LA LÉGENDE AILÉE
DE
BELLÉROPHON HIPPALIDE
A la pensée amie de Paul Valéry.
Hipponoils, fils de Glaucos roi de Corinthe, réfugie' à Argos, conte à la reine Ste'nobe'e comment, à la suite de la mort accidentelle de son frire Belle'ros, il fut accusé de fratricide et exilé par son père ; il a assumé, par bravade d'honneur, le surnom de Bellérophon ou " meurtrier de Belléros ". La reine, pour se garder de la passion que lui inspire Bellérophon, a confié son émoi au roi Protéas, son époux ; celui-ci, avec tous les égards dus à un hôte, envoie Bellérophon à la cour de Lycie chez, lobate, son beau-père, porteur d'un message secret pour ce roi.
JL/a parole chanteuse envolée de sa bouche hésite et, par moment, tel un oiseau farouche que nourrit une fille naïve et maternelle, volette, cherchant l'azur où s'appuyait son aile, de la frise d'ébène au cèdre roux des plinthes et s'y pose, un instant, étonné et sans crainte ; telle, en sa jeune voix, grave tantôt ou claire, comme un battement d'aile une note étrangère au luxe des lambris et des rideaux d'Asie, à l'étroit et mieux née pour s'essorer dans l'air qui bondit, tournoyant, du large vers la plaine, résonne ;
et l'âme de la reine qui s'y mire frémit du frisson frêle dont vibre en sympathie ce vase de cristal à telle note que bruit sa lyre...
" Si vous vous souvenez }
— Puisque vous connaissez Corinthe... "
— " Oui, je me souviens ", dit-elle, " la Terre et l'Eau
s'y fondent en une étreinte
telle
qu'on demeure étonné
à chercher du regard la ligne qui témoigne
qu'une lutte éternelle, inlassée et farouche
y noue deux éléments et que, sur ces deux bouches,
la morsure — non le baiser! — mêlesonamertume..."
— " Oui, c'est cela", dit la voix mâle et claire,
" la mer est une plaine, la plaine est une mer
où l'herbe au vent du printemps houle et creuse
ses sillons, vagues vertes, qui rejoignent
la double mer
où d'autres vagues aux dos d'écume
semblent les brebis dispersées d'un troupeau tel
qu'on le dénombre par mille milliers ;
C'est là,
sous ce grand ciel,
que nous paissions de concert nos cavales ;
vous connaissez la plaine :
à qui vient d'Argos vers Corinthe,
après Némée, au sortir des grands bois,
elle apparaît soudain aval,
entre les térébinthes,
s'élargit et s'éploie,
comme un grand tapis clair
déroulé jusqu'à Poseïdonia ;
— vous avez dû nous voir, sans le savoir,
comme des points sombres qui galopions de front ?...'*
Sa voix défaille et s'interrompt,
puis il reprend, cernant sa phrase lente :
" Il croît de grands roseaux au long du golfe ;
nous y poussions nos bêtes frémissantes ;
leurs poitrails écarlates
fendaient, proues vives, cette herbe géante
tranchante comme des glaives ;
et nous, les jeunes fous,
à qui mieux mieux,
nous crions : Victoire ! fauchant à grands coups
cette phalange...
C'était un jeu...
Or c'est ainsi qu'un soir, Belléros, qui galopait au hasard, perdit l'assiette,
s'engouffra et disparut, sans un cri !
sans que, tout empêché des joncs fauchés, aveuglément rué vers l'ennemi, j'eusse vu ni où ni comment.
Quand j'émergeai des joncs.
la nuit était tombée :
les cavales hennissaient vers les étoiles ;
je me vis seul ;
l'ombre était pleine de doute ;
un galop lointain sonnait sur la route ;
et, croyant suivre Belléros,
je regagnais le palais où mon père
qui, préférant mon frère,
me soupçonnant de jalousie infâme,
m'accusant, sans recours, d'un fratricide,
m'a poussé vers l'exil expiatoire...
Et moi, depuis,
le cadavre de mon frère retrouvé
— dès que le bûcher eut desséché l'eau saumâtre
et que ses cheveux d'or où j'ai mêlé mes larmes
ne furent qu'une cendre au creux de l'urne —
j'assumai, comme un défi ! le surnom
de meurtrier de Belléros : Bellérophon...
Mon père m'a pardonné, dit-on, je crois ;
mais, moi, je n'ai pas oublié sa voix,
et ma honte de ce qu'elle disait ; ma honte
est telle encore que le sang me monte
aux joues et que ma lèvre en tremble encore
et que, si j'entendais, comme un remords,
sa voix m'appeler dans l'ombre inquiète ... je ne retournerais pas même la tête... "
VJlissée, presqu'en intruse,
montée par la porte où miroite
une mer sans repos qui s'élève et s'abaisse
au long des pierres qu'elle use,
flotte, légère et moite,
aux solives de cèdre
— tel un sourire aux lèvres voltige et s'efFace et renaît...
Elle inscrit, en passant, sur de l'ombre bleutée
— comme au flanc d'une coupe —
le geste harmonieux du conteur qui s'écoute, debout, chlamyde rejetée
— grand haut-relief d'Egine
que modèle, en se jouant, la clarté, de mille mains légères ;
Et la reine imagine :
la brume matinale au seuil de la clairière ;
la nymphe intimidée
qui cherche et fuit
l'aventure divine...
124 LA LUxMIERE DE GRECE
cependant qu'indolemment, à contre-jour,
entre ses coussins accoudée,
inattentive au récit qu'elle devine,
elle suit
du lent regard voilé de ses longs cils mi-clos
— mobile vision de beauté et de force — la pose pure du torse
robuste et presque ailé
au geste apparié des bras blancs et musclés ;
et le profil, parfois, lui apparaît si beau
qu^elle fuit le regard trop clair qui la pénètre,
ferme les yeux, hésite à se connaître
et, soudain lasse, aspire à la paix du tombeau.
Elle étouffe ! Sa gorge est sèche ;
pourtant la haute salle est fraîche
et la brise filtrée au voile du linteau
avive,
en se mêlant à l'arôme, tantôt,
de roses et de santal,
le grand souffle salé de l'horizon natal...
Quand plus tard, envolée du vaisseau fatidique, un soir de rêve, encore ! sous ce même portique, la nouvelle annuitée la fera tressaillir
— comme une aile vous frôle dans l'ombre —
la nouvelle apportée à la proue du navire : la nouvelle des fiançailles...
L'image de sa sœur palpitante et pâmée aux bras du demi-dieu dont elle s'est crue aimée, — tel un éclair jailli assombrit même l'ombre — muera en désespoir l'ennui de son cœur vide, de sa vie sans éclat faisant comme une tombe et de son inertie un geste suicide...
H/lle se lève et marche sur les dalles :
" Ah ! laisse, que j'achève !
