LIMITES DE LA CONCEPTION
procédés beaucoup plus complexes, sont, je le maintiens, de la même qualité que celle qui a pour terme la formation d’un cristal.
» Le poëte ou l’homme à imagination vive est-il condamné à se contenter de ces notions mécaniques et froides? Pourquoi le seraitil ? car qu’avons-nous fait en repoussant un peu plus loin l’éternel mystère ?
» Nous avons ramené la vie à l’opération des forces moléculaires ; mais d’où viennent les forces dont les molécules sont pourvues, et d’où viennent les molécules elles-mêmes? Qui ou quoi a donné à ces forces leurs tendances et leurs directions particulières? Contemplons le cycle des opérations par lesquelles la graine produit la plante, la plante produit la fleur, et la fleur produit de nouveau la graine, revenant ainsi à son point de départ avec la fidélité absolue de la planète dans son orbite. Tous ces procédés sont dus indubitablement à l’action de forces moléculaires ; mais qui ou quoi a réglé le mode d’action de ces forces? Qui ou quoi a revêtu les molécules de la faculté de quitter, à un moment donné , une position déterminée, qui sera suivie d’une autre et d’une autre encore, à travers le cours des âges. Un certain papillon a sur son aile une tache orangée ; si nous ouvrons un livre écrit il y a cent ans et où ce papillon est figuré, nous retrouvons cette même tache sur son aile. Or cette tache dépend uniquement de la manière dont la lumière tombant sur l’aile et y pénétrant est renvoyée par elle; et cette manière, à son tour, dépend de la structure moléculaire de l’aile. Depuis un siècle, par conséquent, les molécules ont parcouru le même cycle successif. Les papillons ont été engendrés, ils ont crû, ils sont morts, et toujours nous trouvons leur architecture la même. Cela n’est-il pas étrange? Et comment l’expliquer? Nous pouvons assigner à ce fait un millier de raisons approchées, ou d’à peu près; mais, au fond, nous n’en avons pas l’explication. Et cependant nous gardons ferme notre position première. U n’est rien dans l’architecture de cette aile qui ne puisse trouver son Newton prêt à démontrer que la loi et les principes mis en jeu dans sa construction sont qualitativement les mêmes que ceux mis en jeu dans la
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construction du système solaire. Il n’y a pas de distinction essentielle entre l’organique et l’inorganique ; les forces présentes dans l’un, si on les compose convenablement, peuvent et doivent produire les phénomènes de l’autre.
» Je vais jusque-là avec une confiance absolue : je suis même prêt à faire encore un pas plus avant. Le cerveau de l’homme lui-même est assurément un assemblage de molécules arrangées suivant des lois physiques; mais, si vous me demandez de déduire de cet assemblage le plus petit des phénomènes de la sensation ou de la pensée, je me prosterne dans la poussière, et je reconnais l’impuissance humaine. Cette fois la spéculation étendrait ses actes bien au delà de la région où il n’est plus de milieu capable de soutenir son vol. »
M. William Spottiswoode a récemment fait, en présence des membres de l’Institution royale, sous une forme vraiment frappante, une série d’expériences sur les spectres de la lumière polarisée. Avec ses grands prismes de Nicol, il a d’abord, le premier, répété et expliqué les expériences de MM. Foucault et Fizeau, et plus tard il a enrichi ce chapitre de l’Optique d’additions très-belles qui lui sont propres. J’ajoute ici un résumé de sa dissertation :
C’est un fait bien connu que si l’on place entre les deux prismes de Nicol, ou, pour parler plus techniquement, entre le polariseur et l’analyseur, une plaque de sélénite suffisamment mince, il se produit une couleur vive. Et l’on se pose naturellement cette question: quelle est la nature de cette couleur? est-elle simplement une couleur pure du spectre, ou est-elle composée? Si elle est composée, quelles sont ses parties constituantes? La réponse donnée par la théorie des ondulations est en abrégé celle-ci : dans leur passage à travers les plaques de sélénite, les rayons ont été telle-
ment séparés suivant la direction de leurs vibrations et la vitesse de leur transmission, que si l’on vient à les recomposer au moyen de l’analyseur, ils se neutraliseront quelquefois l’un l’autre. S’il en est ainsi, cette décomposition sera rendue visible quand le faisceau émergent de l’analyseur aura été dispersé par le prisme ; car, comme nous avons alors les rayons de toutes les couleurs différentes rangés l’un à côté de l’autre, s’il en manque quelques-uns, leur absence se manifestera par l’apparition d’une bande sombre qui prendra leur place dans le spectre. Il n’en sera pas seulement ainsi : le spectre devra en outre mettre en évidence les autres phénomènes manifestés par la sélénite, lorsqu’on fait tourner l’analyseur, c’est-à-dire que, lorsque l’angle de rotation aura atteint 45 degrés, toute trace de lumière devra avoir disparu, et que, quand l’angle de rotation aura atteint go degrés, la couleur devra reparaître, non pas cependant avec sa teinte primitive, mais avec la teinte complémentaire.
