‹ La louve; romanChapitre 2 sur 9 · CESAR · texte numérisé non relu

CESAR

ans la loggia à colonnes doriques, \\ \£&b))\ César cause avec sa mère.

y^r^xk Sur l'Esquilin, près de la tour des Capocci, la Rosa Vannozza habite un modeste palais, où elle vit paisiblement, comme il sied à une matrone. {Mariée en troisièmes noces à un ancien camérier du duc de Gonzague, aujourd'hui solliciteur des bulles papales, elle ne sort guère de sa retraite. Elle garde encore une influence dont elle use discrètement, et donne le meilleur de son temps à des œuvres de bienfaisance. L'âge alourdit sa beauté opulente; il lui

laisse la douceur de son sourire, qui semble accepter avec nonchalance la vie telle qu'elle est. Sa fille Lucrezia montre le même caractère. En associant ces deux femmes à des existences formidables, la destinée, par miséricorde, les forma inconscientes. Céder, s'effacer, obéir, telle est leur fonction. Quand le Borgia a jeté sur Vannozza Catanei ce regard impérieux qui signifiait un ordre plutôt qu'une prière d'amour, elle n'a pas résisté. Il lui a commandé de prendre un mari par bienséance ; elle ne s'est pas révoltée. Maintenant qu'il lui préfère une rivale plus jeune, elle n'essaye pas une lutte impossible. Rien n'est violent chez elle; une douceur indolente émousse tous ses sentiments : regrets, jalousie, remords.

En ce moment, elle retient d'une caresse son fils prêt à partir.

« Voyons, César, qui vous presse? Depuis quelque temps, je vous vois à peine.

— Ma mère...

— En vérité, vous vous donnez trop aux affaires de l'Eglise; elles ne vous laissent plus une minute pour moi, seigneur cardinal. )>

César a froncé le sourcil. Il sourire de toute allusion à son état, qui lui est odieux. Mais Vannozza ne soupçonne ni ses répugnances ni ses aspirations. Elle continue :

« Hélas! il en a toujours été ainsi. Quand vous n'étiez qu'un tout petit enfant, Rodrigue... je veux dire notre seigneur et père Alexandre,

jugea convenable de vous remettre à la garde de sa cousine Adriana, comme il a fait de vos frères et de vos sœurs. Puis vous êtes allé pour vos études à la Sapience de Pérouse, ensuite à Pise, toujours plus loin de moi... »

Elle soupire. Peut-être y a-t-il dans sa mélancolie un souvenir du passé où elle régnait sur celui qu'elle appelle encore Rodrigue malgré elle, sur ce prince de l'Eglise si fier, si séduisant, dont elle ne savait si elle le préférait pour son charme ou pour son orgueil.

« Et pourtant, don César, c'est vous que j'ai aimé par-dessus mes autres enfants. Aujourd'hui, cela n'a pas changé. »

Elle le regarde et s'interrompt. Le mot de toutes les mères, en extase devant l'œuvre vivante de leurs entrailles, lui vient aux lèvres :

« Vous êtes si Seau, mon fils! »

Don César daigne sourire. Combien de fois il a entendu cette parole de la bouche maternelle! Combien de fois il l'a recueillie, murmure involontaire et ravi des jeunes filles et des femmes, sur son passage! Il surprend dans les regards des hommes la jalousie que son seul aspect fait naître. Les plus avantageux, les plus triomphants, dès qu'il paraît, s'éteignent. Il poursuit sa route, adoré, haï, mais toujours admiré, — avec enthousiasme ou colère. Il est si beau! La beauté de deux pays se confond dans la sienne. L'Italie et l'Espagne ont donné leur

sang à son corps, leur passion à son âme. Ses cheveux sont d'un or roux; il passe dans ses yeux des lueurs câlines et des éclairs d'acier. A la splendeur animale il joint l'éclat redoutable de l'intelligence. La nature l'a triplement armé pour la conquête du monde : fort comme un héros, subtil comme un prêtre, il possède ces deux instruments du règne de la femme : le charme et la perfidie.

Vannozza s'est tendrement pressée contre son fils; don César, avec une grâce caressante, incline sa tête bouclée vers la tête de sa mère.

« Va, murmure-t-elle tout bas, je suis fière de toi. J'ai fini ma vie : qu'importe? La tienne commence. César, tu seras grand. Tu seras mieux qu'un prince, mieux qu'un roi-, mon fils. Oui, plus haut qu'eux tous. Tu seras pape. »

Elle ferme à demi les yeux. Elle le voit dans son avenir, héritier de son père, assis après lui sur le trône universel. De la loggia à Saint- Pierre, il bénit Rome, second d'une dynastie de papes. Mais César a tressailli. Il s'est dégagé de ses bras, il dépose sur sa joue un baiser hâtif.

