‹ La lune de fielChapitre 2 sur 10 · L'ETRANGERE · texte numérisé non relu

L'ETRANGERE

— Albert ! hurla Mme Guépard.

— Voilà, ma chérie, balbutia Albert.

11 ne se pressait point d'ouvrir la porte du cabinet de toilette où fulminait sa délicieuse compagne. Il savait qu'à la tendresse de Julie succédaient de pénibles lendemains, et qu'amoureuse jusqu'à la passion dans la complicité de la nuit, cette jeune femme, pétrie de contradictions, se montrait hargneuse le matin et d'autant plus insupportable qu'elle avait été exquise la veille. Pour ces incompréhensibles revanches qu'elle prenait avec une joie âpre et comme si elle avait voulu prouver que quelques caresses ne pouvaient lui faire oublier sa supériorité, Julie adoptait un costume spécial. Enveloppée dans un peignoir hors d'âge et qui eût excité la pitié sur le dos d'une mendiante, elle enduisait de vaseline son gracieux visage, et disposait de telle sorte une serviette sur ses cheveux mouillés qu'elle semblait,

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menue et péremptoire, dressée sur ses ergots et rouge de fureur, une Walkyrie enrhumée.

— Te décideras-tu à sortir? glapit-elle. Tu n'en finis pas, les jours de grand nettoyage.

— Ah! c'est jour de grand nettoyage?

— C'est-il toi qui laveras les carreaux, astiqueras les parquets et nettoieras les bronzes d'art; dis, c'est-il toi?

Elle appuyait sur cette expression populaire, sachant qu'elle déplaisait à son mari. Bien que celui-ci ne manifestât point son mécontentement, elle reprit :

— Monsieur trouve que je m'exprime mal? Pour l'argent que monsieur me donne, il veut peut-être que j'emploie les imparfaits du subjonctif? Tu me cherches une querelle de grammaire? Tu me rases, point et virgule; fiche ton camp, point d'exclamation !

Guépard, qui mesurait un mètre quatre-vingttrois centimètres, contempla un instant Julie avec la stupéfaction d'un lévrier devant la rage incongrue d'un petit chien.

— Oh ! risqua-t-il, nous n'allons pas nous disputer, après...

— Après quoi?

Il faisait allusion à la nuit charmante. Mais Julie était, le matin, aussi chaste qu'agressive. Elle haussa les épaules, et conclut :

— Garde tes allusions pour toi, et tàc-he de savoir à qui que tu t'adresses. Déjeunes-tu ou

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déjeunes-tu pas? Je te préviens : il y aura du cervelas, du hareng saur et du miroton. Je suis du peuple.

— Moi aussi, je suis du peuple, concéda Albert; c'est même pour cela que j'ai mauvais estomac, mes ancêtres s'étant mal nourris. D'ailleurs, j'ai mille affaires dans l'intérieur de Paris, et si tu le permets j'irai déjeuner au restaurant.

— Au diable !

Et il s'en fut, mais il avait le cœur serré. N'étant pas de ceux qui chérissent la pluie parce qu'elle leur fait apprécier un ciel pur, il restait désolé de trouver, les lendemains d'amour, une vague ressemblance entre Julie et un méchant gamin qui le martyrisait au collège. Tour à tour câliné et brutalisé, il se sentait un peu courbatu.

Cependant, il goûtait le bonheur d'être seul et d'aller n'importe où, en savourant l'air de la liberté. Il quitta avec plaisir son quartier, qui ressemblait à la rue provisoire d'une exposition universelle, toute éclatante de plâtre frais. Il plaignait les malheureux nés entre des murs neufs, parmi des meubles et des objets sans patine. Lui était né dans une vieille maison, parmi de vieux meubles. Il gardait le souvenir attendri d'un escalier orné de vitraux et d'une sorte de galantine rosàtre qui prétendait imiter le marbre et où l'humidité avait posé de larges taches vertes. Il s'arrêta soudain.

— Ma maison !

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Nulle plaque ne signalait qu'Albert, trente-cinq ans auparavant, avait poussé là son premier cri. Au deuxième étage, une enseigne en lettres dorées annonçait qu'un bijoutier s'était installé dans l'ancien appartement des Guépard...

Il entra, un peu honteux d'être un homme et si robuste, parmi ces humbles choses qui l'avaient vu enfant. Il ressentit une heureuse surprise à constater, sur la galantine de l'escalier, les taches vertes qu'il admirait jadis et qui avaient triomphé des nouvelles couches de peinture. Les vitraux^ d'un saphir et d'un rubis si cruels, étincelaient toujours. A l'âge de huit ans, Albert, sensible, avait pleuré en quittant ces belles choses.

Il gravit deux étages, entra chez le bijoutier et demanda à une dame obèse si elle pourrait lui montrer quelques bracelets.

— Qui est-ce qui a pu vous donner l'idée de vous adresser à nous? interrogea la grosse dame, soupçonneuse.

— C'est que je suis né ici, déclara-t-il, dans la pièce voisine, qui était la chambre à coucher de mes parents. A gauche, la salle à manger...

— Je vois que je n'ai pas ce qu'il vous faudrait. Je vous salue bien, monsieur.

Et la bijoutière donna un triple tour de clef à sa caisse.

Albert, qui aurait voulu visiter l'appartement, n'osa pas insister et se retira; mais il s'arrêta chez le concierge, vieillard chenu.

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— Monsieur, lui dit-il, vous êtes depuis longtemps ici?

— Depuis vingt-sept ans.

— Vous vous souvenez peut-être de moi : Albert, le petit Albert Guépard?

Le concrerge cracha et repartit :

— Oui, que je m'en souviens des Guépard, même que vous n'avez pas moisi, vu qu'en arrivant j'ai dû mettre de l'ordre dans les locataires.

Ces paroles eussent été mystérieuses pour tout autre qu'Albert. 11 sentit s'éveiller en lui une sourde, une confuse rancune. Il dit au vieillard terrorisé :

— Eh bien, c'est moi qui apparais aux personnes qui vont mourir.

Puis il reprit sa route, songeant aux luttes que devait soutenir M. Guépard père avec le propriétaire et son représentant, le concierge. M. Guépard, qui faisait du commerce comme il eût attrapé des papillons, passait de l'entresol de six mille francs au cinquième de quatre cents francs avec l'allégresse des poètes qui vivent dans leur rêve. Devenu riche par le plus grand des hasards, il était mort d'ennui...

En traversant une rue avoisinante, Albert se souvint qu'il entrait dans cette petite librairie. Il y cherchait des romans qu'il apportait à sa mère et celle-ci les prenait comme elle eût pris des fleurs, avec une sorte de piété ravie...

Alors, enivré de souvenirs, il refit le pèlerinage

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de tous les domiciles où sa famille avait passé, traînant des dettes, des exploits d'huissier, des soucis, de la révolte et des préjugés, nageant dans le luxe pendant six mois pour mieux claquer du bec ensuite. Il alla du faubourg Poissonnière à la Bastille, et du quartier Latin à la plaine Monceau. Il ne put repérer certains immeubles, disparus dans i'éventrement de Paris. Il en vit un que les maçons avaient à moitié démoli et il ramassa sournoisement un menu plâtras qu'il mit dans son portefeuille...

C'était la maison de son premier baiser, la maison de la cousine Léonie. Ils avaient voisiné pendant deux ans, jusqu'à ce que leurs pères se fussent fâchés. Et ils ne s'étaient plus revus. Ces deux ans-là n'avaient été qu'un baiser. Il guettait derrière la porte le moment où Léonie allait au cours etill'embrassait. Tout frémissant d'angoisse voluptueuse, il attendait son retour et l'embrassait. Il l'embrassait le soir, au plus obscur delà chambre, alors que ces messieurs échangeaient des chiffres comme des gifles et que Mrae Guépard lisait au dire de chacun, à « s'aveugler ». Ils s'embrassaient silencieusement, férocement sachant que les vicissitudes de leur condition ne leur permettaient pas de construire des projets. Ils s'embrassaient chaque fois comme s'ils avaient dû se quitter pour la vie, ce qui était arrivé, à la fin...

Léonie!... Elle était rousse, très pâle de teint, et Albert s'étonnait toujours que sa bouche, écra-

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sée de baisers, pût rester aussi fraîche, et délicate, et finement ourlée...

Mais huit heures sonnaient. Il revint en hâte au domicile conjugal, déposa son chapeau dans l'antichambre, qui, avec son électricité violente sur les murs glacés, ressemblait au cabinet d'un dentiste. Il pensa un instant : « Je me suis trompé... Ce n'est pas possible que ce soit chez moi, ici... c'est trop laid. » Il se sentait plutôt chez lui dans ces maisons où il avait habité jadis et où d'autres, pourtant, lui avaient succédé...

Mais Julie venait à sa rencontre, une Julie paciliée, pomponnée, parfumée, aimable, prévenante et bourrelée de remords.

— Mon amour... Gomme il est tard!...

— Oui...

— Tu es fâché?

— Non.

— Tu es drôle. Tu regardes autour de toi d'un air égaré... Tu m'inquiètes. Voyons, Albert, c'est moi, moi, ta petite... ta femme. Tu m'aimes?

— Bien sûr.

— Alors pourquoi me regardes-tu comme si tu ne me reconnaissais pas? Gela me fait une impression si triste!... Je suis folle, n'est-ce pas, avec mes idées?... Mon chéri, puisque tu m'aimes, tu ne peux pas me considérer comme une étrangère...

— Si, répondit Albert.

Après sa sieste, M. Namineau s'habilla minutieusement pour sa sortie quotidienne. Comme le ciel était pur, il choisit un léger pardessus, se coiffa d'un melon gris clair, passades gants jaunes et s'arma d'une badine. Ainsi paré, il avait l'air d'un gandin oublié depuis 1885 et un peu fripé quant au visage. Puis il appela sa femme :

— Rosalie !

MmeNamineau parut, énorme, dans un peignoir japonais. Elle tenait un chiffon maculé de pâte à reluire et une boîte d'argent, et ces choses inoffensives paraissaient, entre ses mains, des armes redoutables.

— Rosalie, reprit humblement M. Namineau, je vais me promener; voudrais-tu être assez bonne pour me donner un petit peu d'argent, s'il te plaît?

— Un petit peu d'argent? Qu'est-ce que cela signifie? Je vais te donner tes dix sous.

M. Namineau ferma les yeux, ce qui lui inspirait une sorte de courage, et protesta :

— Je ne peux plus y arriver avec cinquante centimes !

— Vraiment ?

— Si j'ai soif, il m'est impossible de boire dans un endroit convenable. Pour fumer, il faut que j'attende l'arrivée problématique de cigarettes au détail. Sois raisonnable. Tu n'oserais plus offrir un sou à un pauvre. Tu as doublé les gages de notre bonne... Que tu tiennes les cordons de la bourse, rien de mieux, tu t'en acquittes à merveille ; mais depuis vingt ans, tu ne m'as pas augmenté pour mes petites dépenses de poche... Je te parle bien doucement, avec des chiffres à l'appui ; ne te mets pas en colère, Rosalie : il me faudrait un franc.

— Ne bois plus, ne fume plus, tu ne t'en porteras que mieux. Je n'oserais pas offrir un sou à un pauvre? Je ne leur offre rien, tu entends, rien ! Tu ne peux plus y arriver? Tu as besoin de grosses sommes pour tes plaisirs? Eh bien ! travaille, Ferdinand.

— J'ai soixante-trois ans et je n'ai jamais travaillé.

— Veux-tu prendre tes dix sous, oui ou non?

— Je les prends : mais tu ne m'empêcheras pas de te dire que c'est un peu malheureux...

— Une fois tu as eu un louis et tu n'es pas rentré déjeuner.

— Il y a dix-neuf ans !■

— Et tu avais bu du rhum par-dessus le marché.

— J'avais été invité par un négociant en liqueurs fines.

— C'est toi qui as payé l'addition. Tu as même dû mettre ta montre en gage. On n'en lit pas plus sur les romans pornographiques. Voilà tes cinquante centimes.

— Gomment t'arranges-tu pour avoir toujours de la monnaie ?

— Je prévois ! Avec moi tu ne manqueras jamais de rien, bohème !

M. Namineau ne demanda pas son reste et fila. Dans la rue, tout le sollicitait et il eut envie de tout : de ce fiacre découvert dans lequel il se serait promené au Bois, de cette glace au citron que dégustait à petits coups de cuilîer un amateur extasié, d'une séance au cinématographe et d'une partie de dominos. Devant lui, un gamin d'une douzaine d'années tirait de suaves bouffées d'un gros cigare. M. Namineau décida d'user d'un stratagème qui lui avait déjà réussi :

— Tu n'es pas honteux ! reprocha-t-il au gamin. Fumer un cigare, à ton âge! Si tes parents te voyaient : Tu vas te rendre malade. Donnemoi ce cigare immédiatement, petit mal élevé !

Le petit mal élevé riposta :

— Non, mais chez qui? Vous donner mon cigare ! J'aimerais mieux t'embrasser mort, eh ! duschnock !

— Tu finiras sur l'échafaud ! jugea Ferdinand. El ii reprit sa promenade sans but. Des gens le

bousculaient qui savaient où aller, eux, et le prouvaient sans grâce. Le Louvre! pensa M. Namineau. A vrai dire, il n'entrait jamais dans le musée ; il se contentait d'admirer le monument. Après quoi, il s'asseyait sur un banc des Tuileries et dessinait son ennui avec une canne, sur le sable. Enfin il rentrait, non sans s'être vengé de l'injustice du sort et de l'avarice de sa femme en dilapidant ses cinquante centimes, car il mettait son point d'honneur à rentrer chez lui le portemonnaie vide. Gomme il réfléchissait, le ciel se couvrit brusquement et la pluie tomba. M.Namineau chercha un refuge sous les arcades de la rue de Rivoli, où il contempla longuement un fez orné d'un gland superbe et un moulin à moudre le café turc.

— Ferdinand ! Par exemple !

M. Namineau sursauta. Il avait en face de lui un vieux camarade, M. Colbuque.

— Il pleut, se réjouit M. Colbuque; ce n'est pas trop tôt! Cochon de ciel bleu! Il faut que je te dise : je viens d'acheter une affaire de parapluies. Une affaire énorme. J'ai les manches : en os, en ivoire, en bois, en corne; les baleines; il ne me manque que la silésienne. Tu ne peux t'imaginer ce que nous engloutissons de silésienne! Si tu entends parler de quelque chose, je suis preneur et je ne regarde pas au prix... On ne sait pas;

le hasard est grand; garde toujours mon adresse. Ferdinand eut un sourire désabusé. Il empocha la carte de M. Colbuque, qui disparut dans la foule. Et un quart d'heure plus tard le miracle se produisait sous la forme d'un joueur de bridge, connu de M. Namineau, et qui l'entretint d'un stock considérable de silésienne, dont il voulait se débarrasser.

— J'ai votre affaire, bégaya Ferdinand. Dépêchons-nous...

A sept heures du soir, l'heureux courtier touchait une commission de huit mille sept cent quatre-vingt-dix-sept francs et dînait entre le vendeur et l'acheteur également ravis.

— Dix-neuf ans que je n'ai pas mangé au restaurant sans ma femme! répétait-il... Dix -neuf ars!... Encore un peu de ce ponlet-canet : c'est un velours... Maintenant je comprends la vie : on sert de trait d'union et on va dîner... C'est une féerie!... Est-ce que les magasins sont fermés? J'ai envie d'acheter un fez, un moulin... Ah! mes enfants... Et je louerai une garçonnière... pour être tranquille. Je fumerai la pipe et je boirai du café turc avec mon fez sur la tète...

