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CHAPITRE II

Description générale.

Les taches lunaires que nous venons de décrire, examinées à l’œil nu, ne nous apprennent rien encore sur la structure réelle du sol de notre satellite. C’est au télescope qu’il faut maintenant les étudier, ainsi que les régions brillantes qui les entourent et dont nous n’avons rien dit encore, sinon qu’elles diffèrent d’éclat avec les premières.

Mettons donc l’œil à un instrument d’une moyenne puissance, c’est-à-dire grossissant de 30 à 60 diamètres. Choisissons l’époque où la Lune est à l’un ou à l’autre de ses quartiers, c’est-à-dire quand le disque nous présente éclairée sa moitié occidentale ou sa moitié orientale.

,Un spectacle merveilleux s’offre aussitôt à notre vue. Toutes les parties blanches ou brillantes du disque nous apparaissent parsemées d’une multitude prodigieuse de cavités de forme circulaire ou ovale et de dimensions très-diverses. C’est dans les régions centrales ou mieux sur les limites de la partie éclairée de la Lune que ces accidents de la surface semblent le mieux accuser la structure dont nous parlons et qu’il est impossible de méconnaître. Ce sont comme autant de coupes dont les bords ou arêtes, en forme de remparts, s’élèvent à la fois au-dessus du niveau général et au-dessus du fond même de la cavité. Chacune d’elles est vivement éclairée du côté même de la lumière, c’est-à-dire à l’extérieur pour le demicercle qui présente sa convexité aux rayons solaires, et à l’intérieur, pour l’autre moitié de l’enceinte qui leur présente sa concavité.

Au contraire, du côté de la moitié obscure du disque, on aperçoit des ombres très-accusées qui achèvent de dessiner à merveille la forme générale de tous ces accidents du sol. Le fond même de la coupe est tantôt très-lumineux, tantôt d’une teinte plus sombre, et dans quelques-unes des cavités, on aperçoit trèsnettement des éminences qui portent ombre sur le sol intérieur.

Leurs dimensions, avons-nous dit, sont très-variées. Les unes paraissent comme de petits trous dont le sol est criblé. Les autres sont comme de vastes cirques, ou enceintes circulaires renfermant quelquefois, à leur intérieur et sur leurs bords, des cavités d’une dimension beaucoup moindre.

Ce premier coup d’œil jeté, à l’aide d’une lunette,

sur le disque de la Lune, nous démontre avec une pleine évidence que le sol lunaire est couvert d’aspérités et de dépressions. Ces aspérités ne sont autre chose que les montagnes de la Lune.

Continuons notre exploration.

Nous avons vu que la forme des accidents du sol est tantôt circulaire, tantôt ovale. Y a-t-il une réelle différence entre ces deux aspects? Non, comme nous pourrons aisément nous en convaincre.

Remarquons cette circonstance. La forme exactement circulaire appartient à toutes les cavités, à toutes les enceintes situées dans les régions centrales du disque. Quand on examine celles qui s’éloignent du centre pour se rapprocher peu à peu des bords, on voit que leur forme devient insensiblement ovale ou elliptique, et l’ovale est d’autant plus allongé que la cavité qu’on examine est plus rapprochée du bord, quelle que soit d’ailleurs la direction qu’on ait choisie pour faire cet examen. En outre, le plus grand diamètre de chaque ellipse est toujours parallèle à la portion d’arc de cercle du bord lunaire, qu’on obtient enjoignant le centre du disque au centre de la cavité considérée.

La plus simple réflexion sur ces circonstances singulières nous oblige à reconnaître que la forme réelle de chaque cavité, de chaque enceinte, est la forme circulaire. L’apparence elliptique n’est due qu’à un effet de perspective, provenant de ce que chaque cercle se trouve tracé sur les diverses parties d’une moitié de sphère. Les portions de surface qui se trouvent en face de notre rayon visuel perpendiculairement à sa direction nous apparaissent non dé-

formées; les autres, au contraire, sont vues obliquement ; et leur déformation est d’autant plus considérable qu’elles appartiennent à des régions vues sous une obliquité plus grande.

Du reste, quand nous parlons ici de cercle et d’ellipse, c’est bien entendu en faisant abstraction des irrégularités particulières que présentent les contours de cette cavité.

Supposons maintenant que nous ayons observé la Lune à l’époque précise du premier quartier. Le lendemain et les jours suivants, si le ciel le permet, continuons notre examen.

Nous verrons la lumière envahir progressivement les régions orientales du disque, et peu à peu de nouvelles aspérités apparaître, dont les sommets seuls étaient d’abord éclairés par le Soleil. Rien n’est plus curieux que de voir se dessiner d’abord, au sein de l’ombre, la paroi intérieure d’une cavité nouvelle, sous forme de croissant, puis la lumière grandir, pénétrer au fond de la coupe, et en éclairer enfin tout le contour. D’autres fois, c’est un point lumineux isolé dont le sommet brille, tandis que la base de l’éminence est tout entière encore plongée dans la nuit.

A mesure que la Lune suit ainsi son cours, et que sa phase éclairée s’agrandit, on voit, comme on devait s’y attendre, les ombres des montagnes diminuer d’étendue; le fond des plaines s’éclairer d’une lumière plus vive, et la structure de notre satellite se déployer devant nos yeux dans tous ses détails.

Disons tout de suite, pour simplifier le langage, qu’on a donné aux cavités lunaires de petites et de moyennes dimensions, les noms de cratères oudevol-

sans, à celles qui affectent des dimensions plus considérables, celui de cirques, et que les montagnes isolées, de forme pyramidale ou conique sont des pics ou pitons. Nous saurons bientô ce qu’il y a de légitime dans ces dénominations diverses.

Voyons maintenant comment les montagnes sont distribuées à la surface de la Lune.

Tout d’abord, on est frappé de l’inégalité de cette distribution. Tandis que toutes les régions lumineuses sont comme criblées de trous et hérissées d’aspérités, les grandes taches grisâtres que nous avons appelées des mers en sont presque totalement dépourvues. Où elles se pressent le plus nombreuses, c’est principalement dans la partie australe de la Lune, dans le large espace que circonscrivent, au nord, les Mers de Nectar, de la Tranquillité et des Vapeurs, et à l’est les Mers des Nuées et des Humeurs. Là, les cratères et les cirques sont tellement accumulés que c’est à peine s’ils laissent, en dehors de leurs remparts ou enceintes, d’étroites vallées.