J'ai quelque chose à dire :
Et mon bonheur est tel que j'en ai mal ;
Oui, ton père t'exile ;
la belle affaire ! et que t'importe ?
En rejetant derrière toi sa porte
tu mures le passé comme au creux d'un tombeau;
la soif de l'aventure n'exile-t-elle tout homme
vers l'avenir plus beau ^
On abandonne aux filles le foyer paternel !
Ne te sens-tu des ailes ?
Elargis ton essor
à la mesure des horizons 1
Ton frère, Belléros, est mort ?
sans doute, et nul encore n'a pu fléchir les Sorts
qui courbent jusqu'aux dieux ;
mais quoi ?
On n'aime — tu le sauras, tu le sais —
que pour la douleur et la mort :
et nul n'a rappelé du chant d'une nénie
ceux qui sont descendus vers l'Hadès improbable
derrière le seuil de l'infini...
Oui, je t'ai plaint, mais c'est assez te plaindre :
N'as-tu pas l'Avenir !
L'Avenir qu'on affronte ;
c'est le Passé qu'il faut craindre !
qui rampe derrière vous et vous frappe dans l'ombre ;
il alourdit le bras qui va cueillir à l'arbre
le beau fruit que l'aurore nous tend toujours en vain ;
cependant qu'on hésite, il retient notre main,
voile nos yeux de pleurs qu'il eût fallu répandre,
jadis, dans la nuit morte où gisent dans leurs cendres
les clairs avrils défunts et les étés perdus,
les mots mystérieux qu'on n'a pas entendus,
la joie de vivre offerte et qu'on a dédaignée,
tout le sang infécond que nous avons saigné.
Car sais-tu ce que c'est que d'être la jeunesse ? d'être cela en quoi les grands espoirs renaissent de tant de cœurs, de tant de corps désespérés ? d'être un désir vivant, survie de mille ancêtres, d'être l'espoir permis et l'avenir promis ? Oh ! d'être !...
Te dirais-je ta destinée ?...
O mon oiseau des plaines, ô mon oiseau des mers, j'ai rêvé te garder ici comme une mère, mais, tordant les barreaux de la cage dorée, mon amour fut plus fort qu'un désir abhorré, et, pour mieux m'assurer contre l'autre folie, j'ai tranché le lien qui m'étouffe et te lie : j'ai trouvé dans mon cœur la force qui le tue ; par amour j'ai suivi la voie de la vertu ; oui, j'avouai mon rêve et montrai mon désir... en brisant mon espoir j'ai pleuré de plaisir ! Le roi sait que je t'aime et croit que tu l'ignores, il m'a plainte et, prouvant à quel point il m'honore, à ma prière, il vient d'assurer ton destin : il t'envoie en Lycie où mon père en lisant ces tablettes de cire et ces signes tracés t'ouvrira l'avenir — et ce sera assez !
Car par le grand portail tu bondiras pareil à l'Aurore, à la Joie, à la Gloire, au Soleil !...
Mais va : l'heureux navire appareille et t'attend ! " Reine !... "
" — Adieu, je te regarde encore en souriant ; le navire appareille et le port est en fête ; souris-moij et t'en va, sans détourner la tête... "
Les tablettes ne dot-vent être ouvertes quaprh neuf jours de fêtes en r honneur de r hôte princier ; le jeune hellène irrite les courtisans asiatiques par sa simple prestance virile et la naïve narration de ses exploits* A la fin du neuvième banquet^ lobate rompt les scellés et lit, pour lui seuly que F honneur outragé de Protéas réclame la mort du héros, son hôte : il l'envoie donc combattre la Chimère.
X our la neuvième fois, lobate
assemble sa noblesse ;
pour la neuvième fois, qu'on abatte
un bœuf dont les gueux se repaissent ;
qu'on verse aux cratères, à pleins bords,
le vin lourd d'aromates
où macère l'Asie...
Et voici :
Rafraîchie par le bain et la sieste,
les boucles noires serrées aux bandelettes d'or,
ointe d'huile embaumée,
la robe lisérée d'une pourpre enflammée,
bruyante, efféminée de la voix et du geste,
la jeunesse d'Asie se mêle aux anciens d'âge.
Clignotants sous le fard et couronnés de roses, laissant ruisseler l'or aux plis de robes amples qui traînent, feux changeant aux dalles de porphyre, ceux-ci s'indignent, aussi, que ce royal hommage
prolongé, fastueux jusqu'à prêter à rire,
illustre un illustre inconnu,
homme brutal du Nord arrivé presque nu,
musclé en portefaix,
qui, comme un matelot, vous jase
des choses qu'il a vues ou faites, avec emphase ;
de ces héros d'un jour que vous envoie la Grèce
prêts — si on les écoute — à narrer d'une haleine
mille et une prouesses
imaginaires et surhumaines !
Celui-ci, par surcroît,
ignorant même en l'art grossier de ses pareils,
est capable, encore moins, de suivre de la voix
le chant des flûtes d'Ionie...
Oilence !...
Les trompettes, d'un cri, annoncent le roi et son hôte ; les voici : ils s'avancent...
Pour fléchir les destins vigilants et contraires,
lobate, à voix haute,
invoque les Mères vénérables,
Phoïbos l'Hiverneur,
Héraclès Lycien ;
on s'attable...
Et, parmi l'éclatante tablée,
une Heure insoucieuse, aux sandales ailées,
passe au rythme des rires que scandent les crotales,
danseuse agile entre les coupes qu'elle effleure ;
elle est passée au vol de ses sandales,
elle fuit...
Et le roi fait un signe et le bruit
des voix meurt en rumeur,
la musique s'apaise ;
et Bellérophon, pour la neuvième fois
— qu'au roi ce conte plaise ! —
doit narrer quelque histoire
que sa mémoire pourvoie.
Le silence est hostile ;
mais sa coupe d'un trait épuisée
fait sa pensée alerte et sa parole aisée :
" Roi ", dit-il,
" lobate, je ne sais
ce que diront les signes tracés
sur la cire et scellés
des sceaux de l'Argiarque, ton gendre ;
et, bien qu'on soit, ici, déjà las de m'entendre,
je dirai le dernier conte. "
Il s'arrête : d'aucuns rient :
et certains, même, affectent
une lassitude anticipée ;
mais lui,
le regard fixe et la tête levée,
voit
— par au-delà le faste insolent qui l'enserre,
au cadre du portique qui découpe la nuit —
une Etoile !
Et tout, hors elle, lui paraît terne ;
pour soi seul il poursuit,
et l'heure qu'il évoque illumine sa face
d'un rayonnement qui tombe de l'espace :
11 y a dans TAcrocorinthe un autel cher à Pallas, j'y ai dormi,
par une nuit d'été, sous les étoiles ; j'y ai dormi ? j'y ai veillé? vous le direz...