« Adieu, ma mère, dit-il. Je suis pressé. »

Vannozza n'est pas encore réveillée de sa vision qu'il est déjà sorti. A la porte, son cheval l'attend : il l'enfourche. Il descend la pente rapide qui mène au Campo-Vaccino, à l'ancien Forum.

Tandis qu'il va, en lui son âme gronde; les derniers mots de sa mère y résonnent encore : La papauté! Les parades du Vatican, le cérémonial de Saint-Pierre, les prosternements des dévots et des vieilles femmes, l'odeur fade de l'encens, les offices interminables que le pontife préside, pareil à une somnolente idole! Voilà les triomphes, voilà les joies auxquelles on l'a condamné. Cependant, d'autres chevaucheront à la tête des armées; ils s'endormiront sous la tente, baisés au front par l'étoile des guerriers; ils se réveilleront le cœur bondissant à l'appel des trompettes. Ils forceront les capitales; sous la pluie de feu ils monteront à l'assaut des remparts battus par le flot des cohortes. Ils apparaîtront sur la crête des murs, dans une rouge apothéose, sanglants, brûlés, terribles et magnifiques comme des dieux. Ils connaîtront ces ivresses : le sac des villes prises, le meurtre, le viol, l'incendie. A ceux-là les destinées brutales et splendides qui ressemblent à des chants d'Homère! A lui l'ombre des églises, les intrigues de chancellerie, les trafics simoniaques! Il fera la guerre avec des foudres spirituelles dont les princes se rient sous leurs cuirasses de fer. Il sera prêtre. Il sera pape.

Est-ce pour cela que la nature l'a créé le plus beau et le plus robuste des enfants de Rome, qu'elle lui a donné cette force enveloppée de grâce, l'appétit de l'amour et de la bataille?

Est-ce pour signer des bulles, cette main qui rompt en se jouant une pièce de monnaie, ce bras qui, d'un seul coup d'épée, peut trancher la gorge d'un buffle?

Il se dresse en révolte, grandi sur ses étriers; il a tiré violemment la bride. Alors le cheval se cabre, et tous deux érigés dans une même attitude, le cavalier debout, la bête qui renâcle, ils ont l'air de provoquer quelque destin outrageux au fond du ciel.

Puis don César s'apaise et calme sa monture, prise entre ses genoux d'acier. D'une allure tranquille à présent, il descend vers la plaine de roseaux et de pâturages qui fut, en des temps augustes, le Forum. Maintenant, elle s'appelle le Champ-aux-Vaches. Des fronts cornus se montrent entre les rares colonnes qui s'élancent de la verdure; baignés dans un flottement de soleil, taureaux, bœufs et génisses oppriment de leurs flancs lourds l'herbe qui croît sur tant de gloire enfouie. Les ruines même ont péri. Sous le terrain qui se lève, çà et là, en vagues brusques, dorment les décombres; des siècles passeront encore avant que la piété des générations les ramène au jour. Mais don César, nourri dans la science de l'antiquité, devine sous son linceul Rome ensevelie. Pour lui, les monuments sacrés de son histoire surgissent du gazon : il contemple la tribune d'où coulèrent les flots de la parole civique, et sur ces rostres, que hérissaient les

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éperons ravis aux galères d'Antium, il regarde se dresser le fantôme de César.

César, son maître, son modèle, son dieu! Celui qui remplit le monde! Celui qu'on voit passant les Alpes sur son cheval de guerre, défiant l'avalanche, rayonnant dans la brume comme un génie des sommets. Ou bien il galope à travers les forêts de la Gaule, il s'enfonce dans la lande d'Armorique, précédé et suivi par des roulements de foudre. De montagne en montagne, il refoule l'indépendance ibérique, il court en tempête sur la terre espagnole, des Pyrénées à la mer. La solitude de l'Egypte le grandit encore; il se mêle à la majesté farouche de l'Asie ; enfin, triomphant de l'univers, il triomphe de Rome et de la liberté. Oh! revivre une telle vie, ou seulement quelques-unes de ses surhumaines années! Un seul jour être celui dont on porte, comme une brûlure toujours vive, le nom au fond du cœur! Être César ou n'être rien! oAut Cœsar, aui nihill

Est-ce son désir qui a parlé tout haut? Est-ce la voix de la fatalité? Il vient d'entendre distinctement, au milieu du silence, ces paroles augurales dans la langue du héros. Il ne les oubliera plus; l'ordre mystérieux deviendra sa devise : « Etre César ou n'être rien! »

