TIMOR
Une voiture attelée de trois chevaux en flèche, et abritée contre le soleil par un tendelet de toile écrue rouge et blanc, emmena Clément et sa mère de la côte humide et malsaine de Timor dans la montagne. Les chevaux, petits et énergiques, ne s'arrêtaient pas de trotter aux côtes, qui étaient longues et raides. Le voyage dura deux jours.
Les frères de Clément étaient des jeunes gens robustes, sans culture et religieux. Ils menaient la vie ordinaire des planteurs. Aux heures chaudes de la journée ils faisaient la sieste. Le matin et le soir ils surveillaient le travail des nègres dans les rizières, dans les plantations de théiers et de caféiers. Tous les mois ils recevaient d'un planteur voisin une revue qu'ils passaient, après l'avoir lue, à un autre voisin. Le dimanche, ils allaient à la messe à vingt kilomètres de leur maison. Ils accueillirent amicalement leur nouveau frère. Mais ils furent déçus par le maigre développement de son corps. Clément s'étonna de la petitesse du cercle où
tournait la pensée de ces grands garçons qui ne parlaient que des champs, des serviteurs, des orages.
Son père, dans cette solitude, était redevenu pieux.
Une petite fille, la dernière née delà maison, tout de suite, fut très près de son cœur. Elisabeth aima, dès qu'elle le vit, cet étrange frère tombé du Ciel. Elle le conduisit par la main, ifidèle comme son ombre.
La maison était sans livre et sans musique. Dehors brûlait le soleil. La forêt était tout près, avec sa végétation d'arbres monstrueux.
Clément écrivit à Majorel : Maître, qui vous dira combien je vous regrette? Pourquoi ai-je eu la lâcheté de partir? J'aurais dû résister à ma mère et lui dire : Laisse-moi aux charmes de ces paysages humains que je comprends. — Pendant toute la traversée, j'ai entendu nommer des pays de rêve : rÉgypte, l'Arabie, l'Inde aux millions de Dieux. Les passagers s'étonnaient de la beauté des cieux, des terres et des mers. La nuit, des raies phosphorescentes — qu'est-ce que des raies phosphorescentes?— suivaient le bateau; et l'on disait que la quille pourpre ensanglantait les gouttelettes d'eau jaillies sous l'étrave.
Timor est une île merveilleuse. La route qui nous a menés ici était couverte par l'ombre des arbres. L'eau ruisselait partout ; des indigènes nous croisaient, aiguillonnant des bœufs qui tiraient des chariots aux roues pleines. Dans une forêt, trois paons qui marchaient sur la route devant nous se sont envolés ; et ma mère, émue par la beauté du spectacle et oublieuse, m'a dit : Regarde leurs queues éployées ! — Mes dents se sont serrées, et je me suis retenu de pleurer.
Mes frères me méprisent pour ma faiblesse ; mon père est une intelligence caduque. Maître, je n'aurais pas dû venir ici; j'y meurs d'ennui. La fête de cette nature qui est autour de moi, et qui n'est pas pour moi !
Elisabeth entr' ouvrit la porte. Si léger qu'eût été le bruit, il réveilla Clément de son sommeil. En même temps un oiseau chanta.
— Un loriot !
Elisabeth se mit à rire :
— C'est donc bien étonnant un loriot ? Tu n'en avais pas encore entendu ici ? Mais il y en a beaucoup autour de la maison. Les premiers colons en apportèrent avec eux. Ce sont de très vieux émigrés.
Clément s'habilla et sortit pour entendre de plus près l'oiseau. Elisabeth l'accompagna.
A leur approche l'oiseau s'envola et d'arbre en arbre il les conduisit jusqu'à la forêt où il se perdit. Ils demeurèrent quelques minutes aux aguets. Ils n'entendirent plus rien.
— Cette forêt étrangle le chant des oiseaux dans leur gorge. Elle m'est odieuse.
Elisabeth demanda :
— Comment sont donc les forêts là-bas ?
