‹ La lune de fielChapitre 5 sur 10 · L ENTENTE · texte numérisé non relu

L ENTENTE

quelle perfection vous pouvez jouer un rôle... Soyez comédienne pour moi, Suzanne !

— Simone va venir?

— Oui. Je ne sais dans quelle intention ou plutôt je le sais : vous mettre en face de la réalité. Délivrez-moi de ce cauchemar... Je n'ai pas dormi de la nuit... Je suis un faible, c'est mon excuse.

— Non, Adrien : votre excuse, c'est que vous êtes un imbécile. Mais j'ai pitié de vous. Et je ne suis pas fâchée de donner une bonne leçon à Simone. Quand je pense qu'elle se disait ma seule amie!... Ça donne une riche idée des autres ! Enfin, il n'y a qu'une chose qui puisse rendre indulgente pour les hommes, ce sont les femmes I A moi le rôle de l'épouse courroucée! On rira. Retirez-vous dans votre chambre et préparez le flacon de sels, au cas où cette pintade s'évanouirait .

Adrien obéit. Le petit tintement de sonnette qu'il entendit ensuite lui glaça le cœur. Simone, qui lui avait tant plu, lui inspirait maintenant une âpre rancune. Il promit de faire un joli cadeau à Suzanne qui s'était montrée gentille, sauf un ou deux mots déplacés. Les deux femmes étaient maintenant en présence. Le silence régnait, un silence d'excellent augure ; mais soudain un coup de feu retentit. Adrien pâlit et se précipita. Il heurta dans l'antichambre Mme Gorjut qui s'enfuyait. Elle lui jeta en passant :

— Quelle histoire! On prévient! En voilà une folle ! Adieu ! Quand on m'y repincera !

182 l'entente

Adrien ouvrit la porte du boudoir. Suzanne, effondrée dans un fauteuil, sanglotait. La balle avait fait un trou net au milieu de la soie jaune d'un panneau.

— Que s'est-il passé? interrogea Adrien. Vous avez tiré?

— Oui.

— Mais c'est insensé ! Qu'est-ce qui vous a pris?

— Je ne sais pas... Elle avait l'air de me défier... J'ai perdu la tête... Laissez-moi... c'est fini... Un moment d'exaspération... Aussi il ne fallait pas me demander... il ne fallait pas...

Adrien ne l'écoutait plus. Il pensait : « Elle n'est pas aussi intelligente que je l'avais cru... Quel geste ridicule!... et incompréhensible, après notre convention... Et périmé!... Les femmes ne sont jamais tout à fait affranchies, tout à fait modernes... Je cacherai le revolver... Je n'aurai plus confiance en elle... Simone était nerveuse, autoritaire, mais elle se serait gardée d'un geste pareil ! ... Ce bruit inconvenant ! . . . Pauvre Simone ! C'est elle maintenant qui représente la paix, la douceur... Il va falloir que je m'excuse auprès d'elle... Pourvu qu'elle consente à me recevoir!...

— Mon cher, déclara Clément Ousclage à son ami Victor Pleige, il faut que je donne une leçon à ma femme. Adrienne est une enfant, mais une enfant insupportable. J'ai été trop faible, trop conciliant. Sais-tu comment elle m'appelle? Elle m'appelle « le père Oui », parce qu'elle prétend que je ne sais pas dire non. Plût au Ciel, que j'eusse répondu non, le jour où le maire ma demandé si je voulais la prendre pour femme ! Car j'en suis là, mon ami : aux regrets. Adrienne croit que les personnes un peu grasses sacrifient tout à leur tranquillité et qu'on peut les faire (tourner en bourriques impunément. Elle prend ma bonté pour de la mollesse et elle en abuse. Ces plaisanteries perpétuelles sur ma calvité, sur ma façon de porter l'habit noir, de me tenir à table, me tapent sur les nerfs. J'en ai assez ! Alors, je suis venu te raser à domicile pour te demander de m'aider.

18 i LA LEÇON

— Tu ne pourrais pas l'arranger tout seul? demanda Plcigc, inquiet. Il ne fait pas bon, tu sais, mettre son doigt entre l'arbre et l'écorce.

— Même pour empêcher un ami d'être écrasé ? Es-tu avec moi ou avec ma femme ?

— Je suis votre invité à tous les deux.

— Qui d'Adrienne ou de moi t'a rendu de légers services que tu as bien voulu considérer comme importants? Je ne te rappelle pas que tu me dois quatorze mille francs. Si je te le rappelais, ce serait pour te les réclamer, et telle n'est pas mon intention. Il s'agissait de te sauver : je n'ai pas hésité...

— Si tu fais appel à mes sentiments ! De quoi s'agit-il?

— Je veux frapper un grand coup. Je ne mets jamais mes menaces à exécution et Adrienne ne me prend plus au sérieux. Ce soir, à dîner, je provoquerai une discusion. Après quoi je dirai : « C'est bon. Je pars. Adieu ! Tu n'entendras plus parler de moi. » Je fourrerai quelques objets dans une valise et je sortirai. Mon plan est établi point par point. J'irai m'installer dans une chambre à l'hôtel Vanitot, rue des Petits-Champs. Vers neuf heures tu arriveras à la maison sans avoir l'air de rien, comme tous les jeudis. Tu trouveras Adrienne bouleversée. A minuit, ne me voyant pas revenir, elle sera aux trois quarts, folle. Tu lui proposeras de me chercher en lui expliquant que j'aimais beaucoup, quand j'étais

garçon, l'hôtel Yanitot et que, sans doute, on m'y trouverait. Tu l'accompagneras. Je serai dans ma chambre, tu me supplieras de revenir. Ma femme sanglotera. Je me ferai un peu prier pour la forme et nous irons souper tous les trois, si Àdrienne a encore la force de souper, ce dont je doute. Elle sera atterrée, vaincue, domptée. Ah ! Àh!... Je te serais obligé, Victor, de me faire grâce de tes objections. Mon parti est pris. Cette petite comédie me sera de la plus grande utilité. Je redeviendrai le maître et j'aurai la paix pour un bout de temps. Je compte sur toi !

— Compte sur moi, mais, en somme, tu me charges de recevoir le premier coup; c'est très désagréable. Quoi que tu en penses, je n'aime pas mentir. On a bien raison de dire qu'un malheur n'arrive jamais seul ! J'ai reçu justement, ce matin, la lettre d'un individu qui menace de me poursuivre si je ne lui verse pas mille francs dans le plus bref délai.

— Je te donnerai mille francs ce soir.

— Si tu avais confiance en moi, tu me les prêterais tout de suite. Je n'insiste pas. A ce soir!

Au dîner, Adrienne se montra plus hargneuse que de coutume pour son mari.

— Coupe donc ta salade ! s'écria-t-elle. Tu avales des feuilles énormes, alors ta bouche est barbouillée ; tu as du persil sur le menton ; c'est écœurant.

— Je mange comme...

— Tu manges comme un porc. Quand nous dînons en ville, je suis honteuse de toi. Avec ça ton bedon fait des progrès énormes et tu deviens... je ne sais pas, moi... tu deviens huileux...

— Ah ! je deviens huileux ! rugit Clément. Eh bien ! tu n'en as plus pour longtemps à souffrir, ma chère ! J'en ai assez, comprends-tu ! Je t'ai souvent conseillé de te méfier de moi : sous des dehors placides, je suis impulsif. Je pars. Adieu ! Tu n'entendras plus parler de moi. Où est ma valise ?

— Deuxième armoire dans le corridor, rayon du bas.

— Plaisante, ma fille : rira bien qui rira le dernier !

Ayant dit, il emplit sa valise d'une brosse à dents, de deux chemises et de divers papiers ramassés au hasard sur son bureau. Adrienne le suivait. Elle l'aida à passer son pardessus. La dernière parole de Clément fut :

— Je te défends de me suivre.

— Je n'en ai pas la moindre envie, répliqua Mme Ousclage.

Tandis que son mari, ému et effrayé de sa propre violence, s'installait sur un fauteuil dans une chambre de l'hôtel Vanitot, Adrienne recevait Victor Pleige comme elle l'avait reçu huit jours avant, avec un sourire poli, une courtoisie à base de sommeil.

— Clément n'est pas là? interrogea Pleige.

— Non, répondit-elle, je suis seule : vous me tiendrez compagnie.

— Et... il n'y a rien de neuf?

— Rien du tout.

Clément n'avait pas prévu sur son programme une telle dissimulation chez sa conjointe. Victor, désarçonné, essaya d'inciter Adrienne aux confidences. Il l'entretint tour à tour de l'harmonie et de la mésentente conjugales, du bonheur qu'il y avait à vivre auprès d'une femme spirituelle et jolie et du besoin qu'éprouvaient les hommes, parfois, de recouvrer leur liberté. La conversation traîna tant bien que mal jusqu'à minuit et demi. « Et l'autre qui s'impatiente! » songeait Pleige. La sonnerie du téléphone retentit. Adrienne s'excusa et passa dans une chambre voisine. On réclamait immédiatement M. Pleige, de la part de son beau-frère, pour une affaire urgente. Bien que Clément eût pris le soin d'étouffer sa voix dans son mouchoir, Adrienne la reconnut. Elle répondit sur un timbre aigu en parlant du nez :

— Je suis la femme de chambre. M. Pleige n'est plus là. Il vient de partir avec madame pour un voyage en Italie.

Là-dessus, elle raccrocha l'appareil et rentra, rayonnante, portant un flacoA de liqueur et un petit verre.

— Un peu de curaçao? proposa-t-elle.

— Volontiers... Dites-moi donc, chère madame, ce coup de téléphone à minuit et demi... Et Ous-

clage qui ne rentre pas !... Il n'y a rien de grave, au moins?

— Rien. Une erreur.

— Alors... qu'est-ce que vous voulez?... Je vais boire et vous laisser... Vous n'avez pas peur toute seule?... Vous n'avez aucun service à me demander?... Sachez que je suis à votre entière disposition. Parlez-moi en amie.

— Je vais vous parler en amie : Pleige, j'ai un peu sommeil ; je ne vous retiens pas...

La mission de Victor se trouvait terminée. Il prit congé, sauta dans une voiture à destination de l'hôtel Vanitot. Il n'y trouva plus Clément qui, fou de rage, regagnait son domicile en mâchonnant : « La misérable!... le misérable!... C'est pour ça qu'il hésitait... Une sans-le-sou!... S'enfuir avec un crève-la-faim ! Ils crèveront de faim tous les deux... Je le poursuivrai à boulets rouges... » Quand il fut chez lui, il chercha en vain la lettre classique, déposée en évidence... Brandissant sa valise comme une masse d'armes, il ouvrit la porte de la chambre et resta cloué de stupeur.

