LE POISON
e carnaval de Rome sembla funèbre en 1503 : la plupart des citoyens refusaient opiniâtrement de s'amuser, surtout les plus brillants et les plus riches dont la dépense seule pouvait rendre ces fêtes magnifiques. C'est que la terreur continue pesait sur la ville et qu'elle y éteignait toute joie, comme ces nuages bas qui parfois s'accrochent aux toits des maisons et font la nuit en plein jour. Rome, depuis quelque temps, ne respirait plus. Une épouvante assidue l'opprimait. Un même mot était dans toutes les pensées, et les lèvres n'osaient pas le prononcer : le poison.
Parmi les marchands, les patriciens, les cardi-
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naux surtout, presque personne ne mourait plus de mort naturelle. Chaque jour, un deuil imprévu suscitait des chuchotements mystérieux; au passage d'un convoi, des faces crispées par la peur se détournaient bien vite, pour cacher un effroi qui aurait pu être interprété comme une révolte contre tant d'exécutions inavouées. Trois cardinaux, parmi lesquels Monreale, qui était neveu du pape, mouraient à quelques semaines de distance; Alexandre n'attendait point qu'ils fussent au cercueil pour se rendre de sa personne dans leur palais et y dresser l'inventaire de leurs dépouilles, et tout lui était bon : l'argent, les domaines, les chevaux, les bœufs, la vaisselle précieuse. Le trésor de Saint- Pierre s'enflait démesurément. La moindre offense, réelle ou imaginaire, servait à motiver une sentence de mort, publique ou secrète, mais toujours exécutée; chacun se demandait avec terreur s'il n'avait point péché involontairement contre le pape et le duc, en action ou en pensée. Il y avait plus de danger encore à être des amis d'Alexandre et à recevoir ses bienfaits : c'était chez lui une coutume d'engraisser de ses dons les princes ecclésiastiques, et de les tuer lorsqu'ils se trouvaient à point. Tantôt, il les faisait d'abord tester en sa faveur, et tantôt il ne se donnait même pas cette peine; il s'instituait d'office leur héritier. Aussi les deux Medici, le cardinal et son frère, pour avoir été traités un
jour avec une bienveillance inusitée, recommandèrent leur âme à Dieu. Rien n'était plus effroyable qu'une caresse d'Alexandre.
Les Borgia avaient changé leur façon de tuer. Ils n'apostaient plus guère de hravi dans les carrefours; ils avaient adopté maintenant un procédé plus discret et d'autant plus terrible. Celui qu'ils avaient condamné ne voyait pas venir la mort, elle ne le prenait pas à la gorge, elle se glissait dans sa maison à pas de fantôme, elle s'emparait de lui sans se laisser voir, elle le tuait sans violence, sans blessure, sans cris, comme si un ange exterminateur l'eût visité pendant son sommeil et marqué au front. On n'égorgeait plus, on empoisonnait. Le poison était dans le vin des banquets, dans les fruits, dans le pain; il imprégnait la lettre d'un ami ou d'une maîtresse, l'intérieur d'un gant, la soie d'un pourpoint, les dentelles d'une chemise. L'anneau d'une clef présentait une pointe presque imperceptible, trempée dans la liqueur maléfique : quand ou ouvrait une serrure, elle éraflait la peau, on tombait foudroyé. ,
Le poison n'agissait pas toujours d'une manière aussi simple et aussi brutale; il tuait avec des lenteurs, des raffinements, des variations savantes de la douleur et de la mort. Parfois, il couvait pendant des semaines dans le corps de la victime avant d'éclater; parfois, il mettait des mois à la ronger, fibre à fibre. Il débutait insi-
dieuscment, il empruntait les apparences bénignes d'une de ces maladies que les médecins se refusent à prendre au sérieux et qu'ils guérissent avec des remèdes débonnaires ; puis brusquement.une soif d'enfer brûlait la gorge, des serpents de flammes se tordaient dans les entrailles et dans l'estomac : c'était le démon assoupi qui se réveillait et qui incendiait sa prison de chair. Enfin il ne tuait pas toujours, ou du moins il ne tuait qu'à une échéance inconnue : il jouait horriblement avec le misérable, il en faisait un vieillard aux jambes branlantes, un mort vivant qui s'en allait par les rues en s'appuyant aux murs et cherchait pour s'asseoir quelque pierre chaude de soleil, logeant en soi l'hiver au milieu de l'été. Les cheveux blonds ou noirs tombaient, blanchissaient; le visage de l'adolescent se couvrait de ces moisissures qui sur les faces de vieux imitent la lèpre des murailles décrépites, et les yeux, s'éteignant peu à peu, n'étaient plus que des flaques d'eau morte sous des fronts verdis.
Mais, tandis qu'il épouvantait.Rome, le maître du Vatican lui-même suait la peur. Le flot montant de la haine atteignait ses pieds, et pour le fuir il semblait se réfugier au sommet de la tour Borgia, la tour qu'il avait bâtie. Il avait tri^ plé sa garde. César même cédait à une défiance aiguë comme une maladie : il avait fait périr un à un ses valets d'épée et ses bourreaux de con-
fiance : bientôt, il ne resta plus que le Micheletto. Le moindre délit était châtié d'une manière féroce : un masque qui s'était permis d'écrire une impertinence contre les Borgia, sur le socle de Pasquino, eut la langue et la main coupées, et l'on cloua sa langue sur sa main. Terrifiés, tous les autres masques rentrèrent chez eux : le carnaval se changea en un mercredi des cendres. Une Rome qui ne s'amusait plus devenait dangereuse : le pape appela tous les gentilshommes au Vatican, pour leur prescrire de ranimer l'orgie suspendue. Quelques jours après, il l'arrêtait lui-même, sur un rapport de ses policiers qui avaient rêvé d'un complot. Puis il ordonnait de nouveau que l'on fût joyeux et fou comme par le passé; mais en même temps il défendait, à peine de la vie, que les gens masqués portassent des armes sous leurs vêtements. Et les fantoches du carnaval recommencèrent à s'agiter sur les places, à secouer des grelots, à choquer entre leurs mains des cymbales, ayant la mort plein le cœur.
