La lune de fiel
Septembre. — J'ai lu quelque part que si chacun de nous écrivait quotidiennement ses impressions, nous aurions ainsi des documents inestimables toujours, et parfois des chefs-d'œuvre. L'histoire de ma vie ne peut constituer un chefd'œuvre, hélas! Mais je suis sincère. Enfin je travaille pour moi seul, dans les moments de loisir que me laisse la besogne à laquelle je suis astreint depuis bientôt vingt ans. Je n'aurais certainement pas conçu l'idée bizarre d'écrire mon journal, si le hasard ne m'avait fait tomber, chez un libraire, sur un charmant cahier relié de maroquin rouge et composé d'une soixantaine de feuillets d'un incomparable vélin. Je comptais m'en servir pour prendre des notes, quand M. le sous-direc-
teur me donnerait des indications verbales. Mais le papier était trop beau ! Je décidai de l'utiliser pour consigner des phrases, des pensées, des vers remarqués au cours de mes lectures. Dans ce but, je repris quelques-uns de mes livres les plus aimés. Je fus épouvanté de voir à quel point mon enthousiasme de jadis avait baissé. A recopier les phrases que l'on admire, on trouve qu'elles sonnent étrangement faux et que les pensées les plus fortes ne sont que de vagues lieux communs, arrangés à la sauce du temps. Les vers m'ont l'air pleins de chevilles. Je sens, derrière l'artiste, l'effort patient et un peu ridicule du littérateur. Je ne suis plus l'homme d'aucun livre, moi qui ai été l'homme de tous les livres. Les personnages de romans, surtout, ont le don de m'agacer; ils sont bariolés de couleurs grossières; j'ai envie de crier tout le temps : « Ce n'est pas vrai! » comme quand un menteur vous raconte une histoire fabriquée. Dire que j'ai appris à penser selon ce fa' ras ! Et qu'il m'a empêché de vivre !, ..
Vivre...
Je vis dans mon bureau. C'est une pièce de grandeur moyenne, dépourvue de faste, mais sans hideur administrative. Petit à petit, j'ai obtenu des améliorations qui font dire parfois à M. le sous-directeur : « Gureux, c'est cent fois mieux chez vous que chez moi ! » Un papier gris, de nuance agréable, tapisse les mars. Peu de meubles : un grand casier à coulisses en bois
jaune, imitant le citronnier ; ma table, mon fauteuil et une chaise pour les visiteurs. Ma table, qui est vaste et de chêne po^i, est toujours rangée avec soin. C'est Tolstoï, je crois, qui note quelque part l'espèce de joie physique que donne à un bon fonctionnaire l'aspect ordonné de son bureau. Mon tampon est muni de buvard frais ; mes porte-plume garnis de plumes que j'aime, fines et dures. Mon porte-plume favori est cassé du bou', d'une vilaine couleur rougeàtre, mais c'est mon vieux compagnon et j'aurais un réel chagrin si je le perdais ou s'il m'était volé. L'encrier est classique, de porcelaine blanche, entouré d'une éponge que je ne manque pas d'abreuver chaque matin, en arrivant. Dans un de mes tiroirs, je serre tout ce qui concerne le travail. Dans l'autre, se trouvent mes objets personnels : une serviette de table, une serviette de toilette, un savon, une lampe à esprit-de-vin, du chocolat en tablettes, des pastilles de menthe, des cachets d'antipyrine, un flacon d'eau de mélisse. Un petit portefeuille, que j'ouvre souvent, contient la photographie de mon Désiré, mort à l'âge de quatre ans, il y a quatorze ans. Il avait toujours souffert; il se plaignait toujours ; il portait sans cesse sa main à sa tête ; c'était un enfant accablé. J'étais pourtant arrivé à le faire sourire devant le photographe. Désiré était très doux et très obéissant. Seulement il ne savait pas sourire. Je lui ai dit : « Imite-moi, mon petit garçon. »
