SAPHO III
venait s'asseoir ici et, regardant la mer,
oubliait Héra et se sentait fort
pour quelque amour nouveau et fabuleux !
La légende est pareille à l'âme de la foule,
comme un miroir qui reflète un visage ;
elle fait sourire le sage :
le peuple est un enfant qui aime croire.
Voyons, cet amoureux, peut-on lui pardonner ? Reste-t-il quelque espoir ?...
SAPHO, sans entendre et que soulevé sa vision
Descente vertigineuse du Char !
La mer est comme un brasier ;
la roue de feu
dont tout regard s'efFare
creuse une ornière de rayons ;
tout suit, à contresens, le mouvement du dieu :
il aspire le jour !
Il semble qu'on recule vers l'ombre sans retour
que soulève sa fuite
en poussière de ténèbres...
Je m'en irai dans le couchant ; je ne veux plus de nuit:
je hais l'Erèbe !
Phoïbos pousse le char à même l'ombre où brûle
derrière nos crépuscules
sa gloire toujours égale à sa divinité ;
il ouvre devant lui, au heurt de son timon,
le flanc infécondé de l'infini,
inondant à jamais l'immensité
du sang torride de la Vie...
(^A poignées^ elle effeuille au vent les fleurs de sa ceinture^ Je m'éparpille vers toi avec ces roses, Phoïbos ; j'ose...
me dresser vers ta force, comme une femme ; suivre cette poussière que lève un vent humide, accourue, ombre d'or au geste de ta flamme, sur la mer infinie, vers ta splendeur avide...
Je veux tourbillonner aux jantes de tes roues
mêlée au feu victorieux qui jaillit d'elles,
boue d'étincelles,
éclaboussant la nuit de ta gloire
dont tout astre s'exalte :
ah ! je veux
vivre de ta victoire hennissante et sans halte !
Prends-moi, dieu brutal,
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époux quotidien d'une aube pâle :
j'ai peur de l'ombre à la douceur mortelle,
j'ai peur de Sélèné, ta sœur, elle est trop belle ;
je suis lasse des jeux, des chants, des danses lentes,
du baiser des amants, du rire des amantes ;
j'ai horreur de la nuit ; je hais l'éclat des lampes !
Prends dans ta rude étreinte mon âme toute vive, hors de la vie étroite qu'élargissait en vain mon désir inouï, trop vaste et surhumain ; absorbe en ton brasier ma torche que j'y jette, propitiatoire, avec l'humble orgueil qui m'a faite l'égale, par moments, des ineffables formes que trace au firmament le rêve éclos de nous.
Je n'aurai voulu qu'un dieu pour époux
qui mêle mon sang vierge au sang du couchant ivre..
M'abîmer dans l'étreinte énorme !
M'unir, enfin, aux choses qui délivrent !..
{Elle bondit éperdue etplane^ oiseau clair^ sur F abîme où la nuit F enveloppe.)