Assise dans le lit, fraîche et souriante sous son bonnet de dentelles égayé de petites roses pom- I padour, Adrienne lisait tranquillement. Ce tableau formait un tel contraste avec la chambre froide de l'hôtel Vanitot, la fureur de Clément se trouvait coupée si brutalement, qu'il voulut parler et ne réussit qu'à proférer des sons inarticulés.

LA LEÇÛX 189

Mme Ousclage jouit pendant quelques instants de ce spectacle, posa son livre sur la table de nuit et conclut d'un ton où la pitié l'emportait tout de même sur l'ironie :

— Pauvre vieux !

M. Legorjux cachait sous sa moustache à la Vercingétorix et sous sa formidable barbe une timidité maladive. C'était un homme humble et doux, qui avait un torse de géant, des bras flasques, des poings énormes, des jambes grêles, une voix de jeune fille émue. Quand il portait des vêtements de cérémonie, il avait l'air de sortir en gilet de flanelle. Dès qu'on lui adressait la parole rudement ou à l'improviste, il se mettait à bégayer. Sa femme, Régine, — il la surnommait, avec une nuance de terreur, la Reine, — le martyrisait.

Un soir, Mme Legorjux ayant reçu une place gratuite pour le théâtre, son mari se coucha seul vers neuf heures. Depuis l'époque lointaine de sa jeunesse, jamais le pauvre homme ne s'était senti si tranquille. Il goûta la paix de son appartement, que Régine emplissait d'ordinaire des éclats d'une voix suraiguë. Et, bien au chaud dans son lit, il entonna un refrain de caserne. 11 était content

comme un enfant en récréation. Il avait envie de gambader, de jeter son oreiller en l'air, de faire mille folies. La plus inouïe consistait à fumer une pipe. Il calcula que l'odeur du tabac aurait disparu pour la rentrée de son mentor et il fuma si fougueusement, qu'il brûla sa couverture et son drap. Cela formait deux trous qu'il frotta de sa manche dans l'espoir enfantin de les voir s'effacer. « Qu'estce qu'elle va te raconter, la patronne? » déclarat-il. Là-dessus, il chercha un mensonge, ne le trouva point, cacha sa pipe dans un tiroir, regretta que le sommeil l'empêchât de savourer plus longtemps cette indépendance momentanée, tourna le bouton de sa lampe et s'endormit.

Alors il eut un rêve : il quittait le domicile conjugal et poussait le long de la rue de Prony une voiture à bras dans laquelle étaient entassés quelques meubles et quelques hardes. Lui-même avait son chapeau mou, sa redingote, un pantalon blanc, des bottes de chasse. Les habitants delà rue de Prony, amassés sur le pas de leurporte, s'étonnaient: « Regardez donc ! M. Ernest Legorjux qui traîne une voiture à bras ! — Il déménage ! — Où va-t-il ? » Et les gens se détournaient pour ne pas avoir à l'aider. Il faisait beau. Un vrai temps de rêve. M. Legorjux était gai, d'une gaieté énorme absurde, délirante, qui lui donnait des ailes, lui permettait d'oublier le poids de la voiture à bras, la dureté du sol, la fatigue et la soif. De Mmp Legorjux, de la Reine, nulle trace. Volatilisée ! Elle

n'était qu'un de ces atomes anonymes qui voltigent dans un rayon de soleil. Avait-elle jamais existé? Et M. Legorjux — les rêves sont compliqués — estimait que tout allait pour le mieux, puisque son épouse, qui eût fait ombre dans le tableau, passait de réalité trop évidente à l'état de fiction et devenait quelque chose comme un cauchemar évanoui. A ce moment :

— Ernest! cria Mme Legorjux.

Le réveil fut instantané. Mais Ernest, ramené à l'implacable réalité, voulut faire semblant de dormir. Sa femme le secoua ;

— Ernest, lui dit-elle, c'était très joli, le théâtre. Voilà au moins une pièce bien écrite ! Au premier acte, on voit un nommé Chouttemard qui tient une épicerie avec sa femme Célestine.

— Continue, mon ange bleu...

— Non. Tu ne comprends rien. J'ai tous les défauts, sans doute, mais je me vante de bien raconter les pièces. Tu dors ? A quelle heure t'es tu couché?

— Onze heures et demie. J'ai travaillé...

— Où?

— Dans mon cabinet.

— Je l'avais fermé à clef avant de partir et j'avais emporté la clef.

— J'aurai donc rêvé !...

— D'ailleurs tu es effrayant à voir... au lit... avec toute ta moustache et toute ta barbe... Tu as l'air d'un fou dans sa camisole de force ou d'un

gâteux qui fait le petit n'enfant. Ronfle, brute ! On rentre du théâtre ; on voudrait donner des impressions. Ouiche ! Et... Ah! voilà le comble ! Tu as fumé! tu as brûlé la couverture et le drap.

— Alors, au deuxième acte, balbutia Ernest pour changer de conversation, qu'est-ce qu'elle devient, Célestine ?

— Une couverture de sept cents francs !

M. Legorjux ferma les yeux, mais il ne put s'endormir. Et deux heures après, quand sa conjointe, épuisée, mais non apaisée, reposait enfin à son côté, tout éveillé, il reprit son rêve. De Mme Legorjux il n'était plus question, comme dans le rêve. Il ne la supprimait ni par un assassinat ni par une mort naturelle. C'était, tout bonnement, comme si elle n'avait jamais existé. Libre et joyeux, il véhiculait son bagage d'étudiant dans une voiture à bras. Il substituait au fade appartement de la rue de Prony, avec ses faux marbres, ses faux bronzes, ses fausses tapisseries, son faux luxe, trois chambrettes lumineuses, au haut de Montmartre. Là dedans, en manches de chemise, Ernest s'imaginait installant une chambre à coucher — un lit étroit, deux chaises — un bureau, c'est-à-dire une planche d'architecte posée sur deux tréteaux, des rayons de pitchpin pour les livres, — une salle à manger pour six couverts, pas un de plus ! Un seul tableau : Pommiers en fleurs, par un impressionniste. Il le placerait dans son bureau... Non, dans sa chambre... peut-être

dans la salle à manger, pour égayer les petites fêtes intimes du jeudi... ou du samedi... 11 se décida pour le vendredi... Cinq vieux camarades... Et après le dessert, un doigt de kirsch...

A quatre heures du matin, il s'assoupit, à la fois fier et honteux de son imagination qui le vengeait. Quelques minutes après, Mmc Legorjux fut réveillée en sursaut par son époux. 11 rêvait tout haut, cette fois : « Je vis tout seul, madame la concierge... Pas besoiR de tant d'histoires... Une nappe en toile cirée... plus de coussins surtout!... Pas un coussin... Mon tabouret ici... Mal pris mes mesures... L'armoire n'ira pas... Le lavabo près de ma fenêtre... Oui, ma couverture est trouée; elle me tiendra chaud tout de même...»

« Seigneur! pensa Mmo Legorjux, il rêve qu'il m'a quittée ou que je suis morte! » Elle en conçut un trouble infini et passa la nuit à méditer, tandis qu'Ernest achevait son emménagement imaginaire : « Trente-cinq bouquins par rangée... Il faut que je cloue mon râtelier à pipes...»

Puis, la femme de chambre apporta le petit déjeuner. Elle trouva Mme Legorjux pâle et défaite. M. Legorjux se dressa sur son séant et se frotta les yeux. La femme de chambre sortit.

— Ernest, soupira Régine, je me sens très malade et je crois bien que je vais mourir... «

Elle tentait là une expérience. Elle continua:

— D'aille-ars, hier, j'ai consulté le médecin. Il ne m'a pas caché que c'était très grave. J'ai des

lésions internes... Et je vais être forcée de te quitter bientôt, mon pauvre ami...

Elle dit et elle fut tout de suite rassurée, car Ernest devint livide. Il eut la vague conscience d'un rêve blasphémateur, éprouva le remords insupportable d'un meurtrier confronté avec sa victime et il s'écria, avec la sincérité la plus éclatante, la gorge obstruée de larmes :

— Mon amour, c'est impossible!... Dis-moi que ce n'est pas vrai... Je t'en supplie ! Situ mourais, j'en mourrais ! Il faut consulter deux, trois grands médecins... Je vais téléphoner, je...

— Ce n'est pas la peine de te mettre dans des états pareils, conclut Mmc Legorjux, triomphante. Je me sens mieux. Mouche-toi... Et maintenant, j'espère que tu vas m'expliquer comment tu t'y es pris pour brûler avec ta sale pipe une couverture de neuf cents francs...

Lucien Gélif acceptait des mains de sa femme une première tasse de café comme un dû. 11 en sollicitait une deuxième avec des yeux de mendiant.

— C'est celle qui me fait le plus plaisir, déclara-t-il.

— Parce que c'est défendu ?

— Quelle idée ! Moi qui n'apprécie que les joies licites !

— Menteur !

— J'étais comme ça au collège. La première cigarette qui ne me fit pas mal au cœur fat celle que l'on m'autorisa...

— Et pourtant tu avais fumé avant !

— Gilberte, la jalousie t'égare. Néanmoins, je dois convenir que cette scène me flatte. Après douze ans de mariage, chaque fois que je pars d'ici, tu es méchante ! Je te remercie, Gilberte, tu es un bon coco. Ce soir, quand je reviendrai, je

te retrouverai pacifiée, distraite et indifférente. Tu es l'ange des quais de gare, la déesse des départs de paquebots. Même si je n'avais pas tant à faire je m'en irais,- je te le jure, rien que pour te voir nerveuse et inquiète. Résumons-nous : quand je suis là je t'ennuie, quand je ne suis pas là tu t'ennuies. J'appelle ça l'amour...

Là-dessus, Lucien Géiif pirouetta et disparut. Il revint quelques secondes après, tenant une enveloppe entre le pouce et l'index.

— Rentrée de l'époux soupçonneux annonçat— il- Une lettre pour toi !

— Donne.

— Une lettre personnelle. C'est écrit...

— Donne donc ! Tu es assommant. Bonsoir !

— Nous ne la lisons pas ensemble?

— Jamais de la vie !

Lucien remarqua encore qu'il était à plaindre, qu'il aurait très froid dehors et qu'il devrait recevoir dans ses bureaux la visite d'un monsieur amateur d'ail. Sa femme ne l'écoutant pas, il disparut enfin.