— Dans notre vrai pays il n'y a pas de forêts,
petite sœur ; il y a seulement des bois où poussent des arbres plus petits et moins serrés, dont les feuilles laissent passer les rayons d'un soleil plus doux. Les lianes ne s'enchevêtrent pas en d'inextricables taillis. On passe librement entre les troncs. L'homme taille les branches, abat les arbres. Il est le maître. Ici nous sommes des étrangers. La forêt nous hait, elle préfère les grandes bêtes.
— Tu veux rire. Dans les champs qui sont là poussaient autrefois des arbres. On y a mis le feu ; on a déterré les racines. Et là où les charrues ont passé, la forêt n'est plus revenue.
— Les bois de là-bas sont pleins d'oiseaux — de toute espèce d'oiseaux — de loriots, de mésanges, de pieds noirs, de rossignols, de fauvettes, de merles, de sansonnets.
— Est-ce donc parce que tu n'entends pas de chants d'oiseaux que tu es triste d'être venu chez nous ?
— Tu es trop curieuse ! Et d'abord si je n'étais pas venu ici, je n'aurais pas pu t'embrasser.
— Cependant tu n'es pas heureux d'être avec nous. Tu rêves toujours à des choses lointaines.
Elisabeth défendit Clément contre ses frères. Elle leur disait :
— Ne vous irritez pas contre lui. Et ne croyez pas que son air en allé soit un air de mépris : s'il aime à demeurer seul dans sa chambre et s'il ne vous accompagne pas au dehors, c'est que cette nature est morte pour lui. Il me l'a laissé comprendre. La forêt sans oiseau est sans charme. Mais un jour il finira par trouver sa joie dans le bourdonnement des insectes. Déjà les sources infiltrent dans son cœur le sentiment de la beauté de cette terre.
— Sœur tu es trop indulgente. Ah! si ce n'était que ce pays que Clément n'aimât pas ; mais c'est nous qu'il n'aime pas. Il a vécu trop longtemps sans nous connaître. Nous avons poussé ici comme des jeunes arbres, de jeunes animaux, de jeunes sauvages. Lui, il aime une civilisation exquise, que nous ne pouvons soupçonner mes frères ni moi. Il nous trouve des barbares, il regrette la nature et plus encore les hommes de l'Europe occidentale.
Les six garçons répétèrent ensemble :
— C'est bien cela, il regrette les hommes de l'Europe occidentale.
Elisabeth :
Dites mieux : il regrette ses amis.
— Et nous ? Nous ne sommes donc pas ses amis ?
— Pas encore ; mais vous pourrez le devenir.
— Tu es plus fine que nous tous, Elisabeth, mais nous pensons que tu n'auras pas raison; Clément n'est pas de notre race.
Étendu sous la véranda, par delà les collines vertes, Clément aurait pu voir une merdiamantine. Une lunette marine était orientée vers la méditerranée de l'Insulinde. Elisabeth guettait le passage des vapeurs qui faisaient le service de Timor à Java et à Batavia. Elle avertissait son frère et lui nommait les bateaux. A des intervalles réguliers, un domestique piquait les heures en frappant avec un maillet un cylindre de bois suspendu aux branches d'un arbre, dans la cour.
La nuit, il était réveillé par le frôlement d'une aile de chauve-souris, entrée par la fenêtre ouverte, ou par le cri plaintif des lézards qui se donnaient la chasse sous les meubles ; quelquefois aussi par le
rugissement d'un tigre rôdeur ou par le grondement d'un volcan en éruption.
Son père se reprochait de l'avoir jadis abandonné. Il disait à sa femme :
— Pardonne-moi; tu étais plus clairvoyante. Nous n'aurions jamais dû nous séparer de lui. C'est un étranger qui est revenu parmi nous. Ah ! Majorel que vous êtes puissant sur les âmes!
Madame Saint Adjutory lui répondit :
— Oui Majorel. — Mais Clément a subi une influence plus puissante encore.
