LE SENS DE LA VFE
La lecture des études qui précèdent m'a fait connaître le but de ma création, la place que j'occupe dans cet univers et ma destinée. Cette destinée n'est pas sur la terre, mais par delà le temps que nous y passons. La vie future doit achever celle-ci et contenter l'homme, J'ai pour établir cette vérité fondamentale le témoignage constant de l'humanité entière et l'irrécusable témoignage de ma nature et notamment celui de mes aspirations. Mon âme n'éprouverait pas une telle faim et soif de l'Infini si Dieu lui-même ne devait pas être ma destinée finale et ma suprême félicité. Je me mentirais à moi-même si je pensais autrement.
Dieu, qui est mon maître, m'a donc créé pour lui. "C'est lui qui nous a faits et nous sommes à lui." (Ps 100 ) Si j'en ai le pouvoir, je n'ai pas le droit de me soustraire à l'obligation qu'il me fait de tendre à ma fin. Je peux faire de ma vie ce que je veux, bien que, dans un autre sens, je sente parfaitement que je ne puis pas faire ce que je veux. Si je n'étais pas libre de faire de ma vie ce que je veux, il me serait inutile même de me poser la question de l'usage que je dois en faire.
La vie est donc pour moi une chose grave, importante, dont je ne puis disposer suivant les fantaisies de mon imagination. C'est à la lumière de l'éternité que je dois la regarder pour en comprendre le sens et la rendre bonne. Grâce à cette lumière, je verrai ce que c'est en réalité que cette vie de la terre, ce pourquoi elle m'est donnée, ce que je puis et dois en faire, où doit aboutir cette course à travers le temps. J'apprendrai à juger des hommes et des choses avec l'esprit même de Dieu. Mon court passage en ce monde ne doit pas être celui d'un oisif, d'un spectateur curieux ou amusé. Une vie inoccupée, incolore, médiocre, exempte de grandes fautes, même apparemment correcte et innocente, est une vie certainement manquée. Au simple point de vue humain, je dois avoir l'ambition de mener autre chose qu'une vie inutile laquelle, en somme, est une mauvaise vie. "Nul n'a rien, nul n'est rien par la naissance seule, ni par le seul fait de l'héritage ; se dispenser d'agir, de faire effort, de prendre de la peine, eût^on la plus belle fortune du monde avec un grand nom, c'est se condamner à l'insignifiance, à la nullité, c'est vouloir périr. Heureuse nécessité de ce temps qui prémunit contre la paresse et l'inertie et qui rend, pour ainsi dire, plus facile d'être homme en forçant à l'être. D'ailleurs, les périls do toutes sortes qui nous environnent nous font un devoir de ne pas nous endormir : de rien personne n'a la possession incontestée ; dans le domaine de la pensée, garder
des convictions inébranlées, c'est les conquérir presque, tant il y a à faire pour les défendre contre ce qui les menace au dehors et au dedans même ; dans tout le reste, c'est la même chose : on ne maintient rien, on ne préserve rien, on n'améliore rien non plus, jamais, ni nulle part, sans avoir à multiplier les efforts, les labeurs, les combats. Si, pour conserver saine notre pensée, il faut lutter, lutter est nécessaire pour raffermir la société attaquée par tant d'ennemis, et c'est encore par une lutte incessante que se détruisent quelques abus et que s'accomplissent de nécessaires réformes. Cette lutte, plus que jamais indispensable, plus que jamais aussi regarde chacun, est affaire de chacun. Si chacun attend de son voisin le salut, demeurant lui-même les bras croisés, rien ne marchera. A chacun d'agir, pour sa part, en homme de sens, en homme de cœur. Comment dès lors, l'abstention, l'indolence, la nonchalance ne prendraient-elles pas un caractère particulièrement redoutable et, disons-le, singulièrement odieux? Car, enfin, on est plus coupable de gaspiller ses forces vives quand le devoir de les employer devient plus urgent. Si tout allait tout seul, si le mouvement régulier de la vie sociale assurait chacun et tous contre les heurts dangereux, quelque indulgence serait permise pour d'aimables somnolents ; mais quand tout est en question et en péril, quand tout est à faire, ne pas le voir, ou, le voyant, ne rien faire, c'est une impardonnable faute . . . Toute vie morale
demande du courage. Toute vie chrétienne demande du courage. Cela va de soi : dire qu'il faut agir et qu'il faut du courage, c'est tout un '."
Si le Christianisme prêche le renoncement, l'abnégation, l'esprit de sacrifice, le mépris de la vie, il ne prêche point l'inaction, mais un emploi sérieux de la vie. Outre mes efforts pour mon perfectionnement moral et l'éducation de ma volonté dans la pratique du bien, il exige l'exercice de la charité, l'amour effectif du prochain pour l'amour de Dieu, le service des pauvres à l'imitation de Jésus-Christ, l'évangélisation des petits et des humbles à l'imitation encore du Sauveur, l'amoureuse et active pitié pour ceux qui souffrent, le travail en vue de soulager les misères humaines, tout cela suppose une vie d'action.
Je connais les opinions, opinions confuses et discordantes, de plusieurs de mes contemporains touchant la vie et l'usage que je dois en faire ; mais il n'y en a qu'une, celle que me définit le Christianisme, qui est la vraie, puisqu'elle satisfait pleinement ma raison et répond aux exigences de ma nature. La science peut bien me procurer de grandes jouissances intellectuelles ; mais, étant un être moral, elle ne peut suffire à tout mon bonheur. Le positivisme, qui se réclame aussi de la science, n'a à m'offrir que des idées des plus pessimistes sur la vie. Rien de plus désolant que ce système, qui élimine l'obligation morale.