‹ La LuneChapitre 11 sur 16 · LES JOURS ET LES NUITS LUNAIRES · texte numérisé non relu

LES JOURS ET LES NUITS LUNAIRES

Comparaison des jours et des nuits de la Lune avec les jours et les nuits terrestres. — Absence de crépuscules et d’aurores. — La Terre vue de la Lune. Clairs de Terre. Les nuits sur l’hémisphère invisible.

Quel est le climat de la Lune! Que sont, sur notre satellite, les jours, les nuits et les saisons! Quelle est, en un mot, sa météorologie, et comment les phénomènes que l’on comprend d’ordinaire sous cette dernière dénomination, se distribuent-ils dans les diverses régions de son globe?

Les phases de la Lune qui se reproduisent avec ré- ' gularité et constance, toutes les lunaisons, prouvent déjà que le jour et la nuit s’y succèdent alternativement, comme sur la Terre. Seulement la durée de ces phénomènes y est beaucoup plus longue : c’est en vingt-neuf jours et demi que le globe lunaire présente .otites ses faces à la lumière du Soleil. Ainsi le jour olaire de la Lune est d’environ 709 heures, plus .xactement de 708 heures, 44 minutes, 3 secondes. Jomme la ligne des pôles de la Lune est presque perpendiculaire au plan de l’écliptique, il en résulte que

les jours et les nuits se partagent à peu près également cette durée. Chacun des points de la surface de la Lune voit donc le Soleil poindre à son horizon, audessus duquel il s’élève lentement pendant 1 77 heures : c’est alors l’instant de midi, le milieu de la journée lunaire. Pendant l’autre moitié, le Soleil décrit en sens inverse un arc égal et symétrique au premier, puis disparaît avec la même lenteur au-dessous de l’horizon. La journée a duré environ 354 heures et demie.

Alors commence une nuit de môme durée, une nuit près de trente fois aussi longue que celle de notre Terre à l’époque des équinoxes.

Mais, est-ce seulement sous le rapport de la durée que les journées et les nuits lunaires diffèrent des jours et des nuits terrestres? Non, certes; il s’en faut de beaucoup. Pour en juger, comparons le jour lunaire au jour terrestre, sous une même latitude, celle par exemple de notre zone tempérée.

Bien avant que le Soleil fasse son apparition sur notre horizon terrestre, les ténèbres de la nuit font place à la lueur déplus en plus éclatante de l’aurore : c’est graduellement que la lumière pénètre dans les couches atmosphériques qui la réfléchissent vers le sol. Même à l’époque des courts crépuscules, en mars et en septembre, cette préparation au lever du Soleil est très-sensible, et les nuages les plus épais, les brouillards les plus denses l’atténuent sans la détruire. Je ne m’arrêterai pas à dépeindre la beauté du paysage céleste, la variété d’aspect que présente le ciel entier, quelques instants avant le lever de l’astre radieux, la lumière étincelante de l’horizon oriental.

les vives couleurs, les nuances charmantes qui contrastent avec le gris sombre et froid du couchant. Tous ceux que les beautés de la nature ont le don d’émouvoir ne peuvent se lasser d’admirer un si beau et un si touchant spectacle que sa variété infinie empêche d’être jamais monotone. Alors même que le disque solaire s’est découvert dans sa splendeur, ce n’est qu’insensiblement qu’il acquiert tout son éclat: l’épaisseur seule des couches d’air, plus grande à l’horizon, diminue l’intensité de sa lumière et nous accoutume à en supporter la vivacité extrême.

De même, le crépuscule du soir rend moins brusque la transition de l’état du jour à l’obscurité nocturne, et les teintes empourprées de l’horizon occidental ne le cèdent pas en beauté à nos aurores. Même au milieu du jour, même par un ciel pur et serein, la voûte céleste offre une dégradation de teinte et de lumière pleine de charme : tout autour du disque solaire, dont l’œil ne peut supporter l’éclat, une couronne lumineuse, une teinte d’or splendide va peu à peu se fondre dans l’azur profond, et le nord et le midi, l’orient et l’occident se distinguent par des nuances diverses de lumière et de couleur. Ce serait un spectacle bien autrement varié, si, au lieu de ne considérer qu’un climat, nous cherchions à dépeindre le jour et la nuit terrestres dans toutes les zones de notre globe, depuis le ciel brûlant des tropiques et de l’équateur jusqu’aux solitudes glacées des pôles.