Et Mmo Gélif lut la lettre. Elle la relut, la regarda bien en face, comme on regarde un être humain pour le convaincre de mensonge, murmura : « Ali ! mon Dieu ! » pensa s'évanouir, se redressa d'un bond, s'habilla et sortit. Dans la rue, elle s'arrêta pour relire encore ces quelques lignes qui venaient de la bouleverser. Et elle reprit sa course. Une dame de ses amies la hélant,

Gilberte fixa sur l'importune un regard hébété et passa. Elle avait la sensation de devenir impondérable, de voler tout à coup, qui est si fréquente dans les rêves. Une telle fureur l'animait qu'elle dépassa le but. Le but était une de ces impasses sépulcrales qui font paraître riantes, par comparaison, les funèbres rues dans lesquelles on a la surprise navrée de les découvrir. On n'y voyait le ciel qu'en risquant un torticolis. C'était riche, cadenassé, gris, glacial, implacable comme une avenue de coffres-forts éclairée dans un sous-sol de banque par une blême lumière d'aquarium. Et les brise-bise les plus roses n'y pouvaient rien. Le numéro 6 bis ressemblait bien entendu à tous les autres. Et pourtant, la vue de la petite plaque bleue qui portait ce chiffre fit chanceler Gilberte. Elle soupira, car elle avait espéré découvrir un café bien commode d'où elle aurait pu, sans être vue, espionner le voisinage. Mais pas la moindre boutique dans cette voie luxueuse qui sentait la cave bien tenue, avec quelques parfums qui révélaient des présences féminines...

Mme Gélif, surexcitée, sonna à la porte d'en face et aborda une concierge amène.

— Madame, lui dit-elle, voulez-vous gagner cent francs ?

— C'est selon, répondit la concierge en abandonnant un de ces gros livres qui paraissent d'une lecture éternelle. Si madame veut s'asseoir...

— J'ai besoin d'avoir, de quatre à cinq heures, une fenêtre dans votre maison.

— G'est-il pour voir défiler un cortège?

— Non. Vous êtes femme, vous me devinez...

— Il y a, au premier étage, le balcon de Mme Vaugerand. Cette dame sort tous les jeudis pour aller au théâtre en matinée, vu qu'elle se trouve trop âgée pour le soir. Madame pourrait s'entendre avec les domestiques, qui sont bien comme il faut et bien arrangeants.

Affaire conclue. Gilberte, guidée par une femme de chambre, entra dans un salon obscur défendu encore contre la faible clarté du jour par un store de guipure, des rideaux de linon et des rideaux de taffetas. On ouvrit tout cela et Gilberte s'installa sur le balcon. Un courant d'air mortel le balayait. Gilberte regardait ardemment le 6 bis et les gens qui y pénétraient. D'une automobile funéraire, un monsieur obèse sortit une jambe, son ventre et un petit paquet de confiseur. « Voilà peut-être le mari ! songea Mme Gélif. S'il y avait un drame, ça serait bien fait. » Mais, s'estimant vengée par l'atrocité de tel vœu, elle souhaita ensuite, de toute son àme, qu'il ne se réalisât point. Après le gros monsieur ce fut un fleuriste. « Les fleurs que Lucien envoie ! » pensa Gilberte, poignardée. Non, c'était une corbeille de fiançailles toute de roses blanches, de lilas blanc et surmontée d'un nœud de tulle blanc... Un petit

télégraphiste balança un instant devant la maison. « Un télégramme de Lucien, il aura eu un remords au dernier moment ! ï Le télégraphiste entra dans la maison voisine. Une voiture s'arrêta sous le balcon. Giberte se fit toute menue. La voiture s'en alla. Le silence se réinstalla, définitif... Puis la femme de chambre accourut.

— Madame, s'écria-t-elle, c'est épouvantable, voilà ma patronne qui revient !

Déjà Mme Vaugerand était là, une dame âgée, coquette, qui portait un joli chapeau sur des cheveux gris ondulés.

— Puis-je savoir ce que vous faites sur mon balcon ? demanda-t-elle.

— Je voulais me rendre compte de la vue, balbutia Gilberte.

— Ouais ! répliqua la vieille dame. A d'autres ! Je suis au courant. On croyait que je serais absente tout l'après-midi. Il y a eu un changement de programme. On jouait Britannicus. C'est une pièce que j'ai déjà vue. Voulez-vous rentrer? Je ne tiens pas à attraper une fluxion de poitrine.

— Madame...

— Rentrez d'abord... Et asseyez-vous... Là... Vous êtes gelée. Ça n'a pas de bon sens. Aurélie, apportez-nous du thé.

La femme de chambre alluma l'électricité, ferma les innombrables rideaux, jeta une allumette dans la cheminée qui se mit à ronfler et s'en fut.

A LA FEXÊTRE 201

— Mon mari... commença Gilberte avec des larmes dans la voix.

— Oui, oui, je devine, rétorqua Mme Vaugerand. Et un mariage d'amour... Et une lettre anonyme... Asseyez-vous, chère petite madame; c'est la Providence qui vous a envoyée chez moi. Qu'alliez- vous faire?

— Mettez-vous à ma place.

— J'y ai été. Que gagnerez-vous à remplacer le doute par une certitude? Ou à vous en aller d'ici n'ayant rien constaté, ce qui ne vous rassurera pas? Vous allez prendre le thé avec moi. Nous bavarderons gentiment, la fenêtre close. Vous avez peut-être remarqué qu'il y a autant de rideaux ici que dans un appartement sous Louis- Philippe. C'est pour éviter le spectacle de la rue. La sagesse consiste à fermer les rideaux et à s'installer au coin du feu avec un livre, pour se réjouir du malheur et des agitations des autres pendant qu'il se passe, dehors, des choses qui ne vous regardent pas. Vous aviez froid tout à l'heure ; vous avez chaud maintenant. Il n'y a rien qui donne chaud comme l'ignorance et un bon feu de bois. Comment, ayant un doute, vous tenez à le préciser? Folie!... Ou à le dissiper? Autre folie ! C'est gentil comme tout, un doute ! Ça donne du goût à la vie ! Ça aide à passer le temps... Après? Après on sourit de ce qui vous a fait pleurer... et on pleure de ce qui vous a fait rire... Une femme qui sait, chère madame, c'est

une femme savante et assommante! Restez dans le flou... Oui, vous étiez heureuse... Eh bien ! il y a toujours un moment où l'on vous présente la note. Ne soyez pas bête; ne la soldez pas jusqu'au bout. Contentez-vous du petit acompte que vous êtes en train de verser...

Mme Gélif rentra chez elle assez tard et convaincue. Elle n'essaya point de déchiffrer le problème sur le visage paisible de son mari.

— D'où viens-tu ?interrogea-t-il, d'où viens-tu, toi qui es trop jolie? Et dis-moi donc un peu ce que contenait cette lettre personnelle?

— Rien ! répondit Gilberte. Une facture que je ne payerai certainement pas.

— Est-ce que je peux te faire mes petites confidences ? demanda Lucien Cottard à son ami Galimberteaux.

— C'est-à-dire que je t'en prie, répondit Galimberteaux. J'adore ça. De deux choses l'une : ou tu es heureux et je m'en réjouirai parce que je t'aime bien ; ou tu es malheureux et ta confession te soulagera. Et puis, dans ce dernier cas, j'éprouverai une sensation égoïste qui ne manque pas de charme, moi qui suis à l'abri des orages du cœur...

— Mon cher, ne plaisante pas, c'est très sérieux.

— Emma?

— Emma.

— Rupture?

— Prochaine et j'en souffre...

— Trahison?

— ïïélas !

— Tu es un gars romanesque, susceptible et exigeant.

— Possible...

— Donne quelques détails.

— Non, merci ; qu'il te suffise de savoir que j'ai été mis au courant par Marcelle.

— C'est une bonne âme : elle ne laisse pas les personnes dans l'ignorance.

— Quels que soient les mobiles auxquels elle ait obéi, je lui suis reconnaissant, car il est douloureux de passer pour un imbécile.

— Si tu t'occupes de l'opinon publique !...

— Et toi-même, il y a de la compassion sous ta raillerie. Sais-tu quel a été le dernier mot d'Emma à Marcelle qui lui conseillait un peu de prudence — un peu de prudence ! — je te le donne en mille. Voici : « Je n'ai rien à craindre avec Lucien. T.l est sourd et aveugle. »

— Non !

— Si. Sourd et aveugle !

— Alors ?

— Alors je vais simuler un voyage.

— Et puis ? Massacre?

— Et puis, je ne sais pas... Je verrai.

— A ta place, je chercherais une vengeance qui n'aurait rien de banal. Ce n'est pas la peine d'être artiste pour agir comme le premier venu...

— Je cherche depuis hier. Et je crois avoir trouvé...

— Dis...

SOCRD ET AVEUGLE 205

— Plus tard. Je te tiendrai au courant, sois tranquille.

— Oh ! je ne suis pas curieux. J'ai peur seulement que tu manques de fantaisie dans l'invention.

— Parce que je fais de la peinture classique? Justement, mon vieux ; je réserve mon originalité pour ma vie. En te parlant, il m'est venu une idée...

— Terrible?

— Terrible et saugrenue.

— Cocktail?

— Soda. Je veux rester lucide.

— Blague dans le coin, mon petit Cottard : pas de bêtises, hein?

— Oh ! je ne tiens pas à figurer dans les faitsdivers.

Et ayant bu son inoffensif soda, Lucien se rendit chez Emma. Il lui apprit qu'une affaire d'intérêt l'appelant en province, il se voyait forcé de prendre le train dans l'après-midi et qu'il ne reviendrait que dans trois jours. La jeune Emma fut très convenable. Elle ferma les paupières sur ses yeux qui eussent pu laisser filtrer une lueur de joie et elle recommanda à Lucien d'éviter les courants d'air et de ne point oublier son plaid et son cache-nez.

Elle ajouta :

— Surtout, ne te mets pas en retard! Jo te connais.

Et elle offrit, pour le baiser du départ, le front le plus pur, le plus uni, le plus candide. « Sourd et aveugle, pensait Gottard. Attends un peu ! » Il cacha sa rage sous la mélancolie d'une première séparation.

— Mon chéri, tu me télégraphieras dès ton arrivée ?

— Bien sûr.

— Et tu me télégraphieras aussi l'heure de ta rentrée pour que j'aille te chercher à la gare ?