— C'est Mme Namineau qui va être contente ! remarqua M. Colbuque.

Ce nom dégrisa Ferdinand.

— Surtout ! s'écria-t-il, pas un mot à ma femme, vous entendez : pas un mot! Je cacherai mon argent. C'est elle qui a les clefs de la caisse

et elle m'accorde cinquante centimes par jour... Je continuerai à les toucher, aussi vrai que je suis là et pour le reste ça ne la regarde pas. Je deviendrais millionnaire qu'elle l'ignorerait. J'aurai une existence double, voilà tout. Chez moi je ferai l'imbécile et dehors je ferai le jeune homme. Je me venge, enfin! Quelle heure est-il? Dix heures! Il faut me ramener, j'ai les jambes un peu molles. Comme c'est drôle!... Colbuque, tu as ta voiture, rapatrie-moi. Non? Alors, dites au chasseur de me chercher un taxi-auto, je paierai ce qu'il faudra...

En route, M. Namineau s'attendrit jusqu'aux larmes. Rosalie le jugeait incapable ! Quelle serait sa surprise si elle le voyait en possession d'une fortune rapidement et habilement gagnée. « Je cacherai l'argent sous le marbre de ma cheminée, calcula-t-il, et à raison de cent francs par jour à peu près, j'en ai pour trois mois, pendant lesquels je m'offrirai toutes mes fantaisies. Chacun son tour! Il n'y a qu'un moment désagréable à passer. »

Ce moment était arrivé. Mrae Namineau, verte de rage, attendait, sous la lampe, son frivole époux.

— Tu as « encore » mangé en ville, bégaya-telle et, Dieu me pardonne ! tu empoisonnes le cognac.

— J'ai fait une affaire ! répondit machinalement M. Namineau.

— Tu es ivre !

— Regarde !

Et il sortit de sa poche une liasse de billets de banque qu'il déposa sur la table.

— C'est bon, dit Rosalie, en raflant les billets; quand tu seras en état de répondre je te demanderai des explications.

Et elle disparut, en fermant la porte avec violence. M. Namineau était seul. Il ôta son melon gris, passa son mouchoir sur son front en sueur tira la langue, cligna des yeux, à la façon d'un collégien qui vient de faire une bonne farce, et tapant sur son gousset, murmura avec une malice triomphante où perçait comme une crainte :

— J'ai gardé cent sous !

Chaque jeudi, Léopold Isoreau arrivait à sept heures chez son vieil ami, le docteur Angoulevant. Tandis que celui-ci, noyé dans sa barbe rousse, les lunettes sur le nez, continuait d'écrire: « Tu permets mon vieux? », Léopold, jaune et sec, le visage tiraillé de tics nerveux, lui servait, en guise d'apéritif, tout un lot de mauvaises nouvelles :

— Tu vieillis, Auguste... tu vieillis d'une semaine sur l'autre ; c'est curieux !... On a fait un article contre toi... Oh! dans un petit canard de médecine... mais qui est très lu. Veux-tu le voir? Je l'ai sur moi... Il n'y va pas avec le dos de la cuiller, le cochon qui a écrit ça... J'en suis tout secoué encore... Quand on te touche, tu sais... Dis, Auguste, tes « Ruggersfontein » ont encore baissé. Je t'ai apporté la cote, à tout hasard... Tu ne m'entends pas? Ton oreille droite est un peu paresseuse, hein? Est-ce rigolo! Tu t'imagines

que l'on ne s'en aperçoit pas... As-tu un moment pour lire cet article? Du fiel roulé dans de l'ordure, mon cher...

Un véritable ami, franc comme l'or, le cœur sur la main et qui n'avait point hésité à donner son opinion quand Auguste, quinquagénaire, s'était mis dans la tête d'épouser une petite blonde, immatérielle, inconsistante, romanesque, beaucoup trop jolie et qui aurait pu être sa fille. « A ta place, j'hésiterais. Les Hindous n'augurent rien de bon du mariage de l'ours avec la gazelle ! » Son couvert restant mis une fois par semaine, il finit par se résigner. Même, il reporta sur Yvette l'affection bizarre qu'il manifestait à Auguste. Il était toujours le premier à lui annoncer que sa robe lui allait mal, que telle amie la décriait ou que sa cuisinière se montrait au-dessous de sa tâche.

Ce jeudi-là, Léopold arriva si frémissant que le bon docteur eut un sursaut d'inquiétude et lui demanda ingénument :

— Comment ça va-t-il... ici?

— Prends donc l'existence au sérieux, lui conseilla l'autre.

— La vie n'est pas si mauvaise ! Il y a le soleil, les fleurs, le travail, les femmes...

— Je n'aime pas les femmes, et si je suis resté célibataire, c'est à bon escient. Garder auprès de soi une bête qui essaiera de vous mordre dès qu'on aura confiance en elle?... Je laisse ça aux imbé-

ciles — ou aux gens plus forts que nous. Pour être un mari, il convient d'avoir du sang de dompteur dans les veines... Non, je n'aime pas les femmes. C'est raisonné. En toutes circonstances, je prends le parti des hommes. Cela m'ennuie de les trouver si crédules... Je suis clairvoyant. Quand je vois une femme qui se prépare à trahir, je siffle entre mes dents un air de chasse. A lintéressé de comprendre, s'il a un peu de perspicacité.

— Léopold, où veux-tu en venir, mon ami? murmura le docteur.

— À rien. On cause. Je t'expose ma façon de penser, voilà tout. Donc, je siffle un petit air de chasse... Un homme averti en vaut deux... D'autant que si la chose n'est pas consommée, le mari a mille façons de se tirer d'affaire.

— Crois-tu?

— Goethe affirme qu'il faut vouloir mourir pour mourir. J'estime qu'il faut vouloir être trompé pour l'être. Mais oui, mon vieux : à l'aurore de tous les cocuages, il y a une petite lâcheté, une petite faiblesse de l'homme qui est enchanté de trouver sa femme gracieuse, docile, de ne plus avoir de scènes et de pouvoir travailler tranquillement. Il a laissé s'introduire le Sigisbée qui est devenu Minotaure. Halte-là ! Avec mon œil de psychologue, j'ai vite fait de découvrir...

— Yvette va venir, balbutia le pauvre docteur Angoulevant... Nous avons à dîner M. Claude-

Alexandre Colomieux, ce jeune poète, tu sais... qui dit si bien les vers... Sois aimable avec lui,

— Tu peux y compter, ricana Léopold.

Embusqué derrière sa barbe en broussaille, le

médecin observa tout d'abord sa jeune femme qui arriva, chargée de rires et de parfums, tendit au pique-assiettes une main nonchalante et offrit son front calme au baiser de l'époux. Ce fut, ensuite, l'entrée désinvolte, l'entrée familière et dansante, si l'on peut s'exprimer ainsi, du ravissant Claude- Alexandre Colomieux, que ses vers semblaient tracasser jusqu'au moment où il les exhalait le plus harmonieusement du monde, un coude sur la cheminée, l'œil cherchant, par-dessus les vagues tètes humaines, un impossible horizon.

— Vous voilà, vous!... lui dit Yvette avec une maussaderie qui avait la douceur défaillante d'un aveu.

Le délicieux aède s'assit comme on s'évanouit et s'éventa en soupirant. Il se sentait malade, très malade, et il émit le projet de consulter quelque jour le docteur, car il avait peur de devenir aveugle comme Homère, éprouvait des vertiges comme Pascal et craignait d'avoir la poitrine faible comme Molière. Tandis qu'il se lamentait, Yvette le suivait d'un tel regard que Léopold se mit à siffler un air de chasse, exactement les Adieux de la forêt.

— Tu te crois dans une écurie? s'écria le docteur Angoulevant, bouleversé.

Après cette manifestation, l'ami incomparable fit preuve d'une gaieté inaccoutumée qui fusait en éclats de rire aigres et pointus.

— L'insupportable bonhomme ! dit Yvette quand il se fut retiré.

— Il m'aime ! rétorqua le mari.

Et il contemplait avec anxiété le manège de Claude-Alexandre, qui bombait du thorax et parlait de choses poétiques avec les inflexions de voix les plus tendres. Après des considérations subtiles sur l'amour, l'amitié, les nuits de printemps et l'art contemporain, le jeune poète s'étant évaporé, le docteur se retira dans son cabinet de travail et Yvette se déshabilla rêveusement, l'àme et le cœur encore pleins de tant de jolis mots. Claude - Alexandre Colomieux avait trouvé le moyen de lui glisser :

— Quand pourrai-je vous trouver seule?

Elle avait répondu :

— Seule? Pourquoi? Mais c'est insensé!... Demain vendredi, mon mari a une consultation en ville, de deux à trois heures... Mon Dieu, c'est presque un rendez-vous que je vous donne.

Elle se déshabillait donc lentement et en rougissant quelque peu — comme si elle se déshabillait pour quelqu'un qui l'attendrait. Elle pensa à cette expression désuète, mais significative : « les feux de l'amour ». En la pressant : « Quand pourrai-je vous trouver seule? » son poète était tout illuminé d'un feu rose qui lui seyait à ravir ;

ses prunelles étincelaient. Elle ne put s'empêcher de songer à un amour délicat, fait d'enlacements précieux, de paroles ailées et de baisers purs. A ce moment, le médecin vint lui donner un bonsoir de père et réintégra son cabinet, où il couchait.

Le lendemain, Claude-Alexandre Colomi eux fut exact. Il entendait forcer à la houzarde la vertu de cette petite bourgeoise et il se montra tout de suite brûlant de fièvre et consumé de passion. Il allait sacrifier le pli de son pantalon en se traînant à genoux sur le tapis, quand le docteur Angoulevant parut à l'improviste. Le patient au chevet de qui on l'avait appelé était mort sans l'attendre, ce qui, émit-il d'un ton plaisant, constituait une grave impolitesse. Tandis qu'il parlait, une idée subite l'illumina, une de ces idées qui viennent dans les cas désespérés.

— Sans doute, dit-il au jeune poète, veniezvous pour me consulter?

— Mais certainement, s'empressa de répondre Claude-Alexandre.

Et il suivit le médecin qui, après l'avoir interrogé sur les malaises dont il était atteint, lui interdit la cigarette et lui rédigea une quelconque ordonnance.

Le soir, Yvette demanda à son mari.

— Qu'avait-il donc de si grave, M. Colomieux? Le docteur ajusta son lorgnon, passa la main

dans sa barbe opulente, et, d'un ton léger :

— Baste! Il n'est pas malade!.,. Au contraire !... Il se porterait plutôt trop bien...

— Je ne comprends pas.

— Es-tu curieuse! Et le secret professionnel? Enfin, puisque tu veux savoir... Seulement, tu es assez bégueule, et le sujet est délicat... Oh! rien de terrible... Voilà : ce jeune homme est chaste... chaste à l'âge des passions. Il nourrit ses désirs de rimes et de métaphores. Ce n'est pas assez. Que diantre, pour être poète, on n'en est pas moins homme... L'amour — que veux-tu, c'est la triste réalité — l'amour est nécessaire à un garçon de vingt-quatre ans; il fait partie de son hygiène...

— C'est un médicament ?

— Oui.

— Quelle horreur!

— Bref, je l'ai examiné, confessé, et je lui ai conseillé de prendre une petite amie... D'ailleurs, il s'était rendu compte de son état et il m'a dit : « Je cherchais quelqu'un déjà... »

— Auguste! Assez, je vous prie! Vous oubliez que vous parlez à votre femme.

Le docteur Angoulevant regarda profondément Yvette. Il constata que quelque chose s'éteignait dans ses yeux charmants, et il en conçut unejoie véhémente. Puis :

— Mange donc, dit-il, pourquoi ne manges-tu pas?

Elle répondit avec une vague grimace de dégoût :

— Merci... Je n'ai plus faim.

Robert Tavernon serra Marceline Visnage sur son cœur et lui dit :

— Marceline, ma blondeur, mon parfum, tu vas partir, — non, je ne ris pas; ce sont les plumes de ton chapeau qui me chatouillent, — tu sais ce qui a été convenu? Je répète : Mercredi matin, tu entreras dans le cabinet de ton mari et tu lui déclareras ce-ci : « Auguste, votre existence est un scandale public. Peut-être suis-je à même, en ce moment, de refaire ma vie. Je m'en vais. Mon avoué réglera avec le vôtre les détails de notre séparation. Adieu. » As-tu bien compris, Marceline ?

— Je crois... Je perds toujours un peu la tète quand tu me prends dans tes bras...

— Ne sois pas faible, mon trésor de douceur. Trois minutes d'énergie et nous sommes heureux. Mercredi, à dix heures du matin, tu signifies à... l'autre que tu en as assez, tu n'attends pas sa réponse et tu débarques ici.

— Mercredi?

— Oui.

— C'est que, mon chéri, mercredi, M. et Mœe Prey, M. et Mrae Bourgène et mon vieil oncle Alexis viennent déjeuner à la maison. Je préférerais qu'ils apprissent la chose d'une autre façon.

— Soit. Remis au lendemain.

— Jeudi? Ne te fâche pas, amour... Connais-tu les Stibié? C'est un couple de nouveaux mariés, pauvres et si gentils qu'ils te raviraient. Ils vivent dans un petit appartement et ils n'arrêtent pas de s'embrasser. .Je les ai surnommés les mésanges amoureuses, à cause de Bufîon : « Le mâle et la femelle ne cessent de se caresser; au moins dansla cage, c'est leur unique occupation. Ils s'y livrent jusqu'à l'épuisement et, de cette manière, non seulement ils charment les ennuis de la prison, mais ils les abrègent. » Les Stibié m'ont demandé de venir dîner jeudi soir... C'est toute une affaire pour eux, songe donc!... Et une grosse dépense... Je ne peux pas leur manquer de parole ; ils sont trop sensibles; ça serait capable de les tuer.

— Alors, vendredi?

— C'est mon jour de réception... le dernier, mon Robert, le dernier... Pour le prochain, les gens seront prévenus ; mi.is l'idée que le valet de chambre renverrait me* finies sous je ne sais quel prétexte, me bouleverse. Je suis fragile ; ne me contrarie pas.

— Tu es une maîtresse-chanteuse.

— Attends. Ce n'est pas délicieux d'attendre? Malgré tout, ça fait des espèces de fiançailles...

— Tu verras ! Tu verras ! Il faudra que ce soit moi qui lui parle, à Auguste.

Sur cette menace de mauvais goût, Robert reconduisit sa maîtresse jusqu'à la porte, baisa son gant, ferma la porte et revint fumer sur son sofa un cigare qui lui parut roulé dansle fiel. Leménage de Marceline, qui rassemblait à un lys, et d'Auguste, qui ressemblait à une tirelire, était une abomination, mais organisée. L'époux entretenait en ville une demoiselle inavouable ; il promenait sa bedaine dans tous les bars; il était volage, égoïste, joueur et paresseux, mais il excellait dans l'art difficile de constituer à sa femme un emploi du temps. Il ne laissait pas libre un interstice par lequel eût pu se glisser un reproche. C'étaient des bals, des dîners, des soupers; cela allait de la leçon de danse au mois passé dans un château, du bal cérémonieux au pique-nique chez des artistes. Entraînée par ce tourbillon, Marceline avait les plus grandes peines à défendre cent vingt pauvres minutes qu'elle consacrait par semaine au plus exquis des consolateurs.