Au pôle nord, par delà la Mer du Froid, au sud-est, sur les rives de l’Océan des Tempêtes, et enfin, dans la région nord-ouest, voisine de la Mer des Grises, on trouve également ce même caractère de contrées couvertes d’aspérités cratériformes, tandis que les bords de l’ouest et dû nord-est sont évidemment les prolongements des régions occupées par les mers.

I A l’époque de la pleine Lune, les montagnes lunaires apparaissent entièrement éclairées, les unes, celles des régions centrales, parce qu’elles reçoivent en effet verticalement les rayons solaires; les autres, celles des régions voisines des bords, parce que leurs

ombres se projettent pour nous derrière les aspérités qui les forment. Néanmoins toutes se distinguent aisément, grâce à la lumière plus vive dont brillent leurs arêtes.

Parmi elles, quelques-unes sont notablement plus lumineuses que la généralité des autres : nous allons les signaler, parce qu'elles nous serviront de jalons ou de points de repère pour une description plus détaillée de l’orographie de la Lune.

Dans la partie australe du disque, au sud de la Mer des Nuées, à une distance apparente du bord inférieur de la Lune à peu près égale à la cinquième parie du diamètre de l’astre, un cratère, dont les dimensions dépassent la moyenne, se distingue à la fois par son éclat, par la présence d’un pic au centre de son enceinte, et par la multitude de bandes lumineusesetblanchâtresquirayonnent tout autour de lui, à une grande distance. C’est Tycho, qui semble comme le centre d’un vaste système de montagnes eratériformes.

Copernic, Aristarque et Képler sont trois autres cratères remarquables, tous trois situés au milieu de la région des mers, vers le nord-ouest, tous trois entourés de bandes lumineuses rayonnantes. Leur position les fait aisément distinguer : le premier paraissant le centre d’un petit système qui sépare la Mer des Nuées de celle des Pluies; les deux autres, trèsbrillants, se détachant sur le fond grisâtre de l’Océan des Tempêtes.

A peu près au milieu du disque, au sud du Golfe du Centre, trois larges cirques, dont les enceintes sont presque contiguës et dont les dimensions sont à

tig. 19. Cratères et cirques lunaires, d’après Namyth,

peu près égales, ont reçu les noms de Plolémée, d’Albatenius et d’Arzachel. Leurs remparts les rendeni

Fig. 20. Copernic.

très-visibles, principalement à l’époque du premier quartier de la Lune.

D’autres cratères ou cirques, au lieu de se distinguer par leur éclat, sont remarquablest par la teinte

LA LÜNfi.

sombre de leur fond : tels sont notamment, le cratère Platon sur la rive septentrionale de la Mer des Pluies qui paraît comme une tache ovale et noire ; Endymion, grand cirque voisin du bord nord-ouest, entre la Mer de Humboldt et le Lac de la Mort, et qui paraît très-sombre, môme dans la Pleine Lune; enfin le grand cirque Grimaldi, sur les rives de l’Océan des Tempêtes, dont l’ovale sombre se détache sur le fond lumineux du bord oriental de la Lune.

Avant d’étudier plus intimement la topographie lunaire et de dire ce qu’on sait de la géologie de notre satellite, donnons quelques détails sur les dimensions, superficies et hauteurs des montagnes et des grandes taches appelées mers.

Dimensions des montagnes annulaires, des cratères et des cirques. — Hauteurs des remparts, des pics et des pitons.

En supposant à la Lune la forme rigoureuse d’une sphère, on trouve que sa superficie totale est d’environ 38 millions de kilomètres carrés. Cette évaluation donne 19 millions de kilomètres carrés pour la surface de l’hémisphère visible (18 995 000). Les trois dixièmes de cette dernière étendue sont occupés par les taches sombres, mers, lacs et marais, ou mieux parles plaines lunaires; et les sept autres dixièmes appartiennent aux régions montagneuses, c’est-à-dire aux taches brillantes du disque, que recouvrent les nombreux cratères, cirques et circonvallations, visibles au télescope. Mais , comme nous l’avons déjà dit, et comme nous le verrons plus loin, si les mers ou plaines comparées aux pays de montagnes, semblent unies et relativement dépourvues de ces aspérités ailleurs si nombreuses, çà et là, des montagnes cratériformes se montrent au milieu de leurs enceintes,

semblables à autant de sommets élevés qu’une inondation générale n’aurait pu atteindre.

Lorsque, l’œil à la lunette, on contemple la multitude des trous dont la surface de la Lune est criblée, il est impossible de n’être pas frappé de la ressemblance qu’offrent ces ouvertures circulaires avec les cratères de nos volcaos terrestres. De là, cette dénomination affectée dès l’origine à la plupart des montagnes de la Lune. Mais cette analogie de forme pourrait nous induire en erreur, quand nous chercherons à pénétrer les causes des phénomènes lunaires, si nous ne donnions d'abord une idée exacte des dimensions de ces montagnes, des surfaces que circonscrivent leurs remparts et des hauteurs de leurs arêtes au-dessus du sol voisin.

Commençons par les grandes circonvallations, qui ont reçu le nom de cirques.

La plus considérable de toutes parait être Shickardt, immense cirque, situé vers le bord sud-est de la Lune, un peu au-dessous de la Mer des Humeurs. Son diamètre est évalué à 64 lieues (256 kilomètres), ce qui donne aux remparts qui entourent son enceinte un développement de 800 kilomètres, et à l’enceinte elle-même une surface de plus de 51 000 kilomètres carrés: c’est la 760 e partie de la superficie totale de la Lune, la l I e partie du sol de notre France.

Clavius, grand cirque irrégulier qu’on aperçoit un peu au midi de Tycho, et Grimaldi viennent ensuite, le premier avec un diamètre de 57 lieues, le second mesurant 56 lieues de largeur.

Citons encore, parmi les montagnes annulaires que

nous avons eu déjà l’occasion de remarquer, Pfolémée, Hipparque, Platon, Copernic et Tycho ; les diamèlres de ces grands cirques sont respectivement de 46, de 35, de 24 et de 22 lieues. Plus de trente autres cirques offrent des diamètres supérieurs à 80 kilomètres ou à 20 lieues.