Sur la Lune, les jours et les nuits forment-ils des tableaux aussi variés de nuances ? Se succèdent-ils avec des transitions aussi ménagées? Non, et la raison en est aisée à concevoir.

144 LA LUNK.

L’absence ou du moins la rareté extrême de l’atmosphère produit du jour à la nuit et de la nuit au jour une transition subite. Je me trompe : la seule dégradation de lumière qu’on y observe est due à la lenteur avec laquelle le Soleil s’élève au-dessus ou s’abaisse au-dessous de l’horizon. Ce n’est que peu à peu que son disque se découvre ou se cache derrière les plans les plus éloignés du paysage, et il s’écoule près de 10 heures entre le moment où brille le pre- mier point lumineux et celui où le disque entier de l’astre a fait son ascension complète. Mais l’intensité de la lumière solaire perçue directement atteint du premier coup toute sa force ; et l’œil de l’homme qui n’en peut supporter l’éclat à travers une épaisseur atmosphérique qui varie de 60 à 870 kilomètres, serait, sur la Lune, ébloui et cruellement blessé à vouloir la regarder en face.

Une fois le Soleil levé, quelle que soit sa hauteur, il projette avec une égale force sa lumière vive et crue sur tous les objets ; n’étaient les reflets des aspérités éclairées, montagnes et collines, tout objet plongé dans l’ombre serait même au milieu du jour dans de complètes ténèbres, que tempérerait seul l’éclat de la voûte céleste, sans cesse parsemée d’étoiles. A la vérité, l’illumination du sol y varie selon les heures du jour, parce qu’une surface éclairée l’est avec d’autant plus de force que l’obliquité des rayons lumineux est moins grande.

Pendant la nuit, l’obscurité est si profonde que nos nuits les plus noires ne peuvent en donner une idée.

Le ciel , sur la Terre, conserve encore sa transparence, la teinte foncée des espaces qui séparent les

étoiles est toujours colorée et bleuâtre; d’ailleurs suivant l’heure de la nuit, elle va se dégradant au levant et au couchant. Rien de semblable dans les nuits lunaires : la crudité violente du ton noir que présente le firmament est encore augmentée par la vivacité des lumières stellaires, et la présence du disque terrestre ne peut qu’ajouter à ce contraste.

Mais en revanche, quelle magnificence dans la multitude prodigieuse d’étoiles visibles, dans l’éclat splendide de la Voie Lactée, dans la beauté de la Lumière Zodiacale, si difficile à voir dans nos nuits terrestres 1 Quel est l’astronome qui ne se sentirait transporté de joie à la pensée qu’il lui serait possible d’installer son observatoire sur le sol de la Lune, et d’y observer à son aise, ne fût-ce que pendant dix ou douze nuits lunaires!

J’ai parlé de la visibilité de la Terre. Il est aisé de comprendre que cette visibilité n’est possible que pour l’hémisphère tourné vers nous. Circonstance curieuse, et qui constrasteavec la mobilité de la Lune dans notre ciel : c’est toujours au môme point de la voûte étoilée que brille le disque de notre planète, suspendu au-dessus de l’horizon comme un lustre, et n’oscillant autour de cette position presque invariable que d’une manière insensible.

Transportons-nous par la pensée en un heu de la Lune situé dans l’hémisphère visible , par exemple en face même de notre Terre, c’est-à-dire sur le méridien central. A minuit — c’est l’heure où la nouvelle Lune commence pour les habitants de notre planète — la pleine Terre brille dans tout son éclat. Plus de treize fois aussi grosse que le disque lunaire vu de la

Terre, le disque terrestre nous présente des taches variées qui marquent ses continents et ses mers, çà et là masqués par d’autres taches brillantes et mobiles, les nuages atmosphériques. Deux calottes blanchâtres, semblables à celles de Mars, entourent les pôles : les mers ont une nuance bleuâtre prononcée, tandis que les continents sont tachetés de parties d’un vert pâle et que tout le contour du disque, plus lumineux que les parties centrales, est légèrement rougeâtre, effet naturel de la réfraction almosplié- » rique.

La Terre est à peu près immobile au môme point du ciel, plus ou moins près du zénith, suivant la latitude; mais l’aspect de son disque varie avec une rapidité relativement assez grande. On veit les taches dédier du bord oriental au bord occidental (par rapport au point sud de l’horizon lunaire). Si le continent asiatiqua était d’abord en vue, c’est lui qui disparaît le premier pour faire place à l’Europe et à l’Afrique et enfin au Nouveau Monde et àl’Océan pacifique.Toutes les vingt-quatre heures, ce défilé recommence et la Terre semble ainsi comme une horloge au cadran mobile dont les heures correspondent à des taches différentes.