Vous voyez, dans le spectre de la lumière rougeâtre produite par la sélénite, une bande large et sombre au sein du bleu; lorsque je fais tourner l’analyseur la bande devient de moins en moins sombre, et quand l’angle de rotation a atteint 4 5 degrés elle disparaît entièrement. A ce moment, chaque partie du spectre a son intensité proportionnelle, et l’ensemble produit l’image uniforme que l’on voyait sans le spectroscope. Enfin, à mesure que l’on continue de faire tourner l’analyseur, une bande sombre apparaît dans le rouge, au sein de la portion du spectre complémentaire de celle occupée par la première bande sombre ; l’obscurité est le plus grande lorsque la rotation est de go degrés. Le spectroscope nous donne ainsi la raison complète de ce qui a eu lieu dans la production de la couleur primitive et de ses variations.
Il est, en outre, bien connu que la couleur produite par une sélénite ou par une plaque d’un autre cristal dépend de l’épaisseur de cette plaque. Et, de fait, si l’on prend une série de plaques donnant différentes couleurs, on trouve que leurs spectres sont sillonnés de bandes différemment distribuées. Les plaques plus
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minces donnent des bandes situées dans les parties du spectre qui sont près du violet, où les longueurs d’ondes sont plus courtes et, par conséquent, font naître des couleurs plus rouges ; tandis que les plaques plus épaisses se couvrent de bandes situées plus près du rouge, où les ondes sont plus longues et, par conséquent, engendrent des couleurs plus bleues.
Lorsque l’on fait croître d’une manière continue l’épaisseur de la plaque, de telle sorte que la couleur produite ait parcouru toute l’étendue du spectre, un accroissement subséquent d’épaisseur reproduit les couleurs dans le même ordre que primitivement; mais on remarquera qu’à chaque retour du cycle entier des couleurs les teintes deviennent de plus en plus pâles, jusqu’à ce qu’après avoir parcouru un certain nombre de cycles, et l’épaisseur de la plaque étant devenue considérable, toute trace de couleur aura disparu. Prenons une série de plaques dont les deux premières, comme vous le voyez , donnent des couleurs , tandis qu’avec les autres qui sont d’épaisseur successivement plus grande, les teintes sont si faibles qu’on peut à peine les distinguer. Le spectre de la première montre une simple bande ; celui de la seconde en montre deux. On voit, en outre, que la seconde série de teintes n’est pas identique avec la première, mais qu’elle est produite par l’extinction de deux des couleurs composantes de la lumière rouge. Les spectres des autres plaques montrent des séries de bandes de plus en plus nombreuses, en proportion de l’épaisseur de la plaque, et forment une série que l’on peut faire croître indéfiniment. Donc la lumière totale dont le spectre est dépouillé par les plaques plus épaisses est prise d’un grand nombre de ses régions; ou, en d’autres termes, la lumière qui persiste est distribuée de plus en plus uniformément sur le spectre, et la somme totale de ses rayons approche de plus en plus près de la lumière blanche.
Ces expériences ont été faites, il y a plus de trente ans, par deux physiciens français : MM. Foucault et Fizeau. Si, au lieu de sélénite, de spath d’Islande ou d’autres cristaux ordinaires, on fait usage de quartz taillé perpendiculairement à l’axe, et qu’on