DÉVELOPPEMENT SUCCESSIF DE L’OPTIQUE
prouvées être un bienfait pour l’humanité, eut à établir, par une lutte très-chaude, son droit à l’existence. De grands noms se sont rangés contre elle. Elle fut énoncée par Hooke, elle fut appliquée par Huyghens, elle fut défendue par Euler 5 mais l’autorité de ces savants illustres ne fit aucune impression. En effet, la théorie, dans leurs mains, était plutôt une analogie qu’une démonstration. Elle prit d’abord la forme d’une vérité démontrée entre les mains de Thomas Young. Il amena les ondes à se superposer les unes aux autres, il les força à se fortifier l’une l’autre ou à s’éteindre l une l’autre à volonté. De leurs actions mutuelles il déduisit leurs longueurs et appliqua à tous les phénomènes les nombres ainsi déterminés. Il montra enfin que la difficulté, encore debout, de la polarisation pouvait être embrassée par la théorie.
Après lui vint Fresnel, que son habileté mathématique transcendante rendait capable de donner à la théorie la généralité que Young n’avait pu atteindre. Il saisit la théorie dans son intégralité, suivit l’éther dans le cœur des cristaux, à la structure la plus complexe, et dans les corps soumis à la traction ou à la compression. Il montra que les faits découverts par Malus, Arago, Brewster et Biot étaient, pour ainsi parler, autant de ganglions ou de centres nerveux d’un même organisme théorique, lui empruntant leur soutien et leur exjdication 5 mais son esprit était trop vigoureux pour le corps auquel il était associé 5 ce corps devint une ruine bien longtemps avant qu’il eut vieilli , et Fresnel mourut laissant cependant derrière lui un nom immortel dans les annales delà science.
Je veux dire un mot encore relativement à Fresnel. Il est des choses, Messieurs et Mesdames, qui sont meilleures que la science. Le caractère est au-dessus de l’intelligence ;
CONCLUSION
mais il est particulièrement agréable, à ceux qui aiment à penser bien de la nature humaine, de voir combinés ensemble une intelligence élevée et un caractère éminemment droit. Cette combinaison existait certainement chez ce jeune Français. Dans ces chauds conflits de la théorie ondulatoire, il se conduisit en homme plein d’intégrité, ne réclamant rien de plus que son droit, et toujours prêt à céder leur droit aux autres. Il reconnaissait et proclamait hautement les mérites de Thomas Young. C’est Fresnel, en réalité, et son compatriote Arago qui réveillèrent en Angleterre la conscience de l’injustice faite à Young par la Revue d’ Edimbourg.
J’aimerais à vous lire un court extrait d’une lettre écrite par Fresnel à Young, en 1824. Comme elle projette un jour aimable sur le caractère de ce savant français I « Depuis longtemps, dit Fresnel, cette sensibilité et cette vanité que le peuple appelle l’amour de la gloire sont émoussées en moi. Je travaille beaucoup moins pour conquérir les suffrages du public que pour obtenir cette approbation intérieure qui a toujours été la plus douce récompense de mes efforts. Sans aucun doute, dans les moments de dégoût et de découragement, j’ai eu souvent besoin de l’aiguillon de l’ambition pour m’exciter à poursuivre mes recherches 5 mais tous les compliments que j’ai reçus d’Arago, de Laplace et de Biot ne m’ont jamais donné autant de plaisir que la découverte d’une vérité théorique et la confirmation d’un calcul par l’expérience. )>
Cela, Mesdames et Messieurs, est le dernier mot de la question en ce qui regarde la science. Elle doit être cultivée pour elle-même, pour le pur amour de la vérité, plutôt que pour les applaudissements elles profits qu’elle rapporte.
l’homme PRATIQUE ET LE SAVANT. 225
Et maintenant ma mission en Amérique touche heureusement à sa fin. Toujours je parlerai de l’esprit de tolérance avec lequel vous avez écouté mes quelques mots de conclusion en l’honneur des hommes qui nous ont légué le vaste ensemble de connaissances dont j’ai cherché à vous donner une idée dans ces Leçons. Quel était le motif qui les faisait agir ? Qui les pressait de livrer bataille à la Nature par trop rebelle et de remporter sur elle ces victoires qui sont devenues l’héritage de la race humaine? Il ne faut jamais oublier que pas un de ces grands chercheurs, depuis Aristote jusqu’à Stokes et Kirchlioff, n’a eu en vue un but pratique, en donnant à ce mot pratique sa définition ordinaire. Ils ne se sont jamais proposé l’argent comme fin et la science comme moyen de l’acquérir. Le plus grand nombre d’entre eux ont agi tout à fait en sens contraire : ils faisaient de la science la fin et de l’argent qu’ils possédaient les moyens de la conquérir.