« Je lui parlerai, moi, à Auguste, conclut le consolateur en jetant son cigare avec force. Gela me procurera l'avantage de faire sa connaissance. Depuis deux ans que j'aime Marceline et que je suis aimé d'elle, je me suis retiré du monde et

personne ne m invite plus, moi! Quand elle n'est pas là, je m'ennuie à crier. J'irai trouver l'affreux Visnage et je lui apprendrai que j'enlève sa femme. »

Huit jours après, Marceline invoquant encore un agenda chargé, Robert décida de mettre son projet à exécution. Le lendemain, il revêtait une tenue de duel, se faisait annoncer chez Visnage et était reçu quelques instants après. Le parfum de Marceline flottait dans l'appartement ; les meubles et les tableaux étaient monstrueux et la large figure du mari éclatait d'un sourire, comme une grenade mûre.

— Asseyez-vous, monsieur... Attendez donc... monsieur Tavernon... N'ètes-vous pas le beaufrère d'Adolphe Larix?

— En effet, monsieur.

— Larix est ce que j'appelle un ami, un camarade de collège... Je ne l'ai pas vu depuis son mariage... Je me souvenais qu'il avait épousé une demoiselle Tavernon...

Robert fit un geste qui repoussait le siège offert, la main tendue et jusqu'à la parenté de Larix. A ce moment, on frappa à la porte. Une camériste passa son museau et glissa :

— Madame demande à monsieur de venir tout de suite.

— Ce que femme veut!... s'excusa le gros homme. Un instant, monsieur, je vous prie.

Cinq minutes après, Auguste revenait, tenant

en équilibre sur sa tête un turban garni de quatre rangs de bougies allumées.

— Ne me prenez pas pour un fou, expliqua-t-il; c'est un turban de muphti pour un bal déguisé que vont donner les Garbotte. Nous essayons nos costumes. J'ai dit à ces dames que vous étiez là. Mme Garbotte qui est alliée aux Larix par son cousin, l'ingénieur des ponts et chaussées, m'a supplié d'aller vous chercher, afin que vous nous donniez votre avis de peintre...

— Monsieur, intervint Robert, il y aune bougie qui est en train de mettre le feu au turban.

Il éteignit la bougie et pensa : « Ce gaillard-là devine que je suis venu lui apprendre quelque chose de désagréable. Et il essaie d'y couper. Mais il n'y coupera pas. »

Les dames entraient. Le moyen de ne pas se dérider en face de Marceline, si jolie en « pluie de printemps », avec un ruissellement diamanté dans les cheveux épars et des caresses et des supplications plein les yeux? Et puis Mme Garbotte commença un bavardage torrentiel qui ne cessa que lorsque Robert, étourdi, eut pris congé, après avoir avalé un verre de porto.

Il s'en fut donc, sans que le mari lui eût demandé l'objet de sa visite. Gomme tous ceux qui vivent abondamment, Visnage interrogeait le moins possible, sachant que les déboires s'accrochent volontiers aux questions.

Deux jours plus tard, Marceline arrivait au ren-

dez-vous hebdomadaire, alanguie par une sorte d'inquiétude.

— Quelle histoire! soupira-t-elle. Combien tu as dû souffrir, mon chéri!... Cette femme qui te harcelait!... J'étais jalouse...

— Ne blasphème pas.

— Mais maintenant, c'est fini... Je n'ai que trop tardé... Dimanche, je suis à toi.

— Dimanche?

— Oui... Tu n'as pas l'air enthousiaste, Robert...

— C'est que, mon amour, dimanche, c'est le bal... Mme Garbotte m'a invité... J'ai formellement promis... Il y a des raisons de famille... Et puis ce sera gentil d'être nous deux, au milieu de tout ce monde... Lundi, peut-être?...

— Répétition générale ! Il paraît que ce sera infect. Je voudrais bien ne pas manquer ça.

— Je tâcherai de me procurer un billet. Il y a si longtemps que je ne suis allé au théâtre !

— Je te donnerai tous les entr'actes, mon trésor!

— Alors, bientôt?

— Oui, oui, bientôt!

Et la décision importante se trouvant ainsi ajournée à une date ultérieure, très vague, au jour lointain et d'ailleurs improbable où ni lui ni elle n'auraient quelque chose de plus amusant à faire, il leur sembla qu'ils ne s'étaient jamais mieux compris...

Aux approches de chaque échéance, M. Miclozure, commerçant léger et malchanceux, effectuait chez lui une rentrée tragique. Tout y était : trémolo dans la voix, adjuration au ciel insensible, menace de suicide, etc. Ce jour-là, dès que sa femme entendit dans l'escalier le pas significatif de l'époux, un pas lourd et comme appesanti par la fatalité, elle se hâta de renvoyer les enfants :

— Pouf et Marie, vite, allez jouer à côté, voilà votre p-ère.

Pouf, qui avait neuf ans, entraîna Marie, qui avait six ans : « Viens donc, eh! pochetée! » La pochetée », qui était ronde et rose et docile, abandonna le fauteuil dont elle sortait les crins un par un et M. Miclozure parut. Son chapeau basculait sur sa tête, ses chaussures étaient crottées et le nœud de son foulard avait quelque chose de désespéré.

— C'est fini ! proféra-t-il.

Et il alla droit à la commode, dont il ouvrit le tiroir.

— André! cria Mme Miclozure.

Le revolver n'était plus là depuis cinq ans ; mais depuis cinq ans, à époques fixes, André le cherchait encore. Il ferma lentement le tiroir et remarqua, non sans amertume :

— Tu vois : tu as crié moins fort que la dernière fois... Tu commences à te faire à cette idée. Tu ne m'aimes plus...

Elle protesta, mais faiblement. A vrai dire, ces scènes, trop souvent répétées, avaient fini par user sa sensibilité ; elle savait très bien qu'il ne se tuerait pas et que le lendemain, si les affaires s'arrangeaient, il arriverait le sourire aux lèvres, des friandises dans ses poches, calmé, guéri, plein d'espoir et d'illusions nouvelles. Tout de même, elle ne pouvait, fille de bourgeois prudents, s'habituer à cette bohème commerciale, à ces sautes d'humeur, à ces démonstrations inutiles suivies de vaines bombances. Elle en restait désemparée, jolie cependant, mais avec quelque chose de vaincu.

— Aie confiance, balbutia-t-elle.

— Il s'agit de Bardinier, se lamenta M. Miclozure. Autant essayer d'attendrir un roc. Sije ne le paie pas le 31 courant, je suis flambé, c'est clair? Hein? Tu n'as pas l'air de comprendre? Flambé : la faillite, le déshonneur, les enfants à la rue, Qu'est-ce qu'il te faut de plus?

— Rien, évidemment.

— Ah ! je ne suis pas aidé, reprit-il; je me bats tout seul. Pas un ami. Toi-même, je ne te sens plus à côté de moi. Je suis tout seul, je te le répète, contre un mur... C'est la récompense de mon travail, de mes efforts, de mes initiatives..*

D'habitude, à ce moment, sa femme le prenait dans ses bras et le plaignait : « Mon pauvre André ! Mon pauvre André! » Pourquoi se taisaitelle? Il conclut, avec une sourde irritation :

— Bref, quel conseil me donnes-tu?

Elle alla à lui, refit te nœud de son foulard :

— Va te promener. Tu as la fièvre... Je tâcherai encore d'arranger ça... Nous sommes de braves gens ; on ne nous laissera pas tomber. Laisse-moi faire... Reviens vers sept heures.

Avant de partir il la baisa au front et ajouta, afin de ne pas dissiper trop vite l'atmosphère de drame :

— Sois tranquille, ma chérie, je n'irai pas du côté de la Seine...

Mais quand il fut parti, Mme Miclozure eut une crise de larmes. Trois fois déjà elle avait imploré ce M. Bardinier, qui avait fini par lui jeter brutalement : «Que je ne vous revoie plus, madame. Je n'ai que trop cédé à vos supplications. Il faut que votre mari s'arrange, m'entendez-vous? Et puis je n'aime pas ces façons de déléguer sa femme aux heures désagréables. Je n'écouterai plus rien. Je veux mon argent. »

Elle se roidit. A cette minute suprême, il ne lui restait qu'une ressource. Elle appela Pouf et Mûrie.

— Écoutez, leur dit-elle, vous aimez votre papa? Oui? Vous allez lui rendre un grand service. Pouf, tu prendras ta petite sœur par la main et tu iras avec elle au bout de la rue, tu sais chez M. Bardinier, au fond de la cour. Tu me suis bien?

— Oui, maman, répondit Pouf, quiétaitdébrouillard.

— Tu demanderas à voir M. Bardinier luimême, et tu lui diras ceci : « Monsieur Bardinier, mon papa vous fait dire qu'il est bien triste, bien ennuyé, qu'il n'est pas en mesure de vous payer le billet à échéance de fin janvier. » Tu as compris? Répète.

Et Pouf répéta, heureux de jouer un rôle dans ce que M. Miclozure appelait avec solennité « les affaires ». Déjà il en connaissait certains avatars : son père l'avait emmené dans des cabinets qui sentaient le beurre rance, devant des hommes chauves et sévères. Après d'interminables discussions, il sentait, sur ses cheveux, la main paternelle. « Je jure sur la tête de cet enfant que c'est le dernier délai. » Alors Pouf pleurnichait, sans savoir pourquoi, avec la vague intuition que cela servait les intérêts de la famille. En sortant delà, M. Miclozure le traitait en camarade et l'emmenait au cinématographe, où ils riaient de bon cœur.

Maintenant, c'était plus grave. Pouf, conscient de sa responsabilité, prit sa petite sœur par la main et lui fit descendre l'escalier. Elle l'interrogea :

— Où qu'on va?

Il répondit :

— Si on te le demande, tu répondras que tu ne sais pas. Mouche-toi et ferme ton bec ou je saute dedans !

Mais, dans la cour de Bardinier, il s'arrêta, surpris. Il y avait, à l'entrée des magasins, un vélum et deux palmiers que semblait surveiller un domestique en grande livrée.

— Monsieur Bardinier? murmura Pouf.

— G'est-il pour le bal ou pour le magasin?

— C'est pour le magasin.

— Alors, il faudra revenir. C'est fermé aujourd'hui. On donne un bal d'enfants dans le magasin, rapport à la fête du petit-fils du patron.

— Je me suis trompé, reprit Pouf avec assurance, nous venons pour le bal.

L'homme le regarda et fît la moue. Pouf avait une pèlerine et une casquette grise : Marie était emmitouflée dans un chàle beige...

— Après tout, je m'en fiche ; entrez.

Ils entrèrent. Marie poussa un soupir d'admiration et écarquilla les yeux. Que c'était beau! Il y avait de la musique, des fleurs, des enfants comme elle, mais qui avaient des gants blancs et de beaux habits. Et de son petit index elle dési-

gnait ces splendeurs à Pouf, qui haussait les épaules, tout à sa mission. Il s'agissnit de trouver M. Bardinier. Il le réclama à un jeune homme qui passait, les bras chargés d'énormes chrysanthèmes en papier, de polichinelles, de poupées fabuleuses.

— Je n'ai pas le temps, je prépare le cotillon! Mais déjà les gens s'effaraient de la présence

de ces petits pauvres. Une fée vêtue de gaze bleue alla chercher un ogre qui se planta devant eux et grommela dans sa barbe :

— C'est moi, monsieur Bardinier ; qu'est-ce que vous me voulez?

Pouf crut sa dernière heure venue.

— M'sieu, j'suis Pouf Miclozure.

— Et après?

— Après, mon papa vous fait dire qu'il est bien ennuyé, mais qu'il n'est pas en mesure pour l'échéance de janvier.

Il y avait un cercle autour d'eux. Une voix murmura : « Pauvres gosses! » Et l'ogre balança une seconde. Il avait l'air ému; son nez se gonfla bizarrement.

— Ah! Ah! gronda-t-il. Et il vous envoie?

— Non, monsieur, c'est ma maman...

— Eh bien, tu diras à ta maman qu'elle ne s'inquiète pas. Veux- tu manger un gâteau? Ce n'est pas de refus hein, mon bonhomme? Et la petite sœur?

Marie désira briller, elle aussi. Elle flûta :

LA OHANSON 53

— Moi, m'sieu, j'sais danser. Et Pouf sait chanter.

Deux mensonges. Mais le piano commençait une ronde. Il fallait se montrer aimable envers la société. Gagner aussi les gâteaux que l'ogre tenait dans sa main. Déjà Marie sautait en cadence, ivre de joie : et elle faisait beaucoup de bruit en retombant, à cause de ses souliers à clous. On riait. Alors Pouf sauta avec elle. Il ne connaissait pas de chanson. Bah! Il n'était pas embarrassé pour si peu. Il en improvisa une séance tenante, et, radieux, lier de sa réussite, un peu grisé, il hurla, sur un air de sa façon :

Y a papa

Qu'a dit comm' ça Qu'il n'était pas enmesurc, Ou'il ne pouvait pas payer

Le petit billet A échéance de janvier...

— Qui dois-je annoncer, monsieur? demanda le valet de chambre.

— Monsieur Marcel Auvesque.

Marcel, très ému, regarda autour de lui. Il était chez elle, chez Brigitte Avrillard, devenue, depuis quatre mois, Mrao Hippolyte Lesénieur. Rien ne décelait la présence d'une femme dans ce petit salon d'un luxe courant, aux meubles lourds, aux bronzes trop dorés. Par contre, sur la cheminée, un buste énorme reproduisait la barbe du maître de céans, son monocle, son faux col évasé, sa cravate. Marcel se détourna et, par habitude de peintre, examina les tableaux qu'encadrait, sang les excuser, un or flamboyant. Enfin, il découvrit une miniature où Brigitte était représentée en belle dame décolletée, un collier de perles au cou. Il reconnut la grâce fine de celle qui avait été, dix ans auparavant, par manière de tendre jeu, sa petite fiancée. Pauvre roman ! La vie avait

séparé les camarades sentimentaux et uni au formidable M. Lesénieur, récemment enrichi par le jeu, disait-on, Mlle Avrillard, sans dot...

— Je n'aurais pas dû venir, pensa Marcel . J'ai été attiré ici par le besoin de souffrir, triste privilège de ce que M. Lesénieur doit appeler le genre artiste.

Puis il pâlit : la porte s'entr'ouvrait, mais elle ne livra passage qu'à un petit chien jaune, un loulou de Florence, qui s'aplatit, suppliant.

— Ce chien, pensa Marcel en caressant la bestiole, a besoin d'être rassuré : il doit être souvent battu. Or, Chouque, le fox de Brigitte, nous révoltait autrefois par son insolence. L'attitude de cet humble loulou prouverait au dernier des imbéciles que M. Lesénieur est méchant. J'ai bien envie de m'en aller...

Brigitte entrait.

— Chère madame... balbutia Marcel.

— C'est gentil à vous d'être venu, lui dit-elle. Nous serons tous les trois. Je n'ai pas voulu d'un dîner de cérémonie pour nous réunir la première fois. Asseyez-vous, Marcel. Je suis bien contente de vous voir... Que devenez-vous? Travaillezvous, en ce moment? Exposerez- vous au Salon?

— Vous savez que je ne suis jamais à mon aise dans un Salon !

— Même dans celui-ci?

Marcel ne s'entendait pas à tourner les compliments. Il ne répondit point et ils entreprirent une

conversation indifférente. Bien qu'ils parlassent des faits du jour, leur passé triomphait de leurs vaines paroles, et des souvenirs communs mettaient un sourire mélancolique dans leurs yeux. L'arrivée de M. Lesénieur leur apporta presque un soulagement. Il apparut, auguste et solennel, tendit à l'invité une main bienveillante, baisa sa femme au front et commença une conférence que seul le maître d'hôtel osa interrompre en annonçant le dîner.

— Vous êtes peintre, je crois, fit M. Lesénieur aux premières cuillerées de potage. Le marché est rudement encombré, hein?... Toute cette peinture ancienne!... Je ne m'explique pas que l'on s'obstine à en fabriquer, puisque l'offre ne correspond plus à la demande. Encore si vous trouviez un perfectionnement !...