Vers l'aube,
et dans le silence de l'herbe abondante,
j'entends le pas de sabots trop légers ;
et voici que, retourné,
l'ombre d'un cheval m'apparaît !
(Tu ne rêves que chevaux, me direz-vous ;
attendez.)
Près de Teau qu'y a fait jaillir l'antique Sisyphe,
en l'abreuvoir de marbre,
le Cheval puisait ;
je le considérais en silence, tout étonné,
car nulle bête, voire nul homme ne saurait
franchir l'enceinte orgueilleuse de Glaucos ;
or, soudain, hors de la mer, l'aurore jaillit,
entre Salamis et Egine :
et, hennissant et cabré,
presque essoré,
je vis Pégase...
Les ailes battant au jour 1
Mais sa soif non désaltérée
courba de nouveau l'encolure éblouie
vers l'eau enflammée... '*
Des jeunes se récrient :
" Que ne l'as-tu dompté
en lui passant le mors ?"
Mais Beilérophon, qui s'est levé, poursuit
d'un grand geste impétueux :
" Pensez-vous qu'il n'appartienne qu'à un dieu
d'étreindre en ses genoux le Cheval d'or ?'*
— " Tu me prendras en croupe I *' chevrote, ivre, un vieillard.
— " Encore : encore 1 "
et Ton choque les coupes ;
le vin chauffe les têtes ;
mais lobate : " Mon hôte, il est tard ;
voici l'heure assignée...
Il rompt les sceaux parmi le silence de fièvre ;
et ses lèvres
ni sa face immobile ne révèlent
le secret des lettres de mort,
ni la pensée nouvelle
qu'on voit naître en l'effort
de ses sourcils froncés.
yjr Bellérophon devine sa pensée :
" Roi, voici neuf jours et neuf nuits
que, dans la mollesse des festins et le bruit
des harpes et du rire insolent de ceux-ci,
je m'impatiente.
C'est vers d'autres destins
que s'est aventurée
ma jeunesse que tente
la gloire...
Puissé-je, aussi bien, revaloir
ton hospitalité opulente :
n'est-il un service à te rendre
qui soit mieux qu'un devoir ? "
— " Tu parles bien haut ;
je n'ai pas de peine à t'entendre,
Bellérophon ;
pendant ces neuf jours de frairies
on a ri, on a chanté la joie ;
etj ce soir, pour la première fois,
avant-courrières d'un orage,
des paroles noires
s'accumulent là-bas et, sourdement, résonnent ;
Je n'eusse pas voulu qu'un souci
se mêlât à nos fêtes ;
mais penses-tu qu'adossée à mon trône,
étourdie, un peu grise,
cette Joie fanfaronne
règne seule en Lycie ?
Ceux-ci ont supporté longtemps ta vantardise
sans, à peine, un murmure ;
justifie ton orgueil et prouve ta valeur
d'un geste !... qui ne prête plus à rire
— Crois-moi, nous serons quittes ! — Agis, enfin, une prouesse
plus convaincante et moins prolixe
que tous tes contes :
humilie notre Asie et fais-nous honte
de préférer un vin joyeux à l'eau du Styx :
va, jeune héros de par delà les mers, combattre, si tu l'oses... la Chimère !
Des applaudissements tonnent aux poutres de la salle,
hurlement en rafale
fait de cris d'ironie et de rage ;
mais Bellérophon, redressé sous l'outrage,
les dompte d'un regard qui arrête
le tumulte, soudain, sur leurs lèvres muettes :
" Protéas s'est vengé sans bassesse, dit-il,
en m'envoyant à la victoire !
La salle éclate d'un rire haineux :
" Il joue au demi-dieu!
— " C'est à voir !"
— " Silence ! " crie le roi dont le cœur est troublé d'une appréhension où la honte est mêlée d'avoir fêté, neuf jours, à la face des dieux,
un homme que son crime inexpié dévoue
à l'étreinte des feux que la Chimère noue
autour de toute proie humaine qui l'assaille ;
" ne pare-t-on de fleurs les victimes } "
se dit-il, écartant l'horreur des représailles
divines,
et ses lèvres qu'il serre ont un goût d'amertume :
" Lyciens, souvenez-vous ", reprend-il à voix haute, " que notre hôte nous est sacré, et par deux fois sacré : car il assume
un combat surhumain dont nul n'est revenu; allez tous...
Et, les congédiant d'un grand geste courtois, sous les glaives croisés des gardes en arroi, au bruit des mains qu'on heurte, au cri d'airain et d'or des trompettes emplissant la nuit de leur émoi, il sort...
J/'âme du jeune héros déborde de la joie de celui qui se sent égal au plus beau sort.
Exalté par le désir de la gloire, le héros, resté seul, évoque, sous la nuit étoilée, le che^val Pégase qui l'emporte vers les ravins du Taurus ; il surprend et tue la Chimère et, tout frémissant de sa victoire, il regagne avant l'aube le péristyle du palais.
J/a salle s'agrandit du tumulte apaisé ;
le héros, immobile,
reste seul ;
une torche se meurt dans sa cendre affaissée
parmi les coupes vides et les roses tassées ;
il s'avance, à son tour, vers le péristyle,
s'arrête sur le seuil.
Cette marche de marbre éblouie
du reflet de la lune, qui l'inonde, allège,
jusqu'en l'ombre des frises,
la nuit des architraves,
vêt de lueurs de rêve
tout un léger cortège
de dieux évertués et de déesses graves.
La ville,
dès longtemps endormie, indolemment au long du golfe s'étire ; les acclamations, les pas, les derniers rires s'éteignent ;
le port,
où brille et saigne
un feu de veille,
berce (au lent roulis de cent barques)
de lourds sommeils.
Venue des îles,
tremblante aux doigts des palmes,
muette,
il monte de la mer une haleine rythmée
qui s'apaise et renaît lente, tiède, embaumée :
la nuit est comme un rêve de poète...
Et, le front appuyé à la fraîcheur du marbre,
impérieux et calme,
Bellérophon s'apprête.
Ooudain !
Un grand souffle l'entoure :
en un froissement de plumes,
le heurt de sabots trop légers
aux marches qu'elle effleure
projette l'ombre ailée...
En un bond, il étreint en ses cuisses
les flancs nerveux de l'Hippornide
— délices —
et jaillit vers la nuit
ténébreuse et splendide !
Né de Tair immobile
et de l'essor divin qui l'emporte,
l'ouragan l'enveloppe :
il étouffe, il a froid, il est ivre...
Sous lui,
la ville claire aux ombres accusées
s'éloigne, fuit :
la mer
luit et s'efface ;
sur la plaine grise,
tout là-bas, sous ses pieds,
les lourds bois noirs épars se tassent ;
la vitesse le grise ;
mais l'étreinte du vent sur ses tempes
boucle un casque d'acier.
