VERS LE DESTIN
a Sainteté Alexandre V I regardait par une fenêtre du Vatican le convoi de son parent Guilhen Raimundo, et se rappelant que le défunt était obèse :
« Ce mois-ci ne vaut rien aux gens trop gras, » observa le pontife.
Ce disant, il songeait au frère de Guilhen, au cardinal Monreale, qui venait de mourir et qui n'était pas non plus sans un douillet embonpoint. Mais surtout il faisait un retour sur sa propre personne, dont la prospérité devenait excessive.
A peine avait-il prononcé ces paroles qu'un hibou encra par la fenêtre et vint tomber à ses pieds.
« Mauvais présage, mauvais présage, » murmura, le pape, et il se hâta de se retirer.
Le surlendemain, qui était le samedi 12 août, vers la vingt et unième heure, il se sentit indisposé et pris d'une fièvre continue. Les jours suivants, on lui tira environ treize onces de sang, et on lui ordonna une médecine. La fièvre tierce se déclara.
Le vendredi, don Pietro, son chapelain, dit la messe dans la chambre, le confessa et le communia. Plusieurs cardinaux furent reçus par le pape, qui leur fit part de son état. A l'heure des vêpres, l'extrême-onction lui fut donnée; il n'y avait auprès de lui que le dataire, don Pietro, et les palefreniers du Vatican. L'un d'eux affirma par la suite qu'il avait vu sept démons autour de son lit, et le marquis de Mantoue, qui était à Rome, écrivit la chose à sa femme. Un autre assura que de temps en temps le pontife répétait à travers son délire des mots étranges :
« Je viens, je viens... Attends un peu ! Un instant encore! »
Or ces paroles s'adressaient au prince des ténèbres. A la mort d'Innocent VIII, Rodrigue Borgia avait vendu son âme à Satan contre douze années de pontificat, et quelques semaines restaient encore à courir jusqu'à l'échéance.
Un singe était entré dans la chambre : on voulut le chasser, mais le pape s'écria :
(( Laissez-le, laissez-le donc! Vous voyez bien que c'est le diable. »
Puis il expira. Pas une fois, il n'avait nomme Lucrezia ni César. Le duc n'était pas venu le voir. La même maladie qui venait d'emporter son père l'avait terrassé. La fièvre des marais les avait surpris tous les deux, au milieu d'un joyeux repas dans la vigne du cardinal Andréa. Mais César, grâce à sa jeunesse, à sa farouche volonté de vivre, se défendait; il domptait le mal, comme naguère il avait dompté les rebelles de la Romagne et les conjurés de Sinigaglia. Au premier accès, il s'était plongé dans une cuve d'eau glacée. Puis sur l'ordre de Gaspare Torella, son médecin, on avait éventré une mule et appliqué sur la chair nue du malade, comme un rouge vêtement, les entrailles encore palpitantes. Ainsi don César avait vaincu la mort. Il guérit.
Au moment où Alexandre rendait le souffle, se levait du lit un homme au visage violacé, tout couvert de pustules, au regard sinistre et cruel, de sang et de flamme. C'était lui, César, qui avait été le plus beau et le plus triomphant parmi les princes de l'Italie. En ressuscitant, son premier acte était un ordre au Micheletto d'avoir à se saisir des trésors du Vatican.
A l'instant où l'on ouvrait toutes grandes les
portes du Palais apostolique pour crier à la ville et au monde la mort du pape et la vacance du siège sublime, le capitaine entrait, la dague nue, chez le camerlingue.
« Les clefs! lui criait-il, ou je te tue et je jette ton corps par la fenêtre. »
Le camerlingue, livide, obéissait. Le Micheletto ramassait cent mille ducats d'or, les joyaux et le service de l'autel privé du pape.
