‹ La LuneChapitre 1 sur 16 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N

Droit de traduction et de reproduction réserré.

INTRODUCTION

Il y a trente ans, un mystificateur, comptant sur la crédulité publique, fit paraître une brochure qui eut un retentissement immense. H ne s’agissait de rien moins que de la découverte des habitants de la Lune, qu’Herschel à l’aide d’un télescope monstre avait vus, allant, venant, ne se doutant certes pas que leurs faits et gestes avaient pour témoin, à cent mille lieues de distance, un habitant de la planète leur voisine, plus habile et plus curieux que ses mille millions de compatriotes.

L’auteur de cette relation hyperbolique, faite à l’-insu, comme on le pense bien, de l’illustre astronome, donnait tous les renseignements propres à édifier ses lecteurs sur l’exactitude des faits dont il s’était constitué l’historien : dimensions des instruments, installation des appareils, description minutieuse des animaux, de la végétation et enfin des hommes de la Lune. Rien n’y manquait. La chose s’était passée au Gap de Bonne-Espérance, où il était de notoriété qu’Herschel observait.

Grande fut l’émotion du public, si disposé à accueillir les plus bizarres et les plus impossibles nouvelles si , ' 1

INTRODUCTION

indifférent ou si dédaigneux vis-à-vis des découvertes les plus positives et les plus fécondes. L’engouement fut si universel, si complet, qu’Arago se crut obligé de venir en pleine Académie donner un formel démenti à l’auteur de cette mystification et à ceux qui s’en faisaient naïvement les propagateurs. Ce fut une douche d’eau froide sur un enthousiasme qui n’était pas sans analogie avec celui qui avait accueilli, trois siècles et demi plus tôt, les récits de Colomb et de ses compagnons sur la découverte d’un nouveau monde.

N’est-ce pas en effet un monde à conquérir que celui de la Lune, cet astre si voisin de nous, et qui semble comme un appendice, comme une miniature de la Terre? Il est là, séparé de notre globe par une centaine de milliers de lieues, l’accompagnant sans eesse dans sa circumnavigation annuelle, comme attiré vers lui par un invincible lien de sympathie, tournant toujours vers la Terre la même face tour à tour sombre et lumineuse, mais qu’aucun nuage ne ternit jamais, comme pour nous inviter à deviner l’énigme de ce sphinx céleste. Les deux astres reçoivent en commun la même lumière, et pendant leurs nuits, en échangent tour à tour les rayons.

Cent mille lieues, avons nous dit? Qu’est-Ce qu’une telle distance, comparée aux abîmes de l’univers visible, comparée même aux dimensions du monde solaire, de cette famille d’astres qui se pressent autour de leur père commun, de celui qui leur dispense lumière et chaleur? C’est moins de la dix-huit centième partie de l’intervalle compris entre la Terre et Neptune; c’est moins de la millionième partie de la distance où nous sommes de l’étoile la plus voisine de notre monde. Comment se ré-

INTRODUCTION

soudre à ignorer ce qu’est la Lune, lorsqu’on songe qu’il suffirait de franchir dix fois la longueur du tour de la Terre, pour accomplir le voyage?

Ce voyage cependant, que l’imagination entreprend si volontiers, est à jamais interdit aux hommes. C’est ce qui explique les tentatives, toujours renouvelées, d’esprits irgénieux, prompts à substituer à la réalité inaccessible leurs fantaisies et leurs rêves. Dans l’impuissance de connaître, ils s’efforcent de deviner.-

Mais ce n’est point de pures chimères que la curiosité humaine peut s’assouvir; et si elle se nourrit parfois d’hypothèses, c’est à la condition que ces hypothèses puiseront dans des faits positifs, réels, une dose suffisante de réalité. La science seule est en état de fournir ces faits; c’est donc l’astronomie qu’il faut interroger pour savoir ce qu’est la Lune, pour pénétrer autant qu’il est possible dans les mystères de sa structure, de sa constitution physique.

Les moyens d’exploration que les progrès de l’optique ont mis à la disposition des astronomes sont bornés; mais, comme on le verra bientôt, l’habileté des observateurs, leur longue patience, leurs laborieuses études, ont suppléé, sur beaucoup de points, à l’insuffisance des instruments : le génie de l'esprit d’induction et d’analyse a fait le reste.