A mesure que la nuit s’avance, le disque terrestre s’échancre et.de circulaire devient ovale sur une de ses moitiés, jusqu’à ce que, au lever du Soleil, il se présente sous la forme d’uu demi-cercle. L’inverse avait eu lieu dans la première moitié de la nuit lunaire, de sorte qu’en 354 heures, la Terre a passé du premier au dernier quartier. Les autres phases s’accomplissent en plein jour et notre planète apparaît

au milieu des étoiles, comme un grand croissant complété par une teinte obscure semblable à la lumière cendrée : ce sont les clairs de Lune terrestres.

De tels phénomènes, nous l’avons dit, sont inconnus dans les nuits et les jours de l’hémisphère opposé : on n’y connaît pas la Terre. Seule, une zone d’une certaine étendue, voit notre globe apparaître à l’horizon, y séjourner quelque temps pour disparaître sans jamais s’élever que d’un petit nombre de degrés. Encore cette apparition de ia Terre n’a-t-elle pas lieu toutes les nuits, de sorte que, dans cette zone il y a des nuils x claires et des nuits tout à fait obscures. Partout ailleurs, les nuits sont d’une obscurité profonde que ne tempère aucun crépuscule, mais où la magnificence de la voûte étoilée permet d’observer, pendant 350 heures, les plus délicats des phénomènes célestes.

La durée du jour et de la nuit varie dans de trèsfaibles limites à la surface de la Lune, circonstance qui tient à la faible inclinaison de la ligne de ses pôles sur l’écliptique. Les parallèles décrits par le Soleil s’y éloignent peu de l’équateur. Mais il faut excepter les régions tout à fait voisines des pôles, où la durée de la nuit et celle du jour peuvent être beaucoup plus petites ou beaucoup plus longues. Aux pôles mêmes," les montagnes sont éclairées perpétuellement par la lumière du Soleil : « Le Soleil ne descend au-dessous du véritable horizon d’un pôle lunaire que tout au plus d’une quantité égale à l’inclinaison de l’équateur de la Lune, c’est-à-dire de 1*30', mais la petitesse du globe de la Luue fait que, déjà à une éléva-

tion de 600 mètres, l’œil plonge à 1° 30' au-dessous du véritable horizon. Or il y a, au pôle nord,desmontagnrs de 3000 mètres et, au pôle sud même, de plus de 4000 mètres de hauteur; par conséquent, le sommet de ces montagnes ne peut jamais être caché à la lumière du Soleil. » (Beer et Mædler.)

On se fera, d’ailleurs, une idée plus* exacte de. la faible différence qui existe entre les durées des plus courts jours, aux diverses latitudes delà Lune, parle tableau suivant dont les éléments sont empruntés à Y Astronomie populaire d’Arago , et qui s’applique naturellement aux plus longues et aux plus courtes nuits :

A l’équateur, <le jour et la nuit ne varient pas et sont constamment de 354 heures 22 minutes et 1 seconde : . .

Latitude

septentrionale ou méridionale.

Durée du plus long jour.

Durée du jour le plus court.

La différence entre le plus long jour et le plus court est, comme on voit, très-faible d’abord et ne devient très-sensible qu’à partirdu 60* degré. A 88 degrés de latitude, à 2 degrés des pôles, cette différence est plus considérable; elle s’élève déjà à 190 heures, et enfin aux pôles mêmes le Soleil est visible pendant 1 79 jours, un peu moins d’une demi-année terrestre.

L'hémisohère invisible a des jours un peu plus

courts que l’hémisphère tourné vers la Terre. La plus grande différence a lieu pour les points situés sur les deux moitiés du méridien central et s’élève pour la durée moyenne du jour à 1 heure 7 minutes 54 secondes.

Les saisons. La chaleur et le froid. — Températuré torride des jours lunaires; intensité du froid pendant les nuits. — Variations dans le cours d’une révolution autour du Soleil.

La Lune a des nuits et des jours, comme la Terre : a-t-elle, comme notre planète, une année et des saisons?

Quand il s’agit d’un corps céleste qui tourne directement autour du Soleil, en décrivant une orbite de forme elliptique ou à peu près circulaire, l’année de ce corps céleste est l’intervalle de temps qui s’écoule entre deux retours consécutifs de l’astre au même point de son orbite. Pour la Lune, le mouvement étant plus complexe, la définition de l’année peut s’entendre de deux manières, et chacune d’elles est sujette à des interprétations différentes.