C'est mon sourire qu'il a copié. Quandje le revois, ce sourire-là, si faible, si maladroit, si triste, semblable au mien, il m arrive de fondre en larmes. Je n'ai pas le portrait de ma femme. Nous en possédions une douzaine : elle en a distribué onze à des indifférents que ce cadeau ahurissait et elle a placé le douzième dans un cadre de peluche rose sur la cheminée de notre salon, qui est aussi notre salle à manger et ma chambre à coucher. J'ai, comme table, la table à jeu. Je couche sur un lit pli-ant et je fais ma toilette dans un coin de l'antichambre, derrière un paravent. Ma femme est mondaine. Notre appartement, d'une exiguïté risible, est conçu en vue de la réception. Quelques imbéciles viennent, à époques fixes, boire mon thé, manger mes gâteaux et échanger leurs inepties. Je n'ai jamais pu arriver à retenir leurs noms ; je les confonds les uns avec les autres. Ma femme appelle ce troupeau sa « petite bande ». Mathilde, muette et maussade dans notre intimité, se met, quand elle reçoit, en frais d'éloquence. Elle me stupéfie. Je me demande où elle va chercher tout ce qu'elle raconte. Elle connaît la vie de Paris comme un mendiant, qui a reniflé parfois devant un soupirail, connaît la grande cuisine. Si vaniteuse par ailleurs, elle va contempler le retour des gens qui se sont amusés aux courses de chevaux, ou elle prend une consommation dans le jardin d'un restaurant du Bois, pour voir dîner les riches. Quand il y a une
répétition générale sensationnelle, ma femme recueille à la sortie, parmi les ouvreurs de portières, l'opinion qu'il faudra avoir sur la pièce jouée. Fidèle à ce système, elle achète ses robes et ses bottines chez les revendeurs, porte un collier de perles fausses et s'inonde d'odeurs qui imitent les parfums ohers, en plus fort. Elle entend que les messieurs lui cèdent leur place dans le métropolitain, préférerait mourir que de sortir sans gants, rêve de danser et a mis huit ans à apprendre sur le piano une Rêverie mélancolique comme un gardien de la paix par une nuit d'étoiles. Elle a engraissé. Est-elle encore jolie? Je n'en sais rien. Je ne la regarde plus qu'avec mes yeux. Depuis dix ans, Mathilde et moi nous ne sommes que des associés. Cela, s'est fait sans scènes, sans violences, — misérablement. Elle avait changé à la mort de notre petit. Il me ressemblait et il n'avait pas eu la force de vivre. Sa douleur maternelle s'était doublée d'une sorte d'humiliation. Nous gardions, malgré tout, ces tendresses d'habitude qui ont une morne douceur. Un soir, comme je l'embrassais, elle me reprocha : « Gaston, pourquoi as-tu mangé de l'ail ce matin? » Je n'avais pas mangé d'ail. Je ne l'embra&sai plus que sur la joue. Ma bouche ne recevra plus jamais la caresse chaude et flexible d'une bouche de femme ; elle ne me servira plus qu'à de bas usages, comme manger, fumer, boire et parler. C'est une mort, cela aussi. La
nuit, sur mon lit pliant, dans le salon-chambre à coucher-salle à manger, n'est pas toujours drôle. Et puis, sur ma misère, la poussière aussi se met à tomber — je prends la patine de l'abandon. Personne ne me remarque plus ; on se cogne à moi comme à un meuble.
Je vis donc dans mon bureau. J'y arrive avant l'heure fixée. Je lis mon journal rapidement et plutôt pour être renseigné qu'enseigné. Je crains l'influence d'une personnalité étrangère, car je suis sûr de valoir mieux que les autres : mes opinions n'ont d'autre base que la bonté. De tout ce que j'ai appris, par les livres et par les hommes, je n'ai retenu que ce qui pouvait servir mon système. J'éprouve, comme bien des humbles, l'immense orgueil d'être bon. Je n'en ai pas d'autre. C'est la seule supériorité que je me reconnaisse ; c'est la seule aussi que je reconnaisse. Les méchants ne s'y trompent point : naturellement timide, peu porté aux objections, peu enclin à me faire valoir, je les irrite tout de même par ce qu'ils devinent en moi de mépris.
