‹ La lumière visibleChapitre 41 sur 89 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'homme prend conscience de soi et de la raison de son existence

J'existe. Je me détermine à agir ; je prends conscience de mes actes ; je ne suis pas tel ou tel, mais moi-même. Rien de plus certain que mon existence.

Je sens très bien que je pense, et mon esprit conçoit facilement que ce n'est pas la matière qui pense en moi, d'où je conclus que je suis composé de deux éléments très distincts, l'un physique, l'autre spirituel, le corps par lequel je me meus dans cet univers qui m'environne, et l'âme, principe supérieur, immatériel, aussi bien dans son origine que dans sa nature, et qui fait qu'en effet je pense, je comprends et raisonne, que je veux librement et dans la mesure où je veux, que j'ai conscience de mes sensations, de mes idées et de mes actes, de ma dignité morale, que j'ai le pouvoir de connaître le vrai et le bien, que je suis vraiment le maître de la nature.

Je sens, de plus, que je diffère des êtres purement animal que je vois autour de moi ; que la bête ne pense pas, qu'elle ne possède pas, comme moi, la notion du mérite ou du démérite ; que, guidée par une impulsion qui ne la trompe jamab, elle n'accomplit toutes ses actions que par instinct,

sans en connaître le prix et la valeur, en obéiâsani à une force qui la dirige et dont elle n'a aucunement conscience. Dans son humble sphère, elle n'en rempht pas moins la fin de sa création, qu'elle ne connaît pas et n'a nullement besoin de connaître. Tout est normal et régulier dans le cours de sa vie. Je suis soumis à des besoins qui me sont communs aux êtres sans raison, mais je sens, à n'en pas douter, qu'il y a quelque chose en moi qui n'est pas en eux. Une fois leurs appétits satisfaits, ils se reposent tranquillement dans une indifférence ou plutôt dans une jouissance parfaite ; tandis que moi, mes besoins satisfaits, je ne trouve ni repos ni quiétude. Je me tourmente pour savoir : mon âme demande encore et sans cesse ; l'univers entier ne saurait la satisfaire. Si je jouis, je veux jouir davantage. Je vois jusqu'à certaines limites, mais je veux voir au-delà. Libre, intelligent, mais tout de même dépendant, soumis à une foule de contradictions, de maux, de luttes, dont l'animal est exempt, je rêve pourtant, au milieu de ma misère, d'immortalité, de l'infini, ce qui fait de moi un être à part dans la création, un être au-dessus de tous les autres.

J'aspire à une existence d'un bonheur parfait, immuable et étemel, que la terre ne peut me donner. Je sens que Dieu est ma fin nécessaire, que lui seul peut satisfaire le désir insatiable de félicité qu'il y a en moi. Je crois, là-dessus, à un témoignage qui ne peut me tromper, celui de mon

être le plus intime, témoignage que je ne puis rejeter sans me renier moi-même tout entier, sans renier Dieu qui m'a tiré du néant, c'est-à-dire qui m'a créé, et je constate que tous les hommes, qui sont de même nature que moi, ont les mêmes aspirations. Je ne puis pas plus faire leur bonheur qu'ils ne sauraient faire le mien, n'ayant pas été créés pour moi ni moi pour eux. Comme moi, ils cherchent le repos et ne le trouvent point.

Donc, de l'animal qui sent à l'homme qui pense et qui jugé, il n'y a pas de comparaison possible. Non seulement j'existe, mais j'ai la conviction d'être d'une nature tout à fait différente de celle de la bête et de tendre à une fin qui ne saurait être la sienne. Cette fin est celle de l'au-delà, de la vie d'outre-tombe ; elle est absolument certaine. Cette aspiration, qui est celle de l'humanité tout entière, m'en prouve l'évidente réalité. L'idée religieuse, aujourd'hui comme autrefois, •couvre le globe tout entier. Les notions de liberté, de moralité, de religiosité, universellement absentes chez les animaux, sont communes à tous les hommes.

