‹ La louve; romanChapitre 1 sur 9 · PASSAGE CHOISEUL, 23-33 M DCCCCXII · texte numérisé non relu

PASSAGE CHOISEUL, 23-33 M DCCCCXII

(-Mademoiselle l{ose Syma

aiprès la Princesse de Venise et la Florentine,

la Louve romaine qui achève cette trilogie

est respectueusement offerte.

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'histoire de la Ville Éternelle est l'histoire de cette àme latine qui nous gouverne encore. Tout vient de T{ome et tout y ramène. Quiconque de nous a gardé conscience de ses origines se sent conduit vers elle p.ar un immuable amour.

cA l'époque choisie pour cette fiction, T{ome a depuis longtemps cessé d'être en fait la métropole de l'univers pour devenir la forteresse de la Tapauté. éftfais la cité antique survit dans la cité nouvelle, d'une vie qui tressaille sous les ruines et que rien n'est capable d'éteindre. On verra comment Scipione Cresceny., fis pieux de la Louve, atteste par son

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exemple cet empire de la Home ensevelie sur le rêve des générations.

L'auteur pouvait prendre la ville des papes à sa naissance, parmi le tumulte des invasions et l'agonie de l'ancien monde, ou bien ressusciter, au fond du château Saint-zAnge. cette £Maro\ia qui fut une Théodora sur les bords du Tibre. Tlus tard, l'effort du tribun T{ien~i pour remonter le courant de la barbarie lui offrait une noble matière. Testaient encore les pontificats de Jules II et de Léon X et tout cet épanouissement d'un âge miraculeux.

Cependant il leur a préféré le règne trouble d'cAlexandre VI.

C'est qu'il avait subi le prestige du personnage séduisant et formidable qui s'est appelé Don César de Horgia de France et résume en lui la 1{enaissance italienne, sa force, sa grâce, aussi sa perfidie. 'Beauté, perversité, intelligence et courage ont fait du jeune duc de Valentinois un être splendide et ténébreux à souhait.

Il n'est encore qu'un adolescent, adolescens romanus, et voici qu'il prépare le meurtre de son frère, la conquête de toute l'Italie. Les femmes adorent son visage héroïque. {Machiavel s'inspire de lui et conçoit le Prince après un entretien avec le vainqueur des 1{omagnes. Le bras de César dompte six taureaux dans les jeux publics; son regard aimante vers

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lui le désir des vierges; les épouses, dès qu'elles le voient, deviennent adultères. Il est, de son époque, le plus subtil politique, le plus heureux capitaine, le meilleur athlète et le plus beau danseur. Surtout, il est celui qui, selon une parole célèbre, a su le mieux « vouloir sa volonté )) et la faire obéir. Il a vraiment forgé de ses mains sa destinée.

En un temps où l'individu le plus mince, fourvoyé par quelques mots de C\Jet~sche peu compris, croit sentir en lui-même un « surhomme )) s'agiter, il ne semblait point inopportun de rappeler comment un homme a vécu au-dessus de la loi et presque de la condition humaines.

César Tlorgia, criminel et amoureux, est devenu ainsi le héros de ce livre.

Tour Lucre\ia, qui ne fait que traverser le récit, on s'est efforcé de lui rendre son âme inerte, sa grâce molle, sa physionomie aux traits indécis et charmants. Victor Hugo, dans le drame .qu'il fit à propos d'elle et non d'après elle, l'a mise au rang d'une Locuste et d'une éMcssaline; Grcgorovius, qui l'étudia en érudit, tuais avec une sorte de tendresse, la compare à une plaintive Imogène. C'est Gregorovius qui a raison. Lucre^ia, qui signait ses lettres la très malheureuse princesse de Saleme, apparaît désormais élégiaque et non tragique, la première victime du père et du frère dont on l'a crue complice.

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Tour le reste des personnages, V auteur a suivi 'Burckhardt et zMachiavel; il s'est efforcé de porter dans cette nouvelle œuvre le même souci d'exactitude qu'il espère avoir montré dans la Florentine et la Princesse de Venise. Quant à ce qu'il a inventé, au romanesque de son ouvrage, le lecteur en jugera sans qu'il soit besoin de plus de commentaires. Il verra bien s'il le doit excuser d'avoir promené sa fantaisie du Forum romain et du Valais apostolique, qui sont de l'histoire, au lac d'oAricie et à l'île de Circé qui ne sont que de la légende, mais divine.