Nous pouvons voir aujourd’hui les résultats de leur travail sous mille formes pratiques, et cela suffit pour justifier, sinon ennoblir leurs efforts*, mais, je le répète, ils n’ont pas eu ces résultats en vue : leur récompense était d’une nature toute différente. De quelle manière différente? Nous aimons les beaux vêtements, nous aimons le luxe, nous aimons les élégants équipages, nous aimons l’argent, et tout homme qui vise à ces choses comme au terme de ses efforts est fier des résultats devant le monde entier. En Amérique et en Angleterre, ^lus spécialement, c’est un homme pratique ; mais, j’en appelle avec confiance à toute cette assemblée, de semblables choses épuisent-elles les désirs de la nature humaine ? La seule présence, pendant ces six longues soirées d’hiver rigoureux, de ce vaste auditoire, qui témoigne de tant de force mentale et d’élévation d’esprit au sein de
CONCLUSION
cette grande cité, est une réponse éloquente à ma question. Je n’ai pas besoin d’apprendre à une assemblée comme celle-ci qu’il est des joies de l’intelligence comme il est des joies du corps, et que les plaisirs de l’esprit constituent la récompense de nos grands chercheurs. Us poursuivent souvent leur route au doux murmure de la vérité naturelle, à travers la souffrance et l’abnégation. Quelques-uns d’entre eux, entraînés jusqu’à la mort par cette passion, lorsqu’ils ne pouvaient plus tenir une plume, dictaient à leurs amis les résultats de leurs travaux, puis ils se reposaient pour toujours.
Si nous avions pu voir ces hommes à l’œuvre, sans aucune conscience des résultats de leurs travaux, qu’aurionsnous pensé d’eux ? Pour l’homme sans instruction de leur temps ils ressemblaient à de gros enfants jouant avec des bulles de savon ou d’autres bagatelles. Il en est encore de même aujourd’hui. S’il vous était donné de contempler un vrai chercheur, votre Henry ou votre Draper, par exemple, dans son laboratoire, à moins d’être animé de son esprit, vous ne comprendriez jamais ce qui le retient là. Beaucoup des objets qui captivent son attention vous apparaîtraient par trop vulgaires, et si votis veniez à lui demander à quoi peut servir son travail, il y a beaucoup à parier que vous le rendriez confus. Il serait incapable d’exprimer, dans des termes intelligibles pour vous, à quoi il peut servir. Il n’oserait pas vous assurer qu’il puisse mettre un seul dollar dans la poche d’une des créatures actuellement vivantes ou à venir. Une découverte scientifique peut nonseulement mettre des dollars dans la poche des individus, mais des millions dans les Trésors des nations , l’histoire de la science le prouve surabondamment ; mais l’espérance d’en arriver là ne fut jamais, et ne pourra jamais être la force motrice du chercheur.
Je sais que je cours certains risques en parlant ainsi devant des hommes pratiques. Je sais ce que de Tocqueville a dit de vous : « L’homme du Nord n’a pas seulement l’expérience, il a la science. Cependant il n’a pas souci de la science comme plaisir et ne l’embrasse avec avidité que lorsqu’elle conduit à des applications utiles. » Mais je tiens à vous interroger à mon tour. Est-ce l’espérance d’applications utiles qui a fait que si souvent vous êtes venus remplir cet amphithéâtre, en dépit des rafales de neige et d’un froid si piquant? Je suis en droit de vous demander l’origine de cette amabilité qui m’a arraché à mes occupations de Londres, qui m’a fait vous parler ici, et qui, si je l’avais permis, m’aurait ramené chez moi millionnaire. Vous me la témoignez, non parce que ce soir je vous aurai appris à gagner par la science un seul centime, mais parce que j’ai essayé de mon mieux, avec toute l’habileté dont je suis capable, de présenter la science au monde comme un grand bien intellectuel. Jamais certainement deux expressions ne seraient plus détournées de leur sens et plus mal appliquées, alors qu’il s’agit de 1 homme dans ses aspirations les plus hautes, que ces deux mots utile et pratique , comme les comprend le vulgaire ; mais laissez-moi étendre assez leur définition pour qu’ils embrassent toutes les nécessités de l’homme, en y comprenant ses besoins intellectuels les plus élevés. C’est spécialement à ce point de vue de satisfaire aux besoins les plus élevés de l’intelligence, c’est parce que je la sais saine et bienfaisante, comme source à la fois de connaissances et comme moyen d’éducation, que j’appelle toute votre attention sur les droits de la science.
