PÉRÈS (E. J
Un drôle de nom, n'est-ce pas, pour un philosophe? En apercevant sur la couverture de sa Philosophie de l'humaine société, ou cœnologie^ ce nom de Pérès, on ne peut s'empêcher de penser à son homonyme du Palais- Royal, qui d'ailleurs rend tout autant et même plus de services à l'humanité que la plupart des philosophes. Les acteurs font rire et amusent; les philosophes font souvent pleurer et ennuient plus encore.
S'il fallait choisir entre les acteurs et les philosophes, bien des gens n'hésiteraient point à donner la préférence aux premiers, bien que les seconds soient aussi des acteurs , à cette différence près qu'ils exercent leur petit métier sur d'autres tréteaux.
Mais, mais, sapristi! nous oublions M. Pérès (pas Gil). Pourquoi diable aussi a-t-il signé Pérès sa Cœnologie? Dans cet ouvrage, M. Pérès a la prétention de dé-
montrer que c'est dans le développement de la vie commune de l'humanité que l'on doit chercher la finalité des rapports sociaux. De là, le sous-titre de son livre : Cœnologie.
Tout pour autrui : telle est la maxime morale qu'il propose comme règle des efforts individuels. Il nous semble que cette doctrine appartient à Auguste Comte, qui lui avait donné le gracieux nom d'altruisme.
PEZZANI (André).
M. Pezzani soutient la Pluralité des existences de rame. — Tiens ! pourquoi ne voyagerions-nous pas après notre mort comme pendant notre vie?
PILLON (François).
Pilons Pillon ! se sont écriés en chœur les spiritualistes en voyant paraître certains articles du grand Dictionnaire de Pierre Larousse, dont M, Pillon est un des principaux collaborateurs. Pilons Pillon! se sont-ils écriés avec plus d'énergie encore en voyant paraître L'Année philosophique.
La colère de ces messieurs s'explique facilement, car dans ces deux ouvrages le criticisme se dresse de toute sa taille contre le spiritualisme. Après M. Renouvier, M. Pillon est le représentant le plus sérieux du criticisme, doctrine qui forme la plus belle part du patrimoine philosophique de M. Renouvier, et dont M. Pillon hé-
— «43 — ritera à sa mort. (Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Kant, accorde de longs jours à M. Renouvier...)
Toutefois, ce cri de guerre n'a pas effrayé l'intrépide Pillon; ses adversaires ne l'ont pas pilé : il est toujours vivant, bien vivant, bon vivant.
M Pillon est un écrivain très-distingué, et pour un philosophe il a un mérite énorme (mérite trop rare, hélas!) , celui d'exposer avec une parfaite clarté, avec une parfaite lucidité, les problèmes philosophiques les plus abstraits. Il a accompli le tour de force de rendre compréhensible le pathos transcendant du grand Kant. (Voilà une phrase bien dure; elle l'est moins cependant que la doctrine de l'Allemand en question.)
Sous ce rapport, M. Pillon est même infiniment supérieur à son maître, M. Renouvier, assez net aussi. Si par hasard M. Pillon trouve ce jugement trop flatteur, nous lui dirons simplement que beaucoup de personnes le partagent avec nous.
M. Pillon est un homme d'une quarantaine d'années environ, à la figure franche et ouverte. Sans doute, il n'est pas aussi joli homme que M. Caro; mais il s'en console en pensant qu'il ne sert à rien d'être tourné comme Apollon quand on ne professe pas à la Sorbonne.
POMMIER (Amédée).
M. Pommier, qui comme poète jouit d'une grande notoriété, en a moins assurément comme philosophe. Peu de gens connaissent son petit livre intitulé : De l'athéisme
et du déisme. Ce livre est cependant une des meilleures productions philosophiques que nous connaissions. M. Pommier y expose avec une crânerie sans pareille et une verve endiablée tous les arguments qu'on peut invoquer pour ou contre l'existence de Dieu ; il se constitue tour à tour l'avocat des athées et des déistes, et il faut voir comme il vous secoue les farceurs qui prétendent que tout est à sa place sur cette terre, et qui s'égosillent à célébrer la justice, la bonté et la prévoyance de Dieu.