— On en cherche, répondit Marcel. Par exemple, des novateurs se servent d'eau filtrée pour leurs aquarelles...

M. Lesénieur, qui écoutait peu, ne vit dans cette réponse qu'une transition :

— En fait d'eau, déclara-t-il, vous allez laisser cette carafe. Je veux que vous goûtiez d'un bourgogne comme vous n'en avez, de votre vie, bu de semblable.

Marcel fut étonné de l'anxiété soudaine qui crispa le visage de Brigitte. Il ne tarda pas à comprendre : son hôte, dès qu'il fut en possession de son précieux bourgogne, s'en versa de

telles rasades, qu'il engloutit presque tout entière la bouteille à lui seul. D'autres crus suivirent, et un Champagne brut couronna le tout. M. Lésénieur, empourpré, était ivre :

— Moi, bégaya-t-il, je suis un petit gars... vous entendez... avec un coffre !... le coffre qu'il faut pour un vin pareil... Et ma fine?... J'ai une fine... Une bénédiction !... C'est le coffre qui fait tout... Le coffre fort... Vous pouvez me donner une multiplication compliquée ; je la ferai... Solide au poste et frais comme l'œil... Donnez-la-moi, la multi... la multi... pli... ca... Le malheur est qu'il fait chaud !... Soixante-dix degrés... à l'ombre... Du cognac... Quelle chaleur!...

Marcel regarda Brigitte, et Brigitte lut dans ce regard une pitié qui la cingla.

— Hippolyle, murmura-t-elle, verse-moi donc un peu de ce Champagne ; il est excellent...

— Bravo ! hurla M. Lesénieur. Ce n'est pas trop tôt que tu y prennes goût !

Elle vida la coupe d'un trait et se mit à rire. Et rien n'avait jamais paru plus douloureux à Marcel que ce rire-là, qui voulait être complice et qui était trempé de larmes, ce rire qui signifiait : « Allez-vous-en ; ne me regardez plus ainsi, surtout ; je ne veux pas de votre pitié ; allez-vous-en ; je sens plus vivement mon malheur depuis que vous êtes là pour me plaindre. »

11 se leva et disparut.

Au bout de quelques minutes, Hippolyte

s'aperçut que l'invité n'était plus là. Il grasseya : — Parti, le barbouilleur... Il doit être habitué à la bibine des petits restaurants... Je savais bien qu'il ne supporterait pas mon bourgogne... Ah I la la! quelle mauviette! Ça n'a pas de coffre... Écoute : je crois que tu es un peu pompette... Encore un verre de fine?... Tu peux, je te permets ; c'est de la fleur d'oranger, cette fine-là... Brigitte... Pourquoi caches-tu ta tête dans tes mains?... Eh! Brigitte... Pour une coupe de Champagne, vrai !... En voilà une tenue !... Tu devrais prendre exemple sur moi... Solide au poste, frais comme l'œil... Passe-moi une multipli... cation compliquée... vrai, j'y tiens... Brigitte... ôte donc tes mains... Je voudrais savoir l'effet qu'il te produit, mon Champagne... Est-ce que tu ris?... Estce que tu pleures?...

— Sais-tu pourquoi je m'ennuie toujours avec toi? interrogea Nique.

— Non, répondit Marcel, mais je ne tiens pas à le savoir.

— Je te le dirai tout de même : je m'ennuie avec toi parce que tu n'es jamais à ce que tu fais.

— Explique-toi.

— A quoi bon ! Tu as la franchise en horreur ! Et puis, me comprendrais-tu?

— Je suis très intelligent : admire mon crâne large et mes yeux futés...

— Plaisante, mon ami : tu ne vas pas tarder à pleurer, je te connais ! Tu veux des exemples ? J'en ai mille. En ce moment, nous sommes au café-concert. Eh bien, tu n'écoutes rien et cela ne t'empêchera pas de dire du mal des chansons qui sont très jolies et très bien écrites. Moi, quand je suis au théâtre, j'ai besoin qu'on me parle du théâtre ; quand je voyage, j'aime qu'on me parle

des pays, etc. C'est le seul moyen de s'instruire et de mettre un peu de variété dans l'existence. Tu n'as pas idée de ce que tu peux être monotone.

— Je t'aime...

— Et égoïste ! Un homme épris ne dit pas : « Je t'aime ». Ça va de soi! Il dit : « M'aimes- tu? ».

— M 'aimes-tu?

— Je ne sais plus.

— Nique, j'ai de la peine...

— Je te l'avais prédit que tu pleurerais ! Et moi, crois-tu donc que je sois heureuse?

— Tu es malheureuse, maintenant !

— Voila bien tes exagérations et ta mauvaise foi... Malheureuse!... Oui, après tout, je suis malheureuse. Je ne me sens pas guidée. Ce soir je serais déjà partie depuis une heure si Luce n'était pas dans la salle... La voilà qui vient vers nous... Ne fais pas cette tête de supplicié, tu entends, Marcel !

Luce arrivait. Nique tenta un effort suprême et sourit.

— Vous vous amusez? demanda Luce.

— Beaucoup ! assura Nique.

— Et toujours d'accord?

— Tu penses !

Nique prit la main de Marcel, tendrement. Elle la gardait encore dans la sienne quand Luce rejoignit sa place. Alors Nique regarda cette main comme on affronte un objet répugnant et, avant

de la rejeter avec mépris, remarqua d'un ton sévère :

— Un homme bien élevé ne porte qu'une chevalière avec son chiffre gravé. Tu as des bagues de violoniste hongrois. Et tu me donneras le nom de ta manucure pour que je n'aille jamais chez elle. Les autres exigent le polissoir ; toi, on te colle du vernis rose sur les ongles, afin que ça soit plus vite fini. Les gens devinent à qui ils ont affaire !... Marcel !.... Où es-tu, Marcel?

— Près de toi.

— Mais dis-moi donc une bonne fois : « Tu m'embêtes ! » ça vaudra mieux que de le penser tout le temps.

— Nique, tu ne m'embêtes pas. Si tu m'embêtais, je te paraîtrais charmant.

— Alors, je t'amuse?

— Je t'aime. Je suis un peu idiot, je le confesse. C'est que j'ai le désir éperdu de te plaire. Chose difficile, Nique, sans reproches. J'ai réussi, sans doute, un soir, le premier, avec la collaboration d'une belle nuit pleine d'étoiles, du parfum des chèvre feuilles et d'un rossignol compatissant...

— Tu te taisais : c'est le rossignol qui a tout dit!

— Depuis, hélas! je suis tombé amoureux... Quelle chute ! J'ai la tète pleine de choses exquises et je prononce d'infâmes lieux communs. Te l'avouerai-je ? Tu me paralyses. Devant toi, j'ai la gorge serrée, mon cœur bat la chamade et

j'accumule les maladresses... Et quand je dis « maladresses », j'adoucis de deux ou trois degrés. C'est que tu ne me passes rien, Nique. Je me retrouve devant toi faible et bégayant comme devant les inspecteurs...

— Les inspecteurs de quoi?

— D'académie. Ce sont de vieux messieurs à qui j'exposais, quand j'étais enfant, mon opinion sur le cours de la Loire, le règne de Charles IX et le système métrique. S'ils m'encourageaient un peu, tout allait bien. S'ils m'opposaient un visage impassible, je me noyais... Nique, sais-tu ce que c'est : l'indulgence?

— Oui. C'est la qualité des femmes qui se fichent pas mal de leur mari. Marcel, veux-tu sourire, te montrer aimable et avoir l'air de t'amuser? Tout de suite! Luce nous regarde. Et elle lit sur les lèvres ce qu'on dit, comme les sourds-muets. Dis : « Je t'adore ».

— Je t'adore !... Tu ne me réponds pas !

— Je n'ai pas à répondre ; Luce regarde d'un autre côté.

A la suite de cette soirée, Marcel bénéficia d'une nuit de discussion, suivie d'une matinée si tragique qu'il prit le parti de sortir vers onze heures et de se promener sans but pour retrouver une énergie qu'il usait en vains soliloques : « J'en ai assez ! maugréait-il. Ah ! je porte des bagues de tzigane ! Ah ! mes ongles ne sont pas à la mode ! Ah ! ma conversation manque d'intérêt !

Cherchez-en donc un autre, ma belle ! Ma valise ! Vivement ! Je file ! Si tu arrives à te calmer, préviens-moi. Bonne chance, ma chère ! Et un dernier conseil : prends du bromure ! Tes nerfs sont surexcités. » Il épanchait ainsi en monologues cinglants toute sa colère, pour rentrer, plus humble que jamais, déposer l'assurance de sa passion la plus soumise aux pieds marmoréens de l'impitoyable Nique. Il aurait parlé longtemps tout seul, dans les allées du parc Monceau, si une voix familière ne l'avait pas rappelé à la réalité. « Eh ! Ah ! » criait cette voix. Et Marcel reconnut Pileau, un camarade de régiment.

— Quoi ! mon vieux, reprit Pileau avec commisération, tu as donc des misères ? Ça me fait plaisir de revoir ta bonne gueule d'ancien « pote », même avec ta petite moustache américaine et tes cheveux collés... Et alors, la vie?... Tu es la à gesticuler, à parler tout seul... Je t'ai vu hier au café-concert...

— Pourquoi ne m'as-tu pas dit bonjour?

— Je n'ai pas osé te déranger...

Et Pileau ajouta :

— Tu étais avec une poule.

Marcel tiqua, visiblement offusqué.

— Je te demande pardon, corrigea Pileau... C'était ta femme ?

— Prenons un cocktail, mon vieux.

Quelques minutes après, Marcel reprenait,

pensif, le chemin qui le ramenait à Nique... Un

mot dansait dans sa tète, en lettres lumineuses : « Poule ! » Appeler Nique une poule, quel blasphème ! Et pourtant!...

— Te voilà! s'écria l'élue. Tu t'es imaginé que tu me ferais peur, hein? Tu es allé encore dire du mal de moi aux pelouses du parc Monceau!... Quel daim! Tu n'es qu'un pauvre daim, mon ami!...

— Et toi, riposta Marcel avec une gaieté surprenante, sais-tu ce que tu es?.,.

— Prends garde, je ne suis pas d'humeur à supporter...

— Tu es ma poulette...

— Voilà le premier mot gentil que tu trouves, murmura Nique. Allons, viens déjeuner : tu es plus bête que méchant...

Une poule! Pileau avait raison... De la poule, Nique avait un peu la démarche, beaucoup l'œil arrondi par une perpétuelle fureur ; son petit nez ressemblait à un bec et les manches de son kimono s'agitaient faiblement, comme de courtes ailes... « Une poule! une poule! se répétait Marcel avec ferveur... J'ai fait du lyrisme avec une poule ! » Et il éprouvait une étrange sensation, faite de délivrance, d'allégresse amère et de pitié...

Le valet de pied n'examina point le carton que lui tendait Thérèse et qui invitait celle-ci au vernissage du Cercle « de la part de M. Hugues Dolbrecque, membre du comité ». Il s'effaça et la laissa passer. C'était un valet de piedsplendide, en habit à la française et en culotte de panne rouge. Thérèse en conçut la plus magnifique idée du luxe dans lequel vivait ce M. Dolbrecque, si musclé et si câlin qu'il semblait mettre sa force uniquement au service de sa tendresse. Elle l'avait rencontré pour la première fois, quinze jours avant, chez des amis riches. Il lui avait dit :

— Et vous, madame, viendrez-vous à notre exposition ? Permettez-moi de vous inscrire...

Elle lui avait donné son nom et son adresse, sûre qu'il l'oublierait. On faisait si peu attention à elle qu'elle ne savait plus si elle était jolie et qu'elle avait cessé de le demander aux miroirs,

Et voilà que, par un beau matin, l'invitation était venue : « Madame A. Merisier. »

— Antoine ! s'était-elle écriée en lisant l'enveloppe, regarde donc... De qui cela peut-il être?

Antoine avait manifesté son mécontentement d'être ainsi réveillé en sursaut, pour une niaiserie. Cet homme mince, sec et bilieux, orné d'une moustache rageuse, courte flamme taillée en brosse à dents, ne décolérait pas. A tout propos, une grosse veine se gonflait sur son front ; il devenait d'un rouge brique et il éclatait. Au début de leur mariage, sa femme, éprise et consternée, avait essayé de lutter contre ces fureurs. Puis, elle s'en était amusée au point de les provoquer. Quand son époux tournait à l'écarlate, elle éprouvait une joie de petite fille sournoise : « Ça y est ! Mousse, mon vieux ! » Maintenant elle le laissait rugir et pensait à autre chose...

Mais il ne s'agissait plus de lui. Emue, Thérèse pénétra dans la salle. 11 y avait là des routes de campagne sous la neige, la nuit, avec la maisonnette poétique où brille une fenèire ; des portraits de messieurs hydrocéphales, bien comme il faut; des portraits de dames pourvues de toutes leurs perles et de leur sourire le plus distingué; des scènes de genre, spirituelles anecdotes traitées du pinceau le plus fin ; des fleurs roides dans des vases chancelants. D'antiques membres du cercle, traînant la jambe, arrivaient en soufflant et s'écroulaient sur une banquette, comme s'ils

n'avaient poursuivi d'autre but que d'expirer là, en pantalon gris perle, le haut de forme sur la tête et la canae à la main.

Thérèse s'arrêta devant un pastel sous verre, parce que le verre lui renvoyait, outre son image, celle de Hugues qui entrait.

— C'est gentil d'être venue...

Elle se retourna et feignit la surprise :

— Ah! c'est vous, monsieur! Que je vous remercie !... J'aime tant la peinture !...

— Si vous l'aimez, ne me remerciez pas. Ces images manquent d'équilibre. Ça donne le mal de mer. Chère Madame Merisier, ne trouvez-vous pas qu'il serait plus drôle de manger de bons gâteaux chez un pâtissier du voisinage?

Elle accepta tout de suite, parce qu'une actrice entrait, dont la mise somptueuse eût nui à la sienne, trop simple. Elle avait honte du petit relent de benzine qu'exhalaient ses gants nettoyés. Enfin, elle venait de sentir sur sa jambe droite ce chatouillement néfaste qui annonce qu'un bas vient de céder sur toute sa longueur... Oh! la misère des petites misères! Tandis que son cavalier commençait à lui faire la cour, Thérèse songeait : « Quelle mode stupide que celle des jupes courtes et des souliers décolletés... Pourvu que cela ne se voie pas... Et pourquoi ce Don Juan s'intéresse-t-il à moi? Ne pouvait-il me laisser où j'étais, dans ma résignation ?» Il la regardait avec tant d'admiration

qu'elle conclut : « Peut-être vient-il de souffler sur la poussière de dix ans d'ennui? »

— Quand viendrez-vous goûter chez moi? demanda-t-il.

Et comme elle lui imposait silence, il insista :

— Pour bavarder plus librement qu'ici, voilà tout. De quoi avez-vous peur ?

— De mon mari! Voyez-vous que je le rencontre devant votre maison ?

— Bon! Si ce n'est que cela, j'ai un système infaillible.

Il exposa ce système : le fiacre abandonné devant un immeuble à double issue, la voilette épaisse, ces précautions classiques pouvaient devenir vaines, il en convenait. Il suffit que le mari ou un ami du mari passe àl'improviste. Mais ce qui cacherait une femme mieux qu'un déguisement, mieux que le masque le plus impénétrable, ce serait une toilette inédite, ne servant qu'aux rendez-vous et, le reste du temps, soigneusement cachée. Il conviendrait de choisir, bien entendu , un chapeau et une robe comme on n'a pas l'habitude d'en porter. Si l'on y joignait des souliers neufs, quelques accessoires : parapluie un peu bizarre, bijou excentrique, la silhouette serait absolument transformée.