Si nous descendons maintenant des cirques aux cratères, nous trouverons encore un nombre considérable de ces derniers dont l’étendue en diamètre et en surface sera de beaucoup supérieure à toutes les montagnes volcaniques terrestres. C’est ainsi que, dans la région montagneuse située à peu près au sud-ouest de Ptolémée, le cirque d’Abulfeda dont le diamètre mesure encore 37 kilomètres, est entouré à diverses distances d’un assez grand nombre de cratères de 1 à 5 kilomètres de dimensions transversales. Les plus grands cirques volcaniques de la Terre ont au plus 15 kilomètres : telle est par exemple b circonvallation volcanique de Ténériffe; mais les véritables cratères de ce volcan, ont à peine un diamètre de 150 à 200 mètres. Tout au plus, comme le remarque Humboldl, seraient-ils visibles au télescope.

Nous donnons ici (fig. 21), un 'fragment de la belle carte de la Lune dont tous les détails ont été relevés et dessinés par Beer et Mædler. Ce fragment représente un coin de la région montagneuse qui couvre une grande partie de la moitié australe du disque, entre Tycho et la mer de Nectar. Cinq grands cirques, Geber, Tacitus, Almanon, Abulfeda et Descartes y sont accompagnés de nombre de cratères plus petits. Les vallées qui séparent ces montagnes annulaires sont elles-mêmes très-accidentées : une

foule de petites collines, groupées par rangées parallèles, y courent dans tous les sens.

Quant aux remparts des cirques, on peut voir qu’ils ne sont pas formés de hauteurs complètement conti-

guës; des pics y dominent d’autres crêtes d’altitudes diverses. Enfin, on peut remarquer encore que les enceintes sont quelquefois composées de deux lignes ou assises parallèles et circulaires, formant gradins.

Mais quelles sont ces hauteurs ? De combien s’élèvent-elles au-dessus du sol environnant, au-dessus du fond des enceintes circulaires, comme au-dessus des vallées extérieures? Ce sont là des questions qui présentent, non-seulement un intérêt de curiosité, mais une grande importance pour l’étude topographique et géologique de notre satellite.

On possède à cet égard de nombreuses données. Sans parler de la mesure des hauteurs d’un certain nombre de montagnes, effectuées par les astronomes des derniers siècles, mais d’une manière insuffisante, disons que Beer et Mædler ont déterminé l’altitude de 1100 pbints de la surface de la Lune. Nous n’entrerons pas dans l’exposé des méthodes adoptées pour ce genre de mesures, bien qu’elles soient fort simples et basées sur la géométrie élémentaire. Nous nous contenterons de donner les résultats.

C’est dans le voisinage du pôle austral que se drèssent les sommets les plus élevés des montagnes lunaires. Deux pics, appartenant aux monts Dœrfel et Leibnitz, atteignent une hauteur de 7600 mètres, de beaucoup supérieure, comme on voit, à celle de notre Mont-Blanc (4813 mètres). Du sommet de l’une de ces montagnes, l’œil embrasserait un horizon de plus de 80 kilomètres de rayon, distance très- grande sur un globe dont la courbure est aussi prononcée.

Quatre autres montagnes dépassent 6000 mètres de hauteur. L’un des pics qui s’élèvent à l’ouest

de l’enceinte de Clavius, mesure 7091 mètres audessus du fond d’un cratère situé dans un immense * cirque. La montagne annulaire de Newton, voisine du pôle austral, est bordée de remparts qui dominent le fond du cratère de 7264 mètres : c’est la hauteur de la plus haute cime des Andes. « L’excavation du cratère de Newton est telle, dit Humboldt, que jamais le fond n’en est éclairé ni par la Terre ni par le Soleil, » circonstance qui tient aussi à sa position extrême sur le disque de la Lune. Enfin, les monts Casatus et Curtius s’élèvent encore à des hauteurs de 6 956 et de 6769 mètres.

Dans les régions boréales, on trouve aussi des hautèurs considérables : Calippus, un des pics de la chaîne du Caucase, etHuygens, dans les Apennins, atteignent respectivement 6216 et 5550 mètres de hauteur. La crête de cette dernière chaîne est bordée, sur un de ses côtés, de précipices d’une effrayante profondeur, et les pics dont elle est formée vont projeter leurs ombres à une distance de plus de 130 kilomètres.

Les montagnes en forme de dômes ou de pyramides, isolées au centre des cirques ou des cratères, sont généralement moins élevées que les sommets de leurs enceintes. Mais, si l’on mesure leurs hauteurs à partir du niveau du sol inférieur, on trouve encore des sommités qui dépassent les plus hautes montagnes de notre Europe : le piton du cratère de Tycho a 5000 mètres de hauteur, et celui d'Eratosthène, à l’extrémité de la chaîne des Apennins, s’élève de 4800 mètres au-dessus du fond du cirque.

D’après Humboldt, Beer et Mœdler ont mesuré 39 sommets, dont l’altitude est supérieure à celle de

noire Mont-Blanc, et, comme nous venons de le voir, 6 dépassent 6000 mètres, c’est-à-dire rivalisent avec les plus hautes cimes des Cordillères des Andes.

' A la vérité, les mesures des montagnes lunaires ne peuvent être comparées rigoureusement avec celles des montagnes terrestres. Celles-ci sont toutes comptées au-dessus d’un niveau commun, c’est-àdire au-dessus de la surface de l’Océan. Une telle surface de repère n’existant pas sur la Lune 1 , les hauteurs y sont comptées au-dessus du sol des plaines environnantes. Quand il s’agit des cratères, ia hauteur est ordinairement plus considérable audessus du fond de l’enceinte qu’au-dessus du niveau extérieur, et l’on a souvent mesuré l’une et l’autre de ces altitudes.

Quoi qu’il en soit, il est certain que toutes proportions gardées, les aspérités du sol de la Lune sont beaucoup plus considérables que celles de notre planète. Les monts Dœrfel et Leibnitz sont, il est vrai, inférieurs de 1200 mètres environ au fameux Gaourisankar de l’Hymalaya. Mais, tandis que ce géant des montagnes terrestres ne dépasse le rayon de la planète que de sa 720" partie, les monts Leibnitz etDœrfel ont une hauteur égale à la 229' partie seulement du rayon lunaire. C’est relativement plus du triple.