Même en ce qui concerne les nécessités et les joies matérielles, la science pure a certainement à dire son mot. Le peuple parle quelquefois comme si la chaleur n’avait pas été
CONCLUSION
étudiée avant sir James Watt, ou l’électricité avant Wheatstone et Morse ; tandis que Watt, Wheatstone et Morse, dans ce que leurs découvertes ont eu de pratique, étaient simplement les produits de forces antécédentes. Cette assertion, il me semble, mérite également un moment d’attention. Vous êtes ravis, et pour d’excellentes raisons, de vos télégraphes électriques; vous êtes fiers de vos machines à vapeur et de vos usines; vous êtes charmés des productions de la Photographie. Vous voyez chaque jour, avec une légitime fierté, la création de nouvelles formes d’industries, de nouveaux moyens d’ajouter à la richesse publique et au confort de la société. L’industrielle Angleterre est dans l’enfantement de forces tendant à ce but, et le pouls de l’industrie bat toujours plus fort au coeur des Etats-Unis ! Cependant, quand on les examine, que sont l’Angleterre et l’Amérique industrielles ?
Si vous voulez bien tolérer la liberté de mon langage, je vais répondre à cette question par un exemple. Mettez à nu un bras vigoureux et voyez se roidir ces muscles noueux, quand la main est fermée et le bras recourbé. Cette exhibition de l’énergie est-elle le travail du muscle seul ? En aucune manière. Le muscle est le canal de l’influence sans laquelle il serait aussi impuissant qu’une masse de pâte molle. C’est le nerf si défié et invisible qui développe l’énergie du muscle. Et sans les filaments du génie qui ont été lancés comme des nerfs à travers le corps de la société par les inventeurs originaux, l’Amérique et l’Angleterre industrielles seraient à un haut degré dans la condition de la pâte molle.
Au temps actuel, on appelle à grands cris, en Angleterre, Y éducation technique ou professionnelle, et cet appel est de nature à rallier la masse des intelligences, car la nécessité
SCIENCE PURE ET SES APPLICATIONS. 22g
de cet enseignement est évidente 5 mais pourquoi 11’appellet-on pas à plus grands cris encore les recherches originales de la science et des savants ? Sans celle-ci, cependant, aussi sûrement que le ruisseau se tarit quand la source meurt, Y éducation technique perdra toute sa vigueur de croissance, toute sa puissance de production. Nos grands chercheurs nous ont donné assez de travail pour un temps 5 mais, si leur esprit s’éteint, nous finirons par nous trouver éventuellement dans les conditions de ces Chinois dont parle de Tocqueville. Ayant oublié l’origine scientifique de ce qu’ils font, ils en sont réduits depuis des siècles à copier, sans variation, les inventions de leurs ancêtres qui, plus sages, avaient puisé directement leurs inspirations dans la Nature.
L’Angleterre et l’Amérique ont grand besoin d’avoir ces choses présentes à l’esprit^ car l’abondaïlce et la proximité des résultats matériels n’ont que trop de tendance à faire oublier à ces deux contrées les minces débuts intellectuels de ces richesses matérielles dans l’esprit du savant inventeur. Vous multipliez, mais il crée, et si vous le laissez mourir de faim, en d’autres termes si vous le tuez, c’est-àdire si vous ne lui assurez pas la liberté de son but et les encouragements par lesquels seuls il peut l’atteindre, nonseulement vous perdez le pouvoir moteur du progrès intellectuel, mais infailliblement vous vous sevrez vous-mêmes des sources de la vie industrielle.
