HISTORIQUE
Les différentes formes de la loterie et leur développement
Si, du point de vue historique, nous cherchons à analyser l’idée de jeu, mentionnons tout de suite l’invocation du sort appelé à statuer sur d'importants intérêts généraux : par exemple, la décision aléatoire dans le partage d’un bien commun. Et, remontant à l'antiquité, nous constatons que les Egyptiens, les Hébreux, les Grecs et les Perses ont recouru aux diverses formes de la décision du jeu de hasard.
La Bible nous apprend que la terre fertile de Chanaan, promise au peuple élu, fut partagée entre les sept tribus d'Israël à l’aide du tirage au sort. L'histoire de la Perse nous offre un cas semblable, celui d’Aman, favori et ministre du roi Assuérus, prenant sa décision pour l’anéantissement du peuple juif à l’aide du sort. De même chez les anciens Germains, la consultation du Destin par le sort jouait un rôle primordial, dans les décisions que les chefs furent appelés à prendre. Ainsi les «sen-
J, Handelsman I
Lee
tences divines », comme on les nommait, contribuèrent à la condamnation ou à l’acquittement des accusés. Quant aux autres formes de jeu de hasard, nous devons dire que les Germains sy livraient avec une ardeur singulière. En général le jeu fut considéré, par eux, comme quelque chose de très sérieux et de très honorable.
Les Gaulois, jadis si renommés pour leur valeur et leurs exploits et qui, d’après J. César, l’emportaient, même à cet égard, sur les Germains, en vinrent, à l’instar de ces derniers, à s’adonner au jeu.
Au contact de la civilisation romaine, qui, dans les nombreuses colonies fondées en Gaule, avait fait accepter les coutumes des Empereurs, le goût pour le jeu de hasard se développa avec une grande intensité.
Les premiers Romains attachaient une très haute importance à cette interrogation de la Divinité quand de graves décisions devaient être prises. Cette prédisposition fut plus tard réservée à d’autres fins, marquant ainsi un trait assez curieux du caractère de ce peuple. Avec le temps, le goût des citoyens romains s'affirme par une tendance à organiser différents divertissements rentrant dans le cadre d’attribution de la chance. Pour distraire le peuple et pour se créer une popularité, les Empereurs romains avaient pris l'habitude de faire déposer, sous les portiques du théâtre, une grande quantité de marchandises qu’on abandonnait au pillage du peuple à la sortie du spectacle. On conçoit facilement que les divers objets sortaient fort endommagés de la lutte pour les saisir ou se les arracher. Ces inconvénients obligèrent à procéder d’une autre manière. Notamment à la fin des spectacles et des jeux scéniques, on lançait, — de là le nom de missilia, — de la partie supérieure du théâtre au milieu de la plèbe, un nombre appréciable de tablettes ou de petits globes de bois portant l'indication soit d’une somme d’argent, soit d’une pièce de valeur, soit d’un objet quelconque : : ces dons à la population, qu’on appelait «congiaria » étaient retirés, à pres tion, par les heureux porteurs de missile. :
Les organisateurs de cette distraction plébéienne furent frappés des inconvénients et des luttes qui accompagnaient la saisie des mussilia. La foule criait, se bousculait et se blessait même pour s'emparer de quelques-uns de ces objets. Aussi pour
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éviter des scènes souvent sanglantes à cette occasion, il fut décidé, assez souvent, de distribuer des billets — tesserae — sorte de certificats, ayant les mêmes qualités et portant les mêmes inscriptions que les « missilia ».
On pourrait, jusqu’à un certain point, établir un rapport entre ces certificats de dons et les titres au porteur de nos jours, puisqu’étaient reconnus comme propriétaires de ces libéralités les possesseurs de billets, tesserae. Notons que pour ces certificats, tablettes et globes de bois, un marché s’est formé à Rome où les porteurs les interchangeaient.en les cédant parfois à des tierces personnes contre une récompense.