Comme si les bourreaux du pape n'eussent pas suffi, les mercenaires de César, qui l'avaient suivi à Rome, parcouraient la ville, prompts à l'insulte, au vol, au coup d'épée, ou de poignard. C'étaient les mêmes qui, dans la campagne de Sienne, avaient chauffé les pieds des vieux paysans trop lents à livrer leur pécune. Les femmes rentraient chez elles pour se barricader
dès qu'elles apercevaient les césaricns, et de toute la journée elles n'osaient plus sortir. Les hommes qui les affrontaient s'en revenaient au logis avec les oreilles coupées. Ce ramas de bandits suisses ou français, écumes partout, remplissait la ville d'un vacarme de blasphèmes et d'arquebusades.
Dans le vallon de Tivoli, l'Anio précipite ses cascatelles : elles semblent des flèches d'argent lancées dans les puits d'ombre glauque qui s'ouvrent parmi les feuillages; une brume d'eau s'en essore et remplit les grottes d'où l'on croit entendre sortir le rire et la chanson des Naïades. Le temple de la Sibylle se penche sur le gouffre délicieux comme pour écouter le bruit éternel de la chute qui se prolonge d'écho en écho. Les maisons de Tivoli se pressent sur la hauteur ainsi qu'un troupeau de chèvres blanches. Les cascatelles bruissent, chantent et sanglotent interminablement. C'est ici une retraite intime et charmante. Ni la majesté de la campagne romaine ni sa tristesse immense, • mais toute la fraîcheur et toute la volupté souhaitables pour qui veut oublier le monde dans un gracieux désert. C'est vraiment le lieu de repos que devaient se choisir, à leur ressemblance, les âmes tempérées de Mécène et d'Horace. La nature s'y garde bien de paraître sublime; mais elle se fait accueillante et harmonieuse jusqu'à l'enchante-
ment; elle invite à des jouissances délicates sans profondeur. Cynthie, Délie, Lesbie ont goûté le rafraîchissement qui, des nappes tombantes, s'épand sans cesse dans l'air; elles ont dû s'asseoir sur ces roches moussues pour nouer les narcisses en guirlande, ou pour faire boire le moineau familier dans le creux de leur main. Et par la grâce de ces folles ombres païennes, Tivoli se souvient encore qu'au temps de Properce il était Tibur.
Contre la rotonde mutilée du temple, une table est dressée, toute couverte de fleurs. Comme dans les banquets antiques, les coupes sont couronnées de roses; des roses jonchent la nappe entre les plats d'argent et les aiguières de Venise. Une dizaine de conviés entourent le festin, des vieillards, des jeunes gens, les uns graves, les autres charmants, tous beaux et calmes. On dirait d'un groupe sculpté sur les sarcophages, qui montrent de préférence, pour enchanter la tristesse de la mort, les scènes riantes de la vie. N'est-ce point là un festin semblable à ceux qui réunissaient les sages de la Grèce à leurs disciples adolescents, autour d'une table symbolique où l'on goûtait les mets corporels et ceux de la doctrine, tandis qu'appelées par les flûtes et les lyres les muses présidaient au repas?
Justement, comme les aèdes, un jeune musicien se tient debout, à quelque distance des convives, près de la flèche d'un cyprès. Sa taille est
élancée, comme celle de l'arbre; son pourpoint la serre étroitement. Ses jambes gainées de cuir souple sont deux longues tiges noires, ses bras aussi s'allongent dans les manches collantes. Son corps fuselé, chimérique, accuse sa ligne serpentine sur le bleu du ciel. Tandis que ses doigts tourmentent la cithare, il chante, le front haut; il lève une tête qui paraît toute menue sous l'écroulement des cheveux noirs et la toque de velours à aigrette — une tête vipérine. Sa voix résonne étrangement, langoureuse et mordante tour à tour.
« Où as-tu trouvé ce jeune chanteur, Crescenzi? demande un des invités.
— Il s'est présenté lui-même, tout à l'heure; il passait, il a vu dresser la table et il m'a offert de chanter pendant le repas. Il te plaît?
— Singulièrement. Sa voix possède un charme inexplicable. Est-elle d'une femme ou d'un très jeune homme? On hésite entre l'une et l'autre. J'ai eu autrefois un page oriental qui chantait ainsi. Ce doit être sûrement quelque bohémien.
— Peut-être. Mais maintenant qu'il vous a suffisamment distraits, mes chers amis, nous allons le renvoyer. 'Rg.gayjoî »
Le jeune homme s'approche avec une certaine lenteur. Il ne semble guère avoir l'habitude d'obéir.
