LA MINUTE SACRÉE DU RETOUR DE LA FRANCE DANS METZ
Mardi, 19 novembre 1918.
Metz, ce soir el toute la nuit, tandis que j'écris ces lignes, est pleine de clameurs françaises et de Marseillaises unanimes. Un des grands jours moscllans s'achève, un jour qui nous sature de joie au point que notre cœur se découvre insuffisant à contenir cette surabondance. Nous sommes débordés par l'allégresse et la gratitude. Lundi soir le général Mangin, aujourd'hui mardi le général Pétain mont dit le même et nunc dimitUs : « Maintenant la vie peut nous être reprise : nos jours sont comblés : notre mission remplie. » La municipalité de Metz ma fait l'honneur de m'inviter au titre d'ami et de serviteur de la Metz captive, à prendre place dans ses rangs pour les diverses phases de la solennité. J'étais ainsi au centre de la fidélité et de la sagesse messine. Là encore même plénitude, même effusion enveloppées d'une sorte de silence. Ces conseillers indigènes de Metz, ces députés indigènes au parlement d'.\lsace-Lorraine disent et répètent comme
nos généraux : « Nous savions bien que nous serions sauvés, mais nous narrivons pas à croire que ce n"est plus un rêve. » Chez tous et partout, c'est une aube, un éblouissement, une extase qui hésite à devenir ivresse. « Est-il vraiment arrivé, le jour que nous appellions depuis cinquante années? Nous ne pouvons y croire. »
Un des épisodes de la lutte éternelle des deux races se clôt par cette rentrée de la France dans la vieille cité gallo-romaine. Si les négociateurs de la paix le veulent, voilà pour cent ans de sécurité sur la rive du Rhin.
Mille témoins vont noter les faits et les couleurs de cette solennité, comment en faire comprendre l'âme? Comment retenir et fixer cette première minute où les drapeaux de la France, ses grands chefs et son armée resplendissante de fierté et de fraternité savancent dans les rues de Metz dont lame s'agenouille de bonheur? Minute sacrée, point de perfection entre le songe ineffable et l'ardente possession, je voudrais saisir, ne fût-ce qu'à force de rapidité, un rayon de cette aurore.
Toute la journée eut un caractère religieux. Les Lorrains, qui sont doués, presque à leur insu, d'un sens très puissant de la vénération, et qui possèdent au fond de leur être le respect intransigeant des choses sacrées, associent de la manière la plus singulière à cette aptitude, qui est leur beau secret, un goût trop visible et tout en surface pour la raillerie. Perpétuellement ils se moquent et. juste retour craignent d'être moqués. De là. d'ordinaire, cette retenue, ce manque d'expansion, cette réserve qui semblent froideur et qui soudain aujourd'hui éclatèrent en larmes de joie. '
UETOUH DE LA 1-nANCE DANS MKTZ lt)'.t
La (I Mutte » sonnait, la Mutte, la vieille cloche municipale qui porte inscrit sur ses flancs : « Je sonne la Justice! » La ville frémissait sous ses drapeaux (improvisés souvent, faute délofi'es, avec des vêtements de femmes, avec du papier) et s'agitait depuis le malin en beaux cortèges. Jeunes filles et petites filles aux costumes éclatants de Lorraines, gamins en bérets militaires, femmes trop souvent en grand deuil,, hommes resplendissants de fierté et de liberté. Tous attendaient, couraient, se pressaient, s'appelaient. Mais dès que l'armée française parut, Metz devint une immense basilique.
Le ciel était solennel et charmant, un ciel couleur de l'âme des femmes de Metz, pleine de prières, de deuil et de reconnaissance. Jamais notre patrie ne fut ainsi aimée et ses armées bénies. C'était, dans cet immense plein air, une solennité d'égUse, un silence pieux, l'adoration de la France. Le Lorrain ne crie jamais sur le passage d'un drapeau. Quand nos trois couleurs défilaient avec les régiments. chacun cnlendaitson cœur battre et serrait la main de son voisin ; des inconnus s'embrassaient. Nous sommes de nouveau chez nous, nous Français à Metz, nous Messins en France. Ah ! que Déroulède n'est-il là !