J'ai trente-neuf ans. J'avais une certaine grâce maladive de blond maigre. Il ne doit pas m'en rester grand'chose. Je suis le fils d'un père et d'une mère également beaux et qui s'aimèrent éperdument. Il me reste quelque chose de cet amour; ainsi, aux pires heures de détresse, je ne me suis jamais senti complètement seul ; je n'ai jamais eu absolument froid.
... Un homme semblable aux autres et pourtant égaré parmi eux. Voilà.
4o octobre. — Monsieur le sous-directeur m'a fait appeler. C'est pour moi une fête. Ce jeune homme est d'une intelligence remarquable. Il ne m'entretient que des affaires de service, mais il y déploie autant de talent que de courtoisie. J'ai pour lui une affection et une admiration que je me garderais de manifester, par crainte de passer pour un intrigant. De son côté, il me manifeste de la sympathie et ne me donne jamais d'ordres directs. Il dit : « Ce sera de faire ceci, Cureux, ou cela. » Il a de la logique, un sens clair et rapide des choses; il est organisateur, administrateur, et je me plais à croire qu'il ira loin.
Il m'a dit : « Vous allez bien, Cureux? Un peu fatigué, hein? Nous aurions besoin d'une dactylographe. Vous êtes l'employé le plus sérieux de la maison, le seul sérieux, car je ne confonds pas la niaiserie avec le sérieux. Je mettrai la dactylographe dans votre bureau.
Alors, quoi, le pauvre coin qui me restait, une femme allait l'envahir? Elle me désolerait par ses propos ineptes, par sa futilité, m'assommerait de sa présence, m'empêcherait de déjeuner à mon aise... Une femme! Et il me semble que toutes les femmes ressemblent à la mienne!...
Je répondis : « Je vous remercie, monsieur. Vous pouvez compter sur moi. »
17 octobre. — La dactylographe. C'est une jeune
iille pâle, avec de beaux cheveux châtains. Elle se présente elle-même : — Je me nomme Louise Cadot. J'espère ne pas trop vous déranger...
Je pensais : « Pourvu qu'elle ne déjeune pasici, que j'aie au moins une heure tranquille. » A midi, elle me demanda de lui donner l'adresse d'un restaurant convenable et modeste. Je me hâtai de lui signaler une crémerie où mangent certains de nos collègues. Elle revint une heure après, ayant trouvé la nourriture mauvaise et les collègues trop bruyants. Je devine qu'elle voudrait faire sa popote comme moi, sur le coin de sa table. Mais que deviendrait la dernière heure de liberté qui me reste?
Le soir, ma femme me demande : « Gentille, ta dactylographe? » La « petite bande » s'intéresse à cette employée. On me plaisante. Ces messieurs ont le naturel galant et voient une maîtresse possible dans toutes les femmes, surtout les laborieuses.
Gentille? Oui, elle est gentille, mieux même. Et après? Je suis insensible. Ceux qui obéissent à leur cœur savent commander à leur chair. La curiosité sensuelle des hommes pour les jolies femmes m'a toujours répugné. Je n'entends point faire à ces péronnelles l'honneur de mêler mon hommage à celui de la foule. C'est bien assez que, par la loi la plus injuste, elles accaparent tout le bonheur du monde.
48 octobre. — Je suis myope ; je ne suis guère
hardi. Je connais plutôt le parfum de Louise que son visage. J'ai peur de la regarder en face — peur, comme si j'allais être ébloui! Je me reproche l'obscur plaisir que je prends à respirer ce parfum... Seule mon imagination est ardente. Je pense parfois à cette inconnue avec complaisance, je l'avoue, et quand elle m'approche, quand elle me touche la main, je me sens paralysé et glacé...
Ses mains soignées et rèches attestent la lutte si touchante entre la coquetterie et la pauvreté. Elle a un rire grave, le seul rire que je supporte. Nos rapports sont froids et polis.
19 octobre. — Ma femme est venue me chercher pour m' entraîner à un spectacle, plutôt à une entrée ou à une sortie de spectacle. Elle n'a pas répondu au bonjour de Louise qu'elle considère comme une subordonnée et dont elle n'est pas plus jalouse, d'ailleurs, que s'il s'agissait d'une bonne. Ma femme a des préjugés assez comiques.