Ce que j’ai dit des opérations techniques, je pourrais le dire également du bienfait de l’éducation 5 car, ici encore, le chercheur original est la source de toutes nos connaissances. Il appartient au professeur de donner à ces connaissances la forme requise 5 c’est une tâche honorable et souvent difficile. C’est une tâche aussi qui reçoit sa consécration dernière lorsque le maître lui-même essaye honorablement
CONCLUSION
d’ajouter son résultat au grand fleuve des découvertes scientifiques. On pourrait, en effet, douter que la vie réelle de la science puisse être pleinement sentie et communiquée par un maître qui ne s’est pas mis lui-même en communion directe avec la Nature. Nous pouvons, il est vrai, recevoir de bonnes et instructives leçons des liommes habiles qui ont reçu de seconde main la totalité de leurs connaissances acquises, juste comme nous recevons des sermons bons et instructifs d’hommes intellectuellement capables, quoique sans grande science théologique ; mais pour ce pouvoir vivifiant de la science qui correspond à ce que les pères puritains appelleraient la religion expérimentale du cœur, il faut nécessairement remonter aux recherches originales.
Pour que la société soit, relativement à la science, dans une situation normale, trois classes de travailleurs sont nécessaires : d’abord les chercheurs de la vérité naturelle, dont la vocation est de poursuivre cette vérité pour elle-même et d’étendre le champ des découvertes sans aucune considération d’un but pratique 5 secondement, le professeur de Philosophie naturelle, dont la vocation est de diffuser dans les masses les connaissances acquises par les inventeurs 5 troisièmement, ceux qui appliquent la vérité naturelle et dont la vocation est de faire servir les connaissances scientifiques aux nécessités, au confortable et même au luxe de la vie. Ces trois classes doivent coexister et agir ensemble. Mais la notion populaire de la science, dans cette contrée comme en Angleterre, se rapporte moins à ce qu’on doit appeler proprement science qu’aux applications de la science.
Ces applications, spécialement sur le continent, sont si étonnantes, elles se répandent d’elles-mêmes si largement et sans causer d’ombrage, sous les yeux du public, qu’elles font perdre de vue les travailleurs engagés dans la pour-
suite, plus calme et plus profonde, des recherches originales.
Prenez le télégraphe électrique pour exemple, sur lequel, dans ces derniers temps, mon attention a été si souvent appelée. Je n’ai nullement la pensée d’atténuer dans le plus léger degré les services de ceux qui, en Angleterre et en Amérique, ont donné au télégraphe une forme si merveilleusement adaptée aux usages publics. Ils avaient droit à une grande récompense, et assurément ils l’ont reçue ; mais je manquerais à la vérité envers vous et envers moi si j’omettais de vous dire que, quelque éclatants que soient leurs droits et leurs mérites, vos hommes pratiques n’auraient pas inventé le télégraphe électrique. La découverte de la télégraphie électrique suppose la découverte de l’électricité elle-même et le développement des phénomènes et des lois qui la régissent. De semblables découvertes ne peuvent pas être faites par des hommes pratiques, et elles n’ont jamais été faites par eux, parce que leurs esprits sont obsédés d’autres idées, qui, quoique d’une très-grande valeur à un point de vue donné, ne sont pas celles qui stimulent les inventeurs originaux.
Les anciens ont découvert l’électricité de l’ambre jaune, et Gilbert, dans l’année 1600, étendit cette découverte à d’autres corps. Vinrent ensuite d’autres chercheurs, et parmi eux votre propre Franklin; mais cette forme d’électricité, quoiqu’on l’ait essayée, n’aurait pas pu servir aux usages télégraphiques. Plus tard apparut le grand Italien Yolta, qui découvrit la source de l’électricité qui porte son nom, et qui fit servir à son dév eloppement le jugement le plus profond et l’habileté expérimentale la plus grande. Plus tard encore vint l’homme qui joignit à la puissance de l’intelligence toutes les grâces du cœur humain,
CONCLUSION
Michel Faraday, qui a découvert la magnéto-électricité. OErsted découvrit la déviation de l’aiguille magnétique. Arago et Sturgeon la magnétisation du fer par le courant électrique. Le circuit voltaïque, enfin, trouva son Newton ou son théoricien dans Ohm, tandis que Henry, de Princeton, qui a su reconnaître les mérites de Ohm, tandis qu’ils sont toujours décriés dans son propre pays, était aussi alors à l’avant-garde des recherches expérimentales.