1. Les grandes plaines appelées mers paraissent en général d’un niveau inférieur à celui des vallees qui s’étendent entre les cratères et les cirques des régions montagneuses. Leur sol est d’ailleurs plus uni, de sorte qu’il pourrait servir de niveau commun -pour la mesure des hauteurs, mais nous ne sachions pas qu’on ait déteiminé avec quelque précision la différence d* niveau des deux régions.

Les cratères, les cirques, les chaînes de montagnes.

Voilà donc deux caractères qui distinguent profondément les aspérités du sol de notre Satellite, des montagnes terrestres. D’une part, cette forme circulaire presque générale ; de l’autre, la hauteur véritablement prodigieuse du plus grand nombre d’entre elles.

Entrons maintenant dans des détails plus circonstanciés, et plus propres, comme on va le voir, à accentuer encore celte différence.

La plupart des montagnes de la Lune, nous l’avons dit, affectent la forme annulaire, soit que leurs crêtes s’arrondissent en cirques immenses entourant une plaine généralement plate, unie, ou tout au plus hérissée de quelques pics isolés, soit qu’elles ressemblent à un cône volcanique, dont la concavité intérieure ou cratère s’arrondit en forme de coupe. Un très-petit nombre sont en réalité de forme ovale accentuée, les nombreuses ellipses qu’on voit sur les

bords n’étant autre chose que des cercles vus en raccourci. Il en existe cependant un certain nombre, comme on peut s’en assurer par les fig. 21 et 23 (pag. 68 et 80). L’une d’elles, très-régulière, se voit entre les cirques Abulfeda et Almanon. Deux autres, le cirque Godin au sud d’Agrippa, et une enceinte circonscrite par des collines peu élevées, entre Triesnecker et Agrippa, offrent aussi nettement la forme elliptique. Il en est de pareilles dans les autres régions de la Lune ; mais après tout, c’est le petit nombre.

Les grandes plaines sont limitées par des arcs circulaires, et bordées de montagnes très-élevées, trèsescarpées, que leur développement considérable a fait regarder comme de véritables chaînes. La Mer des • Crises est celle que sa forme fait ressembler le plus à un cirque. La Mer de la Sérénité et celle des Pluies sont arrondies sur une grande partie de leurs contours, affectant ainsi le caractère de tous les accidents du sol lunaire.

Nous venons de parler des chaînes de montagnes.

Il existe en effet, sur la Lune, quelques séries d’élévations qu'on peut assimiler à nos chaînes de montagnes terrestres. Citons les plus importantes.

La plupart se trouvent dans la partie boréale du disque.

Au sud-ouest de la Mer des Pluies, sur une longueur de 185 lieues, s’élèvent une suite de pics et d’escarpements qui séparent cette grande plaine de la Mer des Vapeurs, et dont nous avons cité la hauteur énorme : ce sont les Apennins. Leur direction générale est du nord-ouest au sud-est. A cette dernière limite commence une autre chaîne qui court de

l’ouest à l’est, et qui, sous le nom de monts Karpathes, n’est autre chose que le prolongement des Apennins. C’est au sud, et à 160 kilomètres environ des Karpathes, que se trouve le grand cirque rayonnant de Copernic.

Les monts Caucase et les Alpes limitent, à l’ouest et au nord-ouest, la Mer des Pluies. La première de

ces chaînes est formée d’une série de pics isolés, ou aiguilles, dont quelques-uns s’élèvent à près de 6000 mètres. Les Alpes offrent d’ailleurs une structure analogue.

Les autres chaînes de montagnes lunaires paraissent, la plupart, comme celles que nous venons de décrire, des portions d’immenses enceintes rappelant

par leur forme générale les cirques des plus petites dimensions. Tels sont les monts Taurus et l’Hémus, qui bordent la Mer de la Sérénité, et dont les sommets les plus élevés atteignent 2750 et 2020 mètres de hauteur. A l’ouest du Taurus se voit un cratère de 42 kilomètres de diamètre, dont les terrasses vont en s’élevant jusqu’à 3535 mètres de hauteur. II est connu sous le nom de Rœmer. Tels sont encore les monts Altaï et les Pyrénées, qui enveloppent la Mer de Nectar; les Altaï offrent une étendue, du nord au sud et au sud-ouest, de cent lieues environ : c’est la plus grande chaîne lunaire après les Apennins.

Les monts OuralsetRiphées semblentdes fragments détachés d’une chaîne jadis plus étendue qui séparait sans doute la Mer des Nuées de l’Océan des Tempêtes , et celui-ci de la Mer des Humeurs.

Sur l’extrême bord oriental de l’hémisphère visible, deux rangées de montagnes ont reçu les noms de Cordillères et de monts d’Alembert, et se prolongent vers le sud par les monts Rook. Leurs sommets se détachent en profil, sur le bord du disque, à des hauteurs qui atteignent 6000 mètres.

Enfin, nous avons déjà cité les hauteurs prodigieuses des deux chaînes qui entourent le pôle austral de la Lune, les monts Leibnitz et Dœrfel.

En résumé, la configuration des montagnes lunaires diffère profondément de celles de notre globe. Tandis que les chaînes terrestres s’étendent le plus souvent en ligne droite ou parallèlement à un grand cercle de la sphère, formant une série de systèmes qui se coupent sous divers angles, et dont chacun corres-

pond à une époque particulière de soulèvement, les montagnes de la Lune sont toutes, ou presque toutes, développées eu arcs de cercles, depuis les plus petits cratères et les cirques jusqu’aux grandes circonvallations qui entourent les plaines.

Les rainures, les collines.

A l’époque de la pleine Lune, on aperçoit, dans quelques régions du disque, de longs sillons blanchâtres, ordinairement rectilignes, ou du moins n’offrant que de légères courbures, et la plupart si étroits qu’il faut une grande attention, de forts grossissements optiques et des circonstances atmosphériques très-favorables pour les distinguer de tous les autres accidents du sol lunaire. Pendant les phases, ces sillons apparaissent comme des lignes noires.