Les télescopes, malgré leur puissance, dont le public s’exagère ordinairement l’effet, ne permettent guère à l’œil de l’homme de s’approcher du globe lunaire à moins de soixante à quatre-vingts lieues. Des grossissements plus considérables sont possibles, sans doute, mais alors le défaut de netteté et de lumière fait perdre le bénéfice d’un plus grand rapprochement. On peut voir par là

INTRODUCTION

combien se faisaient illusion ceux qui croyaient à la possibilité de voir des êtres vivants, des arbres, des édifices à la surface du satellite de la Terre. Les télescopes susceptibles de recevoir des oculaires grossissant six mille fois — ce sont les plus puissants qui aient été construits — appliqués, s’il était possible, à l’observation de la Lune, mettraient encore sa surface, dans les circonstances les plus favorables, à quinze lieues de distance de notre œil. Les plus gros animaux terrestres seraient totalement invisibles; à fortiori les hommes, s’il en * existait sur la Lune, qui eussent la même taille que nous. Dans cette hypothèse, encore non réalisée, je le repète, on pourrait tout au plus distinguer de grandes masses, comme les forêts, ou des constructions monumentales.

Eh bien, malgré ces obstacles, qua les progrès de l’optique feront peut-être un jour disparaître, la Lune est déjà merveilleusement connue, non pas seulement dans ses mouvements, dans sa forme, dans ses dimensions, éléments purement astronomiques et depuis longtemps déterminés avec une grande précision ; mais aussi dans la structure de son sol, dont les détails géographiques ont été relevés avec une exactitude qui fait encore défaut à de vastes régions de notre planète. La géologie et la météorologie lunaires sont largement esquissées; et si elles laissent beaucoup à désirer, si le champ des conjectures est encore large à cet égard, on peut déjà néanmoins se faire une idée des phénomènes physiques dont notre satellite a été et est encore le théâtre.

Considérée à ce point de vue, la Lune est un monde étrange.

Les jours et les nuits s’y succèdent, comme sur la

INTRODUCTION

Terre ; mais la durée en est si différente qu’il doit en résulter des contrastes do lumière et de température que l’absence d’eau et d’atmosphère rend plus saisissants encore. En revanche, les variations des saisons y sont, pour ainsi dire, inconnues.

Que dirait un habitant de notre Terre, s’il était subitement transporté à la surface de la Lune? Quel ne serait point son étonnement à la vue du spectacle singulier qui s’offrirait à sa vue? La configuration du sol, tout recouvert d’énormes aspérités, ne le cédant guère en hauteur aux plus élevées des montagnes terrestres, criblé çà et là de profondes cavités circulaires, hérissé de pics abrupts; l’aspect du ciel, où les étoiles brillent en plein jour sur une voûte entièrement noire, l’âpreté des lumières et des ombres, l’éternel silence qui règne en ces régions désolées, la rigueur des températures, tantôt glacées, tantôt torrides, les bizarres conditions qui résultent d’une telle constitutiou physique pour l’existence des êtres organisés, si toutefois la vie est possible dans un pareil milieu, tout enfin, se réunirait pour confondre en lui les notions que son séjour sur notre globe lui a rendues le plus familières.

Tel est, dans son ensemble, le monde que nous allons essayer de décrire.

Est-il besoin de dire quel intérêt s'attache à une exploration de ce genre? N'eût-elle pour objet que de satisfaire à cette soif de curiosité dont nous sommes tous altérés à des degrés divers, et qui pousse de hardis voyageurs, à travers tous les obstacles et tous les périls, à la recherche des régions inconnues de notre globe, cela suffirait à légitimer à nos yeux la publication de 1 cetto monographie astronomique.

INTRODUCTION

Mais la science, suivant nous, a un but plus élevé. En s’attaquant aux grands problèmes que la nature pose incessamment à la pensée, en pénétrant à force de labeur le secret des lois éternelles, la science nous permet de puiser à la source vive où s’alimente toute imagination, toute poésie. Elle nous initie à l’harmonie du grand tout, dont notre gloire la plus pure est de comprendre l'indicible splendeur. A la place de cette sotte vanité qui poussait l’homme à se considérer comme le pivot et le centre de l’univers, elle substitue chez lui le noble orgueil d’avoir su s’assigner sa véritable place, comprendre sa vraie mission et faire servir à son accomplissement la connaissance même des lois qu’il est impuissant à violer, et contre lesquelles il ne regimbe pas impunément. De toutes les sciences naturelles, l’astronomie n’est-elle pas celle qui nous fournit, sous ce rapport, les plus grands enseignements ?