Dans les ouvrages de ces hommes, vous trouvez tous les matériaux utilisés à cette heure dans toutes les formes du télégraphe électrique. En outre, Gauss, le célèbre astronome, et Weber, le célèbre physicien, tous deux professeurs à l’Université de Goettingue, désirant établir un mode rapide de communication entre l’Observatoire et le cabinet de Physique de l’Université, le firent par le télégraphe électrique. Ainsi, avant que vos hommes pratiques fussent entrés sur la scène, la force avait été découverte, ses lois recherchées et rendues certaines 5 on était parvenu à se rendre absolument maître de tous les phénomènes de l’électricité $ enfin son applicabilité à des buts télégraphiques avait été démontrée par des hommes qui ne demandaient pour récompense de leurs travaux que le sentiment d’une noble passion satisfaite et la joie qui accompagne la découverte delà vérité naturelle.
Ignorerions-nous toutes ces choses? Nous 11e le ferions qu’à notre grand péril ; car, je le répète de nouveau, au delà de toutes vos applications pratiques il est une région de l’action intellectuelle dans laquelle les hommes pratiques ont rarement établi leur domaine, mais de laquelle ils tirent toutes leurs provisions. Séparez-les de cette région, et ils seront fatalement impuissants. Ce vieil adage : Un autre homme a labouré, mais vous avez pris possession de son travail, n’est nulle part plus naturellement vrai que quand
on l’applique au cas de celui qui découvre et de celui qui applique sa vérité naturelle. Quand je dis que les hommes pratiques ne sont pas ceux qui font les découvertes préliminaires, je ne prétends pas nier ces cas rares où celui qui a découvert sait comment donner à ses travaux une valeur pratique : je veux dire qu’en général des qualités différentes d’esprit et des habitudes différentes de la pensée distinguent celui qui découvre et celui qui applique; et, tandis que je m’efforce de faire valoir avec plus de solennité les droits de ceux dont la position, due au simple fait de leur élévation intellectuelle, est trop souvent incomprise, je ne prétends nullement exalter une classe de travailleurs aux dépens des autres : elles sont le complément nécessaire l’une de l’autre. Mais souvenez-vous qu’une des classes a la certitude qu’on prendra soin d’elle. Toutes les récompenses matérielles de la société sont déjà à sa portée, et, de plus, la société est par trop disposée à lui attribuer les faits intellectuels dont la découverte ne lui appartient pas. Or il ne peut en être ainsi qu’au détriment de ces études profondes d’où sont sortis, non-seulement nos connaissances de la Nature, mais nos arts industriels eux-mêmes, et par lesquelles le génie du pays va s’élevant incessamment.
M. Pasteur, un des hommes les plus éminents de l’Institut de France, dans le but d’expliquer la défaite désastreuse de sa Patrie et la victoire de l’Allemagne dans la dernière guerre, s’exprimait ainsi : « Peu de personnes comprennent l’origine réelle des merveilles de l’industrie et de la puissance des nations. Je n’en veux pas d’autre preuve que l’emploi de plus en plus fréquent dans le langage officiel et dans des écrits de toute sorte de cette expression erronée science appliquée. O11 déplorait naguère l’abandon des carrières scientifiques par des hommes capables de les suivre
CONCLUSION