— Naturellement.

Jusqu'à la lin de l'après-midi, Lucien erra au hasard. Ses pas le conduisirent dans des quartiers improbables, d'une tristesse déchirante. Enfin, quand il jugea que le moment était arrivé, il revint chez Emma, le cœur battant, tourna sans bruit la clef dans la serrure et entendit deux voix, dont l'une masculine. Alors il ouvrit la porte et vit aux genoux de l'inlidèle le jeune Eusebio, le plus gracieux, le plus svelte, le plus désinvolte, le mieux habillé des danseurs. Tableau. Le couple reste pétrifié. Lucien aussi... Mais il bat l'air de ses bras et prononce :

— Emma, tu es là, ma chérie?... N'aie pas peur... Au moment où j'allais entrer dans la gare, j'ai senti comme un choc... Oh ! c'est provisoire, sans doute... Ne t'effraie pas... Je ne vois plus... je n'entends plus... Je suis sourd et aveugle... C'est un sergent de ville qui m'a reconduit ici... Es-tu là ?

— Oui... je suis là, murmure Emma d'une voix étranglée.

— C'est épouvantable! s'écrie le danseur.

— Eh bien ! fichez le camp, vous ! lui glissa Emma. Qu'est-ce que vous attendez?

— C'est épouvantable! Je regrette bien... je suis...

Il n'acheva point et s'envola.

— Prends-moi la main, demanda Lucien, et sois vaillante comme moi... Puisque tu me restes!

— C'est ma punition! sanglota la petite femme, qui était lyrique. C'est ma punition, c'est bien fait ! hurla-t-elle en couvrant de baisers et de larmes la main de Lucien... Tu ne m'entends pas... Il ne m'entend pas!... Mais je paierai, mon Lucien! Je paierai, je te le jure... Je ne te quitterai pas... Toute ma vie je resterai auprès de toi! Je te le jure sur ta tête... Je te le jure sur la mienne... Tu seras soigné, va!... C'est trop affreux!... J'avais comme un pressentiment quand tu es parti!... Boire? Tu veux boire?... 11 veut boire, probablement... Et cet Eusebio! J'étais sûr qu'il ne me porterait pas chance... Je ne le reverrai jamais... Ne bouge pas, mon trésor, je vais te faire de la tisane. Tu es le seul, désormais, le seul...

Etendu sur un canapé, Cottard réfléchit... Toute sa colère vient de tomber... Cette petite femme, tout de même!... Quel mélange de cynisme et de dévouement, de tendresse et de

cruauté! Allons! cette légère petite âme a assez souffert. La leçon suffit. Et comme elle revient, sa tasse de camomille à la main, Emma trouve Lucien debout et souriant.

— Ça y est ! s'écrie-t-il, c'est fini. Une crise nerveuse, probablement...

— Tu vois?

— Oui.

— Tu entends?

— A merveille !

— Que je suis contente ! Alors, mon amour, tu vas te coucher. Tu dois être fatigué après une émotion pareille... Moi, je cours chez ma sœur qui était avec moi quand tu es entré et qui doit être si inquiète, la pauvre!

M. Lampresse entra dans le cabinet de Me Dondurond et lui dit :

— Victor, c'est un peu l'ami et l'avoué que je viens voir...

— Allons, bon ! s'écria Me Dondurond.

— Ah ! soupira M. Lampresse, tu devines que j'ai de la misère !

— Remets-toi, Auguste, et raconte-moi ce qui t'amène dans mon hureau à neuf heures du matin. Je te prie seulement de te rendre compte qu'ici je ne m'appartiens pas : mes minutes sont comptées...

— Sois tranquille, j'irai vite : Mathilde m'a battu.

— Ta femme t'a battu?

— Elle m'a donné une gifle, à poing fermé.

— En jouant?

— Non, mon vieux; d'abord elle ne joue jamais.

— Tu la lui as rendue ?

— Je ne suis pas un lâche.

— L'usage établit qu'un gentleman ne tape pas le premier, voilà tout !

— Ne plaisante pas, Victor. Je suis très malheureux.

— Humilié?

— Oui, et puis j'ai du chagrin.

M. Lampresse renifla d'émotion. Il avait le cheveu, la barbe et le type kalmouck des tritons de bronze de la place de la Concorde. Il est à remarquer que ces robustes dieux marins semblent avoir peur de l'eau froide. Ainsi, M. Lampresse, malgré sa vigueur, craignait sa femme.

— Tu l'écraserais d'une chiquenaude, remarqua M" Dondurond.

— Je ne réponds pas à une gifle par une chiquenaude, repartit M. Lampresse. J'ai l'intention de procéder à un coup d'assommoir moral. M'envoyer une claque parce que je nettoyais les verres de mon binocle ! Je veux bien que je les nettoie un peu longuement : je suis rêveur, je pense à autre chose. Je méritais une observation, pas davantage. Mon père et ma mère n'auraient jamais osé me toucher. Mon visage leur était sacré, je peux le dire sans orgueil. J'ai l'habitude d'être respecté : j'avais de la barbe à seize ans. Tu es occupé, je ne te ferai pas le récit de mes infortunes conjugales : j'en aurais jusqu'à demain matin. Le cas échéant, je te rédigerai un mémoire

circonstancié pour le divorce. Qu'il te suffise de savoir que Mathilde m'a infligé, par surcroît, un surnom...

— Injurieux?

— Au premier chef. Elle m'appelle Gui.

— Eh ! bien, c'est gentil, ça vous a un petit parfum aristocratique...

— Ouiche ! Gui, abréviation de guimauve.

— Ah !... Et quand tu as eu reçu la gifle ?

— Je suis parti... Tu m'entends : parti! Pour te prouver que j'ai de la volonté et que ma décision est prise, je vais téléphoner devant toi à la maison. Tu permets! Passe-moi le récepteur... Wagram 7, 17... Une barre d'acier, quand je m'y mets... C'est vous, Florence !... Madame est dans son bain?... Inutile de la déranger. Vous lui ferez une commission de ma part. Vous lui direz que je ne rentre pas déjeuner... Attendez !... Et vous ajouterez : lettre suit... Non, pas suis du verbe être, suit du verbe suivre, comme dans les télégrammes. Merci et adieu, Florence.

M. Lampresse raccrocha l'appareil et conclut :

— G est une excellente femme de chambre. D'ailleurs, tous mes domestiques me plaignaient. Ils me consolaient à leur façon ; ainsi, quand il y avait eu une scène entre Mathilde et moi, j'étais sûr qu'au repas suivant la cuisinière me confectionnerait une petite chatterie : un-e poire Condé ou une omelette surprise... Car, enfin, Victor, sois juste : pour ne pas m 'aimer il faut être inhu-

main. Le mot est exact : inhumain. J'avais épousé une femme inhumaine. Mon mémoire te fournira les éléments nécessaires à la procédure de divorce. Et voilà pour l'avoué. En ce qui concerne l'ami, je te demande de causer de mon cas avec Mme Dondurond. Je ne suis pas vieux : je ne tiens ni à moisir dans les hôtels ni à manger dans les restaurants...

— Tu as l'intention de te remarier?

— Erreur ne fait pas compte. Si tu connais une jeune fille douce...

— S'attelant facilement!...

— Mais très douce, n'est-ce pas? Maintenant, il se peut que Mathilde m'exprime des regrets sincères, me présente des excuses. Enfin, si elle a un petit mouvement, tu comprends...

Mn Dondurond poussa son ami vers la porte, avec de bonnes paroles. Mathilde ne présenta point d'excuses, accueillit même avec empressement l'idée d'une séparation définitive et, quelques mois plus tard, M. Lampresse était confronté avec MIle Julie Acolin dans le propre salon de l'avoué. Il n'était plus question de l'irascible Mathilde. MUo Julie Acolin correspondait exactement à cette définition de Montesquieu qui écrivait d'un courtisan : « Il est si doux qu'il me fait l'effet d'un ver qui file de la soie ». A peine si on l'entendait. Elle ne parlait point sans avoir toussoté au préalable, à la façon de quelqu'un qui est resté très longtemps silencieux. Sa chevelure avait une cou-

leur indécise, comme ses yeux qui semblaient toujours effarés, comme son teint qui n'était ni rose ni pâle. Devant ce prodige d'effacement, ce miracle de modestie M. Lampresse, rassuré, se montra autoritaire et désinvolte. Il présenta luimême sa demande au père et à la mère. M. Acolin voulut connaître les motifs du divorce.

— Mésentente, répondit vaguement Auguste ; mais rien de grave ; pas de sévices...

— Votre première femme avait sans doute trop de personnalité, fit observer M"18 Acolin. Vous n'avez pas cela à craindre avec Julie. C'est l'obéissance incarnée. Telle vous la voyez aujo urd'hui, telle vous la verrez en 1956.

— J'en accepte l'augure, dit M. Lampresse.

Et le mariage eut lieu. Au bout d'un an, Me Dondurond, qui travaillait dans son étude, reçut la visite de la nouvelle Mme Lampresse.

— Vous si tôt, chère madame ! s'écria-t-il.

— Je viens voir l'ami et l'avoué, soupira Julie.

— L'avoué !

— Ce serait très long à vous raconter.

— Mes minutes sont comptées ; cependant, je vous écoute^

— Je serai brève. Auguste m'a battu.

— Allons donc ! En plaisantant?

— Il ne plaisante jamais avec moi.

— C'est l'homme le meilleur de la terre. — - Alors, que valent les autres, Seigneur !

— Battue, ce qui s'appelle battue ?

— Il m'a donné une gifle.

— Et pourquoi?

— Parce qu'étant myope, je voulais porter un lorgnon... Il m'a dit que deux lorgnons c'était trop dans un ménage, qu'il entendait être le seul, et patati et patata. De ill en aiguille, il m'a giflé, mon cher maître.

— Et qu'avez- vous fait?

— Je suis partie.

— Chère petite madame, l'ami va vous donner un conseil : rentrez chez vous et rendez à votre mari, de toutes vos forces, la gifle dont il vous a gratifiée tout à l'heure.

— Il me tuera, mais je veux bien essayer.

Au bout d'une heure, et à dix minutes de distance, Me Dondurond fut appelé au téléphone par Julie et par son époux.

— Tout est arrangé ! triompha Mme Lampresse. Auguste a pleuré. Je crois qu'il avait besoin de ça !