Ce sont les rainures. Les dimensions de ces sillons varient, en longueur, de 5 à 72 lieues kilométriques, et en largeur de 500 à 3000 mètres. Dans toute l’étendue de leur cours, cette largeur varie très-peu, et quand elle augmente, ce n’est jamais à l’une ou à l’autre de leurs extrémités, mais dans un point intermédiaire.

Les faibles dimensions transversales des rainures suffiraient déjà pour les distinguer des bandes lumi-

neuses rayonnantes, dont nous avons déjà dit un mot plus haut et que nous décrirons bientôt plus complètement. Mais il faut noter entre elles une différence tout à fait caractéristique. Tandis que les bandes lumineuses n’offrent aucune saillie ni aucun escarpement, et sont des accidents tout superficiels du sol, les rainures, au contraire, sont formées par des enfoncements dont les bords parallèles sont trèsraides, mais sans remparts extérieurs. Cette structure est très-évidente, quand on les observe dans les phases qui suivent ou précèdent la pleine Lune; alors, chacune d’elles apparatt — nous venons de le dire — comme une ligne noire, indiquant l’ombre projetée par les bords sur le fond de la crevasse.

La plupart des rainures se montrent isolées, tantôt courant au milieu des plaines, tantôt passant à côté des cratères, quelquefois même traversant leurs enceintes. Plusieurs sont limitées par des montagnes, mais il en est qui se terminent sans que rien indique un obstacle à leur prolongement.

Elles se rencontrent dans toutes les régions du sol de la Lune, dans les pays de montagnes comme dans les plaines, et si elles sont plus nombreuses vers le centre du disque, cela provient sans doute de la facilité plus grande qu’on a d’apercevoir des objets aussi délicats, quand ils se montrent de face, sans être dissimulés par l’obliquité des rayons visuels.

• En plusieurs points, les rainures apparaissent par groupes de lignes parallèles : telles sont, par exemple, les rainures qui s’étendent au nord-ouest de Gutenberg. D’autres, plus rares, s’entrecroisent ou s’unissent comme des veines. Telles sont les rainures

qui avoisinent Triesnecker, aux environs du Golfe du Centre. Enfin, parmi les rainures isolées, il en est qui sont tout entières situées à l’intérieur des cirques, comme celle qui traverse la grande vallée circulaire de Petavius, sans aboutir, du reste, à ses remparts. Les cirques Almanon et Abulfeda — voyez la figure . 21 — sont reliés par une rainure tangente aux deux enceintes, qui va s’élargissant de l’une à l’autre en traversant une suite de petits et moyens cratères émergés sur les bords des deux cirques.

La forme rectiligne est la plus générale. Cependant, on trouve quelques rainures de formes sinueuses : telle est celle qui s’étend au nord-ouest d’Aristarque. Cette rainure remarquable commence près d’une montagne voisine d’Hérodote, d’abord étroite et peu profonde, puis décrit deux angles aigus, devient plus escarpée et plus large. Aux environs d’Aristarque, elle s’élève brusquement à plus de 1000 mètres au-dessus de la plaine d’alentour; changeant alors de direction, elle s’étend en serpentant, atteint une largeur d’une lieue, se rétrécit considérablement et va se terminer enfin dans le cratère d’Hérodote, où elle pénètre comme par une embouchure fluviale.

La profondeur des rainures est considérable : elle atteint souvent de 400 à 500 mètres.

Telles sont les particularités les plus intéressantes offertes par ces sillons creux, ces sortes de fentes du sol lunaire, dont la forme contraste si complètement avec celle de la plupart des montagnes qui recouvrent notre satellite.

Ce n’est que vers la fin du dernier siècle que les rainures ont été observées pour la première fois, et

c’est à Schrœter, l’an des plus féconds observateurs modernes, qu’est due leur découverte. Le 5 décem-

ïn

hre 1788, l’astronome de Lilienthal reconnut la rainure d’Hvginus, l’une des plus curieuses de toutes.

puisqu’elle traverse dix cratères de 2 à 3 kilomètres de largeur et brise les remparts d’Hyginus, le plus considérable de tous, ainsi que l’ont reconnu plus tard Beer et Mædler. On peut voir dans notre dessin la presque totalité de ce remarquable sillon.

D’autres observateurs, Pastorf, Gruithuysen et Lohrman, en découvrirent plusieurs autres; mais ce sont les laborieux auteurs de la Mappa Selenographica qui ont observé le plus grand nombre de ces formations singulières. Grâce à eux, on connaît aujourd'hui près de cent rainures répandues dans toutes les régions de l’hémisphère visible.

Mais quelle est l’origine de ces longues et étroites vallées?

Schrœter, qui croyait la Lune habitée, qui soupçonnait une ville vers le nord du cratère Marius, qui revient sans cesse dans ses ouvrages sur les arts, l’industrie, la culture des habitants de la Lune, Schrœter, dis-je, ne pouvait douter de l’origine artificielle des rainures. Suivant lui, ce sont des canaux, creusés par les sélénites pour le besoin de leurs Rapports commerciaux.

En rapportant cette opinion, le docteur Gruithuysen, un autre partisan convaincu de l’existence des habitants de la Lune, ne fait aucune difficulté d’admettre l’explication de Schrœter. Mais le docte professeur a pris plus d’une fois les fantaisies de son imagination pour des réalités.

Enfin, l’on a dit que les rainures n’étaient autre chose que les lits des rivières et des fleuves de la Lune.

Ces deux hypothèses sont l’une et l’autre invraisemblables.

Comment supposer en effet que les habitants de la Lune aient pu produire des ouvrages d’art aussi gigantesques? Les canaux de nos pays civilisés, dont plusieurs nous semblent déjà si considérables et demandent tant de temps et d’efforts pour être creusés, ne seraient que des fossés d’enfants comparés aux canaux de la Lune. Larges de plusieurs kilomètres, profonds de plusieurs centaines de mètres, et s’étendant sur des longueurs qui atteignent et dépassent soixante lieues, comprend-on l’impossibilité matérielle de creuser de pareilles tranchées. D’ailleurs, que seraient devenus les matériaux provenant de ces immenses déblais?

Évidemment Schrœter et Gruilhuysen n’avaient pas réfléchi à ces difficultés, ou peut-être ne s’étaientils pas préoccupé des réelles dimensions que présentent la plupart des rainures'.