Considère-t-on la révolution de la Lune autour de la Terre ? Dans ce cas, l’année lunaire terrestre peut s’entendre du retour de notre satellite au même point de son orbite, et sa durée est de 27 jours 7 heures 43 minutes, un peu moins longue que la lunaison; ou

encore, du retour de la Lune à sa même position rapportée au Soleil et à la Terre, et dans ce cas, l’année lunaire et la lunaison sont une seule et même chose. Cela reviendrait à dire que le jour de la Lune est identique à son année, laquelle se compose en tout d’une seule journée et d’une seule nuit. Enfin, si l’on entendait l’année lunaire relativement au mouvement de la Lune autour du Soleil, elle serait à fort peu de chose près de même durée que l’année terrestre.

Mais ce n’est pas le côté purement géométrique de la question que nous avons en vue ici; ce qu’il nous importe de connaître, c’est l’influence que les variations de position de la Lune peuvent avoir sur la température et le climat des diverses régions lunaires.

Ces variations sont très-faibles. Cela tient à ce que l’axe de rotation se meut dans l’espace en restant toujours parallèle à lui-même, et à peu de chose près perpendiculaire au plan de l’écliptique. Le Soleil, soit dans le cours d’une lunaison, soit dans les lunaisons successives, varie peu de hauteur sur un même horizon. Oscillant de un degré et demi au-dessous de l’équateur, sa variation totale ne s’élève donc qu’à 3 degrés. De là une constance dans le climat de chaque région d’autant plus sensible qu’il n’y a pas de phénomènes atmosphériques correspondants.

Mais essayons de nous faire une idée du climat de la Lune au point de vue des variations de sa température.

Pendant 354 heures, près de quinze jours terrestres , le Soleil darde sans interruption ses rayons sur le sol, d’abord obliquement aux heures qui sui-

vent son lever; puis dé plus en plus verticalement à mesure qu’approche le milieu de la journée. La température de la surface, sous l’influence prolongée d’un rayonnement aussi intense, doit atteindre une élévation extraordinaire « peut-être bien supérieure, dit J. Herschel, à celle de l’eau bouillante. » Après le midi lunaire, réchauffement du sol continue et atteint, sans doute, son maximum entre ce moment et le coucher du Soleil, ainsi qu’il arrive sut notre Terre.

A la vérité, l’absence d’atmosphère doit permettre au rayonnement calorifique de s’exercer avec une intensité extrême, qui dépend aussi de la nature même des substances qui composent le sol. Il en résulte que le climat de la Lune offre une certaine analogie avec nos climats alpestres. On sait que si l’on s’élève sur les hautes montagnes, la chaleur du Soleil reçue directement est insupportable ; le sol lui-même s’échauffe facilement ; mais les couches de l’air ont une température inférieure, et l’on éprouve, en définitive, une réelle sensation de froid, principalement marquée, lorsqu’on se place à l’ombre. Dans les hautes régions « le sol rayonne, et s’il s’échauffe plus que l’air sous l’influence des rayons solaires pendant le jour, il se refroidit plus que lui dès que les rayons duSoleil ne le frappent plus directement, c’est-à-dire à l’ombre et pendant la nuit » (Mar tins). C’est la moindre épaisseur de l’atmosphère qui favorise réchauffement du sol sur un sommet, et qui, rendant aussi le rayonnement plus intense, favorise encore plus son refroidissement à l’ombre ou pendant la période nocturne.

Sur la Lune, l’air manque, ou s’il y en a des traces, sa rareté est bien autrement considérable que l’air des régions alpestres. Le contraste y est donc plus frappant encore; l’on doit y trouver à la fois une température torride dans les lieux qu’éclaire la lumière solaire, et un froid intense dans les endroits qui en sont privés; par exemple à l’ombre des cavités, des cratères et des cirques.

Pendant les 354 heures de la nuit, toute cette chaleur accumulée n’étant plus retenue par une enveloppe gazeuse, la température décroît avec une rapidité extrême. Elle s’abaisse, sans doute, bien audessous de celle de nos hivers polaires.

De l’équateur aux deux pôles, la différence des '

climats ne tient qu’à l’obliquité plus grande sous laquelle arrivent au sol les rayons de lumière et de chaleur. De sorte que la décroissance de la température avec l’accroissement de latitude, doit avoir beaucoup d’analogie avec les variations lhermométriques, qui caractérisent les diverses périodes d’une journée lunaire.

