.... Puisse-t-il devenir millionnaire! M. Hurtau paraît avoir 45 ans...; il est petit, brun et manifeste une légère tendance à l'embonpoint Nous avons quelque raison

de croire que s'il demeurait un peu moins de temps à table cette tendance n'augmenterait pas. — Mais que voulez-vous ^ la chair est faible et l'estomac est solide

ISSAURAT(G.).

Professeur libre , qui en dehors de ses leçons ne perd pas son temps et surveille les Moments perdus de Pierre- Jean (i vol. in- 18).

Ce petit volume est une sorte de pot-pourri philosophique dans lequel on peut s'amuser à pêcher des choses excellentes. Signalons le paragraphe intitulé : le Fondement de la métaphysique.

JANET (Paul).

Depuis sa naissance, M. Janet est adversaire de la philosophie matérialiste; adolescent, il avait des visions spiritualistes et entendait des voix célestes qui lui disaient : « Courage, mon garçon, courage! un jour viendra où tu terrasseras le matérialisme. »

C'est ce qu'il fit, ou du moins ce qu'il croit avoir fait...

Laissons-lui cette douce illusion. Après avoir longtemps mangé de la choucroute à Strasbourg, M, Janet quitta la chaire qu'il occupait à la Faculté de cette ville pour venir professer la philosophie à la Sorbonne. Il ne perdit pas au change, assurément. Cet avancement, du reste, était mérité.

M. Janet (nous sommes heureux de lui rendre cette justice) est un des rares spiritualistes militants qui n'injurie pas ses adversaires et qui n'affecte point de considérer le substantif matérialisme comme synonyme de matériel, matérialité.

Le Cerveau et la pensée, — La Crise philosophique, — Le Matérialisme contemporain, — sont trois ouvrages de grande valeur dans lesquels M. Janet, loin d'escamoter ou d'affaiblir les arguments mis en avant par le matérialisme, les prend au contraire un à un, les examine, les discute scrupuleusement , impartialement , enfin les étreint corps à corps; mais, malgré son adresse et sa vigueur, il n'est pas parvenu à les renverser.

Signes particuliers.

M. Janet passe pour être doué de la vertu d'économie ; il loue volontiers des livres dans les cabinets de lecture voisins del'Odéon, mais trouve souvent qu'on les lui fait payer trop cher. — Inde ir<£. — Sommes-nous bien renseignés???

JOLIET (Charles).

L'auteur du Médecin des Dames , du Roman de deux

jeunes mariés, s'est donné le plaisir de recueillir la moelle des œuvres de Diderot et de la servir au public dans un volume intitulé : l'Esprit de Diderot.

JONCHÈRE (Ernest).

Sous le titre de : Esquisse d'une philosophie naïve (Paris, Vanier, 1865, in- 18), M. Jonchère nous donne un petit volume d'une lecture agréable et attachante, éloge qu'on ne peut assurément décerner à la plupart des ouvrages philosophiques. M. Jonchère touche un peu à tous les sujets; il parle beaucoup de Dieu , sans paraître cependant en avoir une idée bien nette, quoiqu'il prétende (c qu'il est partout et dans tout», quoiqu'il prétende encore que Dieu « ne se refuse pas à des investigations, et nous y aide sans cesse par de nouveaux moyens. » (Page 23.)

« J'ai aimé, continue-t-il, avec un enthousiasme sans cesse renaissant, toutes les merveilles que l'univers présente à l'homme : la mer, l'astre, les forêts , les montagnes, la fleur, la femme ; tous les éblouissements de la nature me crient : Dieu est là , adore-le !... Et je l'adore de toutes les forces de mon âme... Et moi atome, moi insecte, moi qui ne sais rien et qui ne suis rien , je dis à Dieu : Mon père, je t'aime , je veux te connaître et j'ose te parler ! »

Il est excessivement regrettable que dans son livre M. Jonchère n'ait pas jugé convenable de nous faire connaître la conversation qu'il eut avec Dieu.

Cet oubli ne peut s'excuser que dans le cas où l'entretien aurait roulé sur la politique ou sur les choses légères. — Signalons un des chapitres intitulé : Christianisme et catholicisme , comme un des meilleurs. Toutefois, il nous est impossible d'admettre avec l'auteur la supériorité du christianisme sur le polythéisme ; nous doutons aussi que le christianisme ait jamais rendu de grands services à l'humanité.

Signalons encore le chapitre intitulé : Tabou! ! Il est écrit avec chaleur et élan. M. Jonchère s'y laisse aller à toute l'exubérance de sa nature généreuse ; un moment même on tremble pour lui ; on se demande s'il ne va pas accomplir quelque coup de tête dangereux pour ses jours, quand il nous rassure heureusement en nous affirmant « qu'il n'a pas l'intention de faire des u barricades dans les rues de Bougival ». (Page 255.)

Il est bien certain que de la part d'un philosophe un tel procédé de polémique ne laisserait pas que d'étonner légèrement. Depuis la publication de l'ouvrage dont nous venons de parler, M. Jonchère a fait avec M. Brelay une Excursion dans le XX" siècle sous le nom de Clovis Bourbon.

JUGAUD.

En 186$;, M. Jugaud professait la philosophie au lycée de Saint-Denis. Le discours d'ouverture qu'il fit cette année-là semblait indiquer chez lui des tendances rationalistes assez marquées. Nous souhaitons à M. Jugaud de l'avancement et des élèves moins turbulents que ceux qu'il philosophait en 1865.