Quant au mari, il téléphona de son bureau :

— Allô! mon vieux... Oui je vais bien... Ma femme aussi... Dis donc, vieux, es-tu sûr que mon dossier est bien enfermé dans ton étude?... \ Qu'il n'y a pas eu une fuite?... Non... je te ] demande ça pour rien... Une idée!

— Il n'est pas joli, ce chapeau-là? demanda Thérèse à son jeune époux.

— Si, il est très joli.

— Veux-tu me répondre sérieusement, comme tu répondrais à un homme?

— Alors, c'est une autre affaire. Attends, que je te regarde... Là... Tourne...

— Eh bien ?

— Eh bien il est hideux.

— Mais tu es donc un monstre ?

— Je ne suis pas un monstre ; je suis un gentil petit garçon, franc et loyal. Et pour ton chapeau, enlève-le tout de suite ou je fais un malheur ! Que signifient ce ruban écossais, cette plume en saule pleureur et ces pendeloques de jais blanc? Pourquoi ne pas ajouter un pigeon empaillé, un melon en carton-pàte et une botte de poireaux? Hein? Pendant que la modiste y était?

— Pour avoir des chapeaux simples, il fau

dépenser cent mille francs par an, édicta Thérèse d'une voix frémissante.

— Tu en es sûre ?

— Absolument sûre.

— Développe.

— Tu ne comprendrais pas ; mais si une femme m'écoutait, elle me comprendrait.

— Parle-moi donc comme tu parlerais à une femme.

— Tu l'exiges? Voilà : j'en ai assez! Assez de ma modiste, du mariage, de toi ! Cette fois, la mesure est comble ! Ah ! mon chapeau est hideux ! Ah! je ne m'habille pas à ton goût! Mon ami, c'est tout simple : gagne beaucoup d'argent, spécule, débrouille-toi : fais comme celui-ci ou celui-là...

— Halte ! Tu choisis mal tes exemples : celuilà est en prison depuis hier.

— Mon Dieu, Philippe, tu es spirituel, sans doute, et je te concède volontiers que tu amuses le monde avec tes fines plaisanteries, mais moi tu ne me fais pas rire, je l'avoue. Tu as un genre de gaieté qu'il m'est difficile d'apprécier, vu que ta gaieté se dirige toujours contre moi. Inutile de hausser les épaules et de rouler des yeux stupéfaits... Contre moi! Je vois clair. Quand tu t'amuses à une pièce, je suis sûre que l'héroïne, qui te semble bien grotesque, a quelque point de ressemblance avec moi... Que cherches-tu dans les livres? A fortifier le mépris que tu as pour

moi. Qu'il s'agisse d'une idiote, d'une coquette ou d'une folle, c'est à moi que tu penses et tu es bien content parce que de plus malins que toi se chargent de te ^venger. Alors, mon gentil petit garçon, comme tu dis, je te laisse à tes chères études. Je pars. Ma décision est irrévocable. Je venais tenter une dernière expérience...

— Sur un chapeau?

— Je ne pouvais pas la tenter sur un manuscrit grec. Adieu, Philippe !

— Adieu, Thérèse ! A quelle heure dîne-t-on ?

— Je ne rentrerai dîner ni ce soir, ni demain, ni jamais. Je te rends ta liberté, je reprends la mienne. Et puisque tu souris avec scepticisme, laisse-moi ajouter que tu changeras de ton ce soir, quand tu t'apercevras que j'étais on ne peut plus sérieuse ! Adieu !

« Seule ! Je suis seule! », pensa Thérèse quand elle fut dans la rue. Mais comme elle avait sa colère pour lui tenir compagnie, la solitude ne lui parut point trop pénible. Où aller? Son père et sa mère étaient dans le genre de son mari, des gens douillets, retirés des orages, qui redoutaient les larmes et les courants d'air et ne vous demandaient jamais des nouvelles de votre santé, pour que l'on ne ripostât point par des doléances. Thérèse songea donc à ses deux amies intimes : Nicole Mangot et Gilberte Ilouret. Elle se rua chez Nicole, qu'elle trouva couchée et se plaignant d'une forte migraine.

— Mon pauvre chou, lui dit-elle, tu es souffrante et je ne viens pas t'égayer, hélas ! Je divorce !

Du coup, Nicole oublia sa migraine.

— Tu divorces? Oh! ma petite, comme je t'envie ! Oui, je sais : ton mari n'était guère aimable. .. Le mien l'est trop ! Quelle persécution ! Auguste sort d'ici. J'ai obtenu qu'il allât fumer une cigarette dehors. Pas un cigare! Ça serait trop beau ! Ça durerait trop longtemps ! Il me rase avec ses romances. Je suis mariée depuis sept ans et cinq mois : c'est comme si j'étais fiancée depuis huit ans. Il me semble qu'il ne m'a pas quitté la main, depuis qu'il la serrait pendant des soirées entières chez mes parents, devant un gros bouquet bête comme chou...

— Ton mari est très beau garçon !

— Tu trouves! s'écria Nicole... Possible... Enfin, te voilà libre maintenant. Viens souvent ici, je t'en prie. Auguste a beaucoup de sympathie pour toi. Tu es le seul tiers qu'il supporte entre nous... Pour commencer, tu dînes ce soir à la maison. Je ne sais si je pourrai me mettre à table : je souffre le martyre... tu tiendras compagnie à Auguste. Comme ça je me reposerai... Il sera enchanté de te voir. Retire ton chapeau...

— A propos, comment le trouves-tu ?

-Qui?

— Mon chapeau !

— Il plaira certainement à Auguste; c'est le genre qu'il aime...

Chez Gilberte Houret, maintenant. Gilberte accueille son amie avec des cris d'extase :

— La voilà ! Voilà la plus belle ! Tu es à croquer ! Quoi de neuf, merveille des merveilles?

— Je divorce !

Gilberte suffoque :

— Non ! Alors tu vas être libre?

— Naturellement !

— Naturellement ! Tu vous envoies ça en pleine poitrine !... C'est grave... Bien entendu, si tu ne sais où aller, dîne ici... Mais tu connais Emile... C'est le garçon le plus léger, le plus frivole... Il me donne tant de peine!... Quand il saura que tu n'es plus la femme de son ami... que tu es libre. . . je suis sûre qu'il te regardera avec d'autres yeux... Si! si! Ses yeux de don Juan... et il changera de ton... Il n'ira peut-être pas jusqu'à te faire la cour... tout de suite... mais il y aura une nuance, comprends-tu?... une nuance de flirt. Je te préviens, parce que je suis persuadée que cela t'offensera. Les hommes...

— Oui, les hommes !... et les femmes !... Une question, avant de m'en aller : Mon chapeau me va-t-il?

— Il est exquis ! N'en porte jamais un autre !

— Merci, je suis fixée : je cours chez ma modiste !

Sept heures. Thérèse rejoint le domicile conjugal. Et elle calcule dans l'ascenseur : « Entre l'astucieuse Gilberte qui déteste son mari et qui

essaye de me jeter dans s«s bras pour se débarrasser de lui, et la tendre Nicole qui adore le sien et qui me fuira désormais comme la peste, que deviendrai-je? Un objet d'utilité ou d'exécration publique ! Car il n'y a pas de milieu : toutes mes amies ressemblent à Nicole ou à Gilberte. Je n'avais pas réfléshi à cela... Il n'y a de tel que l'expérience... »

Elle ouvre la porte, émue. Elle est contente de voir, dans la salle à manger, les deux couverts mis comme d'ordinaire. Dans son cabinet, Philippe travaille, paisiblement.

— Coucou ! s'écrie Gilberte. J'ai acheté un autre chapeau, mon chéri !

Albertine offrit à sa maîtresse un visage bouilli par les larmes.

— Qu'avez-vous ? lui demanda Mme Crazinot.

— J'ai à dire à madame, répondit la bonne, que monsieur me fait trop de misères, à la fin, et que je préfère m'en aller. J'ai à dire à madame qu'un homme pareil à monsieur, ça serait à vous dégoûter du mariage. S'entendre toujours crier qu'on ne brosse pas, quand on brosse du matin au soir, il n'y a rien de tel pour vous écœurer! J'ai à dire à madame...

— Quoi encore?

— C'est le plus difficile, mais je suis pour qu'on s'aide entre femmes. En un mot comme en mille, j'ai à dire à madame que monsieur trompe madame...

— Taisez-vous !...

— Je me tais. J'ai à dire à madame que la dame avec laquelle monsieur trompe madame s'appelle

Mmp Brévailles et qu'il y va tous les mercredis et tous les samedis. C'est demain mercredi : madame n'a qu'à observer ; elle ne tardera pas être convaincue de son infortune, comme on dit. Je demande bien pardon à madame de mes aveux tardifs; mais il y a déjà beau temps que je lui aurais tout raconté si je savais mieux m'expliquer. J'ai appris la chose par une petite demoiselle qui apporte les fromages à la crème. Même que là-bas, pour se moquer de monsieur, dans un sens, on l'appelle Isidore, en place d'Eugène...

— Quel genre, cette Mme Brévailles?

— Tout ce qu'il y a de plus mauvais, madame; ça doit s'inonder d'eau de Cologne!

Quand Crazinot rentra le soir, il trouva la maison sans bonne et sa femme silencieuse. Il en fit aigrement la remarque :

— Alice, tu ne décroches pas une syllab 3 ! Es-tu souffrante?

— Non, Isidore.

— Pourquoi : Isidore ?

— Une idée !

— Tu es folle ou idiote : peut-être les deux. Là-dessus, il entra dans des transports de rage

parce que le dîner n'était pas à son goût. Après avoir beaucoup hurlé, il se coucha, furieux. C'était un gros homme, blond et chauve, qui ressemblait d'ordinaire, pour la rondeur et la béatitude, à ces poupons obèses que l'on voit suçant leur pouce, sur les photographies. Au dehors, il

ravissait les étrangers par son entrain, sa complaisance, ses facultés d'organisateur de parties fines. Chez lui, il prenait sa revanche de tant d'amabilités en se montrant rogue et tyrannique. « Quel calvaire! pensa Mme Crazinot. N'est-ce point assez de supporter un imbécile semblable; faut-il encore qu'il me trompe et me rende ridicule! »

Comme toujours lors de leurs fâcheries, elle s'installa pour passer la nuit sur le divan de la salle à manger. Là, elle réfléchit longuement. Le matin venu, elle décida de se fier au hasard, à l'inspiration du moment. Elle ne voulait point se venger par les moyens courants : elle était honnête et avait ce don charmant de l'ironie qui préserve des résolutions extrêmes. S'en aller? Elle aimait trop son petit foyer qu'elle avait arrangé avec amour.