avec distinction, devant un ministre du plus grand talent. Cet homme d’Etat essaya de montrer que ce résultat 11e devait pas nous surprendre, puisque, de nos jours, le règne de la science théoiùque a fait place à celui de la science appliquée. Rien de plus erroné que cette opinion, rien, je n’hésite pas à le dire, de plus dangereux, même pour la vie pratique, que la conséquence qu’on pourrait tirer de ces paroles. Elles sont restées sur mon esprit une preuve de la nécessité impérieuse d’une réforme dans notre éducation supérieure. Il n’est pas de catégorie de la science à laquelle on puisse donner avec raison le nom de science appliquée. Nous avons la science et les applications de la science, qui sont unies ensemble comme l’arbre et son fruit. » Cuvier, le créateur de l’Anatomie comparée, s’exprime ainsi sur ce même thème : cc Ces grandes innovations pratiques sont la pure application des vérités d’ordre élevé qui n’ont pas été cherchées dans une intention pratique, mais qui ont été poursuivies pour elles-mêmes et par le seul amour delà science. Ceux qui les appliquent n’auraient pas pu les découvrir ; ceux qui les ont découvertes n’auraient aucune inclination à les conduire à une fin pratique. Engagés dans les hautes régions où leurs pensées les ont emportés, ils poursuivraient difficilement les résultats pratiques, quoique nés de leurs propres nécessités. Ces ateliers qui s’élèvent de toutes parts, ces colonies si peuplées, ces vaisseaux qui sillonnent les mers, cette abondance, ce luxe, ce tumulte, tout cela vient des inventeurs de la science, et cependant tout cela leur paraît étrange. »
Lorsque les pères pèlerins s’embarquèrent à Plymouth- Rock, et lorsque Penn fit son traité avec les Indiens, les nouveaux arrivants eurent à bâtir leurs maisons, à dompter la terre par la culture et à prendre soin de leurs âmes. Au
sein d’une semblable communauté , la science, dans ses formes les plus abstraites, il ne fallait pas y penser. Et à l’heure actuelle, alors que nos hardis pionniers de l’Ouest sont debout face à face avec une nature obstinée, percent les montagnes, subjuguent les forêts et les prairies, on ne peut plus s’attendre à la poursuite de la science pour ellemême. Les premières nécessités de l’homme sont la nourriture et l’abri -, mais une vaste portion de ce continent a déjà dépassé de beaucoup les limites du nécessaire. Les gentlemen de New-York, de Brooklyn, de Boston, de Philadelphie, de Baltimore et de Washington ont déjà bâti leurs maisons, et de très-belles maisons 5 ils ont aussi assuré leurs dîners, à l’excellence desquels je puis rendre bon témoignage. Ils ont, de fait, atteint de telles conditions précises de bien-être et d’indépendance qu’on peut avec justice attendre de leurs mains la culture la plus élevée que l’humanité ait pu jusqu’ici atteindre. Ils sont arrivés à cet âge de la maturité, en tant que possesseurs de la richesse et des honneurs, où la recherche de la vérité naturelle, pour le propre amour de la vérité, doit trouver parmi eux des promoteurs et des protecteurs.
Parmi les divers problèmes qui se posent devant eux, ils ont celui-ci à résoudre : une République est-elle apte à enfanter les formes les plus élevées du génie P Vous êtes familiers avec les écrits de de Tocqueville, et vous devez être au courant de la sympathie si intense qu’il ressent pour vos institutions. Sa sympathie est tout ce qu’il y a de plus autorisé, tant est grande la candeur philosophique avec laquelle il fait ressortir, non-seulement vos mérites , mais aussi vos défauts et vos dangers. Maintenant, si je viens à parler ici de science en Amérique dans un esprit critique et perfide , un rayonnement invisible de mes
CONCLUSION
paroles et de mes gestes vous fera découvrir exactement ma pensée et vous guidera dans le traitement que vous me ferez subir ce soir; mais si ce n’est pas dans un esprit hostile, si c’est, au contraire, dans un esprit inverse de l’esprit hostile, que je me hasarde à répéter devant vous ce que ce grand historien et analyste des institutions démocratiques dit de l’Amérique, je suis persuadé que vous m’écouterez favorablement jusqu’au bout. Il écrivait il y a vingt-trois ans, et peut-être n’écrirait-il pas de même aujourd’hui ; mais il ne déplaira à personne qu’on fasse entendre de nouveau ses paroles, même, s’il est nécessaire, à l’oreille du cœur.