Sur notre Terre, les rigueurs de l’hiver, aussi bien que celles de l’été , sont souvent tempérées par les phénomènes atmosphériques, par les courants aériens • ou océaniques, par la présence des nuages, la pluie, les orages. Dans la Lune, rien de pareil. Un soleil de plomb darde sans pitié sur tous les points exposés à son action ses flèches dévorantes. Comment, si le sol lunaire était çà et là recouvert de nappes d’eau, de mers, de lacs, de rivières, comment ces masses liquides échapperaient-elles à une évaporation rapide, alors surtout qu’aucune pression atmosphérique ne

viendrait s’opposer à ce changement d’état? Voilà pour le jour. Pendant la nuit, toute trace d’eau ou de vapeur aqueuse disparaîtrait par un phénomène inverse, et les nappes liquides se trouveraient transformées en lacs congelés, comme aussi les vapeurs promptement condensées tomberaient subitement sous forme de neige. J. Herschel a émis une opinion de ce genre; mais s’il ne considère pas de tels phénomènes comme impossibles, du moins il pense qu’ils sont renfermés dans des limites étroites. L’alternative de deux températures opposées, l’une et l’autre excessives, « doit produire, dit-il, un transport constant de tout ce qu’il y a d’humidité à la surface delà Lune, des points verticalement situés sous le Soleil aux points opposés, par une sorte de distillation dans le vide semblable à celle du petit instrument qu’on nomme cryophore. De là, une sécheresse absolue dans les premières régions, et une accumulation de gelée blanche ou de neige dans les autres, et peut-être une zone étroite d’eau courante sur les bords de l’hémisphère éclairé. -Il est possible alors que cette évaporation d’un côté et cette condensation de l’autre puissent, jusqu’à un certain point, produire une sorte d’équilibre dans la température et mitiger l’extrême rigueur des deux climats. Toutefois une telle série de phénomènes, qui impliquerait une génération et une destruction alternatives et continuelles d’une atmosphère de vapeur aqueuse, doit, conformément à ce que nous avons dit de l’absence d’une atmosphère lunaire, être confinée dans de très-étroites limites. » Si l’hypothèse de l’illustre astronome était l’expression de la réalité, elle rendrait compte jusqu’à un

\ certain point de la faible radiation calorifique du sol de la Lune qu’on a eu tant de peine à constater, nous l’avons vu, à la surface de la Terre; puisque c’est la vapeur d’eau, selon les physiciens, qui forme obstacle au rayonnement de la chaleur émanée d’une source non incandescente. Mais ce qui ôte à nos yeux une grande probabilité à celte hypothèse, c’est que l’évaporation dont parle Herschel devrait donner naissance à des nuages tout au moins dans les régions situées vers les limites de la lumière et de l’ombre, c’est-àdire pendant les matinées et les soirées lunaires. On sait que rien de pareil n’a jamais été observé.

Pour terminer ce que nous avons à dire des températures lunaires et de leurs variations , considérées jusqu’ici dans le seul intervalle d’une révolution autour de la Terre, voyons ce que sont ces même variations dans le cours d’une année terrestre. La Lune, accompagnant sans cesse notre planète, ses distances au Soleil varient comme les distances de la Terre elle-même, c’est-à-dire à peu près dans le rapport des nombres 1,019 à 0,980. L’intensité de la chaleur solaire variera donc en sens inverse des carrés de ces nombres; de sorte que si on représente cette intensité parle nombre 1000 à la distance moyenne, elle sera 1038 à la distance.maximum ou aphélie, et 960 seulement à la distance minimum ou périhélie. C’est une différence en plus et en moins de ^ à peu près, quantité très-appréciable et très-sensible.

Végétation, habitabilité. — Examen des conditions nécessaires à l’existence des ôlres organisés à la surface de la Lune.

Y a-t-il sur la Lune des végétaux, des animaux, des hommes? En un mot, la Lune est-elle habitée? Voilà des questions que la curiosité humaine agite depuis longtemps, et que nous ne manquons jamais de nous faire tontes les fois que notre imagination et notre pensée nous transportent sur l'un quelconque des corps célestes dont la Yoûte étoilée resplendit.