L'exemple des élus du peuple fut imité par la classe des privilégiés et les citoyens opulents. Les dignitaires de l'empire, pour gagner les faveurs des habitants, ne tardèrent pas à devancer les empereurs en générosité. Jaloux de la popularité que ceux-là se créaient par ce moyen, les empereurs virent un tel procédé avec défaveur : une constitution de l'Empereur Valentinien interdit aux consuls cette vilitas. |
Mais ce genre de jeu ne tarda pas à dégénérer en d’autres formes rappelant beaucoup plus les loteries ultérieures. Tous les ans, à la fin de Pannée, à l’occasion des Saturnales, citoyens romains eb esclaves cherchaient à se donner lillusion d’une
égalité éphémère.
Dans les réceptions données à l’occasion de ces fêtes, 1l était d'usage de procéder, après tirage au sort, à la distribution de cadeaux et d’objets de valeur accordés aux invités par les consuls.
Avec l’avènement de l’absolutisme établi sur les décombres de la République, les empereurs romains, à l’occasion des festins qu’ils donnaient, eurent l’heur d’accepter la loterie comme un amusement indispensable.
D’après Suétone, l’empereur Auguste inventa un genre original
de loterie. Il mettait en vente des tableaux dont l’envers seul était exposé : l’acquéreur ignorait ainsi la valeur de son acquisition. Souvent on obtenait pour une somme modique un chefd'œuvre ; quelquefois on payait très cher une œuvre sans mérite |
L'empereur Néron dans ses recherches de divertissements, et afin de donner un cachet d'originalité à ce festin qui fut célébré
Le bee pour l'éternité de l’Empire, attribua à ses convives des lots en numéraire dont le montant représentait une immense richesse. Il fit organiser une loterie au profit du peuple : et les sénateurs, grâce à l’autorisation de l’empereur, eurent recours à une autre pour eux-mêmes.
Dans le même ordre d'idées bizarres, tendant à dépasser ses prédécesseurs, Héliogabale s’adonna à la recherche des lots étranges. Cet empereur inventa des lots fort différents de nature autant que de valeur. Pendant ses fêtes, la loterie réservait à ses invités des surprises, les lots donnant droit par exemple à six esclaves ou à six mouches ; l’heureux Romain favorisé par la chance pouvait bénéficier de six livres d’or ou six livres de sable, Parmi les lots gagnants de Héliogabale, connu par ses folies, figurèrent, à côté de sommes importantes en or ou argent, à côté d'œuvres d'art inestimables, des objets dérisoires et parfois même un chien mort,
C’est dans cet usage romain qu’on doit rechercher les origines de la loterie. Mais deux différences essentielles sont à noter. À Rome les divers lots autant que les missilia étaient destinés à la recherche du plaisir et de la distraction, et constituaient des libéralités de la classe dirigeante : actuellement, la loterie est une convention à titre onéreux : ce n’est plus pour se réserver une diversion à ses occupations ordinaires qu’on engage passivement son argent, c’est dans l’espoir de la sortie plus ou moins probable d’un numéro gagnant. Les buts essentiels de ces deux loteries d’après une expression juste de Sieghart sont les suivants : « L’organisateur du jeu à Rome poursuivit une jouissance de la population et celui du jeu moderne recherche une imposition de la population : un revenu (1) ».
D’après le droit romain tout jeu d’argent était interdit. Et c’est pour cette raison que les dettes de jeu ne pouvaient pas être plaidées en justice : même la loi autorisait tout perdant ou ses héritiers à revendiquer les dettes de jeu une fois acquittées. Faisons remarquer, que, déjà à cette époque, toutes mesures et amendes tendant à réprimer la passion humaine du jeu s'avèrent impuissantes. Malgré le renouvellement de l'interdiction du jeu, la transgression de la loi prit une telle étendue que le législateur
1. D'R, Sieghart, Die ôffentlichen Glückspiele, Wien, 1899, pp. 627,
se vit obligé d'appliquer aux contrats de jeu le droit coutumier.
Au moyen âge, la tradition de la loterie des palais des Césars fut continuée par les cours des grands seigneurs féodaux : les mêmes éléments d’amusement les font désirer comme attraction des fêtes solennelles.