« Rien n'arrive ici-bas sans l'ordre ou sans la permission de Dieu,» affirment ces optimistes. Vraiment? Alors, messieurs, nous avons le droit, nous autres pessimistes, de reprocher à Dieu les souffrances qu'il inflige à ses créatures ; nous avons le droit de lui reprocher toutes les formes hideuses que la mort prend au sein de la civilisation, (f et le passant dont la tête est broyée sous une roue de voiture, et le citadin écrasé par l'écroulement de sa maison, et le couvreur qui se fracasse en tombant d'un toit, et les mineurs tués par l'explosion du feu grisou , et ceux qui sont ensevelis vivants par un éboulement ou par l'invasion des eaux souterraines, et l'ouvrier des usines qui fait la culbute dans une chaudière bouillante, et celui qui est saisi et disloqué entre deux cylindres, et cet autre qui est entraîné dans le mouvement de rotation d'un arbre de couche et réduit en bouillie sanglante, et le navire qui fait naufrage, et les masses de voyageurs piles, démembrés, échaudés, rissolés sur les chemins de fer ou sur les bateaux à vapeur ».
Ah! dites vous, messieurs les optimistes, Dieu prévoit toutj ordonne tout, permet tout. Eh bien, « en ordonnant ou en permettant que les hommes se parquassent dans ces immenses écuries d'Augias qu'ils nomment des villes, Dieu n'a-t-il pas dû prévoir les inconvénients de ces agglomérations monstrueuses? Il y en a mille ; je n'en cite qu'un,
« L'entassement de tant d'êtres organisés sur un même point entraîne une production proportionnée, une accumulation révoltante de résidus excrémentiels : de là un service spécial, l'entreprise des vidanges, aussi nécessaire que le boire et le manger, mais qui fonctionne la nuit comme chose insalubre et honteuse. Ainsi (on n'y réfléchit pas assez, mais nul respect humain, nulle fausse délicatesse ne m'empêcheront de l'écrire), il y a des hommes, nos semblables, nos frères, voués pour gagner leur vie à cette besogne infâme et infecte, qui veillent pendant que nous dormons, qui, au milieu de gaz délétères, d'exhalaisons pestilentielles et asphyxiantes, se souillent à ce travail immonde, y périssent parfois et enlèvent dans l'année, de nos cités-cloaques, des millions de mètres cubes d'urine et de matière fécale. Quelle humiliation sociale! quel opprobre collectif! quelle rougeur pour tous! Il faut n'être ni dégoûté ni difficile pour trouver que c'est là un monde parfaitement ordonné. »
Dieu est souverainement juste, infiniment bon, ditesvous, messieurs les déistes... Eh bien! pourquoi alors a-t-il déchaîné sur nous, qui ne lui avons nullement demandé à venir au monde, pourquoi a-t-il déchaîné sur
nous tant de maladies hideuses, atroces, épouvantables, telles que la peste , le choléra , les diverses fièvres , tierce, quarte, cérébrale, scarlatine, miliaire, urticaire; la rougeole, la petite vérole, la suette, les dartres, la gourme, la teigne, la gale, la lèpre, réléphantiasis, le scorbut, les scrofules, le rhume, la coqueluche, l'asthme, le croup, l'angine, l'esquinancie, le catarrhe pulmonaire, la phthisie, les congesiions sanguines, les épanchements séreux, la paralysie, le ramollissement du cerveau, les altérations de la moelle épinière, la syncope, les ophthalmies, l'inflammation de la conjonctive, la lippitude, la myopie, la presbytie, le strabisme, les taies, l'albugo, l'amaurose, les aphihes, les engelures, les ulcères, les cancers, les fistules, le sphacèle, les verrues, les cors, les loupes, le goitre, le sarcome, l'hydrocèle, le squirrhe, les hernies, le furoncle, l'anthrax, le panaris, l'ankylose, l'exostose, la nécrose, la carie des dents, le torticolis, la migraine, la crampe, le lumbago, le rhumatisme aigu, la sciatique, la goutte, la pleurésie, l'anévrisme, la péricardite, la péritonite, Fhépatile, l'ictère, l'hypocondrie, la gastrite, l'entérite, la dyssenterie, la passion iliaque, la gravelle, la pierre, la strangurie, l'incontinence d'urine, la blennorrhagie, le diabète, la chlorose, les pertes blanches, les pertes rouges, les hémorrhoides, les varices, la maladie pédiculaire, la gangrène sénile, Thydropisie, l'hydrophobie, le tétanos, l'épilepsie, la folie, etc..
Oui, pourquoi ce Dieu si bon, si juste, si doux, a-t-il déchaîné sur nous toutes ces maladies?
l^jurquoi.. pourquoi., pourquoi?