— Et laquelle?
— Il a été amoureux —
— Tu le sais?
— Je le soupçonne — -
— Ne le lui as-tu jamais demandé ?
— Jamais je n'ose —
Elle encouragea son mari à cette hardiesse. Clément s'expliqua devant son père :
— Non vraiment, je n'ai jamais été amoureux.
— Alors pourquoi, chez nous, traînes-tu un si grand ennui? pourquoi tant regretter l'Europe?
— Je suis cruel de vous attrister ainsi, vous qui m'aimez; je voudrais revoir Majorel. Vous l'avez connu cet esprit divin ! Il me donnait l'illusion que j'étais un homme comme un autre, il ouvrait pour
moi les portes du monde visible. C'était un enchanteur, un magicien, un sorcier de paroles. Il me promenait dans le passé, dans le présent, dans l'avenir, il exaltait ma vie.
— Je me souviens et je comprends! Tu as raison de le dire, Majorel est un esprit divin. J'ai été sous son charme, autrefois, comme toi. Aime-t-il toujours le cinquième siècle de la Grèce?
— Toujours.
— Je me souviens de son enthousiasme quand il me parlait de ce temps où la vie de quelques hommes fut si belle. Et déteste-t-il toujours Socrate?
— Toujours. —
— Il lui reprochait d'avoir dédaigné la beauté, toute la beauté — la beauté d'Aspasie, la beauté d'Alcibiade, la beauté du monde, la beauté de la vie.
— Et d'avoir méprisé la vérité —
— Sans doute parce qu'il dégoûta ses disciples des recherches des Ioniens?
— Il disait que sa doctrine annonçait les temps où le souci du sombre royaume des morts occuperait tous les esprits.
— Et l'empereur Julien? l' aime-t-il toujours?
— Toujours : il haïssait l'esprit chrétien.
— Des légions d'étoiles se levaient au-dessus de nos têtes, quand, allant et venant sur la digue, nous
noua entretenions du Christ. Il me le représentait dans la Judée. —
Madame Saint Adjutory, aux écoutes, entendit ces paroles. L'influence de Majorel avait été si profonde, que son mari la subissait encore! Elle s'écria :
— N'achève pas ; tu parlerais du Christ comme s'il était un homme. A la dérive de tes souvenirs, tu redeviendrais le blasphémateur que tu as été. — Toi, Clément, songe à ton père. Il n'est plus le disciple désespéré de personne. Avec la croyance, il a retrouvé, sur cette terre que tu maudis, la joie humaine. Laisse-toi pénétrer par la simplicité de la vie que nous menons ici ; par cette nature dont tu devineras la beauté avec le temps. La saison est insupportable pour toi. L'atmosphère est trop chaude, trop humide, chargée d'orage; mais bientôt vont venir des mois plus doux. Et tu goûteras la suavité de l'air qu'on respire dans cette forêt, sur les pentes de cet antique volcan. Des nuits vont venir, si calmes, que tu sentiras leur paix effleurer ton visage.
— Cet impitoyable soleil me tue. L'homme ne peut réfléchir ici. Il faut qu'il vive comme une bête, comme une plante. Je sais qu'au loin, devant nous, il y a le prestige de la mer et que l'on peut voir, au large, surgir des îles glorieuses. Autour de nous,.
par les temps clairs, du sommet de cette montagne on peut voir les fumées de vingt volcans ! Je sais que les cieux d'ici ont la dureté du métal ; que le mystère de ces nuits est hanté par les astres les plus éclatants de l'univers î Mais que me font la mer, les îles, les volcans, les étoiles, à moi, qui ne puis pas les voir! Je regrette l'Europe. Là-bas, j'avais des livres, des musiques, de l'air frais où la pensée est agile. —
— Tu es malade d'orgueil, malade de regret, malade d'amour. —
— Qu'importe que je sois malade d'orgueil, de regret ou d'amour si je suis malheureux?