Voilà des vérités que je puis facilement découvrir par moi-même. Il est vrai qu'elles sont élémentaires et que chacun peut en faire autant, en prenant pour champ d'observation sa propre personnalité et la nature qui l'entoure. On rencontre, cependant, des gens qui se disent et se croient savants et qui s'y perdent ; mais elles deviennent évidentes pour moi, pour vous, pour

tout le monde, lorsque, pour arriver à la vérité, à Dieu, nous usons de procédés que le sens commun suggère dans la pratique ordinaire de la vie, de raisons que le bon sens peut contrôler, se gardant de raisonnements subtils et des conclusions d'une science toujours douteuse. D'ailleurs, chercher dans les sciences le secret de la destinée de l'homme est peine inutile ; elles ne peuvent rien nous apprendre là-dessus. Si même aujourd'hui sciences il y a, c'est grâce à la raison qui existait avant elles et qui les a faites. L'usage de la raison a précédé la science, comme elle précède la foi. Je puis encore avancer d'un pas, et percevoir d'autres vérités sans l'aide de la science ou de raisonnements de haute philosophie.

Il est certain que j'existe ; mais, de même qu'il y a eu au monde quelqu'un avant qu'il y eût quelque chose, il est également certain que je ne me suis pas fait moi-même. Jamais l'homme, dans les plus admirables efforts de son génie n'a rien pu créer. Il lui a été possible, à l'aide des arts qu'il a perfectionnés, des sciences qu'il a cultivées et approfondies, de faire subir à la nature de nombreuses transformations ; mais, enfin, il n'a jamais pu faire quelque chose de rien. A plus forte raison, est-il demeuré impuissant à se donner l'être à lui-même. D'ailleurs, pour se faire luimême, il aurait fallu que l'homme eût été avant que d'être, ce qui implique une contradiction manifeste, une impossibilité absolue.

180 LA LUmÈBE VISIBLE

Je ne dois pas non plus mon existence à un ensemble d'hommes qui ne sont que ce que je suis, sujets aux mêmes ignorances, aux mêmes faiblesses et aux mêmes erreurs Le hasard n'étant qu'un mot, on ne peut rien lui attribuer ; le néant n'étant rien, il n'en peut rien sortir J'ai été fait par un autre : cela est incontestable. Cet autre est mon maître puisqu'il est plus puissant que moi qui ne saurais pas même faire un ver de terre Celui qui m'a doué de raison et d'intelligence est un être raisonnable et intelligent et non une force aveugle. On ne donne pas ce qu'on n'a pas Animé de volonté, je ne puis être non plus l'esclave d'une force sans volonté, moi qui ai conscience de mon être, du bien et du mal, du juste et de l'injuste, être l'œuvre d'un être inconscient. La matière ne peut donner la liberté, puisqu'elle ne l'a pas, ni la moralité dont elle est incapable. Le remords, le repentir des fautes passées est un sentiment trop au-dessus des relations organiques pour en provenir. Tout ceci me parait évident. Impossible de n'en pas convenir. "Ni le mouvement peut naître de l'inertie, ni l'ordre du hasard, ni la sensibilité de l'insensibilité, ni l'intelUgence -de l'inintelligence, ni la conscience de l'incons- •cience, ni la liberté de la fatalité, ni la lumière des ténèbres, ni la vie de la mort. Dire le contraire, ce serait affirmer que le néant peut engendrer l'être. Ce serait ériger la formule de l'absurde en loi suprême de la pensée. Ce serait faire en un mot de

la déraison systématique la base absolue de la science ^"

Laissant donc là les conclusions d'une érudition présomptueuse sur toutes ces questions d'origine du monde, de l'homme, de la nature de l'âme, de son intelligence, conclusions souvent conjecturales d'une science bornée, et qui si souvent fait fausse route, je m'en tiens à ma raison, qui me rend capable, par ses propres moyens, d'arriver à la possession de la vérité. Je puis non seulement connaître, mais prouver avec certitude l'existence de Dieu, la spiritualité de l'âme, la liberté humaine. L'idée que j'ai de Dieu ne peut venir que de Dieu même, et cela me suffit pour prouver son existence. Je reçois avec reconnaissance les lumières qu'il me donne et qui suffisent pour la direction de ma vie, sans lui en demander davantage. Je sais encore, comme dit le Psalmiste, que "les cieux racontent la gloire de Dieu et proclament la sagesse de ses œuvres, et je puis bien me dire : le monde existe, donc Dieu existe ; autrement on pourrait aussi bien imaginer une horloge sans horloger, une mai.son sans son constructeur. Reconnaissant donc Dieu pour mon créateur et mon maître, reconnaissant en lui le principe et la fin de ma vie, je m'explique ma nature et mes aspirations Si je rêve de l'infini, c'est parce que Dieu en a mis en moi l'empreinte. Si mon âme a soif d'immortalité, d'un bonheur qui se prolonge au-

Page 1