La réponse est ordinairement bien difficile, tant qu’on ne veut point sortir du terrain solide de l’observation et des faits. Sans doute, quand on envisage le problème dans sa généralité, et d’un point de vue tout philosophique, il parait infiniment probable que la Terre n’est pas la seule planète de notre monde où les conditions propres au développement de la vie végétale ou animale se rencontrent. A plus forte raison, devons-nous croire que les soleils parsemés dans l’étendue infinie et qui sont les foyers d’autant de mondes planétaires, invisibles à de si grandes dis-

tances, ne répandent pas en vain sur leurs satellites la chaleur et la lumière : notre raison se refuse à imaginer le silence de la mort, là où les principaux moteurs de la vie nous apparaissent en pleine activité et s’épanouissent avec une si merveilleuse profusion. En définitive, il nous est impossible de concevoir l’universautrement que comme un harmonieuxensemble où se groupent en nombre infini des foyers de vie et de puissance.

Mais nous savons aussi que si les lois de la nature ont un caractère indéniable d’universalité et d’unité, eurs manifestations sont indéfiniment variées. L’hitoire même de la Terre nous montre qu’elle n’a pas toujours été le séjour de la vie, qu’avant les périodes où ont apparu à sa surface les premières ébauches de l’organisation, d’autres époques se sont écoulées où les conditions nécessaires à l’apparition des plus simples organismes n’existaient point encore; qu’alors, en un mot, la Terre n'était point habitée. Peutêtre que, sans quitter notre monde solaire, nous trouverions des planètes qui ne sont pas encore sorties de leur état embryonnaire, et où la vie n’a point encore , fait son éclosion. Enfin, il est possible aussi que des révolutions dont nous n’avons aucune idée, aient dé j truit, sur tel ou tel globe, tous les êtres animés, ou même qu’une planète ait été, dès l’origine, tellement constituée que la vie végétale ou animale soit à jamais impossible sur sa surface.

Toutes ces hypothèses nous semblent également vraisemblables ; mais ce ne sont que des hypothèses, et l’on pourrait longtemps raisonner sur des idées aussi vagues, sans en tirer jamais que de vagues et

arbitraires conséquences. C’est à cela qu’il faudra se résigner pour les planètes inconnues des autres systèmes, peut-être même pour plusieurs des corps célestes de notre monde; mais il est permis d’espérer qu’on arrivera à résoudre la question d’une manière positive, en ce qui concerne notre satellite, trop voisin de nous pour échapper à des investigations décisives.

Voyons ce qu’on sait déjà ou ce que l’on a conjecturé sur l’existence d’êtres animés à la surface du sol lunaire.

Les conjectures n’ont pas manqué : de tout temps, H s’est trouvé des gens qui ont donné des habitants à la Lune; ils les ont nommés naturellement des Sélénites (de «Xifo qui, en grec, veut dire lune). Mais on n’avait pas d’autres raisons que les analogies que présentent la Lune et la Terre au point de vue astronomique, et l’on se hâtait de les étendre à tous les autres phénomènes physiques. Il n'y a pas plus d’un siècle qu’un des plus savants astronomes de l’époque reproduisait d’après l’Encyclopédie anglaise les lignes suivantes ;

« La Lune est à tous égards un corps semblable à la Terre, et qui paraît propre aux mêmes fins: en effet, nous avons fait voir qu’elle est dense, opaque, qu’elle a des montagnes et des vallées; selon plusieurs auteurs, elle a des mers, avec des îles, des péninsules, des rochers et des promontoires; une atmosphère changeante où les vapeurs et les exhalaisons peuvent s’élever pour y retomber ensuite; enfin, elle a un jour et une nuit, un Soleil pour éclairer l’un, et une Lune (la

Terre) pour éclairer l’autre, un été et un hiver, etc. On peut encore conclure delà, par' analogie, une infinité d’autres propriétés dans la Lune. Les changements auxquels son atmosphère est sujette doivent produire des vents et <£ autres météores , et, suivant les différentes saisons de l’année, des pluies, des brouillards, de la gelée, de la neige, etc. Les inégalités de la surface de la Lune doivent produire de leur côté des lacs, des rivières, des sources, etc.

« Or, comme nous savons que la nature ne produit rien en vain, que les pluies et les rosées tombent sur notre terre pour faire végéter les plantes, et que les plantes prennent racines, croissent et produisent des semences pour nourrir des animaux ; comme nous savons d’ailleurs que la nature est uniforme et constante dans ses procédés, que les mêmes choses servent aux mêmes fins : pourquoi ne conclurions-nous pas qu’il y a des plantes et des animaux dans la Lune? A quoi bon, sans cela, cet appareil de provisions qui paraît si bien leur être destiné? »

{Encyclopédie, art. Lune.)