— Qu'est-ce que c'est que cette fille-là? m'at-elle demandé. Elle m'a paru assez familière. Je suppose que tu ne traites pas de pair à compagnon avec elle. Tu as une si pauvre idée de toi ! Tu retires bien ton chapeau en passant devant l'huissier d'antichambre... Ça me rend malade.
20 octobre. — Nous aurions pu, pendant des années, Louise et moi, traîner l'un à côté de l'autre le bonheur ignoré que nous portions en nous...
Mais j'ai eu un étourdissement.
Je ne suis guère robuste. Je mange peu de viande ; je ne marche pas assez. J'ai eu un étourdissement. Louise a dû me soutenir. Je me suis excusé :
— Ce sont les yeux.
— Il y a une lumière trop crue, ici.
— Sans doute...
— Voulez-vous que je mette des rideaux ?
— Oui. J'en demanderai à l'économat.
— Ce serait toute une histoire ! Et puis, ils seraient affreux. J'ai chez moi des rideaux qui ne font rien. Permettez-moi de les apporter.
— Je suis confus...
— J'en profiterai comme vous.
Et Louise a apporté des rideaux orangés qui mettent ici la plus gaie lumière.
30 novembre. — Il fait un temps si noir que l'on n'y voit goutte. — Je crois qu'il faut que je retire mes rideaux! propose Louise. Elle ajoute : — Nous les remettrons cet été.
Ces mots, la certitude où je suis que l'été nous retrouvera ensemble ici me causent une joie obscure.
— Je vais vous aider.
Je cherche l'escabeau et je le maintiens pendant que Louise monte. Aucune mauvaise pensée, mais un contentement inexplicable, un bienêtre épanoui, une tendresse vague, indéfinie, triomphale. Je me dis tout à coup :.« C'est sa présence... »
On n'aime de passion que parce que l'on est tout d'abord reconnaissant d'a;mer. C'est la reconnaissance seule, je le jure, qui m'inspira le geste fou que j eus alors. Louise était dressée sur la pointe des pieds. Je me penchai tout à coup et j'effleurai de mes lèvres son pied charmant. A peine dut-elle sentir cet humble baiser. Pourtant, je dus grimper en toute hâte trois marches de l'escabeau et la soutenir, car elle allait tomber. Je l'entraînai dans un petit cabinet obscur, attenant à notre bureau et où nous mettons les archives, ainsi que nos manteaux et nos chapeaux. Je n'étais guère rassuré. Je pensais que mon geste l'avait surprise, effrayée. Je murmurai : « Je vous demande bien pardon, mademoiselle. » Elle ne répondait pas; elle était toujours faible et molle dans mes bras. J'osai alors ouvrir les yeux et regarder les siens. J'y lus de l'attente, et de l'amour.
Ce taudis qui sentait la colle et le parapluie mouillé a été le témoin d'un baiser qui avait la fureur d'une revanche. La porte n'était pas fermée à clef. On pouvait entrer. Nous n'y songions pas. Nous étions ivres. Doucement, à voix basse, nous nous sommes dit, ce jour-là, tous les mots d'amour, les plus fous, les plus extasiés, les plus vieux, et d'autres aussi que nous inventions dans notre délire, des mots à nous, pétris de notre fièvre et de nos baisers.
Elle ne sait rien de moi; je ne sais rien d'elle.
Nous avons déposé notre passé comme un fardeau encombrant. Il n'en est plus question. Que nous importe ! Qu'importe la nourriture de nos cœurs jusqu'au moment où nous nous sommes rencontrés! Elle n'a pas plus d'importance que la nourriture de nos chairs. Nous datons de nous. Deux misères s'étreignent ; il n'y a plus que de la beauté.
Elle est partie avant moi. J'ai eu l'enfantillage de me regarder dans la glace. J'étais transfiguré. J'avais peur de rentrer à la maison, d'affronter ma femme. Mais ma femme m'a accueilli comme à l'ordinaire. Elle n'a rien vu. J'en suis encore étonné. Il m'a été impossible de manger. La joie m'étranglait. La bonne m'a demandé si je n'étais pas souffrant...