Immobile sur son cheval, Borgia poursuit son rêve. Soudain sa tête retombe sur sa poitrine. Hélas! ce rêve est impossible. Dérisoire, odieux,

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insurmontable, un obstacle se dresse entre sa destinée et lui. Pour le rôle auquel il aspire, la volonté d'un vieillard a désigné son frère. Alexandre a confié l'épée de l'Église au duc de Gandia. Oh! misérables hasards de la naissance! Stupide droit d'aînesse qui se substitue aux volontés de la nature et prétend renverser son ordre! Pour deux années qui lui manquent, il doit renoncer à suivre son étoile, laisser tomber de ses mains sa part de gloire, à cause d'un autre qui ne saura même pas la ramasser. Si Juan n'existait pas, César pourrait être un jour César. Juan existe; César ne sera rien.

Qui sait?

Une pensée qui ne lui est point nouvelle, mais qu'il regarde en face pour la première fois, vient de se présenter à lui. Pareille aux visages effrayants et attirants qu'on voit dans les rêves, elle monte avec lenteur à travers les spirales du cauchemar; la voilà qui se détache maintenant sur un fond d'épouvante. Ce n'est qu'une pensée, et pourtant c'est une vision, une figure tragique; elle le regarde pendant qu'il la regarde. 11 ne peut plus s'arracher à la fascination. Formidable tête-à-tête! Don César contemple son crime futur, à moitié sorti du champ des possibilités, son crime qui veut être, son crime qui va être.

Si Juan mourait!...

De la chair, du sang, une vie : voilà de quoi

l'obstacle est fait. Pour le supprimer il suffirait d'une minute d'audace, et tout changerait, l'erreur du sort serait réparée. Il est beau de redresser soi-même son destin mal forgé. En ce siècle, on appelle grandeur d'âme l'état de ceux qui ont su s'élever au-dessus de ces faiblesses humaines : scrupule, pitié, respect des liens charnels. César se sent assez magnanime pour aller jusqu'au bout de son rêve, pour joindre le but royal qu'il aperçoit dans l'avenir. Tant pis pour ce qui s'interpose! Son chemin va vers la gloire; il le suit. César a droit de tout oser pour être César. Qu'il faille franchir le Rubicon ou passer le gué du premier crime, l'hésitation est absurde quand de l'autre rive les dieux vous font signe.

Un fantôme se tient debout devant lui, drapé dans la toge, le front lauré, les traits impériaux; le bras tendu montre la route, d'un geste blanc, immobile. La bouche muette crie : « Pas de grande destinée qui ne broie des victimes. Regarde-moi : je suis pâle comme un dieu de marbre, non à cause du sang qui sortit de mes plaies quand Brutus me tua, mais à cause de celui qui a coulé pour ma gloire des veines du peuple romain. J'ai tant coûté au monde qu'il m'adore à jamais. Abandonne mon nom ou faistoi une âme comme la mienne. Tu n'es pas digne de marcher sous mes auspices si, pour me suivre, tu as peur de trébucher sur un cadavre. »

Don César relève la tête; ses narines aspirent

avec volupté la première fraîcheur de l'atmosphère; il démêle, parmi le concert d'odeurs qui se dégage des buis en sève et des touffes de lavande, des fumées étranges, une odeur de meurtre délicieuse. Le crépuscule est doux ce soir. Borgia a retiré sa toque de velours noir, pour sentir la brise caresser son front; il promène sur ses cheveux une main lente. Ses doigts rencontrent la place rase de la tonsure. Il tressaille; sa bouche se contracte. Il avait oublié qu'il n'est encore qu'un lévite. Le signe de l'humilité et du renoncement le lui rappelle. A l'endroit où la chair est nue, il a cru sentir la brûlure d'un fer rouge.

Le ciel s'attendrit de plus en plus et semble se dissoudre dans un fluide rose. Un chalumeau pleure.

Don César quitte le Forum. Il va maintenant vers le Borgo, où il a son palais. Comme il passe devant une maison à colonnettes, une jalousie s'écarte, une main apparaît, un billet tombe. Il le ramasse, il lit la signature. Clelia, la beauté de Rome! Borgia sourit, hausse les épaules et entre sous le porche. En haut d'un escalier de marbre, une femme attend. Des parfums brûlent.