Nous n’avons rien à dire sur la valeur du raisonnement en lui-même, qui tire toute sa puissance du principe des causes finales, généralement abandonné aujourd’hui parles savants; mais il est bien évident que les données sont loin d’être incontestables. Nous avons dit pourquoi les astronomes ne croient plus ni à l’existence de masses liquides, ni à celle d’une enveloppe gazeuse, composée soit de vapeur d’eau, soit d’air atmosphérique, et comment il en résulte l’im-

possibilité de tous les phénomènes météoriques dont on vient de lire l’énumération.

Quelles sont, sur la Terre du moins, les conditions premières indispensables à la vie? L’eau, l’air, une certaine température.

Or, s’il n’est pas rigoureusement prouvé que la Lune soit totalement privée d’atmosphère, il est du moins certain que sa densité est extrêmement faible, comparée à la densité de l’atmosphère de la Terre. Toutefois, si rare soit-elle, elle pourrait suffire à fournir aux végétaux les éléments gazeux qu’exigent leur nutrition et leurs développements. Mais nous n'avons aucune idée d’un organisme animal susceptible de vivre au sein d’un milieu analogue à l’air qui reste sous la cloche de nos machines pneumatiques, quand la pression n’y est plus que de quelques millimètres. Yeut-on que les couches inférieures de l’atmosphère supposée soient assez denses pour permettre à des animaux d’y vivre, voilà les habitants de la Lune réduits à habiter le fond des cratères, en groupes séparés les uns des autres par des aspérités infranchissables. L’eau n’existe pas non plus à la surface de la Lune; nous en avons vu deux raisons concluantes : d’abord la nullité ou la faiblesse de la pression atmosphérique grâce à laquelle tout liquide s’y réduirait spontanément en vapeur, puis, l’intensité prolongée d’une température torride qui dessécherait le sol à chaque lunaison. Avons-nous l’idée'd’êtres organisés dont les tissus ne pourraient ni conserver, ni renouveler leur provision d’humidité? Sur notre Terre, sans doute, on voit la végétation se développer avec une étonnante puissance dans les climats les

plus chauds de la zone torride; mais c’est à un mélange d’humidité et de chaleur qu’elle doit un tel développement : la végétation cesse presque complètement là où la sécheresse et la chaleur se trouvent combinées. Enfin, la vie disparaît, même dans les régions où l’air et l’eau sont en quantité certainement bien supérieure à ce que possède notre satellite, quand l’altitude est suffisante pour- produire une température glaciale analogue à celle de nos climats polaires ou des régions alpestres.

Or, une telle température règne certainement sur la Lune, pendant sa longue nuit de quinze jours terrestres. Comment les êtres vivants peuvent-ils résister à ces alternatives d’une chaleur et d’un froid excessifs? D’ailleurs on sait que c’est le règne végétal, qui, directement ou indirectement, fournit aux animaux les éléments assimilables nécessaires à leur existence; de sorte que la première question à résoudre serait de savoir si la constitution physique de la Lune est propre à la végétation. Nous venons de voir combien cette constitution semble défavorable, sous le rapport des trois éléments les plus indipensables : l’air, l’eau et le degré de la température.

Ajoutons que le sol lui-même ne parait pas propre à favoriser le développement du règne végétal. Sa nature éminemment volcanique, l’absence de terrains analogues aux formations tertiaires et sédimentaires du globe terrestre, sauf peut-être dans les grandes plaides nues, appelées mers, a fait assimiler l’état actuel de la Lune aux époques géologiques primitives ; et l’on sait que les végétaux n’ont apparu sur notre globe que dans les époques ultérieures, alors que les

agents atmosphériques, en désagrégeant les roches, eurent rendu le sol apte à la production et à la vie des premiers organismes.

Voilà donc bien des probabilités contre la possibilité de l’existence d’êtres vivants sur la Lune ? Devonsnous y voir une impossibilité absolue? Non, sans doute : seulement, il nous reste à imaginer des conditions de vitalité différentes de celles que nous connaissons, c’est-à-dire à rentrer dans l’hypothèse pure.

On a cherché à résoudre de bien d’autres manières la question si intéressante de l’habitabilité de la Lune, je veux dire par l’observation directe. A-t-on mieux réussi? Le télescope permet-il de voir à la surface de la Lune, assez distinctement, des objets aussi petits que des êtres animés? C’est ce dont on va juger.