Ier décembre. — Les archives sont notre paradis que nous avons installé de notre mieux. Les dossiers, recouverts de la carpette, nous servent de divan. Nous avons la complicité des litiges défunts '.Bien entendu, Louise déjeune maintenant avec moi. Nous cuisinons de menues chatteries sur la lampe à esprit-de-vin. De midi à une heure et demie, nous avons le droit de fermer la porte à clef. Nous sommes les maîtres de notre domaine : le bureau et les archives. Nous arrivons maintenant à sept heures et demie et nous partons à six heures. Les riches ne comprendraient pas ces délices. Je les plains. Je plains tout le monde. J'ose à peine écrire ces trois mots
fulgurants... Je les écris en tremblant : « Je suis heureux... »
20 décembre. — M. le sous-directeur m'a fait appeler.
— Ah! c'est vous, monsieur Cureux?
— Oui, monsieur le directeur.
— Monsieur Gareux, il nous faut suivre le progrès et aller de plus en plus vite.
Un malaise m'étreint, un sourd pressentiment.
— Oui... Et alors?
— Mlle Cadot...
— Eh bien?
— Mlle Cadot est dactylographe.
— Très bonne dactylographe.
— Soit, mais elle n'est pas sténo-dactylographe.
" — Oh!
— Il nous faut une sténo-dactylographe.
— Elle apprendra, monsieur le directeur.
— Vous êtes fou !
— Elle est très intelligente.
— La sténographie ne s'apprend pas en une heure.
— Je vous certifie...
— Vous m'étonnez, monsieur Cureux.
— Elle a besoin de gagner sa vie...
— Elle pourra la gagner ailleurs, dans un établissement moins important que le nôtre.
— C'est définitif, monsieur?
— Pour la seconde fois, vous m'étonnez, monsieur Gureux.
— C'est que...
— Quoi?
— Rien.
— Je vous ai fait appeler pour vous demander d'annoncer vous-même cette mauvaise nouvelle à M"* Cadot. Mais cela a l'air de tant vous émouvoir, que je pourrai la lui annoncer moimême. Je n'ai pas le droit de mettre du sentiment...
— Je me chargerai de la prévenir, monsieur.
— C'est bon, vous pouvez vous retirer.
Hideux bonhomme, avec sa face morte, sa
moustache taillée en brosse à dents, ses yeux glauques, ses cheveux collés! Qu'en fait-il, celuilà, de sa jeunesse! Dire que j'ai pu admirer un tel fantoche! Fallait-il que je fusse annulé! Ce n'est pas lui qui nous empêchera de nous aimer, en tout cas.
Louise était allée chercher des rubans de papier bleu pour sa machine. Elle revenait si gaie, si confiante... J'ai dû la mettre au courant. Elle est devenue très pâle.
— À nous de nous arranger, ai-jedit. Voyons... Quitter ma place? Impossible. Il y a vingt ans que je suis ici...
— Nous pourrions nous voir tout de même... Où? Quand?
34 décembre. — Elle est partie ce matin. J'avais
préparé moi-même son petit paquet. Ah! son dernier regard, au bureau, aux archives...
« A bientôt! » ai-je dit. Elle a fait « oui » de la tête. Elle va dans une mégisse; ie, là-bas, du côté des Abattoirs...
Mes collègues venaient me chercher. C'est le 31 Décembre. Il convient d'aller souhaiter la bonne année à M. le sous-directeur. 11 me donne une poignée de main et c'est devant moi qu'il s'arrête quand il prononce son petit discours :
— Messieurs, je compte plus que jamais sur votre zèle...
Quand il a eu fini, il m'a remis un petit paquet. Des crottes au chocolat, pour Mme Cureux. Il a insisté : « Pour Mme Cureux, avec mes hommages »
— Je suis très touché, monsieur le directeur. J'ai compris... Louise...
On avait enlevé sa petite table quand je suis rentré. Il ne reste rien d'elle qu'un léger parfum qui ne tardera pas à s'évanouir... Elle emporte de moi, en souvenir, le petit porte-plume que j'aimais, le petit porte-plume qui m'a tant servi. Il était de bois rouge, cassé du bout, et portait, gravée en lettres d'argent, cette marque : Idéal.