Après une absence, il est revenu à Rome, ce Gandia détesté, pour prendre possession de tous ses titres. Duc de Sessa, prince de Teano par la grâce du roi catholique, le voilà maintenant capitaine général de l'Eglise. César a dû aller audevant de lui, le recevoir au nom du saint-père et le conduire au Vatican; il lui a fallu quitter son aj ustement à la française, endosser la pourpre odieuse qui pèse à ses épaules et mener le triomphe de son frère entrant comme un souverain dans la Ville Eternelle. Sous le contrôle d'un vieux soldat-, le duc d'Urhin Guidobaldo, Juan va conduire la guerre contre les barons dont Alexandre convoite la dépouille. Il part au milieu des fêtes, avec des honneurs royaux, couvert d'une armure qui lui donne l'air du dieu Mars. On porte devant lui l'étendard de l'Eglise et le sien. César, qui disparaît parmi les autres cardinaux, savoure son humiliation et sa jalousie.

On se bat; Rome a l'avantage. Joyeusement, on cueille les fruits rouges de la victoire; dans son palais, César s'affole, les poings aux dents. Il essaye de la débauche; chaque nuit, masqué, il

court les rues chaudes; il rentre plus enfiévré encore et se jette, en sanglotant de rage, sur son lit. Un matin, il n'y tient plus, il fait seller son cheval le plus vite ; il part, prétextant une chasse ; il arrive sur les bords du lac de Bracciano, où tournoie l'action; il veut voir la guerre puisqu'il ne peut la faire. Une patrouille le rencontre, cherche à le capturer; il fuit, les éperons dans le ventre de sa bête, couché sur l'encolure, soulagé malgré tout, les nerfs détendus par le péril. Il a respiré l'odeur du combat; il est presque heureux. Jamais d'ailleurs il n'a semblé plus épris de folies. Qui soupçonnerait ses rêveries, ses projets? Tous les jours il imagine des fêtes et des mascarades. Son palais ne désemplit pas : on ne voit chez lui que bouffons, courtisanes et joyeux cavaliers. Il fait la cour à sa belle-sœur, la perverse dona Sancha, élevée dans la corruption de Naples, et dont le mari, encore enfant, ne compte guère. Ils promènent dans Rome le scandale de leurs amours.

Après des succès divers, la campagne vient de prendre fin par la conclusion d'une paix avantageuse. Juan est rentré; il rapporte une blessure et quelque gloire. Le pape fête son retour;

il veut combler ce fils que la guerre lui rend. Déjà il lui avait donné le gonfalon de l'Eglise et le bâton blanc de capitaine général ; il obtient pour lui du roi de Naples le duché de Bénévent; afin que la dotation soit plus ample, il y joint lui-même Terracine et son territoire, mutilant le patrimoine de Saint-Pierre au profit d'un laïque. César, avec les cardinaux, vote cette spoliation, qui va rendre son frère plus riche et plus puissant encore. Il le faut bien : peut-il combattre sa famille ?

Gandia triomphe. Même Sancha a détourné de César ses yeux lascifs pour les reporter sur lui. Le Borgia méprise un tel outrage, mais sa volonté en reçoit le dernier coup d'éperon. Il se reproche trop de patience. S'il tarde, son frère aura quitté Rome, afin de voir ses nouveaux États. Lui-même, il devra partir pour couronner à Naples ce Frédéric d'Aragon qui vient d'accorder à Gandia un duché comme don de joyeux avènement. Le pape l'a désigné pour son légat en cette circonstance. Allons, il est temps : voici l'heure qui va fixer la destinée. Que César invoqué soit propice à l'audacieux dont il inspira l'audace! Cum numine Cœsaris omen! Il faut passer le sanglant Rubicon.

César vient d'embrasser finalement le souverain pontife, après l'audience du matin; il sort du Vatican et suit, à travers la longue muraille, le couloir secret par lequel on accède au château

Saint-Ange, du côté de la tour Borgia. Lors de la grande guerre d'Italie, quand Rome s'épouvantait à l'approche de Charles VIII, Alexandre a fait reconstruire ce corridor qui relie le palais des papes à leur forteresse. Le pas de César résonne sous la voûte, pressé et joyeux. Le sort en est jeté, les hésitations sont finies.