J\u devant de son vol, en un geste d'appel, le Taurus dresse au ciel ses sommets éblouis où la neige étincelle contre l'immense nuit.
Déjà, triomphant, il domine
des gouffres 10
entr'ouverts dans ses flancs :
plaies d'un monstre qui souffre...
Le vol s'est ralenti et s'abaisse, prudent ; il plane, maintenant, sur un ravin étroit...
Contre un roc en saillie, il la voit !
— outrage hideux de l'Ombre aux astres humiliés qu'éclaire en plein la lune :
elle dort, repliée, provocatrice, immonde !
D'un serrement de genoux,
l'épée haute,
et penché sur le cou
de la bête céleste,
le jeune héros plonge et, leste,
frappe !
Et s'élève
— est-ce un songe ? est-ce un rêve .'' — sur le souffle torride qu'exhale
la gueule d'agonie :
il tend aux constellations son glaive
et leur dédie
sa victoire, d'un rire
où le Cheval ailé mêle sa joie hennie !
L*aube pâlit, déjà, sur le seuil de Taurore : tout là-bas, dans l'abîme, un moment,
— meule de paille que la foudre allume — la Chimère, qu'un feu intérieur consume, flambe,
éclaire l'ombre comme un météore et tombe en cendres...
V^ependant, son élan l'a porté jusqu'aux cimes ; il vire et glisse, maintenant, sur l'air
— avec délice —
vers la ville qu'il devine,
tache blanche, là-bas, vers la mer.
Il exulte de la voix et du geste !
Et, penché sur l'encolure d'or,
il baise le poil clair de la Bête céleste ;
et, tantôt, d'un bond preste,
il est debout, encore,
au péristyle...
répée fumante au poing,
le bras vermeil,
essoufflé et pareil
à quelque jeune dieu fêtant l'âge viril
de sa divinité...
Il se retourne et suit,
vers la plaine infinie
où paissent les troupeaux stellaires aux toisons d'or,
le vol silencieux du beau Cheval sans mors.
Seule, PhiIonoe\ fille d'iohate et jeune sœur de Sténobée, a été témoin de Ven'vol et du retour triomphal de Bellérophon ; elle lui donne le baiser de sa foi. lobate les surprend et, terrifié à la pensée d'une 'vengeance du héros ^victorieux, feint de consentir à leur union y mais aupara-uant il réclame de son futur gendre la destruction de l'Amazone.
iJerrière lui, furtif et agile,
— cette fois — c'est un pas :
une étoiFe le frôle
et révente d'un parfum d'avril ;
une main s'est posée sur sa bouche,
un baiser sur sa m,ain ;
et, contre son épaule,
clarté chaude et soudaine,
brume rose d'aurore, aube humaine :
une chevelure d'or...
C'est la vierge Philonoé, la sœur de celle
qu'au rêve du tillac, naguère, il trouva belle,
quand, voguant sous la nuit vers la gloire prédite,
il crut voir sur les flots se lever Aphrodite,
pâht, n'ayant jamais songé à une femme
pour l'étreindre,
et, tressaillant, sentit la brûlure d'une larme
sur sa lèvre mêler son amertume au sel
des embrums :
" O mion Héros ", dit-elle, " ô mon dieu, je t'ai vu,
grande flamme jaillie de l'autel, t'élancer et t'éteindre !
Te voici revenu... "
Et sa jeune folie l'enlace
d'une telle ingénuité
que leurs lèvres se joignent
sous la nuit de leurs paupières closes,
et prolongent l'éternité
d'une minute, encore ! de luxe et de beauté,
de saveur lumineuse, d'harmonieux parfum ;
la minute de Vie
à tous, et tour à tour, prodiguée à l'envi ;
unique pour chacun :
Car le petit stylet qu'un geste de délire, Sténobée, a plongé dans ta chair qu'il déchire, n'a pas tué ton cœur ! et le sang de ta vie
— dès l'instant que, debout sur ton seuil et pareil à la nuit que dissipe une aurore vermeille, l'Amour inévitable a rayonné — soudain !
tout ton sang s'est tari, et le froid du matin t'envahit, et la mort prit ton âme ; et, de même
— qu'un soleil trop puissant, hâtif et brutal aime le verger du printemps et boive d'un baiser
de feu, insatiable et ivre, la rosée —
la fleur de l'amandier frissonne et choit, glacée : c'est son premier regard, Reine, qui t'a tuée.
J/e roi est là, dans l'ombre, et qui écoute
et entend et suppute et qui n'a pas de doute ;
il a peur du héros invincible ; il médite
pour parer sa vengeance quelque voie détournée :
" Soit, ma fille ! " et sa voix est sonore et joyeuse,
" Si le jeune vainqueur te veut mener épouse,
je vous fiance ici ; mais laissez aux fileuses
le temps de te tisser la robe d'épousée ;
et toi, fils de Glaucos, à la parole osée
mais moins prompte, on l'a vu ! que ton glaive,
est-il temps, déjà, de te reposer ?
Est-ce à toi de faire trêve ?
Quoi ! ma fille lierait de ses tresses
ton bras que la gloire réclame ?
On dirait encor que la Femme
est perverse et traîtresse !
Philonoé, ne faut-il pas qu'avant que d'être roi
il conquière son royaume ?
La Chimère est vaincue... mais aurons-nous la joie
tant que celle qui défie tout homme
au combat de haine ou d'amour.
l'invincible Amazone,
ne sera égorgée à son tour ? "
Cependant, le peuple sceptique et le'ger apprend a=vec indifférence la mort de la Chimère, plaisante l'exploit du héros sans se de'tourner de sa tâche quotidienne. Les courtisans, de leur coté, équinjoquent sur les prouesses nocturnes du jeune aventurier et sur la complaisance jorcée du roi qui cowvre mal un scandale.
La 'ville, lasse de sa propre rumeur, fait de la Chimère ridiculisée le symbole du néant.
lobate, resté perplexe, doute presque de Va'venture ; Philonoé, re^venue de son énjanouissement, croit, peut-être, à un rênje.
V>*ependant,
le jour banal enflamme la cime des cèdres,
argenté les clos d'oliviers,
ruisselle en pluie pâle aux terrasses,
rebondit, lavant l'ombre aux ruelles,
inonde le marbre des quais.
Sans effort, oiseuse et agile,
belle ni laide — quotidienne —
ménagère éveillant la demeure,
la Vie blonde
presse les pas, enfle les voix, emplit la ville
— emplit le monde —
de la mobilité de sa rumeur ;
on marche
— aujourd'hui c'est demain, c'est hier : — les pêcheurs étalent au soleil
leurs filets pleins d'ombre ; on hisse deux voiles vermeilles qui claquent et s'enflent
comme les joues du vent qui les entraîne ;
une fumée rabat sur le temple ;
une trompette sonne sur le môle ;
et le flot vous entoure et vous mène,
étourdi de paroles,
jusqu'aux halles où s'étale bigarrée
la moisson encore vive de la mer
et qui bruissent
du caquet des commères.