D'autre part, le flagrant délit ne lui apparaissait que comique ou funèbre et elle entendait se tenir à égale distance du vaudeville et du mélodrame, dans ces régions moyennes où se plaisent les âmes paisibles. Elle pénétra donc dans la chambre à coucher. M. Crazinot était encore au lit. Elle fut frappée par son expression de poule couveuse.

— J'ai le thermomètre ! expliqua-t-il d'une voix dolente.

— Tu es malade?

— Par ta faute... Des couteaux dans la gorge...

Tu m'as mis en colère hier soir; j'ai pris froid...

— Tu as une angine, sans doute.

— Une angine? C'est effrayant !

— Cela n'a rien d'effrayant. Il n'y a que l'angine couenneuse...

— Fort comme je suis, si j'ai une angine, elle ne peut être que couenneuse... Regarde le thermomètre; je suis épuisé.

Quand Eugène apprit que cet instrument marquait quarante degrés deux dixièmes, il faillit s'évanouir de terreur et il supplia sa femme de courir chercher le médecin. Celui-ci se livra à un rapide examen, rédigea une ordonnance et déclara à Mme Crazinot qui le reconduisait dans l'antichambre : « Vous avez là un malade bien impressionnable. Hâtez-vous de le rassurer : d'ici trois jours il sera debout et guéri ».

Alice ne se hâta point. « C'est aujourd'hui mercredi, calcula-t-elle, il ne pourra aller rejoindre sa maîtresse. Il va essayer de la faire prévenir. Mais comment? Nous n'avons plus de bonne. Je le tiens à ma merci ! » Au moment où elle introduisait le docteur, Eugène avait caché, précipitamment, une enveloppe sous son traversin. Mmc Crazinot sourit. Elle avait trouvé la meilleure façon de punir l'infidèle, en le prenant par sa poltronnerie. Elle se composa donc un visage sérieux, apitoyé, avec une pointe d'inquiétude, et retourna auprès de son mari...

— Comme tuas l'air... balbutia Eugène... Tu

es restée bien longtemps avec le médecin... Qu'estce qu'il a dit?

— Eugène, proféra solennellement Mme Crazinot, tu dois rester tranquille, bien tranquille... au chaud... alité... pour assez longtemps peutêtre. Alors, écoute, Eugène — nous sommes des amis, n'est-ce pas? — si tu as une commission... unrendez-vous àremettre... n'importe quel rendezvous, tu entends... quelqu'un à prévenir... eh bien ! confie-moi la lettre, je la ferai porter par le concierge.

— Ah ! mon Dieu ! râla M. Crazinot, vert d'épouvante, je suis perdu!... Pour que tu me parles ainsi, toi qui es si jalouse, il faut que je sois en danger de mort!... Le médecin... Mon Dieu! Je vais mourir, moi ! . . . Moi ! . . . Moi ! . . .

— La lettre...

— Eh! je m'en fiche pas mal... Voilà ce que j'en fais... Ah! mon Dieu, je vais mourir!

Mrae Crazinot n'était pas méchante. Elle s'estima suffisamment vengée. D'ailleurs, toute sa colère était tombée. Il lui restait une grosse envie de rire, un peu de pitié aussi pour ce pleutre affaissé et affolé. Elle reprit :

— Qu'est-ce que tu chantes là? Le docteur m'a affirmé que tu avais une simple angine. La preuve que tu ne cours pas le moindre danger c'est qu'il ne reviendra même pas. Tu n'as qu'à te gargariser et dans trois jours tu seras debout.

— Tu le jures?

— Je le jure.

M. Crazinot soupira largement, en homme qui revient à la vie, à toute la vie. Il caressa du plat de la main la lettre qu'il avait froissée dans un mouvement de désespoir et conclut :

— Alors dépêche-toi de faire monter le concierge. C'est pour une course urgente...

Depuis deux ans, Ernest Ganepin et sa femme n'avaient pas quitté Paris. Ganepin travaillait. Il ae se contentait pas de son art, qui consistait à peindre des portraits; il dessinait pour les journaux de mode; il écrivaillait ; il composait de la musique, il ne quittait une besogne que pour en reprendre une autre. C'était un homme blond, sec et nerveux, aux yeux fatigués. Levé à six heures du matin, il se couchait vers onze heures. Il fallait l'arracher à sa toile, à son piano, à ses paperasses pour qu'il consentît à déjeuner, à dîner et à dormir. Cette activité intrépide et désintéressée ne se rencontre plus guère que dans les professions dites libérales. Canepin se réveillait au milieu de la nuit pour fixer une idée, corriger un dessin et même — car il était économe et méticuleux — enregistrer sur son livre de dépenses un achat oublié. Sa femme se plaignait-elle?

— Micheline, lui disait-il, mon labeur est une

forme de mon amour. Je ne suis jamais si près de toi que quand je travaille pour toi. Ne sois pas jalouse.

Micheline n'était pas jalouse. D'une beauté calme et langoureuse, elle engraissait, paisiblement. Elle ne comprenait point que l'on sabotât les menus plaisirs que la vie quotidienne dispense à ceux qui savent les apprécier. Mais juillet arrivant et ses affaires ayant prospéré, Ernest loua une villa au bord de la mer, à Creville.

— J'emporterai deux malles, décida-t-il : une pour mes vêtements, l'autre pour mes petits travaux.

— Tu ne te reposeras donc jamais?

— Le repos? Connais pas.

— Alors, les vacances?

— Je ne les conçois que scolaires.

Et il empila des livres, des toiles, des cartons, des partitions, des monceaux de papier. Le départ eut lieu la nuit, pour ne point perdre de temps. A l'aube le couple débarqua. Des villas s'alignaient sur la plage, semblables aux sections provisoires d'une exposition universelle, avec des noms idylliques. Un enfant désigna aux Canepin celle qui leur était réservée, le wigwam de Dame Tartine, fait de nougat, de sucre pilé, de crème fouettée et de tablettes de chocolat. Gela s'appelait Chloé. L'intérieur de Chloé comportait quatre chambres ou, plus exactement, quatre cabines de bains qui sentaient le vernis frais sur bois pourri.

La cuisine semblait abandonnée depuis Louis-Philippe. De nombreux insectes, attirés là, eût-on dit, par de vagues réminiscences, y attendaient les locataires.

— Eh bien! vrail s'écria la jeune bonne que les Canepin avaient amenée, si c'est là ce qu'on appelle la mer, j'aime mieux m'en retourner à Paris. Le fourneau est cassé et c'est un rêve si je peux ravoir les casseroles, dans l'état où elles sont.

— Débrouillez-vous, ma fille! A chacun sa tâche! proclama Canepin. Nous ne sommes pas ici pour flâner. Et du poisson à tous les repas : j'ai besoin de phosphore.

Tandis que Micheline traînait une chaise longue devant la fenêtre du salon et s'étendait pour constater que ses aspirations poétiques n'avaient pas faibli, lui-même s'installait, en fredonnant, dans sa chambre, poussait contre le mur une table vacillante, adoptait une chaise de travail, dure comme le lit de camp d'un soldat, et déballait pieusement ses chers dossiers. Il ignorait tout du pays, mais il n'avait nulle envie de le visiter. Il prévoyait, sur la plage, des coquillages vides, des méduses mortes et des familles figées dans un ennui hideux. Il devinait la petite ville proche, furieuse de n'être plus qu'un but d'excursion, renfrognée dans sa haine des baigneurs, avec son mail sans fraîcheur, ses pavés herbus et ses mornes vieillards.

— Mon Dieu! reprocha Micheline, tu ne peux donc t'arrêter un instant? Regarde la mer.

— Qu'est-ce qu'elle a?

— Des coliques hépatiques! hurla Micheline, furieuse. Tu arrives ici et tu ne consacres même pas une minute à la contemplation. Et dire qu'il se prétend artiste!

— Justement, répondit Ernest en achevant un petit dessin qui représentait une rue de Montmartre; je n'ai pas besoin de voir : je me figure! Fais de la chaise longue tant que tu voudras et respire à pleins poumons ma jolie; moi aussi, je respire, sans en avoir l'air...

Micheline se tut, avec la sombre concentration d'une femme décidée à prendre sa revanche. Le lendemain matin, vers cinq heures, elle ouvrit les volets. Puis elle se recoucha. A six heures, quand son mari voulut se jeter à bas du lit, elle le retint :

— Regarde, mon chéri !

Le ciel était de ce bleu liquide, transparent, trop beau pour durer longtemps et qui annonce, en général, un après-midi maussade. La mer, éblouissante, roucoulait tendrement.

— Ce n'est pas splendide? demanda Micheline, comme s'il s'agissait d'une œuvre d'elle.

— Si, répondit Ernest : je ne me doutais pas que l'on découvrait tant d'espace de notre lit.

— Ecoute mon trésor : sérieusement tu devrais te reposer.

— Je ne sais pas.

— Je t'apprendrai. Pour commencer tu vas rester couché. Tu entends, Ernest? Cela me crève le cœur de te voir t'éreinter. Que cela soit ton plaisir ou non, qu'importe! Repose-toi, Ernest, Imite-moi : regarde bien la mer; d'abord ça vous emplit de beauté; ensuite, ça donne sommeil, oh! mais un sommeil exquis, voluptueux, un sommeil brillant où il y a des émeraudes, des oiseaux dorés, du soleil en pluie et des arc-en-ciel sans nuages. Je te sens inquiet... tu gigotes... tu as déjà des remords. Rendors-toi donc avec tes remords, idiot : c'est bien meilleur. Aujourd hui tu m'appartiens. Nous nous promènerons. Cela nous rappellera nos fiançailles.

— Où irjns-nous ?

— Si je le savais, ça ne serait plus une promenade. Mais, je te jure que tu te reposeras : tu ne Tas pas volé. Sais-tu à qui tu ressembles? A ces chevaux de fiacre qui sont épuisés et qui n'arrivent pas à rester tranquilles aux stations; leurs genoux tremblent tant ils ont pris l'habitude de trotter sans trêve. Les gens prennent ça pour de l'impatience, c'est du surmenage, tout bonnement. Repose-toi, Ernest.