Salué par les gardes, il franchit le vestibule, gravit la rampe en hélice qui traverse le château de part en part. Le voici arrivé devant la chambre funéraire d'Hadrien, veuve à présent de l'urne impériale. Là les ténèbres se creusent en gouffre; cependant on voit vaciller une petite lumière. Le lieu sert à un double usage; tantôt magasin de bois, tantôt prison — la plus affreuse de toutes. On l'appelle le Sammarocho. Ceux qu'on y jette meurent en une année, rongés par la faim, pourris par l'humidité ou pétrifiés par le froid, à moins qu'ils ne tombent, engloutis vivants, dans les puits qui aboutissent aux fondations. Don César s'arrête au seuil de cette tombe et appelle :

« Micheletto ! »

Une sorte de grognement lui répond. A l'endroit où brûle la lampe, un lit de planches s'adosse à la muraille, que l'humidité sillonne de traînées luisantes, comme la trace argentée des limaçons. Écartant les couvertures sales, un être se soulève, tâche de se mettre debout. Il montre une barrette blanche qui ressemble à

un bonnet de galérien, une gonnelle livide de drap grossier qui descend jusqu'aux genoux, une longue capote verdâtre et des chaussures informes. Le masque clignotant qu'il lève est à peine un visage, plutôt un mufle de béte torturée, qu'on regarderait souffrir avec autant de répugnance que d'apitoiement.

« Allons, avance! »

L'être fait effort, il obéit en grommelant, il s'approche jusqu'à ce qu'il soit arrivé au bord du souterrain, tendant sa chaine. Alors seulement il reconnaît le visiteur, qu'il avait pris de loin pour un officier de la garde. Le fils de Sa Sainteté Alexandre VI, le magnifique don César de Borgia, est ici devant lui, descendu dans cet enfer sordide; il daigne lui parler, à lui, vermine de cachot et de sépulcre! La chose inouïe l'épouvante. Ses jambes tremblent; la faiblesse et la peur le font tomber la face en avant. Ecrasé contre terre, il murmure :

« Pitié, seigneur! »

Et en même temps lui vient un espoir fou. Un autre miracle est possible. Qui sait? Peutêtre la volonté toute-puissante qui se tait encore va-t-elle le tirer du puits de l'abîme? Ce qui lui reste de pensée se concentre en attente. Il rampe sur ses genoux vers don César; ses lèvres s'appuient sur le cuir des bottes cramoisies. Impatience ou dégoût, le prince se recule.

« Depuis combien de temps es-tu ici? » dit-il.

Le misérable essaye de se rappeler. En vain. Comment fixer le nombre des jours et des nuits pareilles aux jours? Dans la géhenne la souffrance est éternelle. D'ailleurs, sa mémoire est partie.

ce Je ne sais plus, répond-il.

— C'est bon! Lève-toi. »

Il obéit avec peine. Le prince l'aide; son gant, sur lequel flamboie un rubis, agrippe la loque infâme; une force terrible et secourable arrache l'homme du pavé, le remet sur pieds, grelottant. César le regarde dans les yeux, où l'espoir rallume une flamme qui lutte contre la faiblesse près de l'éteindre. Il sent que depuis une minute l'homme qui se laissait mourir veut vivre.

« Allons, tu as de la chance. D'habitude le Sammarocho a vite raison de ceux qu'on lui confie. Je vois que tu peux encore me servir. Micheletto, écoute. »

La flamme du regard redouble, dévore la face creuse.

« Voleur, ruffian, assassin, il aurait fallu pour te châtier plusieurs morts : le gibet n'a pas voulu de toi, sans quoi tu y pendrais, la mitre au front, sans pieds et sans mains. Tu es ici pour toujours. Il n'y a pourtant qu'une muraille entre la vie et toi, et la vie est douce. Dehors, au pied de ce château, il y a des jardins, des vignes jaunes de soleil, des drôles qui boivent,

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des filles qui rient. N'est-ce pas, Micheletto, que tu voudrais bien retrouver tout cela? »

L'homme pousse un long râle de désir et d'angoisse. Don César raille-t-il? La voix se tait quelques secondes, puis reprend avec calme :

« Je te le rendrai, moi. Je te ressusciterai.

— Oh! seigneur!...

— Sa Sainteté Alexandre, à l'occasion du retour de notre très cher et très aimé frère, nous accorde ta grâce, que nous venons de lui demander ce matin même. Nous n'y mettons qu'une seule condition; tu seras désormais attaché à notre personne, et tu nous montreras une exacte obéissance, en tout ce qu'il nous plaira de t'ordonner, sans jamais examiner nos ordres. Acceptes-tu? »

Du geste, il arrête Micheletto bégayant, qui veut de nouveau se prosterner.