« Prends ceci. Nous n'avons plus besoin de toi. »
Il lui jette une bourse. Le chanteur ne se décide pas tout de suite à la ramasser. Crescenzi s'impatiente :
« Eh bien? prends, voyons, puisque c'est pour toi. Et va-t'en. »
Les yeux noirs brillent sous l'amas des cheveux qui cachent à moitié le front ; l'ordre, le ton surtout ont blessé la fierté de ce gratteur de mandoline. Puis brusquement il se baisse, ramasse l'objet, et, sans un remerciement, sans un salut, il se retire.
« Il a bien de l'orgueil pour un chanteur de rues, observe quelqu'un. On ne dirait guère que c'est son métier de promener ses chansons partout. A la manière dont il a pris cette bourse...
— Bah! fait un autre, il est musicien et bohémien par surcroît, le drôle. Et il ne serait pas fier?... »
Cependant le repas s'achève; les serviteurs enlèvent les plats; ils ne laissent sur la table que les coupes aux bords fleuris, et deux grandes fiasques d'un vin merveilleux où dort toute la magie d'un lointain été de Sicile. Puis un geste de Crescenzi les congédie. Ils s'éloignent, ils disparaissent derrière les cyprès et les oliviers qui masquent la villa du sage. Les convives sont maintenant seuls en face du gouffre délicieux, de la cascade aux inoffensives colères, qui n'ont pour but, semble-t-il, que d'animer cette solitude; ils écoutent le bruissement des chutes
blanches, précipitées sans fin des roches; ils regardent cette nature folâtre qui fait semblant de s'irriter en jouant, et de se combattre ellemême, comme l'agneau lascif dans la prairie.
« Ces eaux sont belles à voir, dit Brancaleone; elles ont la pureté de la neige. Elles nous font oublier la sentine romaine.
— Oh! réplique en souriant son hôte, elles ne sont point comparables aux chutes de Terni qui furent crées par Curius Dentatus, lorsque ce consul, pour la gloire de Rome, ordonna au Velinus de se jeter dans la Néra, à six cents pieds. Mais ce lieu n'en est pas moins agréable et solitaire; on peut s'y réfugier contre la tyrannie, et c'est pourquoi je vous y ai réunis. »
Un silence plein d'attente suit ces paroles. On sent que Crescenzi a quelque chose d'important à dire, bien qu'il parle sur un ton tranquille et modeste. Il a toujours accoutumé de traiter simplement les sujets graves, et n'annonce point avec emphase ce qu'il va proférer. Avec le même calme, il poursuit :
« J'ai à vous faire part, mes amis, d'une grande espérance. La cause de la liberté n'est peut-être pas encore perdue. »
Tous se penchent avidement vers lui, sauf Prospero Savelli et les deux frères d'Alba. Ceuxlà ne bougent pas. Ils savent. Scipione Crescenzi continue :
« Le guet-apens de Sinigaglia avait ruiné nos
projets. Peut-être même sans cela eussent-ils échoué, avec des concours aussi hésitants et aussi incertains que ceux qui s'offraient à nous. Mais il ne s'agit pas de cela pour le moment. Mes amis, tandis que nous nous affligions, que moi-même, je l'avoue, j'admettais, sans m'y résigner, qu'il me fallût achever ma vie dans l'humiliation, citoyen d'une patrie abaissée, trois jeunes gens ne désespéraient ni de cette patrie ni d'eux-mêmes. Vous les voyez ici. C'étaient Prospero Savelli, Marco et Luigi Colonna. »
Les vieillards, amis de Scipione et de Tullio, se tournât vers ceux qu'on vient de nommer et qui rougissent, sous la louange, comme des jeunes filles.
« Prospero Savelli vint me trouver au lendemain de notre désastre et me déclara qu'il entendait malgré tout poursuivre la vengeance de Rome et la sienne. Tout en l'admirant, je lui ai recommandé de n'aventurer sa vie qu'avec une chance de succès, de contenir son courage jusqu'à ce qu'il la tînt entre ses mains. Aujourd'hui, il croit la posséder. »
L'attention redouble, tous s'approchent pour mieux entendre, car sur ces derniers mots Crescenzi vient de baisser la voix :
« On ne peut approcher César ni dans son palais où il ne donne presque jamais audience, ni dans les cérémonies publiques où il est trop bien gardé, car pour la méfiance tous les tyrans
ressemblent à Denys de Syracuse. A la promenade ou à la chasse, il serait d'un abord plus facile, mais pour ses familiers seulement, et non pour un Savelli ni pour des Colonna, qui sont de ses ennemis. Longtemps Prospero a cherché en vain le moyen de rompre ce cercle de vigilance, dont partout et toujours s'entoure le faux César. Enfin il a trouvé. »
Un murmure d'interrogation court de bouche en bouche.
« Le Borgia a, depuis quelques jours, une affaire secrète de galanterie ou de politique pour laquelle il sort chaque nuit du Vatican, accompagné du seul Micheletto. Il est quelquefois masqué, mais la tournure de son compagnon, son épaule difforme, ses jambes cagneuses signalent de loin le groupe, en sorte que le valet trahit le maître. Un soir de nouvelle lune, Prospero et les deux Colonna s'embusqueront près de Saint-Pierre. Quand les cavaliers arriveront à leur hauteur, Savelli le frappera...
— Mais, seigneur... interrompent Marco et Luigi. ^ •
— Je lui en laisse la joie, répond Crescenzi. A lui le premier coup. Vous lui prêterez mainforte et vous vous occuperez aussi de don Michèle. Enfin, mon serviteur, aussi bon Romain que moi-même et que nous tous, se tiendra tout proche de là, avec trois chevaux, pour permettre aux champions de Rome la fuite nécessaire après
justice faite. Car le génie immortel de la ville les protégera. Sinon... »
Sa voix tremble un peu. Mais elle se raffermit bien vite et il continue.