On a beaucoup parlé des grands télescopes ou des puissantes lunettes permettant des grossissements fabuleux, par exemple de 6000 diamètres. Pour l’observation de la Lune, des grossissements aussi considérables sont tout simplement impossibles, et cela pour plusieurs raisons. Il ne faut pas oublier qu’avec un accroissement dans la puissance, on obtient une diminution plus que proportionnelle dans l’intensité de la lumière de l’objet observé, quand cet objet, comme la Lune, n’est pas lumineux par lui-mêine. De là, une limite au grossissement pour un même instrument. De plus, l’atmosphère terrestre n’est jamais assez calme pour permettre l’emploi d’instruments très-puissants, et les images ondulantes mal terminées ôtent toute netteté à la vision.

Ainsi, dans l’état actuel de l’optique appliquée, on ne peut utiliser pour l’observation de la Lune ce gros-

sissement de 6000 diamètres, qui nous ferait voir l’astre comme s’il n’était plus qu’à une distance de 16 lieues. Il faut se contenter de grossissements de 1100 à 1200 fois qui mettent, dans le cas de la distance minimum, les parties centrales du disque lunaire à 80 ou au plus à 73 lieues de notre œil.

Avec un instrument assez parfait pour permettre l’emploi du plus fort de ces grossissements, on peut apercevoir un objet de 400 mètres de diamètre. La plus haute des pyramides d’Égypte serait donc encore invisible. En supposant qu’on arrive au grossissement de 6000, on ne pourrait encore apercevoir que des objets présentant au moins 80 mètres de diamètre.

• Il ne faut donc pas espérer qu’on puisse de sitôt, en observant la Lune, y reconnaître des êtres vivants, animaux ou végétaux. De vastes forêts seraient certainement visibles, mais comme des taches sombres et peu définies : c’est à la couleur seule qu’on pourrait juger de leur existence.

* A-t-on vu, sur le disque lunaire, des colorations qui fassent croire à l'existence de végétations couvrant de grands espaces?

Plusieurs observateurs s’accordent à dire qu’indépendamment des inégalités d’éclat que présentent les diverses régions lunaires, il se trouve aussi, en divers points, des différences de teinte.

Indiquons les principales.

La Mer des Crises est d’une couleur grise, mélangée de vert sombre, selon Beer et Mœdler. D’après Webb, c’est pendant la pleine Lune que se montre cette teinte verdâtre. La Mer de la Sérénité est de couleur vert clair; et la Mer des Humeurs offre distincte-

ment la même teinte, entourée d’une étroite bordure grisâtre.

Ces couleurs seraient-elles, comme Àrago inclinait à le penser, de simples effets de contraste, provenant de l’opposition de la lumière éclatante et légèrement jaune des parties brillantes du disque avec la faible lumière des taches sombres? S'il en était ainsi, pourquoi la couleur verte ne serait-elle pas commune à toutes les plaines, ou du moins aux parties qui avoisinent les régions montagneuses? Les Mers de la Fécondité, de Nectar, des Nuées seraient admirablement situées pour présenter le même effet de coloration par contraste, et cependant l’observation ne dit rien à leur égard.

Ce qui paraît établir du reste le fait d’une coloration réelle, c’est que d’autres endroits semblent rougeâtres. Le cratère Lichtenberg, dans le voisinage des monts Hercyniens et du bord nord-ouest, offre cette teinte, et le Marais du Sommeil est d’un jaune qui tire sur le brun.

Vitruve, cratère dontl’intérieur est très-sombre, est entouré d’une région colorée de bleu pâle. Enfin , « les plaines circulaires, dont le centre n’est point occupé par des montagnes, sont la plupart d’un gris foncé tirant sur le bleu, et qui ressemble à l’éclat de l’acier. » Humboldt,en rapportant ces derniers faits, ajoute que « les causes de ces tons différents sur un sol formé de rochers ou couvert de substances meubles sont tout à fait inconnues. » On ignore, en effet, si ce sont les roches elles-mêmes qui sont ainsi colorées, ce qui n’aurait rien que de très-naturel; ou si ces teintes sont dues à telle ou telle incidence lumi-

neuse; enfin, s’il ne s’agit point, comme on le supposa d’abord, d’espaces recouverts par la végétation, forêts ou prairies.

Sans doute , cette dernière hypothèse paraîtrait vraisemblable, si les raisons qui font croire à la privation absolue d’air et d’eau du sol de la Lune, ne rendaient bien hypothétiques l’existence d’êtres organisés à sa surface.

Page 1