CHAPITRE PREMIER
Psychologie de la loterie.
4. — On dit beaucoup de mal des loteries. Les moralistes, les criminalistes, les civilistes, — toute la phalange des gens austères — s'accordent à les présenter comme de dangereux facteurs de démoralisation. Si la condamnation qu'ils prononcent est fondée, la génération actuelle doit ètre bien démoralisée, car les loteries pullulent : non seulement elles pullulent, mais elles s'étalent cyniquement, faisant appel pour tenter la « cupidité » du public, non seulement à la plume des virtuoses de la réclame, mais encore au crayon des maitres de l'affiche.
Comment s'expliquer cet engouement des foules — engouement si prononcé que les gouvernements se voient réduits à le « canaliser », faute de pouvoir y faire obstacle — à moins qu'ils ne l’exploitent à leur profit, comme cela arrive dans un certain nombre de pays, où l’on se pique sans doute de moins de moralité que dans le nôtre ?
Il s'explique par un des besoins les plus profonds de
l'âme humaine — besoin malsain, diront les moralistes intransigeants — : le besoin de rève !
La réalité est sévère à tous, dure au plus grand nombre: et il faut une nature bien trempée, pour ne pas chercher à certaines heures, à s'en affranchir par la construction de quelques « châteaux en Espagne ».
Or, pour ces châteaux-là, comme pour les autres, il faut des fondations, fondations légères, fragiles, mais suflisantes pour un monument dont les matériaux ne sont que de l’air ou de la fumée. Le billet de loterie joue le rôle de fondation...
« Si j'avais quelque chose! » dit le miséreux, « si j'étais à l’aise ! » songe celui qui vit péniblement de son travail: « si j'étais riche !» murmure tout bas celui qui n'a que de l’aisance.» — J°t tous les trois pour donner une possibilité, une simple possibilité, à l'accomplissement de leur rêve, achètent un billet de loterie. — Leur chimère n'v gagnera pas grand chose; mais elle ne sera plus aussi complètement chimère : Ce qui est impossible n’arrive jamais; ce qui n’est que presque impossible arrive quelquefois. — Celui qui s’est procuré un millionième de chance de réaliser son rêve n'est peut-être pas un sage, mais ce n’est plus un fou.
Et voilà pourquoi, les marchands de billets de loterie ont pour chalands non pas seulement les ramasseurs de bouts de cigares, les cuisinières en rupture de tablier, les mères de famille pâlies par le sweating system, mais parfois, les gens graves, les gens posés qui,au bureau de tabac, en même temps qu’un londrès, achètent une
« pochette nalionale » quand ils croient n'être vus de personne.
2. — Ces gens-là sont-ils aussi profondément démoralisés que l’affirment les pessimistes ? C’est un point qu'il serait prématuré d'effleurer avant la conclusion de cette étude ; nous constatons en ce moment, nous ne coneluons pas. Le fait n'est sans doute pas bien grave en ce qui concerne celui qui pour acheter l'aliment de son rève prend un ou deux francs, cinq francs même sur son maigre superflu. La cuisinière emprunte peut-ètre aux économies qu'elle a réalisées sur ses gages, et non à la chorégraphie de l’anse du panier, le sacrifice qu'elle s'impose : — peut-être dira-t-on, que l’ouvrière rogne le morceau de pain de ses enfants ; ce qui ne prouverait de sa part que le tort d'être plus pauvre que les autres; au fond nous pensons qu'il y a quelque exagération, à peindre sous des couleurs trop noires cette petile dépense faite pour l'acquisition d'une illusion.
Les loteries. proclament leurs adversaires, détournent l'homme de cette idée nécessaire que c’est de son travail et de son travail seul qu'il doit attendre l’amélioration de sa siluation; qu'elles sont un encouragement à la paresse ?
Sans doute, il y a plus de gens qui sont « arrivés à Paris en sabots » et qui sont aujourd'hui millionnaires, qu'il n'y en a qui ont gagné le gros lot de la loterie des enfants tuberculeux, ou de l'allaitement maternel. Et il est bon de faire de la propagande, en faveur de cette conviction salutaire.
Mais il y a énormément de gens que l'expérience a convaincus de linutilité de leurs efforts pour arriver à la fortune, ou même simplement à l’aisance; il y en a énormément qui ont déjà vu rouler au bas de la montagne le rocher qu'ils avaient monté péniblement jusqu’à mi-côte (je crois même que les socialistes ont inventé un mot, « le sisyphisme » pour exprimer celte décourageante malignité des choses) ; il y en a enfin beaucoup qui savent que la chance a joué un certain rôle dans le succès de ceux-là même qui ont conquis la richesse à force de travail. Les uns et les autres sont portés à faire un sacrifice en proportion de leurs ressources, à la fortune.
Ces considérations expliquent la vogue de la loterie. Nous verrons plus tard si elles suffisent à justifier linsuitution.