Majorel écrivit à Clément:
Ta désolation m'afflige. Il aurait fallu ne jamais demeurer dans ma maison ou y demeurer toujours. Puisque dans l'infini du temps et de l'espace, dans les combinaisons innumérables du possible, nous avions eu la chance, merveilleuse vraiment, de nous rencontrer, il est triste que notre amitié préparée par des séries d'événements inconnus de nous, et nouée par notre volonté, soit à la merci d'Êtres oubliés, des étrangers en somme ; ton père et ta mère. Comparées aux unions spirituelles, les unions par le sang ne sont rien. Tu étais mon vrai fils. Je t'avais délivré de la Terreur divine. J'ai soufflé sur
les formules décrépites du bien et du mal et j'ai fait s'évanouir à tes pieds leur prestige. Tu es devenu un homme libre. Le climat que tu subis énerve et rend lâche. Ton père fut un affranchi, lui aussi, et vois : les Esprits du soir et les Esprits du matin, les idées enfantines et séniles l'ont entraîné dans le cercle de leurs rondes. Il s'est débattu et à la brune il s'est noyé dans la fontaine.
Les frères de Clément couchèrent sur ses bras étendus le corps d'un gros oiseau, vivant encore. C'était une sorte de goéland aux ailes gigantesques qui s'était laissé tomber dans la cour. Il agita convulsivement ses ailes avant de se raidir dans la mort . Clément rabattit les paupières sur ses yeux, et comme il avait cru reconnaître en lui un exilé des mers d'Europe égaré dans l'Insulinde, aidé d'Elisabeth, il l'emporta dans la forêt et l'enterra au pied d'un figuier géant.
Le soleil disparu rougissait encore le ciel. La nuit appareillait pour un nouveau voyage.
— Elisabeth, la vie de cet oiseau est enviable ! il a parcouru le monde sur ses larges ailes. Il a
connu tous les temps : les jours de grand soleil et les brumes. Son ventre a effleuré la crête des vagues, et sa forte carcasse a résisté aux tempêtes comme la coque d'un steamer ! le gaillard happait les poissons dans les mers occidentales, et il a crevé, sans doute, avec son bec, plus d'un cadavre de noyé flottant entre deux eaux. Par quelle étrange aventure est-il venu s'échouer ici, le vieux Viking? Il a connu l'ivresse de la liberté, de la force et de la joie ! Il dormait sur les promontoires. Il s'élançait dans l'espace aux premiers rayons du soleil ; il tournait dans la lumière; ou bien, repliant ses ailes, il s'abandonnait à la houle atlantique, qui le berçait sur ses ondes allongées. Il a pu voir dans le ciel nocturne ce que ne pourrait imaginer le plus grand des poètes, s'il était aveugle, Gassiopée, le Cygne, le Lézard, la Grande Ourse. Andromède qui attend son amant au bord de la Voie triomphale !
— Gomme tu t'exaltes pour un misérable oiseau démonté par la rafale.
— J'envie tous les Êtres qui voient, j'envie les plantes elles-mêmes. Je n'ai jamais tant regretté la lumière ! La terre se meut silencieusement dans l'espace; il me semble que personne au monde n'aurait plus joui de voir les aspects divers de sa révolution éternelle.
— Frère, en t' attristant ainsi tu nous fais injure.
Il y a tant d'amour autour de toi qu'il devrait en naître invinciblement du bonheur.
— Ne m'en veux pas.
— Je ne t'en veux pas, mais sois plus sage. Majorel savait t* enlever à toi-même et te guérir du désespoir. Nous sommes moins savants que lui et nous ne connaissons pas les baumes d'oubli ; mais nous te faisons tous ici le don de nos cœurs. Ne le dédaigne pas.