Aucun cardinal ne vint s'agenouiller auprès du pontife mort. Sans une présence amie, sans une prière, le cadavre resta seul, déposé sur une table, entre deux cierges. Le cérémoniaire Burckhardt l'habilla de son mieux, avec ce qu'il trouva dans la garde-robe, mais l'anneau pastoral qu'il voulait lui mettre au doigt ne se rencontra point. Puis le clergé de la maison pontificale transporta le corps à Saint-Pierre; il l'y laissa près de l'autel. On ferma les grilles du chœur; il était à craindre que le peuple ne l'envahît pour lacérer les restes misérables du maître. Sur ce Borgia, la griffe de Satan s'était déjà posée; on vit un chien noir comme l'Erèbe courir dans la basilique sans s'arrêter.
Quatre torches de cire brûlaient autour du lit funèbre. La chaleur du mois d'août hâtait la décomposition du cadavre ; il s'était enflé au point de devenir presque aussi large que long. La forme humaine se perdait; la couleur était celle d'un drap très noir. Le nez avait grossi d'une fa-
çon horrible, la bouche s'était hideusement fendue, la langue sortait énorme, recouvrant la lèvre. Cependant, insensibles à cette horreur, deux maîtres menuisiers et six portefaix, riant chantant, plaisantant, se mirent en devoir de faire entrer dans une bière trop étroite et trop courte l'innomable chose. Il fallut tasser cette dépouille à coups de poings, après avoir arraché la tiare, qui ne pouvait tenir dans la caisse lugubre. Quand l'œuvre de cauchemar fut achevée, on déposa le cercueil dans la chapelle de Notre-Dame-des-Fièvres. Rome entière défila dans l'église pour s'assurer que le Borgia était bien mort.
Les funérailles devaient durer neuf jours; il y eut vingt cardinaux à la première messe, il n'y en eut plus que quinze à la seconde; aux suivantes, de moins en moins. A la dernière, le célébrant, qui était l'archevêque de Cosenza, se trouva seul. On ne songeait plus qu'au conclave, d'où sortirait le pontife nouveau. Qui serait pape? Rohan, que protégeait le roi de France? Carvajal, l'homme de l'Espagne? Ou bien Giuliano délia Rovere, candidat de l'Italie?
César attendait les événements, hors de Rome, retiré à Nepi. Les lois de l'Eglise n'eussent pas toléré, autour d'un conclave, la présence d'un capitaine et de ses soldats.
Jamais encore le duc n'avait prouvé la sou-
plesse de son génie comme dans ce moment où ses destinées était en suspens. Il avait dépouillé la superbe et la férocité coutumières; il gardait une tranquilité souveraine qui semblait le placer au-dessus des vicissitudes et des révolutions. Il temporisait, il trompait tour à tour et avec grâce tous les partis, également fondés à croire qu'ils se l'étaient attaché; par la magie de son ascendant inexplicable, il forçait ceux qu'il avait mille fois déçus à lui faire encore confiance. Triomphateur de la mauvaise fortune, il domptait ou charmait jusqu'à la maladie. La santé et la force lui étaient revenues, il retrouvait intactes toutes ses puissances de séduction.
Tout à coup le cri attendu éclate sur la ville : « Nous avons un pape! Habemus poniifîcem! » Mais ce n'est ni.Carvajal, ni Rohan, ni Rovere; c'est un vieillard de quatre-vingts ans, infirme. C'est un Piccolomini, Pie III, un ami des Borgia. César est sauvé.
Pour un mois à peine. Pie III meurt après un commencement de pontificat. Les luttes, les intrigues recommencent. Par une manœuvre hardie le duc met sa main dans la main de Giuliano délia Rovere, l'ancien ennemi dont il espère se faire un allié. Il lui apporte les douze voix dont il dispose dans le collège. Rovere, devenu Jules II, observe quelque temps le pacte, puis, quand il est sûr de lui-même et de sa force, il le
déchire. Il se démasque et reprend son attitude d'autrefois : guerre et haine aux Borgia. César est perdu. Le voilà chassé de Rome.
Sur la plage de Naples, au chant assoupi de la mer Tyrrhénienne qui s'étire dans la langueur du couchant, un cavalier s'avance lentement, au pas de son cheval, le long des flots. Tandis qu'il penche sa tête sur la crinière de sa monture, son visage, d'une beauté royale, exprime la lassitude plus que le découragement. Un pli méditatif barre son front. On le devine aux prises avec une fatalité à laquelle il ne cédera pas. Les colosses qui, dans les ouvrages d'architecture, soutiennent des consoles ou des chapitaux ont de ces faces contractées et opiniâtres dans l'effort. Tout homme n'est-il pas la cariatide de son propre destin?