« Sinon, ils entreront acclamés et pleures de Rome entière dans l'immortalité. »
Une ombre d'émotion passe sur les visages des vieillards qui l'écoutent, et ceux des trois jeunes gens s'illuminent d'enthousiasme.
« Pour le reste, achève Crescenzi, aussitôt la chose faite, dans chaque rione, dans chaque rue, nos amis, les amis de la liberté, appelleront le peuple aux armes. Les mercenaires de César ne se croiront pas obligés de garder leur fidélité à un mort; certains de leurs capitaines, dont la loyauté est déjà douteuse, nous aideront à déloger la garde du Vatican. La nouvelle sera annoncée immédiatement à tous les princes, au roi de France le premier; nous lui garantirons la neutralité de Rome républicaine et même son amitié, s'il respecte nos franchises. Les cardinaux, en souvenir de leurs collègues assassinés, proclameront avec joie la déposition du pape élu par le faux et la corruption, intronisé par la simonie et maintenu par l'homicide. Et la Cité de la Louve revivra, grâce à ces trois jeunes hommes plus glorieux que les trois Horaces. »
Il s'est levé; tous l'imitent. Chacun des trois volontaires est entouré par ceux qui se trouvent près de lui. Les citoyens vénérables posent sur
les épaules de ces champions, presque adolescents encore, une main paternelle; ils semblent les bénir. Ils les envient, et, en même temps, on dirait qu'ils s'excusent de ne pouvoir s'associer à leur héroïsme, de les laisser courir seuls audevant d'une sainte mort. Ils s'émeuvent sur ce printemps de Rome exposé à la faux hâtive et impitoyable de la Faucheuse.
« Mes amis, dit Crescenzi en souriant, ne nous attendrissons pas, et surtout gardons-nous d'attrister ce banquet, qui célèbre l'amour de la patrie et l'espoir en ses destinées. Les coupes sont couronnées de roses comme du temps heureux de Rome; élevons-les en hommage vers le génie de la Cité, et buvons aux trois fils de la Louve qui vont tâcher de sauver leur mère. A toi, Prospero! A toi, Marco! A toi, Luigi! »
Il boit le premier : tous font de même. Le vin d'or mûri au soleil de Syracuse est chaleureux et doux; il caresse le palais, il laisse après soi un parfum capiteux comme les soirs d'automne où jadis il fut récolté. L'âme du vin possède une puissance divine : c'est une sorte de dieu fluide qui paraît descendre dans le cœur de ceux qui le boivent et se répandre dans leurs veines. Il s'empare de l'homme souverainement et lui impose sa loi joyeuse: il le rend dieu à son tour. Bacchus, qui se fait traîner par des tigres, dompte les soucis et les maux. La même joie dorée qui luit dans les coupes baigne les cieux
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envahis par le couchant; l'heure est radieuse et triomphale; elle semble acclamer d'avance la victoire et la liberté. Les convives s'exaltent silencieusement dans leur rêve. De toutes les splendeurs qui s'allument sur la vallée, des nuages opulents où se creusent des golfes de lumière, ils voient déjà la Rome nouvelle majestueusement surgir.
Mais qu'est-ce donc tout à coup? Voici qu'ils ont pâli tous ensemble; ils ont fait à la fois le même geste. Leurs mains se sont portées à leurs poitrines, leurs yeux se sont dilatés, leurs bouches se sont ouvertes pour une clameur qui n'est pas sortie. Maintenant, ils sont retombés sur leurs sièges ; ils se tordent, les doigts crispés aux flancs, les prunelles ardentes. Une même pensée effroyable les traverse, tandis que des lames de feu leur passent dans la chair. Le même mot, que nul n'a prononcé, retentit dans leur âme : le poison!
C'est lui. C'est le formidable et mystérieux agent des Borgia qui fait son œuvre une fois de plus. Qui les a devinés? Oui les a trahis? Qui leur a versé la mort dans ce vin ? Ils ne se le demandent pas. Sous les Borgia, le poison règne comme la peste; il flotte dans l'atmosphère, il s'attache aux vêtements, il se mêle aux baisers, il s'insinue dans le pain quotidien, il tombe on ne sait d'où, au fond de la coupe. On l'avale chaque fois qu'on respire.
Le poison!
Crescenzi, Brancaleone et les autres, qui rêvez de ne pas mourir sans avoir vu le Bœuf fuir devant la Louve, qui voulez finir citoyens d'une Rome régénérée! Prospero, Marco, Luigi, qui voulez venger votre amour flétri, votre sang déshonoré! C'est fini. C'en est fait de la liberté et de la vengeance.
« Allons, murmure Crescenzi, le destin les protège. ))
Il ne profère pas d'autres plaintes, sinon quelques gémissements, tandis que de ses deux mains il se cramponne à son siège, le buste roidi par la douleur. Mais les jeunes hommes se révoltent; tordus par la souffrance comme des ceps dans la flamme, ils crient qu'ils ne veulent pas mourir. Un instinct fraternel, en cette heure désespérée, les a fait s'embrasser, comme pour mieux résister à la torture et à la mort. Ils s'étreignent avec une telle furie qu'ils ont l'air de vouloir s'étouffer.
Maintenant, la douleur est la plus forte. Elle vainc le stoïcisme des sages, la rébellion suprême des beaux adolescents. Voici des cris, voici des râles.
« A l'aide!
— Je brûle!