— Sécurité absolue, affirma Hugues. Votre mari se cognerait dans vous sans vous reconnaître.

A la fin, vaincue, elle promit de tenter

l'aventure, mais en imposant v.n délai de deux mois. Il lui fallait bien, en effet, deux mois d'économies pour acheter ce costume, ce chapeau, ces souliers, ces accessoires dont Hugues parlait avec une désinvolture de millionnaire. D'ailleurs, elle n'était pas tout à fait décidée. Mais le lendemain, Antoine se montra, à propos d'un hareng mal cuit, si violent et si injuste, qu'elle n'hésita plus. Pendant huit semaines, elle thésaurisa donc, férocement. Merisier paya trente francs pièce des chemises qui avaient coûté huit francs chez un revendeur ; il mangea des ragoûts confectionnés avi c de bas déchets et but, dans des bouteilles fallacieuses, un vitriol d'assommoir.

Restait la partie la plus amusante du programme : acheter. Thérèse était, d'ordinaire, vêtue de costumes tailleurs neutres et coiffée de chapeaux stricts ; elle fît l'emplette d'une cape bleue, d'une robe vert cru rehaussée de broderies d'or, d'un chapeau cloche, de souliers mordorés, d'un parapluie bleu dont le manche était orné d'une tète de perroquet et d'un collier de perles sauvagement bariolées.

Elle apporta un jour ces merveilles en cachette, au domicile conjugal. Avec un frisson de plaisir, elle endossa la robe orientale, se coiffa de l'audacieux chapeau, mit les souliers bleus, risqua une tache de rouge sur ses lèvres, se campa en face de l'armoire à glace et battit des mains. Hugues avait raison. La transformation était complète.

Une autre femme, qui avait pitié de l'autre, si humble, si effacée et courbant les épaules dans la vie, comme elle les courbait sous les imprécations de l'époux brutal. Une autre femme ! Son sourire avait de la hardiesse et de l'éclat ; elle se trouvait plus grande, mystérieuse, désirable. Elle était sûre d'elle, pour la première fois. Au retour des rendez-vous, elle en serait quitte pour reprendre sa tristesse, avec sa mauvaise robe. Elle s'admira.

A six heures, elle s'admirait encore. « Il est temps, se dit-elle, de cacher tout cela au haut du placard, derrière les valises. » Elle ne s'y décida point. A six heures et demie, elle se secoua : « Suisje folle?... Antoine va rentrer... Il faut que je me déshabille et vite ! » L'évocation d'Antoine lalaissa rêveuse. S'il la voyait changée ainsi, il resterait ahuri... Il ne l'avait jamais vue que fagotée... Ce n'était pas juste, au fond... Baste ! Il s'en souciait peu... Pourtant tous les hommes se soucient de ces détails, même lui...

Elle tressaillit. Antoine arrivait. Il venait de fermer la porte avec sa rudesse coutumière. Thérèse pouvait encore se barricader, se déshabiller en hâte, mettre son vieux peignoir. Mais quelque chose d'implacable la paralysait. Et elle cria enlin, triomphalement :

— Antoine !... Mon chéri ! Viens voir si je suis belle!

— Monsieur Oluseur, permettez-moi de vous présenter de vieux amis à nous : Mme et M. Paumelle... M. Oluseur, commissaire de police.

Paumelle sursauta.

— Pardon? interrogea-t-il, monsieur est le commissaire de police de quel quartier ?

— Mais du nôtre, mon cher Auguste.

— Du nôtre !

Et Paumelle, se tournant vers sa femme :

— Tu entends, Marie-Louise? s'écria-t-il, du nôtre ! Par exemple ! Ah ! vraiment, monsieur le commissaire, je ne me serais jamais douté, en venant ce soir chez nos amis Beauversin, que j'aurais le grand honneur... Croyez que je suis très heureux, monsieur le commissaire... Et j'espère bien que nous n'en resterons pas là...

M. Oluseur s'en tira par une vague formule de politesse. Paumelle, sec, jaunâtre, au visage tiraillé de tics, lui parut la personnification même

du raseur verbeux. Mais assis, au dîner, à côté de M""' Paumelle, il constata que cette jolie créature compensait par son charme, le plus insupportable des époux. Il s'étonna seulement des distractions de sa voisine qui semblait boire ses paroles, mais y répondait de façon confuse, et, le plus souvent, à contresens. La raison en était simple : Marie- Louise avait à sa droite un délicieux éphèbe, Cyprien Briauté. A ce repas comme à tous ceux auxquels ils étaient conviés, Cyprien avait ôté sous la table son escarpin, tandis que Marie- Louise s'était débarrassée de son soulier. Tantôt Mme Paumelle apposait son pied sur celui du délicieux éphèbe, tantôt ce dernier apposait le sien sur celui de Mme Paumelle. Jeu charmant que les enfants pratiquent avec leurs mains. Ces amants contraignaient donc leur buste à une rigidité vertueuse, et se rattrapaient par la franchise ingénue de leurs extrémités inférieures. On les trouvait un peu bêtes, parce qu'ils approuvaient tout ce qu'on disait, avec des yeux vagues...

La soirée fut artistique. Une dame occupa le piano comme des soldats valeureux occupent une citadelle, farouchement. Tandis qu'elle tyrannisait l'auditoire, Auguste assaillit le commissaire :

— Vous devez en voir ! Vous êtes mieux placé que n'importe qui. Ah! comme j'aurais aimé ça ! Je dois vous expliquer que je suis très. curieux : un vrai badaud parisien, bien que je sois né en

Saône-et-Loire, mais par pur accident. Papa était commis voyageur, né rue Saint-Joseph. Maman, qui était jalouse, le suivait partout. A Mâcon, elle lui dit un soir : « Léopold, je ne me sens pas à mon aise... »

— C'était vous ?

— C'était moi. Je suis intéressé dans une maison de cartonnages. Mais je ne m'y intéresse que dans la mesure de mes bénéfices. Souvent j'ai pensé : « Ah ! si j'étais commissaire de police ! »

Le lendemain, Paumelle s'éveilla joyeux.

— Marie-Louise, cria-t-il, nous en avons une chance tout de même de connaître ce M. Oluseur.

— Je ne saisis pas bien, mon ami.

— Tu vas voir.

Et, la bonne apportant son livre de dépenses, Auguste tint à le vérifier lui-même. Puis, sévèrement :

— Sept francs quarante de faux-filet! proférat-il.

— C'est le prix, déclara la bonne.

— Oui, ma fille. Eh bien! je n'ajouterai qu'un mot : je connais le commissaire de police.

— Je n'en ai pas peur. Vous pouvez lui montrer mon faux- filet.

— Il suffit. Sortez.

Et il glissa à sa femme :

— Tu as vu comme elle est devenue pâle. Ça va ronfler, maintenant !

Le soir même, en rentrant du théâtre, il

remit dix centimes de pourboire au chauffeur, en ajoutant :

— Vous pourriez me remercier.

— Merci, fumier, répondit l'automédon.

— Au commissariat ! hurla Paumelle, en poussant Marie-Louise dans la voiture et s'y engouffrant lui-même. Au commissariat ! Et du leste ! On verra si je suis un fumier.

— Oui, riposta le chauffeur, oui, que vous êtes, un fumier. Et une sale confiture de vache, encore! D'abord, je n'ai pas mon dû, vu qu'il est minuit quarante-cinq ! Et d'une!

Au commissariat veillait un brigadier.

— Allez me chercher M. Oluseur, intima Auguste. C'est un de mes amis.

— Il dort.

— Allez le chercher.

Secoué par son subordonné, le commissaire apparut bientôt, vêtu à la hPite et les paupières gonflées de sommeil.

— Bonsoir, cher monsieur, dit Auguste.

Ecoutez donc, cher monsieur... Vous ne me reconnaissez pas? Paumelle !... Nous avons dîné hier ensemble chez les Beauversin... En deuxmots, voici : j'ai pris, en sortant du théâtre, ce chauffeur, qui vient de me traiter de fumier et de confiture de vache. Je dépose une plainte...

— On la transmettra à la préfecture de police, interrompit sèchement le commissaire.

Et il disparut.

— Bonsoir, cher, et merci beaucoup ! glapif. Auguste.

Il ajouta, à l'adresse du cocher :

— Vous n'y couperez pas de trois mois de prison.

— Pourvu, murmura Marie-Louise quand ils lurent dehors, pourvu que le hasard ne me fasse pas tomber sur cet homme un jour que je sortirai seule. Il me ferait un mauvais parti.

— Connaît-on le commissaire, oui ou non?

— Il n'a pas été très aimable.

— Tu trouves? Je n'ai pas eu cette impressionlà. Je trouve rudement commode de l'avoir dans nos relations.

A partir de ce jour, en allant à son magasin, Paumelle fit un crochet pour passer devant le commissariat. Un matin, il trouva devant la porte un attroupement considérable. Les agents traînaient au poste une femme titubante, un monsieur au visage ensanglanté et un troisième personnage livide, et qui n'avait plus de chapeau. A la suite de ce trio mystérieux, la foule tenta de pénétrer dans le commissariat. Mais l'agent de planton s'interposa.

— Les témoins seulement! Ceux qu'ont vu quéque chose.

D'autorité, Paumelle entra. Il arriva dans la grande salle au moment où le commissaire y faisait son apparition. « Il a tué Camille! Il a tué Camille ! » sanglotait la dame. Et Camille, étan-

chant la plaie Je sa joue avec son mouchoir, répétait : « 11 va voir ce que ça lui coûtera, Mélanie! Tenez-le bien! C'est un échappé du bagne ! Il gratte les pièces de vingt francs ! Et il a un casse-tête dans sa poche ! »

— Entrez par ici, commanda M. Oluseur. Et les témoins...

Avisant Auguste.

— Vous êtes témoin, vous?

— Je suis M. Paumelle, sourit Auguste. Vous ne me reconnaissez pas? Paumelle !... Nous avons dîné ensemble chez les Beauversin..,

— Je regrette beaucoup... Je vous prie de vous retirer.

Avant de procéder à l'interrogatoire de la dame sanglotante, du monsieur ensanglanté et du personnage livide, le commissaire prévint un de ses inspecteurs :

— Vous avez vu cet individu, n'est-ce pas? Ce M. Paumelle ? Si jamais il se représente ici, vous me ferez le plaisir de lui dire que je ne suis pas là, et vous lui interdirez l'entrée. En voilà un oiseau!

Cependant l'oiseau se retrouvait dans la rue. Dix heures. Trop tard pour aller au magasin. « Bon ! pensa Auguste, je m'octroie une matinée de congé. Cela ne m'est jamais arrivé, je crois, et Marie-Louise sera épatée. » Marie-Louise était encore dans sa chambre à coucher. Espiègle il regarda par la serrure. Il put contempler alors,

dans sa croustilleuse réalité, une de ces friponnes estampes du xvine siècle, où il y a mille détails, mais où l'on ne voit que du rose. Comme décor, la chambre, dans le plus galant désordre ; comme acteurs, une Marie-Louise imprévue, échevelée, délirante, dans les bras du gracieux Cyprien... D'un bond, Paumelle fut au commissariat

— Encore vous ! objecta l'inspecteur.

— Vite, vite! Le commissaire pour un cas urgent ! Dites-lui que c'est moi, Paumelle, un ami !

— Il n'est pas là.

— C'est pressé, bonsoir de sort ! Et je sais qu'il est ici.

— II n'y est pas.

— Don sang ! Je vous ferai mettre à pied !

— Ah ! mais ! Ali ! mais ! . . .

— Je suis l'ami du commissaire! Son ami entendez-vous ! Et je ne bougerai pas avant de l'avoir vu. Oluseur! M. Oluseur!...

— Allez vous vous taire, bon sang, et vous retirer !

— Je suis à une minute près ! Il va être parti!... C'est pour les pincer... Nous les ratons! Tonnerre de tonnerre ! Oluseur !

L'inspecteur fit un signe. Aussitôt, un gardien de la paix, doux et ferme, se leva et reconduisit, d'une poigne infaillible, Auguste, qui répétait, bégayant de fureur et étouffant de rage :

— Vous ne savez pas qui je suis... Vous n'avez

qu'à dire au commissaire que c'est moi, Paumelle, et qu'il faut qu'il vienne tout de suite... avec son écharpe... pour un constat... Ne me poussez pas... Paumelle... Nous avons dîné ensemble... chez les Beauversin...

M. Lelogeur s'enferma dans son cabinet de travail pour parler seul, ainsi qu'il en avait pris la détestable habitude, depuis ses chagrins. C'était le terne mari d'une trop jolie femme.

— Mon cher ami — il se traitait ainsi au cours de ses soliloques — voilà qui est un peu fort, par exemple! Et cela passe la mesure ! Que celle qui porte encore ton nom le galvaude avec un nommé Pelletaque, soit! Soit, madame! Je renonce à vous rappeler aux sentiments les plus élémentaires... Mais que ton enfant, mon cher ami, que ta petite Nicole se moque de ta cravate, comme sa mère et comme ce monsieur ; que l'on trouve le moyen de t'aliéner cette innocente, de te ridiculiser à ses yeux, des yeux de cinq ans...

— Joseph ! cria Mme Lelogeur de la pièce voisine, avec qui causez-vous donc?

— Avec personne !

— Alors vous vous obstinez à parler seul?

— Je travaille à la façon de Flaubert.

— Taisez-vous, Joseph, je vous en supplie! Vous faites rire la femme de chambre.

— C'est un résultat. La femme de chambre est, en général, maussade...

— Oui, mais moi, vous m'effrayez! Il y a des moments où je me demande si vous êtes réellement gâteux ou si vous cherchez à m'exaspérer. Dans ce cas vous seriez très fort.

— Ne vous y trompez pas : je suis très fort.

— Quiche! vous êtes gâteux!

— Papa, appela Nicole, viens dîner, mon papa!

M. Lelogeur s'installa donc entre sa femme, resplendissante, ou plutôt qui se préparait à resplendir, le visage oint de vaseline, les cheveux hérissés de bigoudis, et sa petite fille, si rose, si blonde...

— Est-ce que tu as acheté une belle cravate? demanda Nicole. Une cravate comme celle de mon bon ami Pelletaque, dis, papa? hein, papa? Pas une cravate noire à élastique, une bleue et verte . . .

— La cravate n'a aucune importance ! gémit M. Lelogeur. Je t'apprendrai à mépriser ces vains colifichets. Il importe peu que l'on porte une cravate toute faite, si l'on a de la bonté dans l'âme, tu entends ! L'originalité de la parure cache trop souvent la misère intellectuelle...

— Pour qui dites-vous cela ? siffla M"1" Lelogeur

entre ses dents serrées. Ce n'est pas, j'imagine, pour M. Pelletaque, qui est très bien élevé et, par conséquent, très instruit. Alors il faut, selon vous, passer une ficelle pourrie autour de son col? De là à recommander de ne jamais prendre un bain, il n'y a qu'un pas ! N'écoute pas ton père, ma chérie ! il a ses idées : elles sont mauvaises. Mange ta soupe et, si tu es sage, je t'amènerai demain à Guignol.

Le repas de Mme Lelogeur en famille ressemblait à une opération chimique ."il était compliqué de drogues, de bouillies de régime et de légumes rafraîchissants. Elle l'expédiait sans joie, mais avec cette attention minutieuse qu'elle apportait à tout ce qui concernait son corps. Elle prenait somi de mâcher avec lenteur et de ne point se mettre en colère. Après quoi elle passait dans son boudoir, où elle restait debout, afin de garder sa sveltesse. Nicole saisit la main de son père et la couvrit de petits baisers.