« On va venir te chercher, dit-il, et t'apporter des habits convenables. A partir de ce moment, tu es notre serviteur. »

Il part, il s'éloigne. Le bruit de ses pas décroît et s'efface. La prison retombe au silence. Une seconde attente, pire que la première, commence pour Micheletto ; le doute le ressaisit plus effroyable. Si la promesse de don César n'était qu'une atroce moquerie! Parfois, un grand seigneur se désennuie en jouant avec l'angoisse des prisonniers, et descend dans leur cachot pour les tourmenter par passe-temps, comme

on harcèle des fauves à travers les barreaux de leur cage. Autant que le permet sa chaîne, il s'approche du seuil. Un long temps s'écoule; rien ne vient. César a donc menti? Ne reste-t-il plus au misérable, rejeté dans la fosse, qu'à se briser le crâne contre la muraille?

Voici des pas. Un groupe d'hommes monte, en suivant les spires de la rampe. Micheletto reconnaît l'officier qui marche en tête; il reconnaît l'artisan qui le suit avec des outils : c'est le même serrurier qui a rivé sa chaîne lorsqu'il est entré au Sammarocho.

« Don Michèle, dit le chef des gardiens, vous êtes libre. »

Il n'a pas attendu la fin de la phrase; le premier mot l'a éclairé. Don Michèle! On ne parle ainsi qu'à un homme libre.

César, satisfait, va rentrer dans son palais, tout proche, mais il se souvient en route que Clelia, toujours amoureuse, lui a demandé un rendez-vous. Il serait discourtois de ne point tenir parole à la belle des belles. D'ailleurs, elle aussi le servira.

Le duc de Gandia, qui va partir pour Bénévent, met à profit les derniers jours de son bon

temps à Rome. Il se débauche avec la fougue d'un vrai Borgia, et court les rues comme un écolier qui fait ses premières caravanes. Il vient de se battre, il va prendre la charge de son gouvernement; il faut bien qu'il rattrape le plaisir perdu et celui qu'il doit perdre. Il a renvoyé à plus tard les affaires sérieuses. Au lieu de conférer avec ses secrétaires, il s'entretient chaque jour et familièrement avec un homme masqué. Ce personnage se présente à toute heure, et il est toujours reçu sans qu'on le fasse attendre comme un ambassadeur ordinaire. Parfois, Gandia sort avec lui, et même le compagnon monte en croupe sur la mule du prince. Que font-ils donc dans ces mystérieuses promenades? On ne pense guère qu'ils trament quelque dessein politique. L'homme au masque ne semble pas être un émissaire venu pour traiter avec don Juan à l'insu de la chancellerie pontificale; cette sorte de gens est trop dangereuse pour qu'on se fie aussi entièrement à elle; un coup de poignard serait vite donné. Non, il doit s'agir de quelque digne ruffian qui désire garder l'incognito par respect humain ou par une juste méfiance de la police.

Cependant l'époque fixée pour le départ des deux frères est toute proche. Avant de se séparer d'eux, la Vannozza, leur mère, veut les réunir une dernière fois chez elle, dans un souper. Par une douce soirée du commencement de juin, le

repas est dressé dans sa vigne, près de San- Pietro-in-Vincoli. La nuit vient de se clore, mais l'ombre demeure transparente et sereine et telle qu'un jour voilé. Les étoiles brillent languissamment dans le ciel qui blanchit; on dirait des points lumineux s'avivant, de place en place, dans une immense voie lactée. Rome s'étage sur les rampes de l'Esquilin et se répand dans la plaine. Il en monte un murmure heureux. Des milliers d'êtres y vivent pourtant dans l'épouvante du nom des Borgia, dans la terreur du poignard qui jaillit des ténèbres, du poison insidieux qui ne se révèle à sa victime qu'après des semaines, ou de la prison pire encore. Mais tout se confond et se noie dans les flots de la mollesse nocturne, et la respiration inquiète de la ville ne forme de loin qu'un large soupir de volupté.

Juan et César causent avec abandon; ils s'attaquent mutuellement de plaisanteries amicales et montrent la bonne grâce qui sied à des jeunes gens qu'unit une affection familière. Parce que le rire épanouit sa bouche et fait étinceler ses dents, la blonde Sancha rit tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Le prince de Squillace, son petit époux, s'amuse d'un rien, comme un page. Le cardinal Monreale, leur parent, garde plus de réserve, mais le sourire errant sur ses lèvres rasées atteste qu'il jouit en épicurien de la douceur et de la joie que tout ici répand : le lieu, l'heure, la

chère, les vins et la beauté païenne de la princesse.

Rosa Vannozza préside la cène, et à ce moment la splendeur ancienne de son visage semble ranimée; elle paraît belle, même à coté de la jeune femme éclatante. Elle rajeunit presque jusqu'à l'époque ou le Pinturicchio fît d'après elle, au Vatican, cette figure de la Vierge qui sourit au milieu d'une gloire d'or, environnée par les faces volantes des anges.