T%OLOGUE

ur sa colonne, près de Latran, la Louve regarde. Le bronze se dresse encore tel qu'il fut coulé par un fondeur étrusque, aux premiers âges de Rome. Depuis qu'on l'a tirée du Capitule où elle résidait, âme farouche de la cité, la béte d'airain fait sentinelle sur cette place : elle garde les ruines de la grandeur romaine. Un à

un, les siècles s'écroulent: piétée sur son socle, elle demeure. Ses yeux se dilatent pour contenir l'espace; ses oreilles aiguës se tendent aux rumeurs qui flottent. Elle grince de tous ses crocs. Deux mille ans n'ont pas endormi sa vigilance, et sa gueule qui semble gronder ne s'est pas refermée.

La campagne se déploie jusqu'aux monts albains, traversée par la Voie Latine, que consacre le tombeau des Pancraces. Le Colisée monte de la plaine comme les assises d'une Babel interrompue par la foudre. L'arc de Constantin ouvre une porte auguste sur le ciel. Au delà se répand le tumulte violet des toitures, des clochers et des dômes : la Ville Eternelle occupe l'horizon.

Rome aussi demeure, mais non pas à la manière du bronze incorruptible : sa déchéance est la rançon de sa durée. Un pouvoir ignominieux l'opprime; le pape Alexandre force la veuve de César à courber la nuque sous sa mule sanglante. Pareil aux bestiales divinités d'Egypte, le Bœuf couronné qui triomphe dans le blason des Borgia remplace la Louve nourrice de Rémus et de Romulus. De la reine des cités il a fait son étable. Il se vautre dans les chambres solennelles du Vatican, où le Pinturicchio, magnifique narrateur de ce pontificat, multiplie son symbole. Dans les ovales du plafond, dans les fresques des murailles, la bête rouge sur champ

d'or glorifie l'homme de sang et le simoniaque installé au faîte du monde chrétien.

Toute l'Italie sait comment il acheta le conclave. Au cardinal Orsini il promit son palais; au cardinal Colonna l'abbaye de Subiaco; au cardinal de Saint-Ange l'évéché de Porto, sa forteresse et ses caves pleines de vins. Un autre prince du sacré collège, Ascanio Sforza, qui avait des scrupules, vit s'arrêter devant sa porte quatre mulets dont l'échiné pliait sous des sacs d'argent.

Une fois sur le trône, le Borgia a changé de manière. Il a pris la Mort pour premier ministre. Un vieillard dont il doit hériter le fait-il attendre? Un gentilhomme turbulent lui porte-t-il ombrage? Du jour au lendemain, ils ont disparu dans les flots blonds du Tibre ou les oubliettes du Castel Sant- Angelo. Au fond de la tombe d'Hadrien s'ouvre une caverne, le Sammarocho, dont les parois distillent des larmes éternelles; des misérables sont enfouis là, avec un baril d'eau, une fiole d'huile et un pain qu'on leur renouvelle tous les trois jours. Ils envient les cadavres troués par le poignard, noircis par le poison ou cravatés de chanvre.

Cependant le Borgia vit joyeux et magnifique; il a la taille haute, le visage plein, les lèvres vermeilles. Il se souvient des premiers temps de son cardinalat et des soirs de folie dans les jardins de Sienne, avec les femmes et

les jeunes filles de la cité. Le regard de ses yeux sombres passait alors pour magnétique; il savait, en galant Espagnol, lancer l'œillade à laquelle nulle ne résiste. Depuis, c'est à peine s'il a vieilli. Il prolonge sa jeunesse en s'entourant de jeunes visages; il a remplacé son ancienne amie la Vannozza par une favorite de seize ans, Giulia Farnèse, celle qui s'enveloppe tout entière de sa chevelure comme d'un manteau de soleil, quand elle la dénoue aux audiences du Vatican pour éblouir les ambassadeurs. Lucrezia, sa fille, rayonne auprès de lui dans le palais apostolique; un peuple de demoiselles d'honneur s'empresse à la servir. Un jour, à Saint- Pierre, pendant le sermon, elle a scandalisé la foule en s'asseyant avec sa belle-sœur, dona Sancha, sur la tribune des chantres, à deux pas de l'autel. Les princesses avaient leurs beaux cheveux flottants sur leurs épaules, et elles se moquaient à haute voix du prédicateur.