Il n'y a pas un Messin qui n'ait été toujours pour la France. Pourtant quelques-uns doutaient, au cours de ce long demi-siècle : « Redevenir Français. Ah ! certes. Mais le peut-on ? » Devant cet impossible réalisé, leur admiration pour la France est totale. Un miracle s'est produit, et aujourd'hui ils voient passer les artisans du miracle.
Personne ne connaît la splendeur, le rayonnement, la spiritualité des soldats de la France s'ils
ne les a vu défiler aujourd'hui dans les rues de leur reconquête. Beaucoup d'entre eux avaient renoncé à leurs permissions ou les avaient écourtées pour participer à cet te entrée triomphale. Ils portaient sur leur visage la fierté d'hommes qui connaissent leur dignité, leurs exploits, leurs souffrances, et qui ayant été à la peine, prennent leur part de l'honneur. Je peux dire que je sais maintenant de quelle manière enivrée et pure Jeanne d'Arc se tenait dans le choeur de Reims, quand elle eut conduit le Roi au Sacre. Nos poilus sont transfigurés d'avoir mené la France dans Metz. De vrais archanges guerriers. Et puis ils ont pleine conscience de représenter leurs camarades morts à la Marne, sur l'Yser, à Verdun, dans toute la suite de durs combats qui brisèrent la Germanie.
Sur leur passage, j'écoute les réflexions : « Comme ces généraux sont simples, pleins d'autorité et d'humanité ! De si grands hommes, si familiers et qui sourient et qui se laissent aborder ! Nous ne sommes pas gênés avec eux. Quelle différence avec les mécaniques allemandes, avec ces brutes boches! »
Je demande : « Avez-vous beaucoup souffert du rationnement ? »
— Pas trop. Nous avions toute la campagne qui nous secourait. Le peuple lorrain se tenait ensemble. Mais des traitements, oh '. oui, nous avons souffert.
Ils me disent : « Faites une page spéciale aux aviateurs français qui venaient sur Metz la nuit. Nous les entendions dans une mitraille épouvantable. Us tournaient, tournaient, cherchaient bien leur but pour nous épargner. »
— Vous ne saviez rien de la France ?
— • Rien ! Mais, fût-ce aux pires moments, quand ils mentaient si fort, nous n'avons jamais douté !
HETOUU DE LA FUAXCË DANS METZ 171
Et ils me rapportent un mol qui courait le i)ays. On racontait que l'évèque allemand avait dit : « Les Allemands ne peuvent pas gagner; ils ont commis trop de crimes. »
Au milieu de la solennilf, quand la nouvelle de la blessure de Mangin vint jeter un voile sur la f('te, toute la ville partagea le chagrin de cet enfant de Metz qui, après avoir sauvé la France au 18 juillet 1918, se voyait enlever l'immense joie de passer sous la porte Serpenoise et de saluer de l'épêe son camarade, le maréchal Ney. Mais toute la ville, en même temps, se disait (et que ce mol de gloire adoucisse la douleur du chel) : « Heureusement que celte blessure nest pas arrivée le malin d'une offensive ! »
Près de moi. deux gamins avaient réussi à se glisser au premier rang de notre groupe officiel. Ils retenaient leur souffle, écarquillaient les yeux. Le plus grand disait au plus petit, quand les chasseurs cyclistes passèrent sur leurs machines silencieuses : « Ils n'ont pas de ferraille, ceux-là! »*. Ils criaient de toute leur force: « Vive la France! », aux moments rituels où la foule criait (un peu comme à la messe par instant les fidèles élèvent la voix). Au reste ils ignoraient les règles; de grandes personnes les leur expliquèrent : « Quand un drajjcau passe, on enlève sa casquette, petit, parce qu'il y a la France dans le drapeau. » Us remercièrent humblement, humilité si touchanle des enfants heureux de se perfectionner: et je les vis, l'instant d'après, qui faisaient l'éducation des autres gamins.
1. Faute de caoutchouc, les Allemands avaieul dû remplacer tous les pneus par un système de ^e:^sorls.
1/2 LA LORRAINE DEVASÏKE
Henry Bidou a entendu une petite fiile qui saluait une autre petite flUe en lui disant : « Bonjour, petite française. »
On demandait un plébisciste"? Fiez-vous au plébiscite des enfants de Lorraine et d'Alsace, à leur folle amitié, à leur extase devant les soldats français. Elles révèlent la pensée intime des foyers familiaux.