On écoute :
— comme il courut cent fausses nouvelles, comme il en courra demain mille —
on se jette au passage :
" La Chimère a brûlé,
le héros l'a occise !
Et vous souriez, indécis
attendant qu'on le redise ;
tel réclame : " Rien qu'un témoin !
avec cet air comique de qui demande à croire ;
" Elle a disparu, c'est notoire. "
— " La belle affaire ! " riposte un botteleur de foin, " Qui me prouve qu'il Tait tuée ?
— " Il profite d'une... comment dit-on ? "
— " D'une coïncidence, parbleu !
— " Ah ! pardon. "
Celui-là, qui resta muet,
hoche la tête, clignant des yeux,
laisse entendre d'une mimique
qu'il connaît les feintes, les replis hasardeux,
les secrets de la politique.
Et on s'offre à boire
au son d'une musique
— ainsi naît une Gloire.
V^'est l'heure qu'on se montre au portique ; les nobles Lyciens, mollement accoudés,
— pour la première fois, il n'est plus de partis — rivalisant d'esprit douteux et de cynisme, commentent à coups de reparties
le si haut fait nocturne du futur gendre d'Iobate :
" il chevauche — de nuit.
— " Le roi l'a vu ? "
— " Il chevauche Pégase, mon pauvre ami ! "
— " Très sérieusement, mes chères amours, cette histoire de Chimère,
est, entre nous, vieille de quatre jours : mon jardinier la connaissait ! "
— " Moi, je la tiens de ma grand'mère : on la contait pendant que je naissais.
— " Je vous l'ai dit souvent... '*
i6o LA LUiMlERE DE GRECE
— " En effet. "
— " ... le phénomène, de l'avis des savants, doit se consumer de son propre feu ; c'est fait : comme le peste, ça s'épuise. "
— " Ils roucoulaient ; sans la nourrice ... "
— " Erreur ! ils étaient seuls ; et, ma foi... "
— " Il ne faudrait pas, quoi qu'on dise, tenir rigueur au roi
d'un peu... " — " D'ingéniosité réparatrice ?''
— " Si vous voulez. "
— " Le gaillard qui croyait s'être assuré le trône part — je vous le donne en cent. "
— " Comment, il part ? "
— " Il part combattre l'Amazone. "
— " Pauvre innocent ! "
— " Bravo, lobate ! "
— " De façon que la princesse Philonoé est fiancée, de fait, à l'un de nous. "
— " Après vous ! "
— " lo hymen, hyménée ! "
— " On tirera au sort. "
— " Mon petit, tu radotes. "
— " On doublera la dot !... "
— " Décidément, c'est un beau jour. "
— " Décidément, on vit mieux sans héros ", conclut, sentencieux, un vieillard demi-sourd.
BELLEROPHON i6i
JL/es citadins sont obsédés de la Chimère :
déjà, les geigneries des campagnards
— grands crieurs de misère,
qu'il s'agisse de pluie,
de sécheresse ou de... Chimère ! —
avaient nourri leur verve jusqu'à satiété,
durant trois mois d'été ;
grâce aux meilleurs poètes,
tout Y avait passé :
les prêtres de Neptune nauégète
et leurs prières ;
la garde suburbaine, en y laissant des plumes !
les femmes en renom, le roi, les maraîchères ;
on avait chansonné la hausse des légumes,
quitte à les payer cher !
Bref, de cette Chimère et de ses faits et gestes,
la ville en était lasse ;
la mirifique histoire
tournée en contes lestes :
" Je vous fais grâce du reste... "
fut, en effet, son coup de grâce.
La Chimère morte, on refusa d'y croire ;
même, on se défendait d'y avoir cru ;
elle devint un néant dérisoire ; 1 1
i62 LA LUiMIERE DE GRECE
à même la rue.
il s'organise des funérailles,
des refrains s'improvisent, encore ! au long du port;
et l'insolence de la canaille,
l'effronterie toujours en éveil des gamins
en corsaient les paroles
d'un grand geste de bras qui simulait un vol...
Ainsi naît un Symbole,
ainsi se répercute un Geste surhumain.
J^e soleil déjà haut fait le verger sonore
des cigales,
qu'assis au péristyle et le front dans la main,
le roi suppute encore,
scrute et pèse l'Aventure inouïe,
se reporte aux vieux textes,
en augure, en tous cas, très peu de bien ;
en appréhende, d'autres fois, fort peu de mal,
sans en être trop sûr ;
en fin de compte, reste perplexe.
Evanouie, Philonoé,
emportée vers sa couche,
— sourire que sertit sa chevelure dénouée, —
dans un rêve confus de désir et de fièvre,
emmêle, illusion délicieuse et chaste,
ia saveur du baiser encor chaude à sa lèvre au parfum du matin qui raccueille au réveil ; songe au beau Cavalier qui descendit des astres, rit encore et s'étire aux rayons du soleil...
Bellérophon est parti à la recherche de la guerrière ; re'vi'vant sa nuit héroïque^ sa journée de de'sillusion devant V indifférence du peuple et l'hostilité de l'élite il se retrouve seul, au seuil nocturne du pays de r Amazone ou l'a mené le batelier ; // s'endort accablé sur l'herbe.
vymbre fuyante au courant qui Ta prise,
la barque, à la dérive,
fait chevrotante, au ballottement des flots,
le frêle cri d'adieu du batelier ;
et, porté sur la brise,
ce n'est plus qu'un sanglot
qui se mêle au soupir des grands joncs de la rive,
Uepuis l'aube d'orgueil et d'audace ;
après la Ville inattentive, active et sans pensée,
sur qui son vol de Gloire a passé
en ombre de nuée, inaperçu, sans trace...
après le rire sceptique du portique
oia l'écho de son cri de Victoire dans l'azur
fut un refrain impur...
depuis cette barque hélée et la voile qu'on hisse
i68 LA LUMIERE DE GRECE
au clair vent d'Ionie
dont se gonfle sa joue ;
le clapotis rieur du flot contre la proue ;
la course libératrice
au gai sillage d'ironie...
après les douces rives déroulées...
les rames maniées au rythme d'un poème où s'exhalait la foi du héros en soi-même ; et le vent qui fléchit, essoufllé, qui fraîchit et reprend haleine...
par delà cette claire journée
et le soir lumineux,
l'estuaire franchi vent-arrière,
les savantes bordées
aux méandres élargis de la plaine...
passé la gorge aux flots tumultueux,
infranchissable, j
mais où passent ceux-là qui veulent... '
jusqu'à ce que la quille eflîeure, enfin, le sable ; | jusqu'à la rive morne d'un bond leste abordée...
pour la première fois Bellérophon est seul !