POMMIER (Armand).
Après avoir planté là sa Dame au manteau rouge, il a fait A travers la rie un voyage pendant lequel il a recueilli une multitude de pensées, de sentences, de réflexions morales (i vol. in-i8); puis, sentant le besoin du repos, il s'est retiré dans une grotte, où, pour charmerses loisirs, il a écrit les Monologues d'un solitaire... Nous venons de le retrouver à Paris, sortant de la Librairie des bibliophiles et tenant à la main un volume intitulé : Réflexions sur riiomme... (in-8).
POMPÉRY (EDOUARD de).
Écrivain distingué de l'école fouriériste. Son Vrai Voltaire... n'est pas un vrai livre... C'est un hymne... une apothéose...
PONNAT (Le baron de).
Baron, libre penseur et démocrate, trois titres qui se trouvent rarement réunis sous le même chapeau.
On s'est souvent demandé pourquoi il persistait à signer : Baron de Ponnat tous les articles qu'il a publiés contre le christianisme dans le Candide, la Libre Pensée, le Rationaliste, le Critique, etc..
Est-ce pour rappeler le souvenir de cet autre baron du XVIIF siècle, le baron d'Holbach, dont il partage les opinions matérialistes? est-ce pour vexer les aristocrates et les révérends pères jésuites chez lesquels il a été élevé?
Mon Dieu oui, le baron est un ancien élève des jésuites, et il a eu comme professeur un savant homme, le R. P. Marin de Boylesve, qu'il n'a jamais oublié d'ailleurs. Ah! père Marin, quel polémiste, dites donc, que votre ancien élève ! Tudieu, comme il connaît son droit canon, ses pères de l'Église, ses Évangiles ! comme il se meut avec aisance au milieu de toutes les subtilités de la théologie!
Ah, mon révérend père, si vous deviez souvent former de pareils élèves, dans votre intérêt même, il vaudrait mieux fermer de suite tous vos collèges, n'est-il pas vrai?
A propos, vous avez lu sans doute les articles que le baron publia jadis dans le Candide. Que pensez-vous de Vinvenhon de la vraie croix, — des chiens merveilleux, — à' une communication spirite?
Heureusement pour la religion que ces articles valurent au baron une bonne condamnation, ce qui prouve en définitive que Dieu veille toujours sur son Église et punit tôt ou tard les impies comme ils le méritent.
M. de Ponnat a été un des principaux collaborateurs du Rationaliste, auquel il a fourni des articles pleins de verve et de bonne humeur; citons : Un anaihème authentique (année 1865, n" 6), l'Inquisition [ibid., n" n).
Galilée {ibid., n" 1 2), la Papesse Jeanne (J.bid., n° 10^, la Saint-Barthélémy {ibid., r\° 15), le Père Loriquet {ibid., n° 14), l'Ëvcque Virgile et les antipodes (ibid., n° 15), la Peste (ibid., n" 18), les Dévots et l'Esclavage {ibid. y n» 28), l'Ëglise et la Force [ibid., n" 53), Saint André Avellin (année 1866, n" 40), le Pape et l'Église {ibid., n'4$)^ l'Art de faire des crétins {ibid.,n° 49), la Foudre, lettre au R. P. Marin de Boylesve (ibid., n* 50), etc., etc.
Un peu plus, j'allais oublier de dire au R. P. de Boylesve que le baron a publié à Bruxelles, en 1862, La Croix ou la mort, discours aux évêques qui ont assisté au dernier concile œcuménique de Rome, suivi du Catéchisme catholique romain de Louis de Potter (i vol. in-8. Tarlier, éditeur).
Le baron est un érudit distingué; il travaille comme un bénédictin. — A la Bibliothèque impériale on l'aperçoit toujours barricadé derrière une triple rangée d'infolios poudreux. — Y cherche-t-il par hasard des matériaux pour son Histoire des variations du christianisme, s'il est vrai toutefois, comme on le prétend, qu'il prépare cet ouvrage?
Le baron peut avoir soixante-deux ans environ; il est petit, trapu, porte une superbe barbe blanche et manifeste de légères tendances à l'embonpoint ; il fume... le dirai-je?... le baron fume la pipe avec frénésie; ce qu'il consomme de tabac par jour est prodigieux. Sa contrebasse (instrument sur lequel il possède un joli talent) contiendrait-elle seulement ce qu'il fume quotidiennement? Nous en doutons presque.