— Je t'en achèterai, moi, une belle cravate, décida-t-elle, une cravate en chocolat, avec des vermicelles dessus et tes initiales en sucre. Quand tu voudras goûter, tu n'auras qu'à mordre un petit coin de ta cravate, dans le bas, pour qu'on ne puisse pas s'en apercevoir...

« Elle a de l'imagination et du cœur, pensa le père. Mon devoir est tracé : frappons cette jeune imagination ; prouvons que de nous deux, c'est Pelletaque le plus ridicule, avec ses cheveux

vernis et ses vestons cintrés... Ça un homme ! un Guignol, oui... un vrai Guignol!... Ah ! »

Et M. Lelogeur se frappa le front. Il avait trouvé. Il mûrit son projet pendant la nuit. Le lendemain, il se présenta à M. Honoré, directeurpropriétaire du théâtre Guignol que fréquentait Nicole.

— J'ai beaucoup écrit pour les enfants, lui ditil, et je voudrais, aujourd'hui, faire une surprise à ma fille en lui jouant une petite pièce que j'ai composée à son intention. Soyez tranquille, ma pièce amusera les autres. Montrez-moi la faconde manier vos marionnettes. Il y aura cent francs pour vous.

Le marché conclu, M. Lelogeur s'insinua dans les étroites coulisses, d'où il vit arriver Nicole, qui s'installa au premier rang avec sa bonne. Gomme toujours, Mme Lelogeur s'était ravisée au dernier moment.

— Quelle mère ! s'écria l'infortuné mari.

— Pardon ! interrogea M. Honoré.

— Rien, rien... Ma fille est là... Nous pouvons commencer.

La petite pièce que M. Lelogeur avait conçue s'intitulait le Déménagement de Joseph. C'était une œuvre à clé. Joseph — M. Lelogeur — y était persécuté par un vaurien, un ivrogne, un fainéant, un vaniteux nommé par l'auteur Guignol-Pelletaque. Un troisième personnage, la concierge, répétait les apophtegmes de Mme Lelo-

geur : « Il vaut mieux faire envie que pitié. — L'argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue. » Par dilettantisme, le récitant ajouta quelques pataquès de sa femme : « Une lampe à la Sainte-Hélène » pour « une lampe à acétylène » et : « Je prendrais bien un verre de ce fameux sirocco que l'on boit, paraît- il, à Marseille. » 0 douceur de la vengeance ! L'auteur s'amusait beaucoup. Les petits spectateurs s'amusaient moins. Ils restaient silencieux, les yeux écarquillés. Le brave Joseph apportait un matelas...

« — Oh ! s'écria M. Le logeur en parlant du nez, voilà un matelas qui pèse son poids ! Il pèse au moins onze mille kilogrammes? Ce que j'ai chaud! Je suis fatigué à force de toujours travailler comme une pauvre bête de somme ! S'il passait quelqu'un, je lui demanderais de m'aider... Tiens! voilà encore cet imbécile de Guignol-Pelletaque. D'où venez-vous, crétin ?

« — De passer ma cravate, ripostait le gandin en se pavanant.

« — Combien de temps vous faut-il?

« — Trois heures, quand je me sens inspiré. J'ai deux cents cravates e\ quatre-vingts cannes, et je ne sors qu'en escarpins mordorés!

« — Dites-moi donc la capitale de la Norvège.

« — La capitale de la Norvège... euh... c'est le Kamtchatka ! . . . \

« — Vous êtes un âne. tenez, portez cette table de nuit !

« — Non !

« — Pourquoi?

« — Parce que je ne veux pas travailler.

<c — Idiot !

« — Possible, mais j'ai un joli gilet de flanelle. »

Le public attendait quelque chose qui ne se produisait pas, un des incidents classiques dont il tire ses plus pures joies. Il restait attentif et déçu, le public.

— C'est une tape ! se lamenta M. Honoré.

Ce fut Nicole qui se fit l'interprète du sentiment général. Tout à coup M. Lelogeur entendit la voix de sa fille. Et cette voix fraîche, un peu pointue déjà, un peu sèche, où frémissait une cruauté naissante, réclamait

— Tape dessus, Guignol! Tape dessus !

M. Adolphe Chibidère ouvrit violemment la porte de la chambre où sa femme rêvassait, et s'écria :

— Il m'en arrive une bonne ! Ecoute, Francine : pour la première fois depuis dix ans que nous sommes mariés, je te laisserai seule ce soir.

Mme Chibidère tressaillit d'un vague espoir : son époux allait-il, enfin, se déranger? Elle entrevit un délicieux avenir de solitude et de tranquillité. Mais l'honnête figure, si calme, si ronde, si fraîche d'Adolphe la renseigna avant même qu'il lui eût expliqué :

— Je suis invité par mon chef de bureau. Restaurant et théâtre. Impossible de refuser, tu comprends. Ai-je seulement une chemise d'habit ? Clémence !

La bonne entrant, il lui dicta ses ordres :

— Je ne dîne pas ici ce soir. Vous ne mettrez

qu'un couvert. Qu'est-ce que tu veux manger, trésor?

— Moi, ces questions-là, tu sais ! soupira Franchie. N'importe quoi ; un œuf à la coque...

— Je garderai le rôti de veau pour demain, décida Clémence.

— Vous ferez à madame une cervelle frite et de la chicorée. Mon habit est-il brossé? Allons voir.

Et Mme Chibidère, la porte refermée, sauta de bonheur. Libre ! Libre de sept heures à minuit ! Elle pourrait revêtir ce charmant pyjama de satin m mve qu'Adolphe réprouvait, lire en mangeant, puis fumer des cigarettes turques accompagnées de plusieurs petits verres de kummel. Mais, tandis qu'elle se préparait à cette fête intime, elle reçut une lettre qui émanait de Mrae Frelin, austère compagne d'un collègue de son mari :

« Ma chère petite madame,

<c J'apprends que M. Savouré a invité M. Chibidère pour ce soir, et que vous allez vous trouver seule. Si le bœuf bouilli familial ne vous effraie point, venez sans façon le partager avec nous. Un bon oui au porteur et croyez-moi tout sympathiquement votre

y> Mathilde Frelin. »

Mme Chibidère allait rédiger un refus courtois,

quand elle réfléchit. Il y avait M"' Frelin qui ne s'occupait que de cuisine, ne parlait que de recettes et, suante et cramoisie, avait toujours l'air de quitter ses fourneaux pour y retourner au plus vite; mais il y avait aussi M. Frelin, qui offrait, parmi les faces pleines et nulles de ses collègues, l'admirable profil d'un conquérant voué, par la médiocrité de l'époque, à d'obscurs combats au fond d'un bureau empouacré. Francine se sentait attirée vers lui et, bien que les plus strictes convenances présidassent à leurs rapports, elle ne pouvait s'empêcher de répondre imperceptiblement à ses pressions de mains, ni de fermer les paupières avec une lenteur consentante, lorsqu'il la regardait d'une certaine façon...

Adolphe apparaissait.

— Qu'est-ce que c'est?

— Les Frelin qui me demandent de dîner avec eux.

— Vas-y. Je te prendrai en sortant du théâtre. Ainsi fut fait. Le bœuf bouilli de Mme Frelin

était célèbre. Elle en surveilla la cuisson, pendant que M. Frelin tenait compagnie à Mme Chibidère. Celle-ci, délivrée pour la première fois de son époux, brillait d'un éclat singulier. Elle parut plus désinvolte qu'à l'ordinaire, le geste hardi, une lueur tendre dans les yeux.

— Comme nous bavardons gentiment ! remarqua Frelin... Votre mari et ma femme sont de la même espèce... C'est lui qui donne chez vous

des ordres à la cuisinière, n'est-ce pas ? Il vous affranchit des soucis matériels, je veux bien... Ma femme aussi m'en affranchit... Mais nous donnent-ils la pâture d'idéal dont nous avons besoin?...

— Hélas!...

— Gela ne figure pas sur leurs menus... Je n'insiste point... Nous nous sommes compris... Et hâtons-nous d'ouvrir nos cœurs pendant que Mm0 Frelin est à la cuisine... Chère, chère madame... Nous étouffions de ne pouvoir nous exprimer... Il faut... il faut que nous nous épanchions souvent ainsi, loin des importuns...

Mme Ghibidère l'approuvait par l'émotion de sa poitrine palpitante, par le frémissement de ses narines, la fièvre de ses mains.

— Mon ami... mon ami... taisez-vous...

Mais M. Frelin continuait. Il connaissait un endroit délicieux où, en plein Paris, on pouvait se rencontrer et causer sans crainte... C'était, tout bonnement, le square de la Trinité. Une oasis de verdure et de paix. Et il y savait un coin où personne ne vous dérangeait... Ce serait exquis... Quand? Mais le plus tôt possible, pour reprendre cette conversation... Le lendemain, par exemple, à deux heures...

— Demain... répéta Mme Chibidère.

Mais elle rougit : M"1* Frelin entrait. Elle avait entendu. Elle demanda :

— Qu'est-ce qu'il y aura, demain?

— Une séance mouvementée à la Chambre, paraît-il, mumura Francine.

Mme Frelin parut convaincue, et n'insista point.

Le dîner, copieux, les mena jusqu'à dix heures. Frelin fut content que Mme Chibidère manifestât à l'égard de sa femme tant de prévenances et d'amabilités, — comme si elle avait déjà une trahison à se faire pardonner. Vers minuit, Mme Frelin dodelinant de la tête sembla prête à s'endormir. Les autres continuaient à s'entretenir de choses insignifiantes, mais ils goûtaient tour à tour le son de leur voix qui les faisait défaillir, comme une caresse.

A minuit et demi, M. Chibidère rompit l'enchantement. Il revenait enthousiasmé de sa soirée.

— Un dîner épatant ! On nous a servi des grives. Madame Frelin, vous connaissez le prix des grives en ce moment ! Et attendez donc : des asperges ! Nous qui faisons les menus, nous savons déjà ce que coûtent les haricots, n'est-ce pas, madame Frelin? Autant M. Savouré est roide au bureau, autant il est aimable dans l'intimité : « Il y a deux hommes en moi, m'a-t-il dit : le fonctionnaire et le mondain. » Le fonctionnaire, je vous le laisse, mais le mondain !... Et ce que j'ai ri au théâtre !... J'en pleurais de grosses larmes. On jouait le Bain de vapeur. C'est pris sur le vif...

— Adolphe, murmura Mm0 Chibidère, qui prévoyait un long récit, Adolphe, allons-nous-en; nous avons déjà assez abusé...

— Laisse donc. Vous ne connaissez pas le Bain de vapeur ? Tordant ! Au premier acte, le rideau se lève. Bon. Nous sommes chez Mauperthuis, au Vésinet. Boulotte arrive pour consulter le fils Mauperthuis, qui se fait passer pour avocat, bien qu'il soit ingénieur. J'oubliais de vous dire que le père suit un traitement contre le lumbago et quila une masseuse. La masseuse, c'est Boulotte. Ou plutôt, Boulotte s'amusant avec des peintres, c'est sa remplaçante qui masse M"e Mauperthuis pour une douleur au genou. Bon. Là-dessus, le notaire arrive. Il s'est trompé de dossiers : il veut à toute force marier Gaston des Anguillettes avec Chouchou Larifla. On entend un rémouleur qui crie : « Avez-vous des couteaux à repasser? » Le notaire, qui est sourd, croit qu'on l'invite à repasser. Il embrasse la remplaçante de Boulotte, et Boulotte, croyant le gifler, tape sur l'adjoint au maire. J'avais oublié de vous dire qu'Auguste, le domestique, est fiancé avec la bonne, qui a payé le rémouleur pour jeter Yvonne, le fils Mauperthuis, dans les bras de Gaston. Non, je me trompe : c'est Chouchou Larifla qui a séduit Auguste pour que le garde champêtre pince la mère Mauperthuis avec le commandant Lamerluche. Vous me suivez bien?

— Allons nous coucher, décida Francine.

Et elle passa dans l'antichambre, où M. Frelin se hâta de la suivre sous prétexte de l'aider à mettre son manteau.

— Le second acte du Bain de vapeur... commença M. Chibidère.

Mais Mme Frelin l'interrompit :

— Je ne comprends rien quand on raconte... Votre chère femme s'est régalée ce soir... Vous vous occupez beaucoup de cuisine, je crois... Demain, pour le déjeuner, vous devriez lui faire une surprise, à cette bonne petite. Commandez donc une bouillabaisse. Je vais vous donner mon secret : vous faites revenir deux poireaux, deux oignons, cinq gousses d'ail dans un verre d'huile... Et un gratin-miroton: vous coupez six gros oignons, vous mouillez avec un filet de vinaigre...

— Ça fait beaucoup d'ail et d'oignon ! remarqua M. Chibidère.

— Qu'importe ! Du moment qu'on en mange tous les deux... Retenez ceci, mon cher monsieur : il n'y a pour dédaigner l'ail et l'oignon que les pécores qui ont des rendez-vous galants l'aprèsmidi... Mme Chibidère est une honnête femme et sera enchantée...

Le lendemain, à déjeuner, Frelin dut subir un ailloli et une tranche de gigot fortement parfumé. Et Francine voyait avec horreur le miroton succéder à la bouillabaisse. Comme elle hésitait :

— 11 n'y a pour dédaigner l'ail et l'oignon que les pécores qui ont des rendez-vous, répéta M. Chibidère, le sourcil froncé. Mange.

De son côté, Mme Frelin offrit les plats à son

époux, avec l'implacabilité du bourreau donnante choisir entre le fer et le poison...

Et le square de la Trinité abrita, à deux heures, un couple contraint et inquiet. « Comme elle est froide! » pensait M. Frelin. « Comme il est timide! » remarquait Francine, déçue. Pourtant il n'y avait personne sur ce banc, où ils auraient pu échanger, lèvres contre lèvres, le baiser qu'ils s'étaient promis. Mais quoi, elle se détournait, et lui-même baissait la tête. « Pourvu qu'il ne m'embrasse pas de force, songeait-elle ; cet ail maudit n'a pas cédé à l'absorption de six pommes crues. » « Ah ! pensait-il, si elle songeait à m'offrir sa bouche je ne la prendrais point, bien que j'aie croqué une centaine de grains de café... Mais il importe peu que mon haleine se ressente ou non de cet odieux déjeuner... Francine s'éloigne de moi... » Ils en vinrent à parler de choses indifférentes, comme si leurs conjoints avaient été là.

— Il faudra que vous veniez dîner un soir à la maison, balbutia Mme Chibidère.

M. Frelin répondit :

— Avec plaisir... Cela ne dérange que votre mari... il s'occupe de tout... Ma femme aussi s'occupe de tout. C'est agréable... quand on a d'autres aspirations ; car, n'est-ce pas, nous avons d'autres aspirations...

— Bien sûr.

Il regardait du côté de la rue Saint-Lazare. Elle regardait, non moins obstinément, du côté

de la rue de Ghâteaudun. Alors, ils comprirent qu'un mystère formidable et qu'ils ne pénétreraient jamais, un de ces mystères de la vie bourgeoise qui tiennent du vaudeville et de la tragédie, les séparait. Se tournant le dos, ils restèrent silencieux pendant quelques secondes, et quand elle^se retourna, il avait disparu.

Lucienne Chouttemard tomba dans les bras de Marie-Louise Goupellec, son amie.

— Ah ! ma chérie ! ma chérie ! Je ne suis pas en retard ?

— Tues d'une demi-heure en avance.

— Le maître vient à quatre heures ?