Et Ernest obéit. Il eut d'abord un peu de honte devant la bonne : « Vous savez, Marie, les autres jours je serai debout à six heures. C'est le voyage » . Il déjeuna, regarda la mer, et au bout de quelques minutes n'y vit plus que du feu, comme Mme Cane-

pin le lui avait prédit. Il s'endormit et se réveilla à onze heures. A deux heures, comme il pleuvait, Micheline renonça à sa promenade et à sa chaiselongue en faveur d'Ernest qui y fit sa sieste. A cinq heures ils vaguèrent au hasard. Et après le dîner ils grossirent la foule du casino.

— Tu n'en es pas mort? demanda Mmc Canepin en rentrant.

— Non. J'ai un peu mal à la tête. J'étais, sans doute, plus fatigué que je ne m'en doutais. Demain, ne me réveille pas,

Le lendemain il ne se réveilla qu'à midi. Il fit sa première observation de ce genre, relativement à son pain qui était brûlé. Il se sentait un grand appétit. Il parla du dîner, d'un homard qu'il désirait, avec une sauce mayonnaise bien consistante et relevée de fenouil. Il prit ses jumelles et dénombra les bateaux sur l'Océan : « Je compte trois mâts... Alors c'est un trois-mâts?... Mais, làbas, j'en vois un qui n'a que deux mâts. Est-ce qu'on peut dire un deux-mâts ?... Micheline! un enfant vient de tomber de bicyclette ! Il n'a rien, mais la bicyclette est toute tordue... S'il fait beau, nous pousserons jusqu'à Bonneuil, histoire de déguster une glace à la framboise... ou au citron, hein?... » Il prit ainsi, insensiblement, la mentalité balnéaire, qui est un peu celle des collèges et des prisons. Il s'intéressa aux voisins. Il entraîna sa femme à la gare pour assister aux arrivées et il estimait l'élégance des nouveaux d'après le nombre

et le cuir de leurs colis. Il acheta des espadrilles basques, un bâton normand, une blouse bretonne et une casquette anglaise. Et il ne fit plus rien. La poussière et le sable micacé qu'amène le vent recouvraient ses papiers. Il ne répondait plus aux lettres. « Tout s'arrangera ! » décidait-il. Il faisait montre d'une gaieté exubérante ou bien il restait vautré sur le sable, aux pieds de Micheline qui écartait de lui les mouches, mais sans conviction, avec cette ombre anxieuse qui descend sur le visage des mères à qui leur enfant donne du souci. Deux mois s'écoulèrent. La somme mise de côté pour le voyage s'épuisait.

— Tu ne sais pas, lui dit Micheline, tu ne sais pas, mon trésor : ce matin j'irai pêcher la crevette avec les Maubèche. Pendant ce temps-là tu seras bien tranquille; tu pourras...

— Faire de la gymnastique suédoise ! s'écria Ernest.

— Non... travailler... Tu es bien reposé, maintenant: tu as bonne mine...

— Ah! oui...

Ganepin, jeta à sa femme un coup d'oeil de rancune glacée, loucha sur ses papiers, soupira et remarqua avec amertume, avant de reprendre sa place sur la dure petite chaise :

— Au moins, les chevaux de fiacre, on ne les met pas au vert!...

Ce matin-là, comme tous les matins Léon Calignon, dans sa joie d'être si beau et si bien habillé, se présenta à sa femme avec la grâce onduleuse d'un mannequin exhibant un modèle inédit.

— Tu n'as pas oublié que nous dînons ce soir chez les Armoisin, demanda-t-il. Voilà deux fois qu'ils nous invitent ce mois-ci ; c'est assez drôle, n'est-ce pasGilberte?

« Ah! pensa Gilberte, il faut encore que je lui fasse une scène de jalousie, par cette chaleur ! » Elle répliqua :

— Parbleu ! Sabine Armoisin est amoureuse de toi.

— Jamais de la vie ! Qui peut te faire supposer?...

— Gela crève les yeux.

— Pas les miens.

— Tu es trop modeste. Mais je ne veux pas t'importuner avec ma jalousie.

— Tu ne m'importunes pas...

— Oh! il est neuf heures et demie! Va-t'en, monstre !

Nouveau baiser, sur la nuque cette fois, un baiser tout frémissant de joie, d'orgueil et de reconnaissance.

— Tu étais plus tranquille avec Auguste! conclut le monstre en badinant.

Là-dessus il dirigea le jet du vaporisateur sur son mouchoir, fît une volte-face de ballerine et s'envola dans un tourbillon de parfum et de triomphe. « Il n'en finira jamais, murmura Gilberte, d'être vainqueur de ce pauvre Auguste ! » Elle sourit, non sans lassitude. A seize ans, curieuse d'être aimée, elle avait épousé Auguste Passereau qui lui vouait un culte frénétique. A vingt ans elle avait souhaité aimer à son tour. Léon Calignon s'était présenté, dansant sur les pointes, fat, fade et fatal. Elle l'avait donc aimé, puis épousé après divorce.

Gilberte, s'installant à son bureau et ayant à essayer une plume neuve, résuma son existence par trois signatures qu'elle gribouilla sur une feuille blanche : Gilberte Horward — Gilberte Auguste Passereau — et enfin : Gilberte Léon Calignon. Après quoi, trouvant la plume à son gré, elle aligna des « zut! zut! zut! » calligraphiés qu'elle entoura de parafes en feux d'artifice. Au troisième « zut » la cuisinière entra et dit :

— Madame, c'est une demoiselle qui vient se présenter comme femme de chambre.

— Elle a l'air bien?

— A moi elle me plairait assez; c'est une personne entre deux âges, toute en noir, bien maigre et bien comme il faut.

— Qu'elle entre.

La femme de chambre parut ; un sourire jaune dans une face de domino usagé, que surmontait une petite capote d'usurière.

— Vous avez des certificats?

Dès le premier coup d'œil sur les papiers, Gilberte s'exclama :

— Par exemple ! Mais il est de moi ce certificat-là !

— Bien sûr, madame. Je suis l'ancienne Louise de madame, du temps que madame s'appelait Mmc Passereau. Madame doit se souvenir qu'il n'y a eu que le divorce de madame pour nous séparer, vu que l'on était contentes l'une et l'autre au point qu'on n'a jamais eu un mot. J'ai remis tout de suite madame : madame n'a pas bougé.

— Je vous reconnais parfaitement. Ecoutez donc, Louise : je n'aime pas beaucoup les visages nouveaux et je ne demande pas mieux que de vous reprendre. Seulement il faudra que personne ne sache...

— Madame peut être tranquille, Madame sait que j'ai du tact.

— Oui; vous avez été parfaite avec monsieur...

monsieur Passereau. Il a voulu se tuer, n'est-ce pas?

— Et comment, madame! Quand madame n'est pas rentrée et qu'il a reçu le télégramme en question, il était à table : il a pris son couteau et j'ai dû le lui arracher des mains. « Prenez plutôt la cuiller, que je lui criais, et mangez votre soupe, mon pauvre monsieur. » Il ne voulait rien savoir « N'enlevez pas son couvert, qu'il faisait; elle va peut-être réfléchir et rentrer. Ah ! que je suis malheureux, ma bonne Louise, que je suis malheureux!... Je ne la re verrai plus... avec ses petits pieds... ses petites mines... ses petites mains... Non, je ne la mangerai pas, ma soupe... Cane passerait pas !... Je l'aime, ma bonne Louise, c'est effrayant ce que je l'aime ! » Je suis restée trois jours à le consoler. Ensuite il m'a remis une somme d'argent en me disant qu'il ne pouvait plus me voir, que je lui rappelais trop madame, que ça lui donnait des idées de suicide. Alors...

— Chut ! La cuisinière revient. C'est entendu ; je vous engage. Allez ! Et surtout plus un mot de tout cela.

Ce soir-là, Léon Calignon voltigea avec une telle insistance autour de la charmante Mmc Armoisin que celle-ci, stupéfaite et offusquée, prétexta une migraine et s'en fut se coucher. Ce fut une soirée manquée qui laissa Léon ivre de rage. Pour le calmer, Gilberte dut l'accabler de

reproches en rentrant, lui certifier qu'elle n'était pas dupe des simagrées de cette péronnelle qui tentait de lui arracher le plus séduisant des époux. Léon, rassuré, rentra dans son cabinet de toilette. Gilberte sonna la femme de chambre.

— Déshabillez-moi, lui demanda-t-elle ; je suis éreintée... Est-ce que vous pouvez parler bas?

— Comme un souffle, madame.

— Bon. Voyons, ma bonne Louise, nous avons été interrompues ce matin... Vous me racontiez que monsieur...

— L'autre?

— Oui, l'autre. Il vous disait? N'ayez pas peur de répéter.

— lime disait comme ça : « C'est effrayant ce que je l'aime... Non, je ne la mangerai pas, ma soupe... Ça ne passerait pas... Je l'aime à en mourir, Louise... Elle est si belle!... »

M. Jules Galimberteaux sonna, non sans difficulté, car il était chargé de paquets.

— Bonjour, ma bonne Glotilde, dit-il à la femme de chambre qui vint lui ouvrir. Ça va, Clotilde? La vie est belle?

— M. et Mme Sougret ne sont pas encore rentrés, déclara la femme de chambre. Mais oui, monsieur Galimberteaux, ça va et la vie est assez belle, je vous remercie...

— Vos maîtres reviennent ce soir à Paris. J'ai reçu un télégramme. Il faut leur préparer à dîner.

— Madame aurait bien du me prévenir personnellement hier. On ne va pas avoir le temps... Madame est toujours imprévoyante.

— Le dîner n'a pas d'importance. Ce qui est important, c'est de les recevoir en gaieté. Ils sont jeunes, mais ils ne sont pas assez gais, avez-vous remarqué, Glotilde?

— Ils ont les nerfs plus forts que le sang...

— Et ça leur fait des nœuds sur l'estomac ! Je leur prépare une bonne blague et j'ai besoin de votre complicité, Clotilde. Je vais chambarder leur appartement, mettre tout sens dessus dessous. Par-dessus le marché, j'apporte des trucs ravissants... Voilà des feux de Bengale qui s'allumeront un peu partout; une série de pétards : celuici partira quand Suzanne touchera au bouton de porte de sa chambre, cet autre explosera quand Armand voudra déboucher une bouteille. D'ingénieuses vessies de caoutchouc feront valser les plats et les assiettes, et voilà un verre percé : tout le liquide que l'on y introduit passe directement sur la nappe...

— C'est roulant, dit Clotilde. Madame va bien rire. Monsieur se donne de la peine pour faire rire madame...

— Et monsieur aussi.

— Oui, mais surtout madame. Ce sont les dames qui ont besoin de rire. Les hommes y arrivent toujours d'une manière ou d'une autre...