JLl écoute le flux de son sang, comme un bélier, battre à sa tempe ; pourquoi feindre ?
— rOmbre rampe — à présent,
il est triste...
Là-haut, contre une cime pâle, persiste
— comme à la joue d'un mort adolescent — le reflet rose de la Vie qui va s'éteindre...
A travers l'étendue,
au-devant de la nuit,
qui gravit l'orient ennuagé et terne,
la Montagne prosterne
sa grande ombre éperdue
d'angoisse et d'agonie...
Tel un poisson jailli du filet sur la grève
laisse éteindre en la mort ses écailles splendides,
la Rivière, soudain !
— où vivaient aux sursauts des remous
des nacrures cernées d'un feu joyeux de rides — se ternit et s'éteint...
Sous l'Ombre
— submergeant, terrasses sur terrasses,
le vaste étagement des rochers qu'elle atteint —
la plaine, la forêt furtive — là-haut, les cèdres —
se groupent et se massent ;
les cent visages de sourire s'effacent :
le monde s'unifie dans les ténèbres !...
Ainsi,
éparse, tantôt, aux détails de la route,
aux jeux éblouissants de l'heure leste,
sa Pensée, ressaisie,
sous l'étreinte de la tristesse
se résume en soucis.
11 est seul, il a mal
— sa douleur crie à l'aide !
il s'adosse au rocher encor tiède ; il est fort, mais le coup fut brutal :
comme un homme qu'emporte un char de fête au galop du quadrige
— si la mobile joie de la course d'un brusque arrêt se brise — s'étonne appesanti d'un poids égal
à cet allégement où s'exaltait son être ;
ainsi Bellérophon, sous son élan brisé, — qu'il se gausse de l'aventure, qu'il en fasse risée — n'en hésite pas moins, gauche et lourd, au seuil de l'avenir ;
Il sent peser sur lui le poids des souvenirs
et, passivement, il voit venir son tour :
Demi-dieu que domine une faiblesse humaine,
va-t-il donc gémir et se plaindre ?
il se redit les mots oubliés de la Reine :
" C'est le Passé, enfant, qu'il faut craindre... "
Oon âme frémit sous l'assaut qui l'accable ; son corps affaibli se refuse à l'étape.
Tel un enfant, que lasse
la trop belle histoire qu'on lui conte,
n'y veut pas même croire,
pour ne plus écouter s'en échappe,
cherche à voir, par au-delà la vitre close,
le plus humble détail, une herbe, un caillou rose ;
tel, aussi,
la passion d'Orgueil et de Courroux
qui l'a tenu longtemps, attentif et docile.
au creux de ses genoux séniles
de nourrice bavarde,
l'énervé, soudain, d'un babil
de Gloire et de Désastre :
son âme s'est lassée à regarder les astres ;
détourné de son rêve éblouissant et vaste,
il chérit une herbe humble, humide de rosée !
Et, face contre terre, il étouffe,
à même le gazon qu'il lacère par touffes
un lono- sanglot dont il s'irrite :
mâle enfant qu'on arrache à son jeu héroïque,
il ne veut pas que l'heure soit écoulée,
n'accepte pas que la belle journée
soit morte encore !
Mais, dompté à son tour, par ce vent d'épopée,
il s'affale et s'endort
dans l'herbe, de son long étendu :
le poing crispé s'est détendu
et, près de lui, compagne pâle et nue,
s'allonge son épée.
// rè--ve ; il é'voque son passé : Belléros, son frère ^ lui parle, puis, c'est V ombre de Sisyphe, son aïeul ; mais sa jeune ^vaillance rejette le de'sespoir ; comme il a étendu les bras pour repousser les Chimères du passé, il les referme sur Antiope l'Amazone, qui s'est penchée sur son sommeil : il étreint la Réalité.
l jGS nuages courent...
Sur la prairie bleutée et d'ombre, tour à tour, où scintillent et s'éteignent et renaissent les flammes de rosée aux aigrettes des prêles • — mirages des étoiles qu'éclipse ou que révèle le vol des grandes nues que le vent pousse et presse, déroute de Victoires aux ailes mutilées...
sur les cimes confuses ou, soudain, révélées...
à travers le sous-bois allégé
où — rayant les ténèbres —
vient rebondir parmi les acanthes funèbres
un fruit d'argent tombé du céleste verger...
sur le fleuve qui brille, où le plisse son pied léger,
la Lune glisse :
chasseresse inlassée de cette nuit d'été, elle rajuste en ses cheveux le croissant d'or,
hâtive, et ramenant le voile ennuagé que sa course ou le vent, là-haut, écarte encore, éblouissant le fleuve, la forêt et la plaine d'un éclat de sa radieuse nudité...
Artémis,
abaissant tes yeux tendres,
quand ta splendeur, soudain, enveloppe
le sommeil du Héros,
ne croirais-tu surprendre
le blanc Dormeur, encore, au halo de clarté
de l'antre de Carie ?
Wr, Bellérophon dort ;
et, sur sa face, mouillée de larmes douces-amères,
vous liriez son rêve
dont le peureux mensonge est celui de la mère
pourl'enfantquela fièvre brûle et blottit contre elle;
et voici qu'en son âme lassée
alternent, angoissantes ou trop belles,
— selon le jeu, aussi, de nuages rapides —
les ombres évoquées de son jeune passé,
les clartés de sa foi téméraire et splendide :
comme naguère,
debout contre les ioncs mobiles,
souriant mais plus pâle,
Belléros aux yeux clairs
lui parle
de sa voix un peu rauque de meneur de cavales :
" Petit, étire-toi ; il se fait tard :
comme tu dors !
C'est jour de marché à Mégare ;
ne fais pas Tétonné...
Et lui :
" Tu sais bien, frère, que tu es mort
depuis cette autre année...
" Soit ", dit la voix aimée,
" je me suis arrêté,
là-bas, au seuil de la mer bleue, un soir d'avril ;
l'air était parfumé ;
on riait haut, c'était un jeu
de vivre...
Je me suis endormi, sans être las,
parmi les joncs...
T'en souvient-il ?
Nous nous aimions ;
tous deux, nous étions ivres
du vaste lendemain
dont chaque heure qui t'entraîne
t'éloigne encor de moi... 12
Vois : si tu me tendais la main — à travers tous ces jours de forêts et de plaines et par delà la mer — atteindrais-tu la mienne ?
à travers l'infini...
Oui, je suis mort, frérot !
Mais toi, Hipponoûs ?
Bellérophon, mon frère ?
Ta fuite vers Argos, le soupir de la Reine ;
ton rêve sur la proue, l'Anadyomène ;
les fêtes ennéadiques, le vol, la Chimère ;
Philonoë à la lèvre tremblante ;
l'ombre des ruelles, le soleil de i^agora;
la foule insoucieuse, bruyante, affairée ;
ce cri d'adieu, tantôt, du batelier ;
et même, dans l'herbe, ici, ton pauvre sanglot...