L’autre explication ne parait pas plus probable. Nous verrons qu’il est à peu près certain qu’il n’existe pas sur la Lune d’eau ou de liquide analogue. Les rainures ne pourraient donc être que les lits de rivières desséchées, dont l’existence remonterait aux époques primitives. Mais leur forme rectiligne, à une ou deux exceptions près, paraîtrait au moins singulière sur un sol aussi accidenté que celui de la Lune. De plus, il est difficile de concevoir qu’une eau courante ait pu creuser des lits aussi profonds, si prodigieusement supérieurs sous ce rapport aux lits des fleuves terrestres, surtout si l’on songe qu’à la surface de la Lune la pesanteur a six fois moins d’intensité que sur la Terre.

Nous ne pouvons évidemment raisonner que par

analogie, des phénomènes présentés par des corps célestes avec les phénomènes que nous observons sur notre globe. Mais les lois de la matière sont sur la Lune ce qu’elles sont ici-bas, et il nous est tout à fait impossible de concevoir des fleuves dont la plus grande largeur est au milieu de leur cours, qui montent sur les flancs des montagnes, en franchissent les crêtes, et se terminent brusquement à l’une comme à l’autre de leurs extrémités.

Dans plusieurs rainures, la longueur ne dépasse pas dix ou douze fois la largeur, tandis que dans les fleuves terrestres ce rapport est des centaines de fois plus considérable.

Il nous paraît donc tout à fait probable que les rainures ne doivent leur origine ni à des travaux artificiels, ni au mouvement des eaux. Il reste à savoir si les forces naturelles qui ont produit tous les autres accidents du sol lunaire sont susceptibles de rendre compte de ces formations qui diffèrent si complètement des premières par leur structure.

Cratères rayonnants. Bandes lumineuses. Hypothèses

diverses sur la nature de ces bandes.

La physionomie des diverses régions du sol lunaire change d’un jour à l’autre, suivant que les rayons du Soleil, tombant plus ou moins obliquement sur la surface, produisent un contraste plus ou moins tran ché d’ombres et de lumières. Toutes les aspérités, cirques, cratères ou collines projettent à l’opposé du Soleil, c’est-à-dire du côté oriental du disque 1 , des ombres qui vont en diminuant de longueur depuis l’époque du lever de l’astre jusqu'à celle du midi lunaire. Ces ombres passent alors du côté occidental pour reprendre en sens inverse des longueurs croissantes, jusqu’au moment où le Soleil se couche pour les régions considérées. De la nouvelle à la pleine Lune, ce sont les levers de Soleil que nous observons sur notre satellite; pendant le décours, au contraire,

1. Dans ùotre description de la Lune, l’orientation est toujours rapportée à l’observateur terrestre ; pour un habitant de la Lune , les mots Occident et Orient devraient être renversés.

nous avons le spectacle des couchers de l’astre pour tous les méridiens de l’hémisphère visible.

Mais il est aisé de concevoir que les ombres pro-

Fig. 24. Cratère lunaire, après le lever du Soleil.

jetées par les montagnes du bord occidental an coucher du Soleil, et par celles du bord oriental à son lever, sont à peu près invisibles, masquées qu’elles se trouvent pour nous, par les versants éclairés. Aux époques opposées, les ombres des régions des bords sont visibles, mais nous ne les voyons que très-obliquement par l'effet de la perspective.

Ce sont surtout les régions centrales, situées de part et d’autre du premier méridien, que l’illumination solaire permet de distinguer avec netteté, surtout lorsqu’elles sont voisines de la ligne de séparation de la lumière et de l’ombre. Tous les cratères et les cirques sont alors nettement dessinés : l’ombre noire envahit d’une part le revers intérieur des cavités, de l’autre le versant extérieur des remparts;

les pitons projettent eux-mêmes au loin leurs ombres allongées. Du côté opposé, une vive lumière éclaire les mêmes objets et en rend la forme et tous les contours nettement visibles. Nous avons vu d’ailleurs que c’est en mesurant les ombres projetées par les montagnes qu’on était parvenu à mesurer avec précision leurs hauteurs au-dessus du sol qui les entoure.

À l’époque de la pleine Lune, ce n’est plus par le contraste des lumières et des ombres projetées que les accidents du sol sont visibles. Leurs reliefs alors ne sont plus accusés que par l’intensité de leur éclat. Cette intensité dépend de deux causes : l’une purement optique, provient de l’angle sous lequel les ob-

Fig. 25. Cratère lunaire, avant le coucher du Soleil.

jets nous réfléchissent les rayons lumineux, et cet angle est en rapport avec les inclinaisons mêmes des diverses faces des montagnes; l’autre cause est inhérente à la nature même des substances qui com-

posent* telle ou telle région de la Lune et à la différence de leurs pouvoirs réfléchissants. C’est à celte dernière cause qu’il faut certainement atlribuer les teintes sombres qui caractérisent les grandes taches grisâtres des mers ou mieux des plaines, et dont l’aspect contraste si vivement avec le sol des régions montagneuses. C’est aussi probablement à la même cause que plusieurs cirques, tels que Platon et Grimaldi, doivent la couleur foncée de leurs cavités; tand is que d’autres montagnes sont si brillantes qu’elles ont fait naître l’idée de volcans en ignition : tel est Aristarque, qu’on aperçoit distinctement pendant les éclipses ou au sein de la lumière cendrée, un peu avant le premier quartier.

Parlons maintenant des singulières apparences connues sous le nom de bandes lumineuses . C’est principalement pendant la pleine Lune que ces accidents du disque lunaire sont visibles.

Les bandes lumineuses se distinguent des taches en ce que la lumière oblique des râyons solaires les fait disparaître, ou du moins les rend plus difficiles à voir, tandis qu’elles brillent de tout leur éclat quand cette lumière tombe perpendiculairement sur le sol.

La plupart forment des systèmes rayonnants qui ont pour centres quelques-uns des principaux cratères ou cirques lunaires.

De tous ces systèmes singuliers, le plus considérable est celui qui part de Tycho. Imaginez plus de cent bandes lumineuses, d’une largeur variable, divergeant dans tous les sens au nord et au midi, à l’est et à l’ouest, comme autant de méridiens tracés autour de Tycho comme pôle, courant avec la même inten-

silé sur les montagnes et dans les plaines, franchissant les escarpements des cirques, et allant se perdre à des distances très- variables, mais dont la plus grande atteint 3000 kilomètres, plus du quart de la circonférence de la Lune.