Clément essaya de dissimuler son ennui. Il prit plaisir, le soir, à entendre la musique des indigènes, revenus des champs. Il restait là très avant dans la nuit, écoutant sans se lasser des histoires accompagnées par des flûtes, des cithares, un violon européen. Des battements de gongs rythmaient d'incompréhensibles mélodies qui engourdissaient sa pensée. Des hai^monies, entendues sous d'autres cieux, accouraient du fond de sa mémoire. Quand les chants et les instruments se taisaient, brusquement réveillé, et rendu au monde réel, il écartait autour de lui ses mains, touchait la tête, les épaules ou les jambes d'un de ses frères étendu près de lui.
— A quoi songes-tu?
Et lui n'osa jamais répondre franchement:
— Je songe que ces musiques ne sont pas moins éloignées de moi que vos âmes.
Il craignait qu'Elisabeth ne lui demandât :
— En quoi donc es-tu si dissemblable de nous? Etait-ce parce qu'il ne croyait ni en Dieu ni en la
vie future — ou parce qu'il avait une culture plus riche — ou parce qu'il avait une sensibilité plus délicate? — Il se sentait d'un autre temps, d'une autre civilisation, presque d'un autre règne.
Dans la forêt il y avait un large espace quadrangulaire appelé le Champ des Dieux, pavé de larges dalles, disjointes par l'effort d'une végétation irrépressible. Toutes les religions qui abordèrent cette île — les fétiches, Brahma, Bouddha, Mahomet, créèrent dans ce lieu saint des temples et des symboles. Les tremblements de terre avaient écroulé les sanctuaires ; les feuillages des arbres n'ombrageaient que des ruines. — Une statue de Siva, haute de dix pieds, enfoncée jusqu'au nombril dans les trachytes épanchés du volcan supérieur, dominait ce massacre. La voûte qui protégeait sa tête contre les pluies et le soleil, dans sa chute écorna sa tiare, cassa deux de ses quatre bras, brisa son chassemouches. Il gardait dans une de ses mains une fleur de lotus.
A ses pieds, sa femme Dourga, la vierge pure, gisait en deux morceaux, démontée de son taureau Nandi. Des coulées de lave avaient tracé parmi ces débris des voies stériles, suivies à certaines fêtes de
l'année par des théories de pèlerins qui rampaient sous la brousse pour baiser les idoles de bois, les emblèmes phalliques, les dieux difformes aux têtes d'animaux et aux corps androgynes, l'éléphantine Ganesh, déesse de la Sagesse, Gourou, l'ermite, avec sa longue barbe, sa cruche d'eau, son chapelet et son trident, les Bouddhas ventrus aux yeux de rêve, — ou pour invoquer Allah dans l'aire chaotique d'une mosquée sans coupole.
A l'angle nord-ouest de cette ville morte, une chapelle chrétienne assemblait chaque dimanche les colons des alentours. Clément avait accepté d'y accompagner sa famille, mais c'était un scandale de voir, debout dans l'église, ce jeune homme qui ne faisait aucun geste de prière.
Clément ne recevait plus de lettres de Majorel. Son maître ne se souvenait déjà plus de lui? Il écrivit des lettres suppliantes.
— Maître, les nouvelles que j'ai de vous et les histoires que vous me contez sont ma plus grande joie. Pourquoi me délaissez- vous? Avez-vous cessé de m' aimer? Vous aurais-je involontairement blessé? Peut-être pensez-vous que je n'ai pas assez résisté au chagrin. Vous haïssez la faiblesse.
Majorel, lui aussi, attendait en vain des lettres de Clément. Madame Saint Adjutory interceptait tous les messages ; son mari ne se résignait pas à cette manœuvre.
— Il ne faut tromper personne ; jamais Clément n'a été plus triste. Tu exaspères ses regrets.
— Le salut de son âme vaut un mensonge : ils finiront par s'oublier.
Les courriers se succédèrent : Clément n'eut aucun soupçon d'être trahi. Sa mère affirma avoir appris de Reims que Majorel était malade. Un jour elle dit : Majorel est mort.