— Un poignard, un couteau!
— La mort! Oh! la mort!
— A l'aide, à l'aide! »
Personne ne vient, personne n'entend. Les serviteurs congédiés se sont éloignés et ne reviendront qu'à la nuit. Et les clameurs des moribonds sont trop faibles pour dominer le bruit de la cascade, ce bruit continu, puissant et monotone, qui semble la voix indifférente de la nature recouvrant la plainte de la douleur et l'appel de l'angoisse.
« Au secours! »
Cette fois le cri, arraché par un redoublement de torture, perce le tumulte sonore. C'est Luigi Colonna qui l'a poussé. Il tombe de son siège, il roule plusieurs fois sur lui-même. L'instant d'après, Marco tombe à son tour, puis Crescenzi, puis Brancaleone.
La pureté du ciel s'avive toujours davantage. Un souffle d'ambroisie palpite très doucement. Au-dessus des cascades deux colombes se poursuivent, tournoient, et parfois s'arrêtent un instant, suspendues sur leurs ailes, au milieu des poussières d'eau qui rafraîchissent leur plumage. Un oiseau se perche sur le temple de la Sibylle : au bord de l'architrave, il se met à chanter. La dernière victime vient de rouler à terre.
Alors, du petit bois de lauriers et de cyprès, sort l'étrange musicien de tout à l'heure. Il regarde froidement les mourants et les morts. Avec son corps d'androgyne, son visage mince et cruel dont le sexe aussi est ambigu, il a l'air d'un démon ironique. C'est la Circé qui a versé
le poison dans l'outre de Syracuse, pendant que les serviteurs s'occupaient à dresser le repas. Voilà des semaines qu'elle espionnait les frères et le fiancé d'Alba. Elle a servi son maître et exercé sa vengeance. La joie fait rayonner sa face de Méduse élégante et féroce. Une dernière fois, elle contemple ses victimes écroulées. Puis, en jetant un rire qui sonne comme les sequins tombant sur du verre, elle disparaît dans le bois. Un des mourants qui l'a vue et entendue se soulève sur ses coudes; il s'est cru déjà en enfer.
Le soir descend lentement sur la scène, et le baiser du crépuscule flotte sur les cadavres qui commencent à se roidir.
Dans le palais du Trastevere, Alba se trouvait seule et méditait. En ce moment, elle touchait le fond de la détresse; elle se dissolvait dans le néant définitif. Tout ce qui aurait pu lui être une raison de vivre se retirait d'elle, même la douleur, même la haine. Ecrasée par la certitude de son impuissance, elle acceptait maintenant le triomphe de la Circé. Elle perdait jusqu'à la faculté d'en souffrir; elle le subissait avec une indifférence morne et comme hébétée. A sentir ainsi la jalousie mourir en elle, il lui paraissait que la vie de son cœur était au point de s'éteindre, puisque même ce tourment allait lui manquer. Elle se demandait si elle aimait encore don César. Elle se rappelait tout ce qu'il lui
avait infligé depuis des mois : la désaffection d'abord, l'abandon ensuite, et la confrontation outrageante avec la rivale préférée dans la nuit du Vatican, lorsqu'il avait voulu, aux yeux de Rome, se parer de son double triomphe. A cette pensée, elle n'éprouvait plus de révolte, mais elle se sentait envahie par une affreuse aridité. Trop de souffrance avait desséché son cœur. A présent cette partie de son existence qui lui avait seule paru digne d'être vécue, celle où elle avait aimé César, s'effaçait graduellement, s'en allait de sa mémoire peu à peu, tels les paysages rongés par l'ombre, qui finissent par s'émietter dans la nuit.
Un sentiment infini avait rempli sa vie, et désormais il n'y avait plus rien. L'océan s'était retiré; il ne restait plus que du sable.
Et l'enfance naguère oubliée, la première jeunesse, le premier amour, tout ce qui avait sombré dans la mer de la passion, surgissait du fond des gouffres taris; des spectres familiers remontaient les pentes de l'abîme, comme les fantômes des noyés s'élèvent la nuit en s'accrochant aux parois des falaises. Elle croyait entendre des voix bien-aimées qui depuis si longtemps n'avaient pas retenti au fond de sa mémoire.
« Alba! »
Etait-ce sa mère qui l'appelait avec cette inflexion douce et désespérée? Etait-ce son père?
Non. Virginio Colonna avait maudit sa fille; il ne devait plus prononcer son nom; il avait défendu sans doute qu'on le prononçât autour de lui. C'était plutôt un de ses frères. Ou bien encore celui qu'elle avait abandonné, renié, sacrifié sans un regret à l'amour nouveau, Prospero, l'ancien amour. Où étaient-ils? Qu'étaientils devenus ceux dont elle s'imaginait entendre l'appel? Vivaient-ils seulement? N'étaient-ils point des ombres qui l'interpellaient, mendiant un souvenir? Car, en ces temps, la vie était chose instable et précaire plus qu'elle ne l'avait jamais été, et l'on ne pensait qu'avec angoisse à ceux dont on s'était séparé la veille.
La victime de César rêvait ainsi. Elle s'était approchée de la fenêtre et regardait les étoiles germer une à une dans le ciel pâlissant.
« Alba! »
Elle tressaillit. Cette fois elle ne pouvait s'y tromper : il ne s'agissait plus d'une illusion, d'un de ces fantômes sonores qui traversent notre imagination, comme des chimères de l'ouïe, aux heures où l'âme exaltée plane audessus des sens et devient capable de perceptions sans leur secours. Quelqu'un l'avait réellement appelée, tout près, là, dans la rue. Elle abaissa son regard, et devant elle, assis sur une pierre, elle aperçut un vivant qui était pourtant un spectre : Prospero Savelli.