Ces rubans de lumière ne sont pas, comme on l’a remarqué dès l’origine, des contreforts de montagnes; ce ne sont pas non plus de longues vallées. Dans l’un et l’autre cas en effet, leurs bords projetteraient des ombres tantôt d'un côté, tantôt de l’autre , suivant l’incidence des rayons du Soleil. Or, elles sont toujours également brillantes dans toute leur largeur, qui atteint jusqu’à 20 ou 30 kilomètres.

Plusieurs savants ont dit que le système rayonnant de Tycho n’était visible qu’aux environs de la pleine Lune î c’est une erreur. J’ai sous les yeux les charmantes photographies obtenues par M. Warren de la Rue à toutes les époques de la lunaison. Eh bien, il est aisé d’y distinguer les bandes lumineuses, du moins les plus brillantes, depuis le premier jusqu’au dernier quartier de la Lune. Mais il est vrai que c’est à l’époque de la pleine Lune qu’on les voit se dessiner avec le plus de netteté et d’éclat.

Tycbêest la seule montagne rayonnante de l’hémisphère austral; mais c’est en revanche, je le répète, le plus remarquable de ces systèmes.

Dans l’hémisphère boréal, les montagnes rayonnantes sont nombreuses : Copernic, Aristarque et Képler, toutes trois situées au milieu ou sur les bords de l’Océan des Tempêtes, sont parmi les plus brillantes. Les bandes lumineuses qui partent de chacun de ces cratères, non-seulement sont moins longues que

Fig, 26. Bandes lumineuses de Copernic, d’Aristarque et de Kepler.

celles de Tycho, mais aussi elles sont moins régulièrement distribuées : celles d’Aristarque, par exemple ne rayonnent que du sud-ouest au sud-est; elles manquent sur toute la périphérie boréale du cratère. En revanche, les trois systèmes rayonnants semblent être en connexion les uns avec les autres, et plusieurs de leurs bandes vont se rejoindre, ce qui tient peutêtre simplement à leur proximité.

Comme les bandes de Tycho, celles de Képler, de Copernic et d’Aristarque, sont visibles , même après la pleine Lune.

Euler, Mayer, Timocharis, Ératosthène sont encore autant de montagnes rayonnantes situées, comme les trois précédentes, dans la partie orientale de l’hémisphère boréal; mais leurs bandes atteignent de moindres longueurs.

La partie occidentale du même hémisphère contient encore Proclus, à l’est de la Mer des Crises, Cassini et enfin Aristille et Aulolycus , trois cratères situés à peu de distance les unsdes autres, dansles Marais de la Putréfaction et des Brouillards. Les bandes rayonnantes de cesdcrnières montagnes se rejoignent comme celles de Képler et de Copernic. Il ne faut pas, du reste, confondre ces rubans lumineux avec les talus qui partent des remparts d’Aristille etd’Autolycus, et qu’on a comparés à des déjections volcaniques, à des courants de laves.

Outre ces systèmes rayonnants, ayant chacun pour centre une montagne annulaire, on aperçoit encore sur le disque de la Lune des bandes lumineuses qui paraissent isolées et ne se rattachent à aucun système visible. Les environs de Copernic en offrent quelques-

unes dont la direction n’est pas celle d’un rayon du cratère central. Une autre traverse la Mer de Sérénité de part en part, du sud au nord. Partant du cratère escarpé de Ménélas, elle court en ligne droite sur le sol uni des plaines d’alentour, traverse le cratère Bessel et va se perdre près du Lac des Songes. Bien que Ménélas soit le centre de quelques bandes rayonnantes, celle dont nous parlons ne paraît pas appartenir à son système ; M. Webb l’a considérée avec beaucoup de raison comme la prolongation d’une des bandes de Tycho, de celle que nous avons vue s’étendre à une distance de 750 lieues à partir du centre d’où elle émane.

Quelle est la nature de ces singulières apparences, quelle est l’origine de ces systèmes ? C’est là un problème très-intéressant, mais difficile à résoudre. Nous venons de dire qu’il était impossible de les confondre avec les sillons blanchâtres des collines lunaires, puisque celles-ci, formant saillie sur le sol, projettent, quand l'incidence des rayons solaires est convenable, des ombres de chaque côté. On a cru que les bandes étaient produites par des courants de laves, dont les traces brillantes auraient empreint les parties de la surface qu’ils eussent parcourues. Mais alors comment expliquer leur prodigieuses longueurs? Comment rendre compte de leur marche par-dessus les cratères les plus élevés ?

Les bandes lumineuses, a-t-on dit encore, sont formées de matières blanches et cristallines, douées d’un grand pouvoir réflecteur, et émergées du sol de la Lune à travers les fissures du sol, disloqué par les éruptions volcaniques. Cette hypothèse est sujette

à de fortes objections et ne parait pas plus probable que les précédentes. D’après M. Babinet , c’est uniquement à la structure de la surface qu’il faudrait attribuer ces mystérieuses apparences, qui proviendraient de la réflexion de la lumière solaire sur les facettes du sol, phénomène lumineux analogue à celui que présentent certaines géodes cristallines.

Enfin , un observateur éminent, M. Chacornac a émis une théorie qui se rattache à tout un système de géologie lunaire : nous l’exposerons bientôt en développant les idées de ce savant sur les périodes de formation du sol de la Lune.

Existe-t-il une différence de constitution physique entre les deux hémisphères, visible et invisible ?

La Lune tourne toujours la même face à la Terre. En a-t-il été, en sera-t-il toujours ainsi ? Arago, qui se pose la même question dans l'Astronomie populaire, cite à l’appui de l’affirmative quelques vers d’un poète ancien , rapportés par Plutarque , dont le sens fort vague est loin, selon nous , de rien prouver. Qu’Agésianax etses contemporains aient vu, dans le disque couvert de taches sombres et brillantes une figure humaine, comme croit le voir encore le peuple de notre époque, c’est là un bien faible témoignage en faveur de la constance du fait en question.