Majorel est mort. — Clément n'avait jamais imaginé que son Maître pouvait mourir. L'homme qui lui avait appris l'histoire des vieilles civilisations humaines dans les plaines sacrées de l'Euphrate, du Gange et du Nil était le contemporain de ces âges reculés, et comme sa naissance se perdait dans le Mystérieux Autrefois, sa fin était réservée à un incalculable avenir. — Il se retira pour le pleurer au bord d'un étang des bois. 11 se tenait accroupi au milieu des fougères, si immobile, que des chevreuils et des cerfs, près de lui, venaient boire. La cloche des repas tintait, il ne l'entendait pas. Ses frères se mettaient en quête, le ramenaient à la maison. Insoucieux des tendresses familiales, il poursuivait ses rêveries sur d'anciens récits de Majorel.
— Les mages de Ghaldée étudiant les astres au sommet de leur tour. Les bergers poussant leurs bêtes sur les pentes de l'Iran. Les troupeaux d'esclaves ramenés à coups de fouet dans Assur. Les courses des pirates phéniciens.
Elisabeth surprit par hasard le mensonge de sa mère.
— Il est déjà si malheureux. Il n'a jamais pu voir Majorel. Il a été violemment éloigné de lui. On lui tue maintenant son ami.
Clément venait dans une allée. Ses mains appelaient les arbres, caressaient les troncs.
— Que deviendrait-il, si les arbres fuyaient, si la nature était traîtresse. Toi qui ne vois ni les mensonges ni les pièges, tu as droit à la vérité.
Quand Clément arriva près d'elle, elle lui dit :
— Non, Majorel n'est pas mort.
— Vous m'avez trompé. Je veux partir.
Madame Saint Adjutory répondit avec fierté :
— Si je t'ai menti, c'est que je t'aime. Je croyais que tu nous donnerais la tendresse qui ne pourrait plus aller à un autre.
— Vous avez joué avec ma douleur. Je veux partir. Quand je serai loin de vous je vous pardonnerai votre mensonge.
Madame Saint Adjutory se révolta contre la dureté filiale.
— Pourquoi me parles-tu ainsi? Tu n'as donc jamais menti? Pars. Emporte à ton ami ton cœur inhumain. Je te souhaite de ne souff'rir par personne comme je souffre par toi.
Elisabeth choisit un moment où elle était seule avec son frère pour lui faire ses adieux.
— Je t'attendrai. Tu nous reviendras moins troublé.
— Elisabeth, j'emporte l'empreinte de ton visage dans mes mains.
Dans les heures vides de la traversée Clément eut des regrets pour la vie qu'il avait quittée . Il sentit qu'il laissait derrière lui beaucoup d'amour.
Maintenant qu'elles étaient loin, il découvrait le charme familier des discussions sur l'étendue des bois, la culture des rizières, le métrage des champs.
Il se demanda même avec intérêt si la récolte de coton partirait par voie anglaise? La question n'était pas encore résolue à son départ.
Une vieille manie de son enfance le tourmenta. Avec ses doigts il refoulait ses yeux élastiques dans leurs orbites. Accoudé au bastingage, il traversa le golfe du Bengale un pouce dans chacun de ses yeux.
L'Egypte et l'Arabie coururent aux flancs du navire. Quand on fut sorti de Suez les brises du nord éventèrent les visages, apportant les claires pensées, et chassant des cervelles les souvenirs du trouble Orient.
Clément salua Alexandrie avec la joie de l'Hellène qui revient des pays barbares dans sa patrie.
Près de Malte un passager lui raconta une histoire qui embellit la fin du voyage.
Saint Louis, parti pour la croisade, éprouva une violente tempête ; ses chevaliers, des gens de l'Ile de France, de la Champagne et de la Picardie, crurent leur dernier jour arrivé et furent pris de frayeur. Le roi demeura calme au milieu d'eux. Et comme ils s'étonnaient de son intrépidité, le saint répondit : N'ayons point de crainte ; à cette heure, les moines de Cîteaux sonnent les cloches et chantent pour nous.