Il gémit, pour la troisième fois :
« Alba ! »
Alors seulement elle osa le regarder en face et elle le vit tel qu'il était. Sa figure n'accusait plus aucun âge distinct, la chair avait fondu, le relief osseux de ses traits apparaissait comme les nervures d'une feuille desséchée. Sous les sourcils, les arcades évidées imitaient deux larges anneaux sans gemmes; les prunelles s'étaient presque éteintes dans le blanc des yeux, et ceux-ci, retirés dans des profondeurs d'ombre, ressemblaient à l'eau blafarde qui luit faiblement dans une caverne. Les lèvres décolorées grelottaient sans cesse. Le malheureux élevait, vers la fenêtre où s'accoudait Alba, deux mains de cire verdissante, telles que celles des ex-voto qui blêmissent dans l'humidité des églises. Elle regardait avec épouvante. Voilà ce que le poison avait fait du jeune homme qui lui était apparu naguère, au bord du lac de Nemi, avec son visage d'archange et de vierge, sa bouche de caresse et ses yeux de bataille, vêtu d'un manteau de pourpre légère qui flottait dans le vent, lambeau de flamme vive. Ceci était le cadavre mal tué de son premier amour.
« Prospero!... murmura-t-elle. C'est vous! C'est vous!... y>
La voix reprit :
« Alba, je vais mourir. Votre amant César m'a fait empoisonner.
— Que dites-vous?
— Moi et d'autres. Vos deux frères sont morts.
— Comment? Marco? Luigi?
— Je vous dis qu'ils sont morts. »
Elle cacha sa figure dans ses mains appuyées au balustre. Il la laissa un instant pleurer.
« Ils ont péri, avec plusieurs qui voulaient délivrer Rome. J'en étais, mais je voulais seulement me venger, Alba! Je voulais tuer votre amant, le tuer, entendez-vous? »
Elle ne répondit pas. Elle ne pensait plus à César.
<a Et c'est lui qui les a tués, mes amis, c'est lui qui me tue. Le poison est en moi, ma vie s'en va heure par heure. Pendant qu'il m'en reste encore un peu, je me suis traîné jusqu'ici. Il fallait bien vous revoir. Je devais vous donner des nouvelles des vôtres. Vos frères sont morts, Alba... Et depuis... votre père est luimême un mort vivant. Il ne peut plus se lever de la chaise où il se tient, muet et sourd à tout ce qui se dit. Mais il regarde devant lui, toujours, il regarde — et parfois, il pleure. Il n'y a plus que la mort et la folie autour de vous.
— Mon Dieu ! »
Personne n'entendit le cri d'angoisse; le Borgo était désert. Alba se tut un instant. Prospero la contemplait, et ses yeux d'eau pâle, retirés dans l'ombre des arcades, brillaient fiévreusement. Ils avaient hâte de s'emplir d'elle
une dernière fois, et c'était la passion opiniâtre, ce n'était point la haine, qui rallumait leur feu éteint.
« Prospero! » dit-elle doucement.
La caresse de cette voix le fit tressaillir.
« Prospero, pardonnez-moi. »
Il releva la tête; ses lèvres se crispèrent; il y monta une amertume.
« Quel besoin avez-vous de mon pardon? Je vais mourir à la vie, mais je suis déjà mort pour votre cœur.
— Vous vous trompez.
— Je me trompe?... Est-ce que vous n'êtes pas ici chez don César?
— Eh bien?
— Est-ce que vous n'êtes pas sa maîtresse?
— Je ne la suis plus. Je ne la serai plus jamais. Il a fait mourir mes frères. Je ne peux pas leur demander pardon de l'avoir aimé; ils ne peuvent pas m'entendre. Mais vous, Prospero, vous!...
— Madonna?
— Pardonnez-moi pour eux, Prospero. Et... et aussi pour vous. »
Il la regardait, avec ce regard extraordinaire des mourants qui déjà rayonne des clartés éternelles.
« Ils vous aimaient. Même avant de devenir mon fiancé, vous étiez le frère de mes frères. Si vous n'avez pas de haine contre moi, je suis sûre
qu'ils s'apaiseront dans leur tombe, Marco, Luigi, mes hien-aimés! Mais ce n'est pas seulement à cause d'eux que je vous prie. Prospero, j'ai commis un crime contre vous. Eh bien, il faut que vous m'en absolviez... Je suis en des mains formidables; elles ne m'épargneront pas, moi la sœur des victimes : je serai suspecte de vouloir les venger. Sitôt que vous quittiez ce monde, je ne tarderai guère davantage; j'en ai le pressentiment. 11 faut que nous nous retrouvions quand nous serons sortis, vous de la souffrance et moi de la faute. Pardonnezmoi, Prospero. »
Il hésitait, il ne résistait pas; il ne pouvait pas encore la croire.
« Ami, dit-elle, acceptez cette chose sacrée : l'amour d'une condamnée à mort offert à un mourant. »
Une joie divine, et pourtant effrayante parce qu'elle rayonnait sur une face de cadavre, illumina Prospero. Rampant sur les genoux, il parvint jusqu'à la fenêtre. Elle était trop haute pour permettre aux fiancés de joindre leurs lèvres; la bouche de Prospero s'appuya sur une main pendante. Et ce fut ainsi que leurs anciennes fiançailles se renouvelèrent pour l'éternité...