Tout cela, n'est-ce le passé, frère, frérot ^
N'est-ce la mort, aussi, tout cela, Hipponoûs ?
Moi seul suis-je mort } Ne meurs-tu en la seconde
que bat ton coeur farouche au rythme enfiévré ?
Cette heure, même, se meurt
avec cet écho de ma voix dans l'ombre apaisée...
Le fruit qu'on mange est l'automne de l'antan :
tu l'as attendu — comme tu l'as guetté ! —
le passé pesait dans ta main quand tu l'as cueilli...
Farderas-tu l'avenir avec une ombre effacée ? A toute fleur tu respires l'autre corolle fanée... Ces mots, je te les dis de lèvres anciennes : je suis le Passé, toutes tes jeunes années ! C'est cela, la Chimère blonde parmi les bleuets : toutes mes boucles blondes au vent dénouées et mes yeux d'azur, entre leurs nuées, qui mirent le rire de tes yeux, mon frère. . . C'est moi, la Chimère! qu'il te faut tuer... "
La voix se fait lointaine
et, confuse et poignante, se mêle
au sanglot de qui rêve :
"Vois!...
la plaine immense où tu vas entrer. . . Quel guide t'y accueille ? Qui t'y mènera ? De quelle veille est faite, encor, ta journée ? Le Passé, encor, t'y a devancé ; te va-t-il falloir revivre la vie hasardeuse et vaine des ancêtres que...
les dieux ont tués. . . "
i8o LA LUMIERE DE GRECE
Oisyphe, l'aïeul évoqué, a surgi :
son épaule est meurtrie, ses mains sont calleuses du rocher qu'elles poussent ou roulent à jamais ; il s'y appuie et regarde son petit-fils :
" N'as-tu donc compris le sens du symbole ?
Défiant la Mort, je l'ai enchaînée ;
je suis immortel : n'es-tu pas moi-même encor ?
dans ta volonté revit mon beau crime
d'avoir défié l'Olympe assemblé !...
Ce rocher que je pousse au faîte
et qui retombe et que je pousse encore
jusqu'au faîte d'où il roule vers l'abîme
pour que je l'y aille chercher...
Petit! c'est la Pensée; c'est la Chimère...
que même la Mort ne peut tuer...
C'est l'Œuvre des âges accomplie et détruite ;
c'est l'édifice hardi des Rêves qui s'écroule ;
tout Temple édifié qui flambe à l'horizon ;
c'est le Peuple qu'on crée en maîtrisant la foule
qui, bétail, se disperse ;
la Loi codifiée qui s'oppose à soi-même ;
la Ville qu'on élève, d'un geste, vers les cieux,
qui tombe, comme un bras qui s'abaisse...
c'est
BELLEROPHON i8i
— blasphème suprême dont le Néant s'irrite,
velléité d'éternité —
le Chef-d'œuvre authentique
où s'acharnent, tour à tour, les hommes et les Dieux!
Agis ton avenir : l'action c'est la joie
illusoire mais surhumaine ;
chaque heure — si tu l'as voulu — est ta proie,
chaque minute est ton aubaine :
qui pense, court à la défaite...
La Chimère, la Chimère, la Chimère est en toi,
petit poète !
Tu roules, aussi, ton rocher vers le faîte ;
mais c'est pour la première fois... "
Bruit de pierre bondissant de rocher en rocher qui s'arrête sous bois,
son dur éclat de rire heurte l'ombre trois fois et s'éteint dans la nuit.
En un soupir d'angoisse, d'orgueil et d'énergie,
le Héros se soulève,
domptant l'indigne léthargie
et défiant son rêve :
ses deux bras étendus en un geste suprême
pour repousser le Néant qui l'accable.
accueillent, ô volupté, l'étreinte de ta joie, frémissent et se referment sur ta seule Réalité, chair secourable !
Bellérophon et Antiope Cé'veillent dans l'aube, unis, pacifiés ; soudain^ au rayon de V aurore, ils se njoient pour la première fois et adorent leur beauté i tout s'éclaire se précise, s'équilibre : la réalité est maîtresse.
Uu seuil de l'antre bleu...
(N'entends-tu pas le cor ?
Vers l'orée du bois noir tes nymphes te devancent)
du seuil, où tu t'attardes encore,
ta lumière rejaillie vers la voûte
mêle ton clair mystère au néant ténébreux,
créant ta joie, Artémis :
car le jeune chasseur est couché à tes pieds vêtu du seul éclat divin qui l'enveloppe, mêlant le feu vital de sa chair épiée (... Antiope, Antiope...) à ta lumière froide et pâle.
Ainsi, sous bois, l'été,
quand jaillit au visage
le reflet d'un rayon
hors la fontaine que l'herbe dérobait,
on s'arrête, ébloui, la main aux yeux,
avant de savourer la fraîche ivresse ;
de même, émerveillée, agenouillée.
i86 LA LUMIERE DE GRECE
devant la splendeur blanche du demi-dieu, Antiope, vierge chasseresse, protège de la main son cœur blessé ;
Et la nuit vaste qu'emplit le clair de lune,
et le cri belliqueux de ses sœurs qui l'appellent
de la huée nocturne des chouettes
s'effacent :
car toute la lumière de Vie,
insoupçonnée et neuve,
sourd palpitante de l'herbe
et ses yeux s'en abreuvent...
Et, quand s'ouvrent vers elle les bras blancs du dormeur
elle en chérit l'étreinte usurpée ;
elle y confond sa chair...
Un nuage, là-haut, voile sa destinée... ]!
V ers l'aube, sous la pâle nuit étoilée,
ils dormaient, côte à côte, et la main dans la main, quand la brise, effleurant leurs boucles emmêlées, les éveilla pour quelque éternel lendemain.
« Tais-toi ! "
et, d'un baiser, scellant sa bouche :
" Je ne te dirai pas : Qui es-tu ? "
— sourit-il —
" chair vive que je touche,
femme que j'ai aimée ;
car je sais mieux répondre :
" Tu es la nuit d'été grave et tendre...
" Tu es le parfum de ces sauges,
la saveur en ma bouche du thym froissé...
" Tu es cette fraîcheur de l'herbe sur ma paume... " Tu es la Certitude Nue.
" Tu es ma mère que je n'ai pas connue,
ma sœur qui n'est pas née ;
tu es l'heure prédestinée
dont nos désirs divins ont, jadis, convenu ;
tu es le sanglot savoureux si longtemps contenu
qu'il évoque en un rire la douleur pardonnée.