Mais nous ne sommes pas tout imagination, tout sentiment. Nous avons besoin de connaître pour développer notre intelligence, pour la discipliner sous le joug impérieux des méthodes positives, pour prévenir les écarts du sophisme et de la passion. Les sciences naturelles ont, sous ce rapport, personne ne le démentira, une admirable efficacité.

De tous les astres qui percent de leurs feux les couches transparentes de notre atmosphère, la Lune est celui qui, par sa proximité même, a exigé le plus d’efforts pour la complète intelligence de ses mouvements. Les moindres perturbations dans les éléments de son orbite ont été rendues sensibles par la fréquence de ses révolutions, fréquence en rapport avec sa faible distance. G’eSt le mouveipent de la Lune qui a fourni à l’immortel

INTRODUCTION. 7

Newton tas éléments du grand problème qu’il a résolu : c’est notre satellite qui lui a révélé le secret de la gravitation des astres les uns vers les autres et de l'identité de cette force générale avec la pesanteur. Successivement toutes les inégalités lunaires ont trouvé leur raison dans ce principe universel, et ce qui paraissait d'abord une dérogation à la loi, s’est trouvé être la pins absolue confirmation de la loi même.

De tels efforts de génie, auxquels se rattachent les noms des plus grands astronomes des temps modernes, ne devaieat pas être sans récompense. Nous avons dit que la curiosité seule était un mobile d’une légitimité suffisante pour l’investigation astronomique. On va voir qu’à ceux qui cherchent avant tout la vérité, le reste est donné par surcroît.

La connaissance de plus en plus rigoureuse de la théorie de la Lune en est un témoignage éclatant. C’est grâce aux tables qui ont été calculées pour indiquer les positions successives du disque lunaire sur la voûte étoilée, que les marins et les voyageurs peuvent aujourd’hui trouver leur position en mer et déterminer leur route. L’immense distance des étoiles fait que leurs distances apparentes à la Lune varient selon la position de l’observateur à la surface du globe terrestre. Notre satellite — on a fait depuis longtemps cette comparaison — se trouve être sur l’immense cadran du ciel, comme une aiguille mobile marquant l’heure, sans qu’on puisse craindre dans les rouages de l’horloge, aucune variation, aucun dérangement imprévus. N’est-ce pas là un magnifique usage des connaissances scientifiques acquises au prix d’un gigantesque travail?

Mais la Lune nous touche encore de plus près. Sa

INTRODUCTION

masse, combinée avec la masse du Soleil, soulève périodiquement les couches fluides des mers, promène l’onde à la surface du globe au fur et à mesure de son propre mouvement et de la rotation de notre globe, produisant ainsi le phénomène des marées. Tant qu’on ignora la cause de ces mouvements, on ne put prévoir leurs variations qui intéressent si directement la navigation maritime, les côtes de l'Océan et les ports qui s’y trouvent situés. Depuis que la théorie des marées n’est plus qu’un corollaire de celle de la gravitation, on calcule à l’avance l’intensité du phénomène, et l’on prévient ainsi, par des indications précieuses, les moments favorables à l’entrée et à la sortie des navires.

Sans doute, la science n’a pas dit encore, sur toutes ces questions, son dernier mot. Il lui reste beaucoup à faire. Mais ce qui est fait montre assez combien l’astronomie j si intéressante au point de vue intellectuel, si grandiose quand on la voit nous révéler l’harmonie des mondes, est importante aussi par son utilité sociale.

Dans cet opuscule, ce n’est pas, bien entendu, la théorie et ses magnifiques développements que nous avons la prétention d'exposer; mais nous nous attacherons à ses résultats, aux curieuses déductions qu’on en peut tirer. Quant à l’étude précise des lois astronomiques, elle n’est possible qu’à l’aide des rigoureuses méthodes en usage dans les sciences mathématiques, et ceux qui voudront s’y livrer devront se rappeler le mot d’Arohimède : « 11 n’est pas de route royale en géométrie. »

Toutefois le champ qui nous reste est large encore. En étudiant la Lune au point de vue presque exclusif de sa constitution physique, nous ferons une abondante moisson

INTRODUCTION

d’observations curieuses Sans rien inventer, sans présenter aucune hypothèse sinon comme conjecturale, sans mettre le pied sar le terrain toujours dangereux de la fantaisie, nous ferons et ferons faire à nos lecteurs, du moins c’est notre espérance, l’un des plus singuliers et des plus étranges voyages qu’ait encore accomplis homme sur terre.

Bigitized by Googl

Page 1