Les observations modernes et surtout la théorie sont plus convaincantes. Laplace a montré que « la cause qui a établi une parfaite égalité entre les moyens mouvements de rotation et de révolution de la Lune, ôte pour jamais aux habitants de la Terre l’espoir de découvrir les parties de la surface opposée à l’hémisphère qu’elle nous présente. L’attraction terrestre,

en ramenant sans cesse vers nous le grand axe de la Lune, fait participer son mouvement de rotation aux inégalités séculaires de son mouvement de révolution, et dirige constamment le même hémisphère vers la Terre. »

Ainsi, voilà notre curiosité à jamais bornée, et l’imagination des faiseurs d’hypothèses fort à l’aise , du moins en apparence. Que les anciens aient supposé le côté invisible de la Lune déformé concave, ou encore à demi transparent , il n’y a pas lieu de s’en étonner beaucoup de la part de gens dont les connaissances en astronomie physique étaient presque nulles. Mais ce qui paraîtra plus bizarre, c’esi que des modernes se soient imaginé que l'hémisphère opposé à la Terre possède l’eau, l’air, les habitants dont manque l’hémisphère tourné vers nous, et que celui-ci ait seul le privilège ou le désavantage, comme on voudra, d’être hérissé d’aspérités abruptes et rocailleuses.

Il serait difficile de réfuter des assertions aussi dénuées de vraisemblance, qui d’ailleurs sont purement gratuites, si des observations positives n’en étaient la condamnation formelle. Lorsqu’on dit, en effet, que la Lune tourne toujours la même face à la Terre, cela n’est pas rigoureusement exact, et voici pourquoi :

La révolution delà Lune autour delà Terre s’effectue avec une vitesse variable, tandis que son mouvement de rotation est uniforme. Il résulte de ce défaut de concordance entre les deux mouvements, que la Terre se trouve tantôt à l’orient, tantôt à l’occident du point de l’espace opposé au même point de la sur-

face de la Lune, considéré comme centre de l’hémisphère visible. Nous découvrons ainsi, soit à l’est soit à l’ouest, des régions du bord qui sans cette circonstance nous seraient restées cachées.

En outre, l’inclinaison du plan de l’orbite lunaire, jointe à celle de son équateur sur le plan de l’orbite terrestre, fait que la Lune nous présente tantôt le pôle nord, tantôt le pôle sud de son globe, et découvre ainsi une certaine partie de ses régions polaires.

De ces deux librations, c'estle nomdonnéàcesmouvemenls, il résultedéjà que sur 1000 parties de lasurface de la Lune, 569, c’est-à-dire plus de la moitié, seraient visibles pour un observateur placé au centre de la Terre, tandis que 431 seulement lui resteraient inconnues.

Mais ce n’est pas du centre de notre globe que nous observons la Lune, c’est de tous les points de sa surface les plus éloignés les uns des autres ; et comme les dimensions de la Terre sont très-appréciables, si on les compare à sa distance à la Lune, il en résulte que deux observateurs , postés en des points différents du sphéroïde terrestre, ne voient pas le centre du disque lunaire au même endroit de la surface, ou ce qui revient au même, aperçoivent des parties différentes sur ses bords. Cela augmente encore les dimensions de la partie de la Lune qui nous est accessible, de sorte que, tout compte fait, sur 1000 parties 424 seulement restent définitivement etabsolument cachées, 576 sont visibles pour nous. Sur les 38 millions de kilomètres carrés dont nous avons vu que se compose la surface totale de notre satellite, c’est donc près de 22 millions qu’il nous est permis d’observer*

De l’est à l'ouest, la partie de la Lune à jamais inconnue pour la Terre embrasse 1118 lieues; du nord au sud, 1135 lieues; de la latitude boréale de 40° à la même latitude australe, 1083 lieues. Tandis que les mêmes dimensions, calculées pour la surface visible, sont respectivement de 1333, de 1317 et de 1 1367 lieues (Beer et Mædler).

Toute une zone, assez large d’ailleurs, de la moitié de la Lune qui est l’opposé de la Terre, est donc accessible aux yeux de l’homme.

Or, « les observations ne nous ont fait apercevoir — ce sont les deux plus laborieux explorateurs de la Lune qui parlent — aucune différence essentielle entre les contrées qui forment la septième partie de la surface lunaire cachée à nos regards et celles que nous connaissons : on y trouve les mêmes pays de mon- . tagnes et les mêmes mares (les plaines appelées mers).

Au delà du pôle nord, on aperçoit quelques grandes vallées circulaires, séparées par des chaînes de montagnes d’une hauteur moyenne, et des plaines unies d’une étendue moins considérable, analogues à celles que nous apercevons dans les régions arctiques en deçà du pôle nord. Au nord-ouest, la Mer d’Humboldt, dont les hautes montagnes environnantes peuvent être encore assez bien aperçues, s’étend jusque dans l’hémisphère qui nous est invisible; il en est de même de quelques parties de l’Oman des Tempêtes à l’est, de la Mer australe au sud-ouest, et de la grande surface Kæstner qui se rapproche en étendue des plus petites mers, à l’ouest.... Presque directement à l’est, s’élèvent les hauts sommets des mcmts d'Alembert, semblables à ceux moins élevés des Cordillères sur

l’hémisphère qui se présente à nous. Au pôle sud enfin, on aperçoit également des deux côtés un entassement de hauteurs colossales et de profondeurs énormes; les grandes inégalités du bord lunaire qui apparaissent dans cette partie appartiennent pour la plupart à l’hémisphère qui nous est caché. (Beer et Mædler) »

Ainsi, rien n’autorise à considérer l’hémisphère de la Lune opposé à l’hémisphère moyen, visible de la Terre, comme ayant une configuration différente de ce dernier ; c’est là un fait qui doit atténuer nos regrets d’être à jamais condamnés à ne voir qu’une partie de la surface entière de notre satellite. Les régions visibles sont d’ailleurs assez remarquables par la variété de leur configuration pour offrir un vaste champ aux études de géologie et de topographie lunaires. C’est à pénétrer les causes, à découvrir l’origine des formations des accidents du sol de la Lune, que doivent tendre tous ceux qui ne bornent pas leur curiosité à la constatation pure et simple des faits, et pour qui connaître signifie savoir les lois ou les raisons des choses. Or, à ce point de vue, je le répète, l’hémisphère visible de la Lune offre amplement matière aux investigations des vrais savants.

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