— Oui.

— Ah ! ma chérie I ma chérie ! mon cœur bat plus fort que quand je me suis fiancée ! M'aurat-il lue, au moins ?

— Certainement.

— Vois-tu qu'il me dise : « Votre roman est admirable et vos vers sont sublimes? »

— Ce sont des épithètes que ces messieurs n'adressent pas facilement à leurs confrères, surtout quand il s'agit d'une débutante et, dans l'espèce, d'un amateur.

— Ne dis pas ça ! Quel mot ! C'est celui qu'emploie mon mari : « Tu ne seras jamais qu'un

amateur ! » D'abord, pourquoi amateur ne se ditil pas au féminin? C'est qu'une femme ne prend jamais un métier ni un art en amateur ; elle y met sa foi, son enthousiasme! Tàte mes mains! Elles sont brûlantes. Songe donc que Le Naufrage d'une Ame et mes vers représentent le travail de trois mois ! Je voudrais me remettre un peu de poudre... Non, le maître ne doit pas aimer ça... Et puis, c'est trop féminin... Un doigt de rouge, simplement. J'ai choisi un tailleur sombre et un renard vulgaire. Je ne suis pas à faire peur ? Les gants blancs ne sont pas de trop? Ne te moque pas de moi : tu me contraries !

A quatre heures, le maître sonna. Il avait une barbe grise, des yeux fatigués, une jaquette difforme, et son pantalon bombait aux genoux.

— Un peu de thé? Un verre de porto, cher maître?

Le cher maître trempa un biscuit dans le porto et goûta lentement. Il avait, sur ses genoux, ficelés dans un papier de journal, les manuscrits de Lucienne Ghouttemard, qui frémissait d'impatience. Quand il eut bu et mangé, il passa la main sur sa barbe mélancolique, se frotta les paupières, et enfin :

— Eh bien! madame, dit-il, j'ai pris connaissance de vos travaux.

— Et alors? maître?

— Nous ne parlerons pas des vers.

— Ah!

— Non. Nous n'en parlerons pas. Ils bavardent et ils ne chantent jamais. Et quel mépris des règles! Ce n'est plus de la liberté, mais de l'anarchie. N'en parlons pas. Quant au roman : Le Naufrage dune Ame...

Il s'arrêta un instant, se recueillit et déclara :

— Vous connaissez sans doute, madame, les vers d'Alfred de Musset : « Et nul ne se connaît avant d'avoir souffert. » Ne vous aurais-je pas vue si charmante, si pimpante, si fringante, que je vous eusse devinée heureuse, platement heureuse, aimée, riche et enviée. « L'homme est un apprenti, la douleur est son maître. » Votre Naufrage d'une Ame est plein de candeur. Les immenses chagrins de l'héroïne sont la perte d'un collier de perles, la maladie d'un petit chien et le désordre d'une femme de chambre ! Vous décrivez l'intérieur de gens plongés dans la plu-s profonde misère et dont le logis est composé de cinq pièces : salon, salle à manger, deux chambres à coucher, salle de bains. Et ils ont le téléphone! Le téléphone est désarmant ! Pour le genre que vous désirez entreprendre, il faut avoir fait de la misère, chère madame, avoir couru la copie, essuyé les rebuffades des éditeurs et les secs refus des directeurs de journaux ; il faut avoir traversé l'hiver sans fourrures et les rues avec des bottines lasses ; il faut avoir attendu l'autobus et stationné dans les antichambres... Et voilà, en réalité, ce qui vous manque. Le style d'une femme qui a été malheureuse prend du relief

et de la solidité. Enfin, le littérateur de profession est contraint, par la nécessité, à un travail quotidien qui, à l'opposé de ce qu'affirment les paresseux, constitue une excellente gymnastique intellectuelle. J'aime la viande saignante et vous m'offrez des confitures... Peut-être pour un public de jeunes filles... Mais cela ne m'intéresse pas ; cela ne m'intéresse pas du tout. Ce sont là travaux d'amateur, distraction de plage, littérature pianistique.

— Je vous remercie, monsieur, conclut Lucienne. Voulez-vous me rendre tout cela?

Et le cher maître parti, elle fondit en larmes. Malheureuse de n'être pas malheureuse, elle sanglotait encore quand Coupellec, le mari de son amie, entra. Au dîner, sa femme le mit au courant, après lui avoir demandé de garder le secret absolu, ce qu'il promit. Le lendemain, au Cercle. Edmond Ghouttemard était renseigné par lui. Chouttemard s'expliqua alors la tête de martyre, de victime innocente que sa femme lui opposait depuis quelque temps. Il résolut de lui donner une leçon, se composa une attitude désespérée : le chapeau de travers, la cravate dénouée, entra chez lui en trombe, poussa Lucienne dans un fauteuil, se jeta à ses genoux et gémit :

— Ma pauvre amie ! Ma pauvre amie !

Elle demanda d'un air détaché :

— Qu'y a-t-il donc?

— Nous sommes ruinés.

— Qu'importe! s'écria-t-elle, lyrique.

Et tout de suite elle établit un plan d'existence ; elle referait leur fortune, avec sa plume ; il n'y avait pas un instant à perdre !

A deux heures, elle montait pour la première fois de sa vie dans un autobus. Certains éditeurs habitent aux confins de Paris, dans l'espoir, sans doute, que les postulants, songeant à l'inutilité possible de leur démarche, y renoncent, découragés par la longueur du trajet. Déjà, Lucienne avait pu consigner quelques natations sur la saleté des bureaux d'attente, par exemple, et sur la triste odeur des vêtements mouillés. Son paquet de manuscrits à la main, elle fut introduite dans une antichambre où stagnaient une douzaine de solliciteurs. Il y avait une vieille dame toute rabougrie et qui cachait quelque roman dans un antique cabas ; elle portait des gants en filoselle, cent fois reprisés, et son parapluie s'adornait d'une Minerve en cuivre semblable à celle qui symbolise l'Institut de France ; elle pointa vers Lucienne son museau de fouine à ronger les prix académiques et hocha la tète. Celle-là, sans doute, serait introduite avant elle ! Il y avait un jeune homme chevelu qui secouait sa crinière avec un sourire d'amertume qui signifiait : « Moi ! Attendre ! » Il y avait de la vanité ou de la résignation dans l'attitude expectante de ces dames ou de ces messieurs qui apportaient là cachés plus ou moins soigneusement, le fruit de leurs rêves et de leurs veilles,

leurs cris d'amours, leurs confidences, tout ce qu il y a d'intime dans un manuscrit et qui fait que publier est toujours, un peu, de l'impudeur. 2 A cinq heures la vieille dame s'était endormie et devenait, ainsi, touchante comme une aïeule de campagne, somnolant au coin de la cheminée. Le jeune homme ne souriait plus. Lucienne partit... En rentrant, Chouttemard trouva sa femme muette.

— Bonne nouvelle ! s'écria-t-il.

— Est-ce que, par hasard?...

— Nous ne sommes pas ruinés !

— Non !

— Je m'étais trompé ! une erreur d'addition !... Au contraire l'année sera bonne...

Il souriait, pris de pitié, plein de remords aussi. La journée avait dû être dure... Les pauvres petits souliers crottés l'attestaient.

— Es-tu contente ?

— C'est selon,

— Gomment : c'est selon! Je te dis que nous ne sommes pas ruinés : tu peux garder ton auto, tes deux femmes de chambre, tes bijoux, et tout le diable et son train !...

Lucienne se leva, atteignit ses manuscrits qu'elle serra sur son cœur.

— J'avais déjà commencé des démarches... Cela allait. Un éditeur charmant... J'ai pris l'autobus... J'ai vu des quartiers insensés... P-our écrire, tu sais, il n'y a rien de plus mauvais que

d'être riche... L'homme est un apprenti, la douleur est son maître... En nous ruinant, tu me donnais peut-être la gloire!...

— Hein?

— Je ne t'en veux pas.

Elle déposa son œuvre sur la table, prit un miroir, passa sa langue sur son index et se lissa les sourcils, puis, avec un soupir où il y avait du regret et au fond, tout au fond, de la délivrance, elle murmura :

— Ta ne sauras jamais me comprendre, voilà tout!

— Théodore, dit Mm0 Brevet à son mari, je n'ai pas envie d'aller au théâtre ce soir.

— Quelle est cette fantaisie?

— Je ne me sens pas bien.

— Ça se passera.

— Non, Théodore; je me connais; surtout qu'il s'agit d'une pièce triste et difficile à comprendre. J'ai déjà la migraine et un peu de fièvre. Je voudrais me coucher.

— Dire que chaque fois que je me promets une distraction, c'est la même histoire!

— Tu es injuste, Théodore. Jamais je n'ai été malade...

— Tu te plais à gâcher mon plaisir. Quand tout le monde rit tu prends l'air d'une victime. Et en revenant tu déclares toujours : « Ce n'est pas fameux ! » J'en ai assez. Fais un petit effort. Les places sont louées... Quarante francs avec la taxe. Ne dîne pas; tu seras plus légère. Nous soupe-

rons en rentrant. Tu entends, Emilie? Il est temps de t'habiller. Tu t'écoutes trop ; tu as besoin de te secouer. Je te parle dans ton intérêt. Habille-toi, Emilie : je ne te le répéterai pas. Du moment que j'estime que tu peux venir, tu n'as qu'à venir, voilà.

Mme Brevet décocha à son époux un regard chargé de reproches, mais elle obéit. Au théâtre, M. Brevet ne lui adressa point la parole. C'était un homme gigantesque, à barbe noire et à crâne d'ivoire et qui paraissait être né ainsi : chauve et barbu. Sa femme, douce et timide créature, vivait en tremblant dans son ombre. Elle avait d'admirables cheveux blonds, trop lourds pour sa tête fragile : elle portait tous les cheveux du ménage, avec l'air de s'excuser. Au dernier entr'acte, Emilie soupira :

— Je suis désolée, Théodore, mais je te supplie de rentrer.

— Alors, nous ne verrons pas la fin?

— Qu'importe! Je suis à bout de forces. Reste si tu veux, toi.

Théodore, exaspéré, se leva violemment, bouscula les spectateurs et réclama son vestiaire. Emilie le suivait, pâle et consternée. Dans la voiture elle pleura.

— Je crois que je vais être sérieusement malade...

— Tu as une santé superbe; seulement tu cherches à m'embêtcr.

— Tu regretteras ce que tu me dis là, Théodore !

— Où as-tu mal? A la tête? Au cœur? Aux pieds? A l'estomac ? Aux genoux ? Aux cils ?

— Je suis faible au point de m'évinouir.

— Alors, évanouis-toi une fois pour toutes et qu'il n'en soit plus question.

— Ce que tu peux être cruel!

— Je le verrai tout seul, le dernier acte, samedi prochain... Une pièce magnifique... et instructive!... As-tu compris, seulement?

— Je n'ai guère écouté ; je souffrais trop.

— Et bète avec ça ! Tu es bête, je te le déclare, bête!...

Ils étaient arrivés. Mme Brevet souhaita le bonsoir à son mari qui ne lui répondit pas. Elle lui tendit son front accablé; il se détourna. Alors elle passa dans la pièce voisine. M. Brevet allumait furieusement son cigare quand il entendit la chute d'un corps. Il se précipita. Emilie gisait, inanimée, sur le tapis.

— Emilie ! cria M. Brevet, en tapant dans les mains de sa femme... Allons, Emilie... je ne t'en veux plus... tu t'es énervée... tu n'as rien d'autre... Ce sont les nerfs qui finissent par être plus forts que le sang... Tu prendras un cachet... un bon cachet... Na!... c'est fini? Emilie!

Mais Emilie resta muette. Et M. Brevet fut pris d'une terreur subite. Il eut recours au vinaigre, aux sels anglais. En vain. Tout à coup, il ne per-

eut plus la respiration de sa femme. Alors un frisson le glaça. Il descendit l'escalier comme un fou et réveilla la concierge.

— Venez avec moi, madame Rebureau... C'est épouvantable!... Ma femme...

La concierge s'habilla en hâte, suivit Théodore, se pencha sur Emilie et s'écria aussitôt :

— Ah ! mon Dieu ! Mm" Brevet qui est morte. Mon pauvre monsieur, le cœur ne bat plus.

— Morte! hurla M. Brevet. Impossible !... Allez chercher le médecin... Emilie! Ma chérie! Mon amour!...

En une minute la pièce avait pris l'aspect bouleversé des chambres dans lesquelles se passe une catastrophe. Au milieu des sièges renversés, dans l'odeur du vinaigre et des sels anglais, Théodore, à genoux, la barbe en broussaille, inondait de larmes la main inerte de son épouse.

— Pardon! cria-t-il... je te demande pardon... J'ai été une brute, Emilie, une infâme brute. Quand je pense que c'est peut-être ma faute... Vis seulement, Emilie ! Emilie, je te conjure de vivre!... J'expierai... Je saurai expier... Pardon, Emilie!...

A ce moment Mme Brevet sortit de sa syncope. Sa paupière gauche s'entr'ouvrit et laissa filtrer un regard étonné et joyeux. Tout de suite, une douce chaleur l'envahit. Elle se trouvait bien là, étendue sur le tapis, la tête appuyée contre un oreiller. Vue ainsi, sa chambre lui parut agrandie

et plus luxueuse. Le repentir de ce géant écroulé et affolé lui était une savoureuse revanche qu'elle goûta quelques secondes encore. Puis elle murmura, d'une voix qui semblait venir des profondeurs d'outre-tombe :

— Je te pardonne !

La joie du mari fut éclatante. Elle se manifesta par des sanglots, des serments, des explications ; par ces baisers tendres, passionnés et maladroits que prodigue un père à son enfant sauvé.

— Tu m'aimes donc? interrogea Mme Brevet avec un pâle sourire.

— Si je t'aime! Ah! je ne me serais pas douté à quel point!... J'ai cru te perdre... Mon Dieu! Je ne t'aurais pas survécu... Je me suis rendu compte à quel point tu étais meilleure que moi... si douce... si obéissante... Tu ne te plains jamais...

— Répète-moi que tu m'aimes...

— Je t'adore.

— C'est vrai ?

— Veux-tu voir le médecin qui arrive?

— Inutile. J'ai seulement un peu faim !...

— Tu as faim, mon trésor! Elle a faim! Je te cuirai moi-même un bon petit œuf sur le plat et j'irai te chercher des confitures... Quel coup! J'en suis tout ébranlé, mes jambes vacillent...

La nuit, Théodore rêva qu'il assassinait sa femme. Il cria à plusieurs reprises : « Je suis un misérable! » Mme Brevet, qui avait sommeil, dut le rassurer à plusieurs reprises : « Ne crains rien,

mon chéri, je suis là ; je ne suis pas morte. Dors tranquille... »

Le lendemain, Emilie chantait gaiement au chevet de son époux que ses cauchemars avaient brisé. Elle dit :

— Tu ne sais pas, Théodore : j'ai envie d'aller au théâtre ce soir. Choisis un vaudeville où l'on puisse rire.

— Ce soir? Ah! non, par exemple! Je suis trop fatigué.

— Ça te remettra.

— Ça me remettra ?

Et M. Brevet, indigné, reprocha :

— Tu en as une façon de me parler! Voilà du nouveau ! Quel ton!

— Le ton qui me plaît.

— Hein ?

— Tu ne faisais pas le malin quand tu croyais que j'étais morte !

— Est-ce que tu vas faire du chantage?

— Je ne sais pas comment ça s'appelle ; mais si tu t'imagines que tu as en face de toi la même esclave qu'hier, tu te trompes, mon vieux ! J'étais là à trembler devant toi, à faire tes trentesix volontés... Je doutais de moi...