Le défilé était fini. Autour du maréchal Pétain, toute la ville s'est élancée vers l'hôtel de ville. Quelle allure, plus rapide que celle des chasseurs à pied, l'allure d'un bonheur qui ne voit plus d'obstacles. Ce Metz, que j'ai tant aimé à l'état triste et contracté de chrysalide, va maintenant, porté sur deux ailes irrésistibles.
Je n'oublierai jamais le prêtre qui courait en jetant à la foule la nouvelle de l'élévation de Pétain au maréchalat : « Criez : maréchal Pétain... criez : maréchal Pétain ». Et tous : « Quoi ? que dit-il 1 Pétain est maréchal ? Bravo : C'est pour nous avoir sauvés. ■» L'acclamation s'élevait sur le passage de ce prêtre coureur, comme s'il était une torche allumant une rampe.
Le maréchal Pétain a fait une grande chose quand il aida l'armée, aux jours noirs, à se ressaisir, à rétablir son moral parfait. Mais, dans cette salle des libertés messines, dans cette mairie purifiée, en s'écoutant lui-même, en écoutant les orateurs indigènes, il eut encore bien du mérite, d'un ordre plus étroit j'en conviens, à garder le calme du chef. Quelle atmosphère d'émotion^ où tous les cœurs se fondaient! Il dit: « Depuis quarante-huit ans la pensée de toute l'armée française était tendue vers le but que nous avons atteint aujourd'hui. Nos soldats ont mérité la gloire et votre accueil ardent. »
HKTOl'K DK LA I-HANCIv DANS METZ ITiJ
Comme il était pâle d'Olre la parole de la France victorieuse !
De la mairie, le Maréchal en tète, nous nous sommes ena:ouffrés dans la cathédrale, au portail de laquelle la statue du Kaiser estchargée déchaînes, ave(; cette inscription : « Sic Iransil f/loria nium'i! » Nous étions toute la ville sous la haute nef qui. depuis un demi-siècle, depuis le jour de malheur où Ms' Dupont des Loges y convoqua son peuple, abrite les souvenirs et les espérances messines. Le vicaire général reçut dans le chœur, au nom de l'évéque, le Maréchal, et lui exprima ses sentiments personnels de joie, ceux du clergé, puis soudain : « Il ne m'est pas permis d'en dire plus, mais si vous le voulez, monsieur le Maréchal, je vais vous conduire au tombeau de notre vénérable évéque, Ms' Dupont des Loges? »
Tous com|)rirent. Seule cette chapelle du grand patriote était illuminée au milieu des ténèbres immenses de la basilique, et c'est alors qu'éclata l'inoubliable Te Deum.
Je songeai à toutes ces messes de septembre pour les soldats malheureux de 1870-1871, où je suis venu ici magenouiller au milieu des dames de Metz. Je refaisais en esprit nos pèlerinages de toutes saisons au monument de Chambière. Notre rêve est réalisé, notre prière accueillie, le front de la France touche au ciel. Dans la cathédrale envahie par les ombres du soir, le Maréchal de France garde sa haute allure droite, mais son visage, où parfois un lampadaire projette sa lueur, est couvert de larmes.
— Eh ! bien, dit prés de moi un officier à une paysanne, vous êtes contente, nous voici revenus !
— Mon Dieu donc, si vous n'étiez pas revenus, on n'aurait plus été à la messe!
Silence aux orgues! Méditez! On eût douté de Dieu... Ce désespoir de la Justice est profond et vrai. Si la France n'était pas revenue cette fois, c'était fini, c'était lanéantissement des destinées lorraines, françaises et gallo-romaines. Dans toute la vallée de la Moselle, c'était la mort de nos plus hautes conceptions spirituelles. Aussi de quel cœur nos milliers de voix clament le Te Deum, cette suite de la Marseillaise, cette suprême strophe des chants de bataille au soir de la victoire.
Et les Boches ? me dites-vous. Nous parlerons des Boches demain. Je n'y ai pas le cœur, aujourd'hui. Un trait seulement. La statue de Guillaume I»"^ est renversée et souillée dans la poussière de l'esplanade. Eh bien ! un Allemand vend un demi-mark la photographie de ce qui lui devrait être un objet de douleur. C'est un des mille traits de la décomposition germanique.