Les plats et les flacons sont passés par des serviteurs vêtus à la turque. Djem, le sultan dépossédé, l'otage du saint-père, a mis à la mode, dans Rome, les costumes de son pays : aux grandes processions, Juan et César firent scandale en chevauchant à ses côtés vêtus de caftans pareils au sien. D.jem est mort, empoisonné sans doute, mais la mode lui survit.

Au moment où le repas s'achève, une danseuse orientale parait. La Vannozza vient de l'acheter, et très cher, car elle excelle en son art^ les cruelles maîtresses qui instruisirent son enfance, dans les faubourgs de Ccnstantinople, lui ont enseigné à coups de lanièzc toute la magie que peut déployer un beau corps dans le poème du mouvement et des lignes. Elle danse soulevée sur les pointes délicates de ses pieds nus; des chaînettes tintent à ses chevilles, des sequins, en gouttes de soleil bruissent sur sa gorge; autour de sa taille, des mousselines la-

mées s'évaporent. Elle a l'air d'une longue tige de fleur, qui tourne. Elle danse, la face ardemment levée vers les étoiles comme si elle les invoquait en dansant, ou comme si elle était aspirée par elles, ainsi qu'une perle de rosée est bue par un rayon. Les convives louent Vannozza pour le talent de son esclave. A ce moment un des serviteurs déguisés en Mauresques se penche vers le duc.

« Seigneur, dit-il, un homme masqué à la vénitienne est ici. Il dit qu'il vient pour le service de Votre Excellence.

— Bien. Je sais de quoi il s'agit. Fais-le attendre. »

Puis il se remet à la causerie. Mais, il a beau vouloir paraître enjoué comme tout à l'heure, il ne peut déguiser son impatience. Visiblement, il a hâte de retrouver l'homme au masque, de lui parler. César vient à son secours.

« Bien-aimé frère, dit-il, voici que l'heure s'avance : ne pensez-vous pas qu'il serait temps pour nous de rentrer au palais apostolique, puisque nous devons y coucher tous les deux ce soir? La bienséance... »

Don Juan, comme s'il n'attendait que ce prétexte, se lève avec empressement. Le duc et le cardinal embrassent leur mère, ainsi que leurs autres parents, qui demeurent encore. La Vannozza prolonge les adieux, sans remarquer l'énervement de ses fils. Ils ont peine à s'arracher

à ses baisers, qu'elle accompagne des larmes faciles dont les femmes ont toujours provision. Enfin les jeunes gens sont dehors : l'homme masqué les attend. Juan échange avec lui quelques paroles à voix basse. Un poignée de serviteurs sont là, portant des flambeaux.

« En route, » dit gaiement César.

Il saute sur son cheval blanc; Gandia a déjà enfourché sa mule. Ils franchissent la porte, ils descendent la rue au pas, à cause de la petite escorte qui suit à pied. Sur le seuil, Rosa Vannozza regarde ses fils s'éloigner, riant, causant. Ils disparaissent. Il y en a un qu'elle ne reverra jamais plus.

Les cavaliers longent le Forum, où naguère César résolut son fratricide. Le Campo-Vaccino dort tranquillement sous la lune; il est complètement désert, abandonné même de ses hôtes habituels. Il y aurait imprudence à laisser le bétail la nuit dans ce pacage peu sûr, à la merci des brigands descendus de l'Esquilin, ou des rôdeurs qui abondent autour du Colisée et du Septizonium. Les princes tournent la montée du Capitole; ils s'engagent dans un enchevêtrement de ruelles, les plus vieilles de Rome. Les flambeaux de l'escorte, au passage, empourprent les tavernes béantes : un instant des faces immondes apparaissent au seuil de ces antres, d'où sortent par bouffées l'ivresse et la luxure. Aux angles des maisons brutalement illuminées,

des couples qu'on dérange lancent une injure obscène, puis se taisent ou s'enfuient, ayant reconnu les redoutables personnages que le hasard fourvoie dans ces repaires. L'ombre mauvaise grouille de bruits: des chiens grondent, une charogne aux dents; des filles battues glapissent; des buveurs chantent à tue-tête ou crient comme des gens qu'on assassine. Parfois, effarée, une chauve-souris soufflette de son aile griffue la flamme d'une torche. Voici enfin une place nette, rassurante, le Campo-di-Fiori. Puis le palais du vice-chancelier Ascanio Sforza, autrefois palais d'Alexandre, quand il n'était encore que le cardinal Rodrigue. Le duc de Gandia s'arrête et se tourne vers César.