" Quand, dans l'herbe affalé, j'en arrachais les touffes, meurtri d'une victoire inégalée, blotti contre ton seuil
i88 LA LUMIERE DE GRECE
où mon sanglot s'étoufFe ;
c'est ton étreinte que j'implorais,
Terre maternelle qu'eût dédaignée mon pied ailé.
Epouse de mon solitaire orgueil,
Réalité !
" Rire accueillant du ciel splendide,
angoisse des Immortels
qui, penchés sur leurs trônes,
pâlissent de nos joies !
Ne m'as-tu pas donné les fruits de l'Atlantide ?
et toute fleur qui croît ?
Les fleurs qui chantent avec des mots de fièvre ?
Les fruits qui sont comme une proie aux lèvres ?
Tout l'univers épars,
ne l'ai-je pas étreint sous cette nuit ?
Verger des Joies,
n'ai-je pillé tes fruits ?... "
Ils sont assis au talus de la route ;
cependant qu'il lui parle,
elle a posé la tête au creux de son épaule,
contre son cœur, à même sa vie ;
elle écoute, immobile,
et saurait sa pensée sans même une parole.
jL/à bas, l'aube pâlit, \
hautaine et énergique :
comme celle qui se lève avant le jour
— sereine et sans réplique, sans haine et sans amour.
Le paysage se précise :
le pré dévale
jusqu'aux bords d'un ruisseau ouaté de brume,
et, par delà, s'étale,
puis monte aux flancs d'un tertre, entre des pins ;
et, derrière, tout au loin,
les cimes, étagées vers l'empyrée,
portent à leur front, déjà, l'émoi du jour qui point.
Les rayons
— comme d'une roue immense — jaillissent au Moyeu d'or
qui tourne au ras de l'horizon :
voici l'aurore !
qui vêt le monde
de joie si forte
que la seule jeunesse l'accueille sans angoisse
en sa chair où la sève abonde...
Ils sont assis au talus du chemin,
côte à côte, à présent, et la main dans la main ;
et, d'un lent geste unique, détournés de l'aurore,
ils se regardent...
se voient !
se possèdent des yeux pour la première fois :
connaissent leur Beauté
que cette double aurore
illumine de certitude et dore
de majesté :
" Penses-tu, " lui dit-il,
" qu'il soit une femme promise
aux dieux suprêmes
que tu n'égales, Hétaïre ? "
— " Quelle déesse ", dit-elle,
" n'envierait ma fiévreuse mortalité ? "
Et, les yeux dans les yeux, ils boivent ta beauté,
forme humaine, chair réelle,
comme un nectar plus fort
que n'en versa Hébé
aux grands dieux titubant vers des couches mortelles
Là-bas, un autel se dresse pour quelque rite : un peuple accourt, V encens fume, des chœurs alternent. Bellérophon apprend la raison de ces fêtes. Vâme du héros s épanouit au soleil normalement tardif de la gloire ; Pégase, à son appel, accourt et,- serrant entre ses bras la Réalité, Antiope, Bellérophon bondit 'vers le soleil, à l'assaut des suprêmes chimères.
V^ependant, tout s'anime :
le long des grands chemins, aux lacets des sentiers,
venu à travers plaine,
dévalé des collines,
par groupes, par milliers
— laboureurs aux couronnes d'épis ; bergers entourant une branche de pin d'une danse rustique ;
vignerons brandissant des pampres en torsades —
un peuple accourt ;
et des chants alternés aux musiques
laissent suivre
— quand les masque un bosquet opaque de chênes vertS' leur progrès inégal.
Sur le sommet du tertre aux grands pins espacés,
— les cortèges y convergent — on peut voir se dresser
au geste sûr des bûcherons
l'autel qu'on improvise
où, déjà, fume vers le jour levant 13
l'encens des bols de sacrifice ; et le vent porte, enivrant l'air tout parfumé des pommes de pin aux flammes claires...
Leurs yeux mirent la scène ;
leur joie s'accorde aux hymnes
dont, à voix pleine,
les chœurs groupés se jettent, strophe à strophe,
la guirlande sonore ;
cependant que les femmes
enlacent le haut lieu de trophées embaumés,
et que l'aurore
rosit d'un feu de gloire
le vol d'or des fumées...
iVlais lui, soudain, comme qui s'éveille,
avisant un berger au pas hâtif
qui passe sur la route en contre-bas :
" Ami, qui fêtez-vous, là-bas .''
Quel dieu ? "
Le rustre se retourne sans s'arrêter :
" Viens-tu de chez les Lotophages ?
Ne sais-tu rien ? "
Puis, de voix forte
qu'il grossit des deux mains :
" Bellérophon a tué la Chimère ? " Et sa course l'emporte...
Comme un dormeur, encore,
qui, sortant du beau Songe qu'on regrette,
s'émerveille de se voir
l'hôte d'une Réalité plus belle
et qui l'accueille, son rêve et lui ;
le Héros a compris que la Gloire
— la Gloire qu'il a guettée,
naît, comme l'écho, d'une voix lointaine ;
que, de la Vie répercutée,
de bouche en bouche ou d'âge en âge,
est faite la Légende surhumaine ;
et que, de ceux qu'il vivifie,
pas un n'a vu l'infixable soleil.
Debout, la face au jour,
tout l'être en fête,
mais l'âme sans surprise,
jeune à l'égal du Matin,
beau de son bel Amour,
il accepte et respire en la brise
les fumées de la Gloire qu'elle lui jette
avec l'arôme ardent des thyms
qui parfumaient leur couche ;
et, d'un baiser subit de la bouche sur la bouche, il mêle quelque ivresse à son orgueil farouche.
Mais elle :
" Belléropon THippalide es-tu las ?
— J'ai deviné ton nom, te voyant sous l'aurore — N'est-ce pas qu'il te restait encore
une épreuve, un combat ? " Et lui :
" Il me reste de ton baiser sapide à ma lèvre un goût d'ambre...
Mais, comme ta main tremble ?
As-tu peur pour ma gloire héroïde ?
Je n'ai plus à dompter qu'une femme :
l'Invincible Amazone. "
— " Ne m'as-tu pas aimée ?...
Ta promesse est tenue,
ton œuvre est consommée...
Ah ! n'as-tu pas versé le sang pur d'Antiope ?...
iVlais il rit ;
et, d'un geste d'appel qui plonge à l'infini,
il dresse sur l'azur l'élan d'un demi-dieu ;
au chant multiplié d'un peuple.
le ciel marie
un cri divin...
Les ailes frémissantes du Coursier qui se cabre
éventent leur destin ;
une Gloire d'or les enveloppe...
L'Hippalide a bondi
et son bras plus léger du clair poids d'Antiope
la lie contre sa chair téméraire et superbe :
" Jusque dans leur Olympe inaccessible,
viens révéler aux dieux le sens de la Vie ! "
La foulée des sabots effleure d'un souffle l'herbe,
et la Bête vermeille jaillit,
flèche de feu, vers ta cible.