César Borgia médite sur le passé et l'avenir. En ce moment, il se critique, il se juge. Pourquoi a-t-il eu confiance dans son ancien ennemi, le cardinal délia Rovere, et lui a-t-il facilité l'accès du Vatican? Ne devait-il pas prévoir, lui maître en perfidies, la fourberie et le parjure de son protégé? Jules II l'a trahi, l'a dépouillé de ses forteresses et de ses seigneuries; il l'a retenu pri-
sonnier au Vatican, il ne l'a délivré que sur promesse de quitter l'Italie, de disparaître.
Abandonner son rêve, la monarchie de la péninsule! se retirer, fuir devant un prêtre! Quelle honte! Il ne s'y résigne pas encore. Il va trouver les princes d'Aragon, qui sont comme lui du sang d'Espagne : il va essayer une dernière fois sur eux son pouvoir de séduction, tenter de ressaisir la fortune, tandis qu'à Rome on le croit embarqué sur la galère d'Ostie.
Non, tout n'est pas fini. Il ne renonce pas encore à devenir roi d'Italie. Le destin l'aime. Ne vient-il pas d'échapper à la maladie qui a tué son père, à la haine des Romains, à la vindicte de tous ceux qui ont une raison de le maudire? Ses Romagnes le regrettent et lui restent fidèles; là-bas, son souvenir, exécré dans Rome, est populaire, car un tel homme est capable de tout et même de se faire aimer.
Don César n'est pas seul : un page l'accompagne. La grâce singulière de ce serviteur aux façons d'ami, ses yeux de flamme noire, sa bouche cruelle et les mèches serpentines qui s'échappent de son bonnet à aigrette font reconnaître la Circé. Elle le suit, obstinément fidèle. Elle l'aime à jamais à cause de tout ce qu'il y a d'elle-même en lui : la férocité souple, le mensonge, la perversité, l'orgueil diabolique. Maintenant qu'ils se sont rencontrés, ils ne pourraient plus vivre l'un sans l'autre. Ils sont dans
une communion indissoluble de vices, de crimes et de voluptés.
Tous les deux vont ainsi de compagnie vers la destinée qu'ils ignorent. La bohémienne ellemême, malgré sa science augurale, n'en a pas su percer le mystère. En vain, se souvenant encore des nuits de Torre-Astura, elle a consulté les étoiles; en vain elle a jeté sur la table fatidique la poignée de poussière qui forme en retombant les figures révélatrices du sort. Ni la géomancie ni l'astrologie n'ont voulu lui répondre, et quand elle a essayé de lire la paume de Don César, elle pour qui les mains humaines sont des livres toujours ouverts, elle a cru voir les lignes se brouiller et se confondre. Les magiciens ne peuvent connaître leur propre avenir, et l'avenir de César n'est-il pas l'avenir de Circé? Pourtant elle a bien cru reconnaître des signes néfastes qui voulaient dire la bataille et la mort.
Naples fleurit près de la mer Tyrrhénienne qui chante.
Bien loin d'ici, sur les frontière de Navarre, s'élève la forteresse de Viana : c'est sous ses murs que don César de Borgia doit mourir. Réfugié auprès du roi son beau-frère et capitaine général de ses troupes, il y soutient une guerre
LA LOUVE ^Of
contre un châtelain rebelle. Une feinte de l'ennemi l'attire loin des siens dans un ravin perdu : il se trouve seul au milieu d'un cercle d'épées, une javeline lui perce l'aisselle, il tombe, il meurt sous les coups qui continuent longtemps d'offenser son cadavre. On le dépouille de son armure étincelante. Il reste là, seul, son corps nu, d'une blancheur insigne. La Circé, à genoux en habit de page, baise sauvagement cette dépouille. César a la face tournée vers les astres, et son regard les accuse de l'avoir trahi.