« Mon bon frère, dit-il, je vais, s'il vous plaît, prendre congé de vous et vous laisser rentrer seul. Je vous avouerai que j'ai présentement certaine affaire...

— Une femme?

— Et quelle! Clelia, la beauté de Rome. Vous la connaissez?

— Oui, je l'ai vue à la dernière fête du Corpus T>omini.

— Comment la jugez-vous?

— Belle, élégante, et la plus spécieuse maîtresse dont un seigneur puisse orner ses loisirs.

— Vous me ravissez. Sachez donc que je vais la retrouver de ce pas, grâce à cet ami que vous voyez là, masqué...

— Comme la destinée.

— Heureuse destinée, alors! Donc, c'est lui qui a servi de truchement entre nous. Un beau jour, il est venu me trouver sous ce masque qu'il n'enlève jamais; il m'a dit qu'il était envoyé par Clelia, que je l'avais rendue amoureuse de moi... Que voulez-vous ? Quand on revient de la guerre et blessé!... Mais, par malchance, la belle est, paraît-il, au pouvoir de certain galant qui l'enferme sous prétexte qu'il la paye. Aussi n'avonsnous pu jusqu'à présent faire nos accords. Enfin, ce soir, j'ai rendez-vous dans une petite maison, près du quartier juif, la seule où elle ose venir, m'a-t-elle dit. Et maintenant m'excuserez-vous de vous quitter?

— Pour le service d'une dame? Quelle demande!

— Alors, adieu, mon bon César.

— Adieu, mon cher Juan. »

Ils se tiennent un instant embrassés et se baisent sur la bouche. L'impatient Gandia dénoue l'étreinte le premier.

« Vous autres, dit-il aux serviteurs qui attendent, rentrez au palais apostolique. Je n'ai plus besoin de vous. Reste, toi, Marco; tu m'accompagneras seul. »

Puis s'adressant à l'homme masqué :

« Vous, mon ami, montez derrière moi. » Les deux frères se séparent. Gandia rebrousse chemin; il traverse de nouveau le Campo-di-

Fiori, en tirant vers la gauche, il s'enfonce dans le quartier des pêcheurs, des regrattiers, des herbagers; il circule entre les masures lépreuses et les échoppes croulantes ; autour de lui, l'ombre se resserre. Tout dort. Puis, inattendue, une colonnade se dresse, sobre et pure, une flaque d'eau miroite sous la lune; voici le Portique d'Octavie et le lavoir, sans ses lavandières. La place du Ghetto est à deux pas. Au moment où le groupe y arrive, la larve étrange qui chevauche derrière le prince lui dit tout bas quelques mots.

« Vrai, vous croyez que c'est nécessaire ? reprend-il.

— Oui, seigneur. Madame Clelia est très peureuse. Je lui ai promis que nous viendrions seuls, vous et moi. La présence de votre estafier gâterait tout. La pauvre femme est à la merci d'un seigneur qui la tuerait au moindre soupçon. Et si votre homme bavardait...

— Oh ! je réponds de Marco. Mais, puisqu'elle l'exige, je vais le renvoyer. Marco!

— Seigneur duc ?

— Retourne au palais apostolique. Ou plutôt, non : reste ici et attends-moi jusqu'à la vingt-troisième heure. Si je ne reviens pas alors, ne t'occupe plus de rien, et rentre.

— Oui, seigneur. »

Le duc et son compagnon masqué s'éloignent. Ils se perdent dans un nouveau lacis de

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ruelles. Ils n'échangent plus une parole. Juan savoure déjà la bonne fortune prochaine. Le chemin se fait de plus en plus étroit et tortueux; la masse sinistre du Théâtre de Marcellus le surplombe : on dirait d'une forteresse démantelée prête à s'effondrer. Elle bouche le ciel et arrête les rayons de l'astre. Autour d'elle le silence s'amasse et devient opaque comme les ténèbres.

Derrière le cavalier un bras se lève, long et noir. Une lame brille; un geste effrayant s'abat. Gandia, la gorge ouverte, s'écroule à bas de sa mule. L'homme masqué donne un coup de sifflet qui fait sortir de la nuit quatre ombres, quatre éclairs, quatre poignards. Ils frappent chacun deux fois.

Le duc gît sur le sol. Le galop de la mule épouvantée résonne, décroît, s'éteint dans l'obscurité.

Des trois cavaliers qui revenaient ensemble, il y a quelques années, à travers la campagne romaine, don César de Borgia seul reste vivant. Et désormais l'avenir est libre devant lui.

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