Un long moment avait passé et la bouche fidèle ne se détachait pas. Tout à coup, le buste du jeune homme se pencha en avant, s'écroula,
son front heurta le pavé, tandis qu'Alba demeurait inerte. Et tout fut fini. Prospero était mort. Le premier amour de la vierge, alors qu'elle était blanche comme son nom, blanche comme l'aube et comme les lys, blanche comme une colonne de temple aux rives de Pcestum; celui qui, dans les solitudes de Nemi, au bord du lac de Diane et d'Aricie, lui était apparu pour révéler à son ignorance la splendeur du rêve et l'émoi du désir; l'adolescent qui, sous son vêtement couleur de flamme vive, avait représenté pour elle le messager de sa destinée amoureuse, Prospero Savelli était mort. Ce qu'elle avait tant aimé, ce qu'elle recommençait à aimer maintenant d'une tendresse plus forte que la passion, gisait là, dépouille abandonnée aux insultes ou à la pitié des passants. Et elle en était cause, ainsi que de ces deux morts fraternelles, amenées par l'âpre volonté de la reprendre et d'effacer sa honte à tout prix. Elle regardait, son âme et ses yeux s'emplissaient d'horreur.
Soudain, elle quitta la fenêtre précipitamment et prit sa course à travers les salles, les corridors, descendit les marches, traversa la cour. Elle implora le soldat qui gardait la porte.
« Laissez-moi sortir, » lui dit-elle.
Depuis quelque temps, la méfiance des Borgia ayant redoublé, personne ne pouvait plus
entrer au palais ni en sortir sans la permission de César, et cette consigne était pour Alba ellemême comme pour les autres. Le soldat secoua la tête.
« Impossible, Madonna, répondit-il.
— Mais, insista-t-elle, un homme est là, mort, étendu dans la rue, un homme que je connais... un de mes parents. Vous le voyez... Son corps ne peut rester là. Il faut me laisser sortir, venir avec moi, m'aider à le transporter ici.
— Je ne puis pas vous laisser passer, Madonna, et je puis encore moins quitter mon service. Il y va de ma vie. Nous avons de tels ordres en ce moment!
— Je vous en supplie, je vous en conjure!... » Elle se jetait à ses genoux. Mais alors un
bruit de galop emplit la rue. Alba vit venir deux chevaux, un cavalier, une amazone : César arrivait avec sa ribaude. En un instant, il fut devant la porte.
« Qu'est-ce donc, Alba? demanda-t-il tandis que sa compagne dévisageait avec une joie méchante la malheureuse qui pleurait. Pourquoi suppliez-vous cet homme de cette façon ridicule, et vous donnez-vous ainsi en spectacle?
— Je lui demandais de me laisser sortir, pour aller près de ce corps. ))
Elle lui désignait le cadavre, à quelques pas.
<t C'est celui de mon ancien fiancé, Prospero
Savelli, empoisonné par vos ordres, ajouta-t-elle
2QO LA LOUVE
plus haut, car elle avait perdu toute crainte, et la révolte de son déspoir éclatait à présent.
— Taisez-vous, vous êtes folle, » répliqua-t-il en la saisissant brutalement par le poignet pour la faire rentrer de force.
La Circé s'avança :
(( Pardonnez-moi, Madonna, mais il ne faut pas faire honneur à don César d'une action que je revendique, et dont je me glorifie. C'est moi qui ai empoisonné, comme vous le dites, votre ancien amant, avec quelques autres qui avaient juré la mort du noble duc. A chacun ses œuvres, s'il vous plaît. Voilà la mienne. y>
Alba ne lui répondit pas :
« C'est vous qui avez tout ordonné, dit-elle en regardant César qui continuait à lui serrer le bras. C'est vous qui êtes le vrai meurtrier de mes frères et... de celui que j'eus la lâcheté de trahir pour vous. Hélas! je ne suis plus digne de le nommer. Pas plus que vous n'êtes digne vous-même d'entendre le nom de votre victime! »
César relâcha son étreinte; son gant de fer s'ouvrit lentement et délivra le bras douloureux. Un sourire cruel parut sur sa face.
« Allons, dit-il, il n'est vraiment que de mourir pour être aimé des dames. Ce pauvre Prospero! Quand il vivait, vous ne le pouviez souffrir. Vous rappelez-vous certaine lettre écrite sous ma dictée par vous — et avec la plus
joyeuse obéissance — au seigneur Virginio Colonna, votre père? Vous vous félicitiez d'avoir trouvé ma protection afin de vous soustraire à un mariage odieux. La phrase était de moi, mais vous l'aviez faite vôtre. Quelles merveilleuses qualités a-t-il donc pu acquérir, votre galant, par ce simple fait d'être mort? »
Pâle, mais ranimée par l'infernale moquerie qui cinglait sa douleur, Alba s'approcha davantage de son bourreau.
« Raillez, don César, raillez le mort et celle qui espère le rejoindre. Je vous hais, maintenant, comme vous hait Rome tout entière. Mais — ce que n'oserait personne à Rome, sans doute — désormais je vous méprise. Je vous vois tel que vous êtes, entre le Micheletto et la Circé, entre le bourreau et la prostituée : digne de l'un et de l'autre. A eux deux, il vous représentent sous votre double aspect d'assassin et de fourbe. Et toute votre princière infamie ne fait que me rendre plus cher celui que vous avez tué et que j'ai sacrifié pour vous. Entendez-vous, César Borgia? Je vous méprise et je l'aime! »
Le poing du duc s'éleva, menaçant le visage sans couleur qui s'avançait audacieusement pour provoquer le coup mortel. Il retomba sans avoir frappé. Un haussement d'épaules fut la seule réponse.