Souvent, il plaît à Alexandre de se montrer aux Romains dans l'appareil du pontife-roi, chef suprême de la prière. Le manteau papal ajoute à sa stature, le capuchon blanc encadre avec austérité ses traits césariens, son front sait porter l'orgueil de la tiare. Lorsqu'il officie, lorsque autour de lui l'encens monte et que les éventails orientaux palpitent, il a l'air d'être lui-même une espèce de dieu mortel. Puis il change de personnage; il devient un prince du

siècle. Il vêt un pourpoint de soie noire barré d'or, sous une écharpe à l'espagnole, et, coiffé du béret de capitaine, il monte à cheval suivi de trois cents soldats, ou bien il va chasser sur les escarpements de Rocca-di-Papa, dans la vallée sauvage d'Ariccia la giboyeuse.

Rome est étonnée, elle qui a vu Sixte IV. Les dévots s'épouvantent. Serait-ce l'antéchrist? On raconte que le pape mange de la viande les jours de jeûne; en célébrant la messe il a oublié un morceau de l'hostie sainte sur l'autel. Horreur! Le pape est sacrilège! Les autres n'étaient qu'assassins. Quand il exerce son sacerdoce, sous la candeur dérisoire des vêtements qui déguisent le loup en agneau, on croit voir un pontife de l'enfer parodier l'office, et plus d'un aperçoit sur son visage le reflet des flammes éternelles. Pourtant il n'est pas vrai que le Borgia soit impie : comme tous ceux d'Espagne, il aime les pompes religieuses. Il se plaît à en régler lui-même l'ordonnance. Il en confère longuement avec son maître des cérémonies, quand il a donné audience à ses bourreaux. En vérité, une seule passion l'occupe : l'amour forcené de ses enfants, Juan, César, Lucrezia, GofTré. Pour eux, il spolie les cardinaux de leurs bénéfices et les barons de leurs fiefs ; il met allègrement le domaine de saint Pierre au pillage. Les grands papes de jadis aspirèrent à la suprématie du monde catholique; ils voulurent, comme Dieu,

être rois des rois. Lui ne rêve que le démembrement de l'Italie, afin de pourvoir sa progéniture. C'est pour lui faire une litière qu'il foule aux pieds Rome et l'Eglise, comme le bœuf, son symbole, foule l'herbe de ses sabots avant de s'y coucher.

Cependant, sur sa colonne, la louve de bronze, l'antique génie de la grandeur romaine, regarde agoniser la veuve des Césars.

Trois cavaliers, que le soleil couchant frappe au visage, allongent leurs ombres sur la camgagne de Rome et resplendissent comme un groupe d'or. C'est l'heure grandiose. Le désert illustre prend une majesté nouvelle. Les grands tombeaux, les aqueducs ruinés s'enflamment; les herbages frissonnent. L'horizon s'épure et s'avive; sur les montagnes afflue du ciel une lumière qui semble vivre.

Au retour d'une longue promenade, les cavaliers se sont arrêtés pour laisser souffler leurs montures.

Celui de droite est vêtu comme un seigneur du premier rang; tout jeune encore, il porte la

barbe et les cheveux longs. C'est Juan, duc de Gandia, fils du pape et destiné au commandement des troupes de l'Eglise.

A côté de lui, montant un cheval arabe, se tient un homme drapé dans une robe à ramages, la gandourah rejetée sur l'épaule. Un turban blanc fait paraître son teint plus bronzé. Ses yeux d'Oriental sont tristes et beaux. Djem, fils de Mahomet II, dépouillé, chassé, traqué par son frère Bajazet, est tombé entre les mains du pape, qui l'exhibe dans les fêtes à cause de son costume et de sa légende. Le regret de la terre d'Islam dévore sa vie. Il est poète, et parfois sa douleur se plaint en guzlas harmonieuses.

Le cavalier de droite ressemble au duc de Gandia, avec plus d'aménité et de grâce. Une séduction émane de ses traits, de sa voix, de ses gestes. Il est vêtu à la française et porte l'épée. Mais, s'il soulevait sa toque, on apercevrait, parmi ses cheveux fauves, la tache claire d'une tonsure. Ce jeune homme, cet adolescent, est archevêque et cardinal sans être encore prêtre. On croit qu'il sera pape.

Il s'appelle César Borgia.

César!... Le nom qui contient toute la puissance romaine et qui semble, à cette heure, passer avec le souffle de l'histoire sur ces champs solennels du souvenir. César!... Un tel nom, imposé à un clerc, a l'air d'une ironie. C'est

l'aîné qui devrait l'arborer, lui, le soldat de Rome.

Et le regard du jeune cardinal — un étrange regard — s'arrête longuement sur son frère.

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