Dans un ouvrage publié en i85o, de Tocqueville dit: « Il faut reconnaître que parmi les peuples civilisés de nos jours, il en est peu chez lesquels les hautes sciences aient fait moins de progrès qu’aux Etats-Unis, ou qui aient fourni moins de grands artistes, de poètes illustres et de célèbres écrivains » (De la Démocratie en Amérique , t. II, p. 36). Il exprime sa conviction que, si vous étiez seuls dans l’Univers, vous découvririez rapidement que vous ne pourriez pas faire longtemps des progrès dans la science pratique sans cultiver en même temps les sciences théoriques; mais, d’après de Tocqueville, vous n’êtes pas assez isolés pour cela. Il refuse de séparer l’Amérique de la patrie de ses ancêtres, et c’est là, ajoute-t-il, que vous puisez les trésors de l’intelligence, sans vous donner la peine de les créer.
De Tocqueville, évidemment, met en doute l’aptitude de la démocratie à alimenter le génie comme il s’alimente dans les anciennes aristocraties. « L’avenir, dit-il, prouvera si la passion pour les connaissances profondes, si rare et si féconde, peut naître et se développer aussi facilement dans les sociétés démocratiques que dans les sociétés aristocratiques. Quant à moi, continue-t-il, je n’ose pas
le croire. )> Il parle de la fièvre inquiète des communautés démocratiques, non pas aux époques de grandes excitations, car ces époques peuvent imprimer aux idées un élan extraordinaire , mais aux époques de paix. Il y a alors, dit-il, « une agitation sourde qui constitue un véritable malaise, une sorte de conflit naissant de l’homme contre l’homme qui trouble et distrait l’esprit, sans donner à ses idées de l’élévation et de l’animation. )> 11 vous reste à prouver si ce sont là de tristes nécessités, ou si le géniescientifique à sa plus haute puissance peut trouver au milieu de vous un abri tranquille.
Je serais mal venu à contredire un observateur aussi fin et un écrivain politique aussi profond -, mais, depuis mon arrivée dans cette contrée, il m’a été impossible de découvrir dans la constitution de la société ce qui pourrait empêcher celui qui croirait avoir en lui les racines du savoir de se consacrer à la science pure avec un dévouement inébranlable. Si de grands résultats scientifiques n’ont pas encore été obtenus en Amérique, je serais disposé à l’attribuer, non aux petites agitations de la société, mais à ce fait que les hommes qui, parmi vous, possèdent toutes les qualités nécessaires à des recherches scientifiques profondes sont surchargés de devoirs d’administration ou de protection si lourds, qu’ils sont entièrement incompatibles avec cette méditation continue et tranquille qu’exigent les recherches originales. On peut demander à votre Henry s’il se serait laissé transformer en administrateur ; ou à votre Draper s’il se serait laissé condamner à abandonner la science pour écrire l’histoire, dans le cas où le chercheur original aurait été honoré comme il devrait l’être dans ce pays. J’ai peine à croire qu’ils y eussent consenti ; mais je 11e puis pas m’imaginer que cet état de choses doive
CONCLUSION
durer longtemps. En Amérique, il y a une bonne volonté de la part des individus à mettre leur fortune, en matière d’éducation, au service de la République, que l’on ne trouverait probablement au même degré nulle part ailleurs, et cette bonne volonté n’a besoin que d’une direction sage pour vous mettre à même de vous justifier des reproches de de Tocqueville.
Votre problème le plus difficile es t non pas de fonder des institutions, mais de découvrir des hommes. Vous pouvez ériger des laboratoires et les doter ; vous pouvez leur assurer toutes les ressources nécessaires aux recherches scientifiques } en agissant ainsi, vous ne faites que créer l’opportunité pour l’exercice d’une puissance qui doit venir d’une source bien au delà de votre portée. Vous ne pouvez pas créer le génie par l’acte de votre commandement. Dans le langage biblique, le génie est le don de Dieu, et le plus que vous puissiez faire , possédiez-vous toutes les richesses imaginables et votre bonne volonté pour les appliquer futelle un million de fois plus grande, est d'obtenir que cette glorieuse plante trouve autour d’elle la lumière et la chaleur nécessaires à son développement. Nous voyons , de temps en temps, un bel arbre jeté bas par les parasites qui l’ont envahi. Ces parasites, le jardinier peut les éloigner, quoique la force vitale de l’arbre lui- même soit bien audessus de ses efforts : de même, dans plusieurs cas, vos hommes riches peuvent défendre le génie des soins embarrassants auxquels les condamne la lutte pour l’existence.