LABEAUME (J.de).

La science des bonnes gens, essais de morale usuelle, philosophique et pratique. (Hachette, i vol. in-i8.)

LABBÉ (Jules).

M. Jules Labbé a publié sur La Conscience un ouvrage qui est resté sur celle de bien des gens , disent les médisants.

On lit dans sa Conscience : « Le moi est donc une force, la seule force dont nous ayons une connaissance immédiate, et elle est une force qui a conscience d'elle-même, et qui est à elle-même la cause de son propre mouvement. Cette force consciente et libre , c'est l'homme même. — Rien de plus certain, parce qu'il n'est rien de plus évident. La conscience m'atteste directement l'unité du moi : je pense, je pâtis ou je jouis, j'aime ou je hais; je veux, j'ai conscience de mes pensées, de mes sensations , de mes sentiments , de mes déterminations , et en même temps j'ai conscience de l'unité du moi qui pense, qui sent, etc..

— loi

« L'unité du moi est d'ailleurs la condition nécessaire de ma conscience. Si je n'étais pas un, mais un composé de plusieurs substances, ma conscience ne serait pas une non plus ; elle serait donc multiple, ce qui implique contradiction, ou plutôt elle ne serait point. Je n'aurais pas conscience de moi-même; je ne pourrais dire moi. Autant dire que je n'existerais pas. » (Pages 71-72.)

C'est cependant après des élucubrations de cette nature (le livre en déborde d'ailleurs) que M. Labbé vient attaquer Buchner et son école.

Ces attaques prouvent tout simplement que M. Labbé manque un peu de cette conscience... philosophique dont il parle tant... — Moi, moi, oi, oi, oi, oi, moi, moi!!! (Bis.)

LABOULAYE (Edouard).

Depuis le plébiscite, son encrier est devenu aussi célèbre que sa personne.

C'est à cette époque qu'on chantait sous ses fenêtres : Rendez Pencrier! rendez l'encrier!... Le rendra!... le rendra pas...., etc. 0 peuple français!

LA CODRE (J. M. de).

Ce monsieur "prétend connaître les desseins de Dieu... Quel veinard !

LACOMBE (Paul]

Mes Droits..., Le Mariage libre... (Brrrr..) Consultez aussi la collection de la Pensée nouvelle. — Homme de talent, figure sympathique, beau front..., barbe superbe...

LAFFITTE (Pierre).

Jésus-Christ laissa à douze de ses apôtres le soin de propager sa doctrine; M. Comte laissa à treize de ses disciples qu'il nomma ses exécuteurs testamentaires le soin d'en faire autant.

Pourquoi treize , direz-vous ?

M. Comte a-t-il voulu par là protester contre le préjugé populaire qui attribue à ce nombre une influence néfaste???

Parmi ces treize apôtres..., pardon..., ces treize exécuteurs testamentaires, figure M. Pierre Laffitte.

M. Laffitte est un savant bien connu dans le monde philosophique ; depuis de nombreuses années il fait sur les doctrines positivistes un cours très-intéressant , trèsclair et très-substantiel , trop substantiel même pour des gens qui n'ont pas l'honneur d'être compris parmi les treize exécuteurs de M. Comte.

Ce cours a lieu le dimanche, à une heure de l'aprèsmidi, dans le sanctuaire..., dans l'appartement, veux-je dire, où habita et où mourut M. Comte, rue Monsieur-

le-Prince, n" lo, au deuxième étage, porte à droite. (On est prié d'essuyer ses pieds avant d'entrer.)

M. Laffitte est un positiviste orthodoxe ; il suit à la lettre les enseignements du maître, et n'admet pas qu'on y apporte les moindres modifications. C'est du moins ce que nous croyons lui avoir entendu affirmer.

Il abuse même parfois de sa qualité d'exécuteur testamentaire pour exécuter M. Littré, auquel il ne pardonne point d'avoir interprété à sa façon la philosophie positiviste et d'avoir eu l'audace de rejeter certaines de ses parties. M. Laffitte n'a pas l'air de se douter que c'est cependant à M. Littré que le positivisme doit son succès rapide, que ce sont les ouvrages de M Littré qui l'ont popularisé et misa la portée des intelligences moyennes.

Beaucoup de gens peuvent lire et comprendre les ouvrages de M. Littré; mais bien peu, j'ose l'affirmer, sont capables de lire et de comprendre les six volumes in-8° qui forment le Cours de philosophie positive de M Comte.

Un des plus vigoureux penseurs de nos jours. M .Taine, aurait avoué, raconte-t-on, qu'il n'avait pu dépasser le second tome de cet ouvrage, tant cette lecture lui avait paru aride, monotone , fatigante.

Les cours de M. Laffitte sont suivis assidûment par un groupe de personnes des deux sexes qui semblent le considérer comme le seul dépositaire, le seul interprétateur fidèle de la vraie doctrine positive. Parmi ses adeptes les plus distingués nous citerons le docteur E. Sémerie. M. Laffitte est un homme de soixante ans

environ , de taille moyenne, bien conservé et très-vif d'allures. Il porte deux doubles binocles violets et va assez régulièrement prendre sa demi-tasse au café Voltaire, place de l'Odéon.

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