« Rentrez dans vos appartements, Madonna. Je n'entends pas les propos d'une folle, et il ne
plaît point à César Borgia de se trouver offensé par vous. »
Il fît signe à deux valets qui entraînèrent Alba épuisée, à demi évanouie. La Circé échangea quelques mots à voix basse avec lui.
« Laisser vivre une ennemie mortelle, à quoi bon? disait-elle.
— Elle n'est guère à craindre, répondait-il.
— Pour d'autres tu aurais moins d'hésitation. Est-ce que tu l'aimerais encore? Ses injures ont peut-être fouetté ta passion; qui sait?
— C'est toi qui es folle à présent.
— Alors, tu ne l'aimes plus? Et tu veux bien que je dise de ta part un mot à ton cher Micheletto ?
— Fais ce que tu veux, » répondit-il d'un ton excédé.
Alba s'était retirée dans sa chambre, où la nuit entrait peu à peu. Elle avait renvoyé la Géorgienne qui était venue lui apporter son repas. Elle avait défendu qu'on fît de la lumière. Elle se laissait envahir par l'ombre et la torpeur. C'était pour elle une sorte d'ensevelissement dans les ténèbres commençantes; à demi couchée sur un lit de repos, il lui semblait être une morte éveillée au fond d'une tombe, dans un tête-à-tête sans fin avec sa propre pensée.
Penser! C'était le tourment suprême. Elle se demandait avec angoisse s'il serait aboli de
l'autre côté de la mort. Elle descendait d'abîme en abîme, au fond de la détresse, comme on descend en rêve, à travers les ténèbres, des escaliers qui déroulent leur spirale infinie. Son âme errait, loin de toute lumière, dans des régions souterraines, et s'y enfonçait de plus en plus. Elle était dans une prison basse dont les voûtes pesaient sur sa tête, au-dessous du monde des vivants.
Il n'y avait plus rien. Ses deux frères étaient morts, Luigi, Marco, qui avaient été mêlés à son enfance, à sa jeunesse; ils en emportaient avec eux les images heureuses. Son père, frappé de folie muette, n'existait plus qu'à la façon de sa propre statue sur son tombeau. Et Prospero venait de mourir sous ses yeux, à cause d'elle, par elle, celui qui l'avait véritablement aimée et qu'elle en avait puni. Elle regardait sa main, sur laquelle s'étaient appuyées les lèvres pieuses jusque dans la mort.
Si encore elle avait conservé sa passion et sa jalousie! Le tressaillement de la souffrance l'eût arrachée à cette immobilité funèbre où elle s'anéantissait. Mais elle n'était plus jalouse, et elle n'était plus amoureuse. De tant de troubles, il ne lui restait que la lassitude : César avait cessé d'exister pour elle.
Oh! la mort! la fuite, l'évasion hors de ce monde misérable et souillé!
La lune s'était levée; elle remplissait les vi-
traux de sa magie. La nappe de clarté sépulcrale et pure paraissait un linceul de lumière. L'âme d'Alba s'ouvrit à l'enthousiasme; elle aspira à la beauté des cieux d'argent, qu'inondait la lueur baptismale de l'astre. Oh! oui, mourir, mourir tout de suite!
Elle allait être exaucée.
Des pas résonnèrent dans le corridor, lourds et pressés. La porte s'ouvrit avec violence et le Micheletto entra.
Pourquoi l'universelle libératrice avait- elle choisi un ministre si hideux? A l'aspect du monstre envoyé vers elle, Alba ne put retenir un cri. Le Micheletto s'avançait sans un mot; il était près de son lit, et ce fut une seconde effroyable celle où les ignobles mains la touchèrent, où la face démoniaque se pencha sur elle. Les yeux d'Alba lui sortaient de la tête, et sa bouche tordue grimaça de peur. Mais le lacet qui avait étranglé Alphonse d'Aragon était déjà autour de son cou. Quelques râles, quelques soubresauts, la colombe était étouffée.
Micheletto sortit de la chambre. Le clair de lune enveloppait de sa gloire le cadavre. Un rayon pénétrait dans les yeux vainement ouverts qui ne voyaient plus rien. Puis la porte cria de nouveau ; deux hommes entrèrent, allèrent jusqu'au lit; ils emportèrent le beau corps hâtivement, comme deux voleurs de nuit.
LA LOUVE 29f
Il y a dans le Tibre une nouvelle dépouille. Les eaux du fleuve s'en vont vers la mer. Alba s'en va vers l'éternité. Une telle douceur empreint son visage qu'elle semble dire, avec Béatrice morte dans le songe de Dante : « J'ai trouvé la paix. » Le clair de lune lui fait de blanches funérailles comme à une vierge, car elle est morte dans la virginité reconquise de son premier amour. Celle qui descend ainsi la pente insensible vers les gouffres de silence et d'oubli n'est plus la maîtresse de César, le jouet douloureux de la terreur et de la volupté; elle est redevenue la jeune fille de Nemi, blanche comme une colonne de temple, la batelière blonde qui voguait à la poursuite d'un rêve sur le lac de Diane, l'amoureuse qui tendait sa bouche ignorante au baiser de Prospère Elle passe sous la caresse du ciel, sereine et pure comme lui. Elle a passé.
ÉTILOGUE