Attiré par votre amabilité, je suis venu ici pour donner ces Leçons, et maintenant que ma visite en Amérique est devenue à peu près un événement passé, je la regarde en arrière comme un souvenir pur de toute tache. Aucun professeur n’a été récompensé comme je l’ai été. Placé sur
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ce terrain avantageux, laissez-moi vous rappeler que la fonction de professeur n’est pas la fonction principale ou la plus élevée 5 que dans la science le professeur n’est habituellement que le distributeur de la richesse intellectuelle amassée par des hommes meilleurs. Et quoique enseigner et professer avec modération accroissent la santé morale, ce n’est pas seulement, ni principalement, comme professeurs, mais comme chercheurs que vos esprits les plus éminents doivent être utilisés. Vous avez parmi vous des génies scientifiques, non pas à la pelle, croyez-moi, il en est de même partout, mais rares et dispersés çà et là. Ecartez de leur voie les empêchements qui ne sont pas inévitables. Regardez d’un œil sympathique les générateurs des connaissances nouvelles. Donnez-leur la liberté nécessaire pour leurs recherches, ne les surchargez pas des devoirs de la surveillance et de l’administration ; ne leur demandez pas de prétendus résultats pratiques ; évitez pardessus tout cette question que l’ignorance adresse si souvent au génie : « A quoi votre travail est-il utile? » Laissezle faire de la vérité son but, quelque inutilisable que puisse être cette vérité au moment actuel. Si vous répandez ainsi votre semence sur les eaux, soyez sûrs qu’elle vous reviendra un jour centuplée peut-être, mais, hélas! après de longs jours.
APPENDICE
Les franges de diffraction décrites dans la seconde Leçon, au lieu d’être formées sur la rétine, peuvent être formées sur uneci an ou sur un verre dépoli, et l’on peut alors les regai o avec une lentille amplifiante; on peut même encore les dans l’air en retirant l’écran ou le verre dépoli. Au lieu de laisser les bandes se former sur la rétine, nous les supposerons donc formées sur un écran : cela nous, mettra en position de comprendre, même sans le secours de la Trigonométrie, la solution de l’important problème de la mesure des longueurs d’ondes de la lumière.
Nous supposerons l’écran placé à une distance assez grande pour que les deux rayons partis des extrémités de la fente soient sensiblement parallèles. Nous avons appris dans la deuxième Leçon que la première des bandes sombres correspond à une différence de chemin marginal parcouru égale à une ondulation; la deuxième bande sombre à une différence de deux ondulations; la troisième bande sombre à une différence de trois ondulations. Cela posé, la distance angulaire de la bande au centre peut être très-exactement mesurée, cette distance dépendant, comme on l’a déjà dit, de la largeur de la fente. Avec une fente de im,n, 35 de largeur, Scliwerd a trouvé que la distance angulaire au centre de la première bande sombre était de i'38", et que les distances angulaires de la deuxième, de la troisième, de la quatrième bande sombre étaient deux fois, trois fois, quatre fois cette quantité.
APPENDICE
Soit AB ( fig. 60) la plaque dans laquelle la fente est percée, et CD la largeur exagére'e de cette fente , avec le faisceau de lumière rouge qui en sort sous l’obliquité correspondant à la première bande sombre. De l’un des bords D de la fente, faisons tomber une perpendiculaire sur le rayon qui rase l’autre bord en d. La distance C d entre le pied de cette perpendiculaire et l’autre bord est la longueur d’onde de la lumière. En outre, l’angle CDd égal à l’angle RCR/ est, dans le cas que nous considérons, égal à i'SB". Du centre D, avec la largeur CD pour rayon, décrivons un denn-
Fig. Go.
cercle; son rayon DC étant de im,n,35, on trouve, par un calcul facile, pour longueur de ce demi-cercle 4mm,248. La longueur C d est si petite qu’elle coïncide sensiblement avec l’arc du cercle. Par conséquent la longueur du demi-cercle est à la longueur Cd de l’onde comme 180 degrés est à 1 ' 38", ou, réduisant le tout en secondes, comme 648ooo'/est à 98". Nous avons donc la proportion 648000 : 98 4^48 est a longueur d’onde C d. En faisant le
calcul, nous trouvons que la longueur d’onde pour cette sorte particulière de lumière esto,ooo643 de millimètre, ou 0,000026 de pouce.