— Et maintenant?

— Je suis femme, conclut Emilie avec simplicité ; je suis sûre que tu m'aimes : j'en profite!

Le valet de chambre prit le chapeau et la canne de M. Plissonneaux et lui dit avec familiarité :

— Dépêchez-vous ! Le patron vous attend. Il a demandé deux fois si vous étiez arrivé.

M. Plissonneaux, dont le visage reflétait ordinairement une vive anxiété, parut plus inquiet encore que de coutume. C'était un petit vieillard qui avait gardé une impressionnabilité de jeune homme. Il traversa le hall, gravit quatre à quatre l'escalier somptueux et pénétra dans le cabinet de M. Edgar Trémy, une vaste pièce assombrie par des lambris de chêne et par des vitraux gothiques. Le cabinet, vide, sentait le bois précieux et le cigare de choix. M. Plissonneaux tira la tablette d'un énorme bureau, y déposa son papier, ses crayons et attendit en tremblant.

A côté, le valet de chambre annonçait le secrétaire à M. Trémy, qui achevait de prendre son café avec des invités.

— Vous travaillez trop ! s'écria une dame.

M. Trémy s'inclina avec satisfaction. Ce dandy, conservé dans les parfums, la taille encore fine, la barbe encore fauve, préparait en cinq volumes l'histoire de sa vie, où il ne s'était rien passé. Cette œuvre tenait, pour les détails galants, des Mémoires de Casanova et pour les renseignements sur les théâtres, les restaurants et les lieux de plaisir, des Mémoires d'un bourgeois de Paris par feu le docteur Véron. Il y exprimait, en passant, son avis concernant la politique, l'industrie, les sciences et les arts. Il léguerait ainsi un document inestimable sur l'incohérence d'un cerveau d'oisif. L'ouvrage avait l'apparence de profondeur d'une de ces conversations de grand dîner où chacun s'applique à paraître renseigné. M. Trémy, pris de gravité à soixante ans, invitait les gens à déjeuner pour se montrer, vers deux heures, impatient de retourner à sa tâche.

— Il est deux heures vingt, déclara-t-il en abordant l'humble M. Plissonneaux.

— Je suis tombé du tramway ! bégaya le secrétaire. Il a fallu me faire brosser pour me présenter convenable devant vous, M. Trémy. Je savais descendre des omnibus, en pleine vitesse, mais je n'arrive pas à m'habituer aux tramways. La mécanique a plus de caprices que les chevaux : on croit qu'elle s'arrête, elle repart. Je suis tombé de tout mon long. C'est un soldat de l'infanterie de marine qui m'a relevé. Je suis désolé, croyez-le.

Ne tremblez ' pas , M. Plissonneaux, reprit M. Trémy avec bienveillance. Quand vous vous mettez à trembler, vous écrivez mal. Je ne vous adresse aucun reproche, mais vous conviendrez que c'est plutôt à vous qu'à moi d'attendre. Vous êtes inexact et vous vous étonnez de ne pas avoir réussi !...

— Non, monsieur, je ne m'étonne plus : je me rends compte.

— Nous y sommes? Allons-y.

Et M. Trémy dicta :

« En 188"), il m'arrivait de renoncer à ma Victoria pour me promener à pied, incognito, si je puis dire, au bois de Boulogne. Je me mêlais à la foule des modestes citadins qui venaient admirer les beaux attelages en attendant de dîner sur les vertes pelouses, émaillées de pâquerettes et de boutons d'or. Quel spectacle réconfortant que celui de ces familles se groupant à l'ombre des marronniers pour se partager les œufs durs, le veau froid, les fruits et le vin léger qui constituent le menu fatidique de ces sortes d'agapes ! J'avais à ce moment un chien superbe, Soliman, fils d'Hercule et de Tarentelle. Cet animal, qui venait d'obtenir la plus haute récompense à l'exposition canine et m'avait valu de bien flatteuses relations, semait autour de lui l'épouvante par sa taille élevée et par la force sauvage de ses aboiements. Il devait trouver la mort sous une des premières voitures automobiles que l'on vit à Paris. Mais

n'anticipons pas. Soliman aura sa place dans un chapitre suivant intitulé Mes frères inférieurs. Je surpris donc mon Soliman suivi à distance par une jeune bourgeoise. Il emportait dans sa gueule le veau froid d'un dîner sur l'herbe... » Qu'avezvous, monsieur Plissonneaux?

— Rien, monsieur...

— Vous dansez sur votre chaise ; c'est énervant. Juste au moment où les phrases me viennent!... Ne me faites pas regretter de ne pas avoir pris une sténo-dactylographe, monsieur Plissonneaux. Je reprends : « Je proposai à l'inconnue un remboursement qu'elle refusa. Je rentrai chez moi et je ne pensais plus à cette aventure quand, trois jours après, le mercredi matin, étant descendu de mon phaéton, afin de me dégourdir les jambes, aux environs du tir aux pigeons, je fus arrêté par un touchant spectacle : ma jeune bourgeoise, assise sur un banc, caressait Soliman sans rancune : « Cette fois, tu n'auras rien à me voler, méchant chien ! » s'écriait-elle en souriant. J'approchai. De quel éclat... de quel prestigieux éclat devait briller aux yeux de la charmante femme, un arbitre de la mode, vêtu avec recherche, descendant d'une voiture éblouissante attelée de deux chevaux fougueux, Flèche et Buckingham, dont il sera parlé ultérieurement. Je m'assis sur le banc, à côté de l'inconnue. Soliman avait posé sa grosse patte sur le genou de sa nouvelle amie. Elle paraissait émue. L'heure était poétique ; c'était

cette heure où les élégants de l'époque, au lieu d'ingurgiter les affreux cocktails d'aujourd'hui, savouraient le frais « barbotage » où l'eau de Seltz, le vin blanc et le sirop de gomme se relèvent d'une goutte d'angustura. L'aigle fait des circuits avant de fondre sur sa victime. Je résolus de procéder avec la même délicatesse que s'il s'était agi d'une femme du vrai monde. La pauvrette se débattait et luttait en vain contre la fascination. Nous nous promenâmes, mais quand nous f Cimes arrivés à la porte Dauphine, l'inconnue m'adressa un bref salut et pressa le pas. Je renvoyai d'un signe mon phaéton que menait le groom Joseph — devenu depuis un riche marchand — et je suivis la jeune bourgeoise. Elle ne s'aperçut de ma présence que dans le véhicule dit Madeleine-Bastille. Nous étions séparés par quatre voyageurs. Impossible d'échanger un mot. Elle descendit à la hauteur du théâtre du Gymnase et entra dans une obscure maison de la rue de l'Echiquier. J'étais hardi comme un page. Rien ne m'arrêtait! Je gravis cinq étages. Je sonnai. Ellemême vint m'ouvrir... » Vous y êtes, monsieur Plissonneaux? C'est curieux... Vous dansez sur votre chaise... Vous me donnez le mal de mer... « vint m'ouvrir... J'étais dans une toute petite salle à manger, ornée d'un buffet, d'une suspension, de quatre chaises et d'assiettes coloriées pendues au mur... Sur une nappe en toile cirée; deux couverts étaient mis... L'inconnue leva sur

moi des yeux effrayés, me désigna un couvert et murmura comme si elle me présentait : « Mon mari ! » C'était sa dernière défense. Je le devinai à l'expression suppliante de sa voix. J'eus pitié. Je reculai en m'inclinant et je me retrouvai seul sur le palier. Je lus alors ces mots sur une plaque de cuivre d'aspect commercial : Travaux de copie. Telle fut cette idylle qui me laissa un souvenir embaumé, telle la timide violette dans un champ de pivoines et d'orchidées... » Eh bien, monsieur Plissonneaux, qu'est-ce qui vous prend? Vous êtes fou ! Vous tremblez comme une feuille ! Est-il possible que je vous aie ému à ce point?

Et M. Plissonneaux répondit :

— C'était ma femme, monsieur Trémy... ma femme que j'ai perdue... c'était ma pauvre femme !

— Je ne sais pas ce que je veux ! Je ne sais pas ce que je veux ! grommela Louis Dureaux en prenant le bras de son ami Hippolyte. C'est une légende que l'on fait courir dans ma famille depuis... depuis mes fiançailles, tiens !... J'ai toujours gardé pour moi cette histoire, d'abord parce qu'elle est très difficile à raconter et surtout parce que je ne voudrais pas qu'elle revînt aux oreilles de ma femme. Je ne suis marié que depuis deux ans, et Marie-Louise est tellement éthérée, poétique, dans les nuages!... Elle ne tient aucun compte des contingences. Et pourtant!... Mais les femmes détestent tout ce qui peut leur rappeler qu'elles font partie de l'humanité souffrante. Si elles parent leur corps avec tant de soin, c'est pour laisser croire qu'elles sont tout cœur, tout âme, et que les misères charnelles ne les atteignent pas. Je t'assure...

— L'histoire ?

— Ah! oui... Tu es un vieil ami : tu me garderas le secret, n'est-ce pas ? Voilà. Tu sais comment j'ai connu Marie-Louise? Il faut vouloir mourir pour mourir. Il faut aussi vouloir se marier pour se marier. Or, je voulais me marier. Je sortais d'une aventure épouvantable! Je fis part de mes dispositions à Mrae Désormets, qui est la plus obligeante des douairières. Elle s'écria : « Mon petit, j'ai ce qu'il vous faut, une jeune fille adorable et qui sculpte : M"* Marie-Louise Hupont. Vous ne la connaissez pas? Trouvons un terrain. Chez moi, ça serait bien solennel. Soyez donc à onze heures, dimanche malin, avenue du Bois, au coin de l'avenue Malakoff, s'il fait beau bien entendu. »

11 fit beau. Aimes-tu l'avenue du Bois, le dimanche matin?... Moi non plus. Mais je suis né curieux. Je me demandais si M"e Marie-Louise Hupont était grande, petite, blonde, brune, laide, jolie. Et je fus exact au rendez-vous, pomponné comme tu peux l'imaginer. Je rencontrai de jeunes couples qui promenaient des gosses vêtus de soie et bouffis de santé. Je pensais : « Je serai semblable bientôt à ces pères orgueilleux ! » et, ma foi, j'en prenais joyeusement mon parti. Gomme le printemps était aigre, le nez de quelques passantes s'en ressentait. Je me promis de brusquer l'entrevue au cas où Marie-Louise aurait le n-sz rouge. Les délicats sont malheureux! Tout à coup, je vis pointer sur moi la bonne Mme Désormets qui ressemble à une futaille, Emile Hupont, mon

futur beau-frère, qui me parut ressembler à un manche à balai, et Marie-Louise enfin, Cérès en personne et dont le sourire m'éblouit. Présentation. Nous allons en bavardant, de l'avenue Malakoff à la porte Dauphine : nous revenons de la porte Dauphine à l'avenue Malakoff. Les minutes s'envolaient avec une rapidité foudroyante. jyjme Désormets manifesta un peu d-e fatigue. Emile Hupont offrit son automobile, une automobile découverte, avec un chauffeur bien nourri. Il proposa à la douairière de la ramener et l'on me chargea par surcroît. Quand nous fûmes seuls tous les trois dans la voiture, Emile me dit :

« — Vous ne déjeunez pas avant une heure? Faisons un tour ; après quoi, je vous jetterai à votre porte. »

J'acceptai avec enthousiasme. Emile était au volant, le chauffeur à côté de lui. Marie-Louise et moi nous occupions la banquette d'arrière. L'auto roulait avec la gaieté d'un jeune cheval. Oh ! merveille ! Le vent qui nous giflait rendait plus séduisant le délicieux visage de ma voisine. J'étais, déjà, très amoureux. Nous causions. Nos paroles avaient peu d'importance, et nous les laissions s'éparpiller comme un tendre billet déchiré à la portière d'un wagon.

« — Etes-vous bien, monsieur? interrogea Marie-Louise. »

— Ah ! Mademoiselle, répondis-je avec feu, je voudrais que cela durât toute la vie !

116 TAUVRES DE NOUS !

A peine avais-je dit qu'il se passa en moi quelque chose d'étrange. Quand nous éprouvons un bonheur complet, le destin s'arrange toujours pour nous rappeler qu'il est là, avec quelque malice imprévue. Était-ce le froid? Avais-je eu tort de grignoter à mon petit déjeuner une pomme verte? Toujours est-il que j'éprouvai le besoin de descendre et sur-le-champ. J'entrai dans une mélancolie impossible à comprendre pour les autres. Et le martyre commença. Le corps traversé d'une onde froide, en proie à une angoisse sans nom, je n'attachais aucune espèce d'attention aux propos de Marie-Louise et je regardais devant moi. J'insinuai :

— Si nous nous arrêtions dans un café ? Cela nous dégourdirait les jambes.

Mon futur beau-frère s'étonna :

— Avec ma sœur, c'est difficile.

— Fais plutôt un peu de vitesse ! commanda Marie-Louise.

Emile, piqué au jeu, nous entraîna avec rapidité vers des campagnes lointaines. Dans mon agonie, j'estimai que cette jeune fille manquait de douceur, que sa voix était pointue, que ses lèvres dénotaient une certaine 'cruauté, etc. J'étais sur le point de la haïr quand le ciel m'envoya une rémission que je considérai comme une guérison. Immédiatement, je redevins aimable et ma future, si j'ose dire, resplendit mieux qu'avant à mes yeux apaisés. « Bien capricieux, ce

jeune homme, songeait sans doute Marie-Louise ; il est, tour à tour, empressé et lointain, spirituel et détaché. Méfions-nous ! » Elle se méfiait, mais par ces volte-face dénuées de sens, je commençais à l'intéresser mieux que ne l'aurait fait un postulant d'une grâce immuable. Nous voguions en plein bois. Je ne savais pas au juste où j'étais ; mais le bien-être des convalescences m'inondait. J'eusse chanté volontiers. Je débordais positivement d'allégresse quand le mal se réveilla avec une violence telle que je balbutiai, la sueur au front et les mains glacées :

— Monsieur Hupont, il faut que je rentre... J'avais oublié... Un ami m'attend... Tout de suite, s'il vous plaît...

Emile acquiesça. Il s'arrêta net, et nous prîmes le chemin du retour. Marie-Louise, jalouse peutêtre, s'était rencoignée avec maussaderie. Elle me sembla revèche. Je ne prononçai plus que quelques monosyllabes. J'étais, d'ailleurs, torturé. Enfin, nous arrivâmes. J'eus la force de balbutier quelques mots de politesse et l'ascenseur me déposa chez moi. Ma mère, impatiente, était dans l'antichambre.

— Eh bien ! s'écria-t-elle, cette mademoiselle Hupont?

— Affreuse ! Je n'en veux pas !

— Oh!

Mais quelques minutes après, comme nous déjeunions avec mon père, la vie me parut de

nouveau si belle que le souvenir de Marie-Louise m'attendrit aux larmes. Je repris :

— Après tout, je ne veux pas rester sur une seule impression... Affreuse est exagéré... Je demande à revoir...

— Quelle moule ! hurla mon père. Quand il saura ce qu'il veut celui-là !

« ... Ce qui fait que pour mon père, pour ma mère, pour Marie-Louise qui est devenue ma femme, malgré mes incohérences à notre première entrevue, pour Emile Hupont qui est devenu mon beau-frère, je suis le type même de l'irrésolu... » S'ils apprenaient jamais !... Je les mettrai au courant plus tard, quand je pourrai me priver pour un moment de mon auréole poétique, tu comprends? Mais à quoi tiennent les choses? Et comme c'est embêtant d'être construit en viande, tu ne trouves pas ?

— Pauvres de nous ! conclut Hippolyte.

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