Avec le caractère actuel fondé sur un tirage au sort systématiquement organisé, la loterie fit sa première apparition, au xve siècle dans les grandes villes d'importance commerciale de lPItalie septentrionale. La loterie nous apparaît ici déjà établie pour un but de lucre, surtout de la part de l’organisateur : les participants sont bien, eux aussi, poussés, dans une certaine mesure, par l'espoir d’un gain; mais, ce qu’ils recherchent én premier lieu, c’est encore un divertissement, car le tirage des numéros s’efféctue en leur présence et léur procure des émotions variées.
Les lots consistaient, au début, en marchandises et les marchands qui, en possession de trop grands stocks, voulaient s’en défaire, par ce moyen, furent les premiers organisateurs des loteries propremerit dites. La valeur de la marchandise, quant à son montant, fut divisée en plusieurs petites sommes égales, qui donnaient droit aux personnes les ayant versées à participer au tirage. Celles-ci recevaient un acquit numéroté de la somme payée, grâce auquel l’heureux bénéficiaire, favorisé par le sort avait le droit de recevoir l’objet gagné.
Etant donnée la possibilité de gagner un objet après avoir payé une somme assez minime, la population se passionna fort pour l’achat de cés billéts de lotérie. Et c’est de telle manière que nous voyons les marchands transformer en véritables bureaux de loterie leurs boutiques.
D’après la description, qui a été laissée par Scaccia, la loterie était organisée, en Italie, de la manière suivante : on mettait dans une urne un grand nombre de schedulae qui toutes étaient blanches à l’exception de trois ou quatre seulement, qui contenaient l'indication carta praemia et qui s’appelaient beneficiatae schedulae ; une seconde urne contenait un nombre égal de schedulae, marquées d’un numéro ou de la formule aliqua brevia verba ad significandas personas ludentes. On retirait simultanément de chaque urne une schedula et celui dont le numéro sortait en même temps qu’uné beñneficiata gagnait le
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premium indiqué (Sigismundus Scaccia. Tractatus de comerciis et cambio, Cologne, 1620, p. 20).
Avec le temps, les marchands majorèrent les prix des billets, les vendant au-dessus -de leur valeur réelle et, profitant de l'ignorance et de la crédulité de la population, ils réalisèrent ainsi des bénéfices considérables.
Pour empêcher les marchands de profiter démesurément de la confiance que les participants au tirage au sort leur accordaient et pour protéger la faiblesse de la population contre les gains exorbitants des boutiques de. jeu, l'Etat décida de soumettre ces dernières à un contrôle sévère. Des dispositions furent prises pour que l’organisation du jeu fût réglementée par une autorisation préalable. Le gouvernement voyant les profits que des particuliers tiraient de ce commerce et le goût fortement prononcé du public pour cette sorte de jeu chercha bientôt à bénéficier lui-même de cette tendance et il institua des loteries d'Etat ayant pour objet le gain de sommes d’argent. C’est ainsi que les anciennes marchandises durent faire place à une valeur nouvelle, à l’argent, marchandise abstraite, dont l'attrait et le pouvoir de circulation ne trouvaient pas d’égal (1).
On écarta la concurrence privée sans toutefois la supprimer complètement, par des réglementations et des autorisations spéciales. Pour le joueur, la substitution de l'Etat à l’entreprise privée avait une grande importance vu l’honnêteté et la oe larité du jeu qui étaient ainsi sauvegardées.
Les considérations d’ordre éthique s’évanouissaient devant l’appréhension de nouveaux impôts, remplacés partiellement par le revenu des loteries. La propagation de ces dernières fut favorisée, dans une large mesure, par les partisans du mercantilisme.
Ceux-ci exerçaient, à cette époque, une influence considérable sur le milieu dirigeant. Leur grande préoccupation fut de maintenir, grâce à leur politique douanière, une vaste exportation des produits nationaux doublée de restrictions quant à l’importation des marchandises étrangères. On s’efforça, par des mesures salutaires, d’entraver l’exode de l’or et de l’argent considérés
1. Endemann Fr., Beiträge zu Geschichte der Lotterie und zum heutigen Lotterierechte. Bonn, 1882, pp. 35-38,