— Sans doute, ma bonne Clotilde. Ah! je voudrais aussi me déguiser. Vous me prêterez une vieille robe à madame, un chapeau et une ombrelle. Je les recevrai au milieu de leur salon bouleversé...

— Une robe de soirée?

— Il me semble que cela sera plus amusant de passer un simple tailleur ; je mettrai mes gants

blancs. Vous annoncerez une dame... une dame qui vient pour monsieur...

Jules Galimberteaux, déguisé, présenta un aspect assez stupéfiant. C'était un gros garçon d'une trentaine d'années, à visage lunaire soigneusement rasé et d'un rose de porcelaine, avec des lèvres gourmandes, des yeux d'un bleu tranquille et naïf, un nez stupéfait. Il eut l'air tout à coup d'une grosse dame coquette, jouant à la petite fille. 11 avait choisi un chapeau noir d'où tombait une demi-voilette ; une robe de drap vert; il tenait une ombrelle jaune dans ses mains gantées de blanc. Comme la robe était courte, on voyait le bas de son caleçon et ses chaussettes attachées par des jarretelles.

Clotilde pouffa.

— Monsieur peut dire qu'il est réussi. Et cette idée de flanquer tous les fauteuils en vrac, les quatre fers en l'air... Ah! Et le pauvre piano qui montre comme qui dirait son squelette... Oh! cette tache d'encre sur le tapis?

— C'est une fausse tache d'encre !

— Et tous les vases de la maison sur la même table !

— J'ai voulu leur prouver qu'ils avaient soixante vases! Ce sont des choses qu'on ignore toute sa vie. Surtout, Clotilde, ne riez pas quand ils viendront. D'ailleurs, je les guette et je vous préviendrai. Ils doivent arriver à 8 heures.

A 9 heures, Jules s'écria :

— Les voilà ! Voilà la voiture de la gare et les malles ! Attention ! Vous annoncerez une dame dans le salon. Je prends une pose avantageuse !

11 s'assit sur un fauteuil, la tête penchée, la bouche en cœur, tenant d'une main l'ombrelle, de l'autre un éventail qu'il agitait gracieusement. Il entendit l'ascenseur qui s'arrêtait, la clef d'Armand qui ouvrait la porte...

Puis un cri de la femme de chambre, suivi d'un gémissement de Suzanne.

— Ah! mon Dieu ! Ah ! que j'ai mal !

— Madame est couverte de sang !

— Allez chercher de l'eau, vite !

— Je souffre...

— Ça n'est rien !

— Brute!

D'abord Jules resta figé, puis il enleva son chapeau et se précipita dans l'antichambre.

— Qu'y a-t-il ?

— Il m'a poussée quand je descendais du wagon.

— Moi, je t'ai poussée!

— Oui, tu m'as poussée. Autrement je ne serais pas tombée. Je ne suis pas ivre, moi.

— Non, mais tu es maladroite.

— C'est effrayant : je saigne ! je saigne !

— Elle a refusé de se faire conduire dans une pharmacie...

— Une brute et un idiot !

— Marche toujours! Prends note, Jules.

— Soignez-moi, bandit ! Vous me tuerezensuite !

— Entrez, proposa Jules ; vous serez mieux qu'ici...

Ii soutint Suzanne, qui chancelait et qui avait, en effet, la joue déchirée. La fureur qui animait le mari et la femme était telle qu'ils ne s'aperçurent ni du singulier état de leur appartement, ni du bizarre accoutrement de leur ami.

— Enfin, je suis à Paris, je suis sauvée ! déclara Suzanne. Je viens d'être victime d'une tentative d'assassinat. Jules vous êtes témoin. Ce monsieur veut être libre pour rejoindre une dame qui l'intéresse. Mais il y a le divorce...

— Heureusement ! repartit Armand. Quant à m'intéresser à une dame. Ah ! là là! plus souvent! Je suis vacciné !

— Tout s'arrangera, dit Jules. Moi, je croyais que vous reveniez unis... J'avais arrangé une petite fête...

— Mon Dieu! que je souffre! Que je suis malade ! s'écria Suzanne.

Elle alla à la porte, bien que Jules essayât de l'en empêcher, elle tourna le bouton et le pétard explosa. Suzanne se retourna alors, et d'une voix résignée :

— Il m'a tiré un coup de revolver par derrière ! déclara-t-elle. Oh ! je sais bien que je n'y échapperai pas.

— Mais non ! Mais non ! rectifia Jules, c'est moi ! C'était une blague... Vous voyez bien que je suis

déguisé ; vous n'avez même pas vu que j'étais déguisé... Je croyais...

Il s'arrêta, car il était seul. Suzanne se barricadait dans sa chambre et Armand dans son cabinet.

La femme de chambre survint.

— Eh bien ! fit Jules.

— Monsieur avait mal choisi son moment. Il est vrai qu'avec monsieur et avec madame, c'est tous les jours du pareil au même, avec la blessure en plus, bien entendu ; c'est la première fois qu'il y a coups et blessures, comme on dit. Quel monde!...

— C'est, dit Jules en dégrafant sa petite jupe, un monde où il n'y a plus moyen de rigoler!...

— Est-ce que tu te souviens de Léonie? demanda Auguste à son ami Fernand.

— Attends donc : une petite blonde qui allait dans la vie en costume tailleur et les yeux baissés?

— Tu y es ! Eh bien, quand je fais mon examen de conscience, — ça m'arrive, tu auras beau sourire! — je trouve que j'ai bien mal agi envers Léonie. Moi qui me vante de me conduire toujours en gentleman, j'ai été mufle avec exagération. Et je ne peux y penser sans un peu de honte.

— Elle se sera vengée sur d'autres.

— J'attendais cette ineptie! Léonie se venger! Elle est bien trop douce, trop tendre. Enfin, elle m'aimait... Oh! je n'y mets pas de fatuité. Pour ce que j'en ai fait, de son amour! A toutes ses gentillesses, je répondais par des grossièretés. Oignez vilain, il vous poindra ; poignez vilain, il vous oindra.

— Tu es un petit vilain.

— Un jour, elle m'a attendu devant ma porte de minuit à quatre heures. Et c'était en plein hiver. Et il neigeait. Moi, je dansais, bien au chaud... Une brute, je te dis ! Et par quel démoii ai-je remplacé cet ange !

— En amour, il y a toujours un bourreau et une victime...

— Le plus beau a été notre séparation. Gomme je n'avais rien à lui reprocher, rien que d'être aimante et soumise et fidèle, je lui ai dit : « Je m'ennuie. » Elle est devenue toute pâle et elle a bégayé : « C'est sans doute ma faute. » Elle attendait une protestation qui n'est pas venue. Alors, elle est partie. Je vois encore son pauvre petit dos secoué par l'émotion. J'entends le bruit de la porte refermée sur elle, doucement, pour ne pas me déranger... Ah! mon ami, si je pouvais la revoir, je te jure bien que je passerais le reste de mon existence à lui demander pardon! Mais je ne l'ai jamais rencontrée. Je ne sais pas ce qu'elle est devenue. Elle s'est peut-être tuée...

— Moi, je sais !

— Allons donc!

— Je la rencontre quelquefois. Veux-tu que je lui demande de t'écrire?

— Consentira-t-elle?

— Parbleu! Elle me sourit toujours très gentiment, avec un peu de mélancolie, en souvenir de toi.

— Eh! dis donc, vieux : elle n'a pas trop changé depuis trois ans?

— Elle a embelli.

— Vrai!

— Je t'assure.

— J'ai plus de chance que je n'en mérite. Mais tu es sûr qu'elle ne me tient pas rigueur?...

— Cette femme-là, Auguste, mais c'est la clémence elle-même, la clémence en costume tailleur. Laisse-moi faire, et bientôt tu seras à même de réparer.

Trois jours après, Auguste recevait un billet ainsi conçu :

« Moi aussi, je serais bien contente de vous revoir. Soyez chez vous dimanche, à cinq heures. Je ne sonnerai pas. Je frapperai trois petits coups à votre porte, comme autrefois. Et, comme autrefois, je signe

« Votre

« Le'o.me. »

Le dimanche, pour tromper son impatience, Auguste se rendit chez des amis où il s'engagea dans une partie de poker. Vers quatre heures et demie, comme il gagnait et répugnait à faire Gharlemagne, il téléphona chez lui :

— Eugène, dit-il à son valet de chambre, tout à l'heure une dame frappera; vous l'introduirez dans mon cabinet, vous lui donnerez du porto et

2i8 LE REMORDS

des gâteaux secs et vous la prierez de patienter un peu.

Le domestique répondit :

— Cette dame est déjà là. Elle a pris un livre et je lui ai donné du porto. Pour les gâteaux secs, je ne me suis pas permis d'insister, vu que cette dame n'en a pas voulu. Elle est bien installée ; monsieur n'a pas besoin de s'inquiéter, rapport à ce que cette dame sait qu'elle est arrivée en avance.

Lesté de cette bonne parole, Auguste se réinstalla et perdit son gain d'abord, plus une somme assez importante. A cinq heures, il se leva néanmoins et sortit en pensant :

« J'aurais pu la remettre à lundi. 11 est très bien d'avoir des scrupules et d'effacer une mauvaise action, mais... »

Il roulait encore des « mais » sans nombre dans sa tête quand il se trouva en face de Léonie. Elle avait fermé les rideaux et allumé une petite lampe. Le feu achevait de mourir dans la cheminée en jetant quelques faibles lueurs. Auguste sortait d'un salon inondé de lumière. Son cabinet de travail lui parut lugubre malgré la présence de Léonie. Elle était toujours charmante et timide.

— Je ne vous dérange pas trop? demanda-telle.

— En voilà une idée! C'est moi qui m'excuse d'arriver en retard... J'avais un conseil de famille. Vous m'avez attendu?

— Oh ! ne vous occupez pas de ça. Je vous attends depuis trois ans ! Quelques minutes de plus ou de moins... J'étais sûre que nous nous reverrions, que ça ne pouvait pas se terminer ainsi... Nous avons eu la même pensée... Quand votre ami m'a parlé, je suis restée toute bête tant j'étais contente! Avez-vous froid? Avez-vous soif? Ce que je suis heureuse d'être ici !

« Ils m'ont dit, supputait Auguste, qu'ils joueraient jusqu'à huit heures. J'aurai peut-être le temps de retourner là-bas. »

— A quoi pensez-vous? interrogea Léonie.

— Je pense à vous, répliqua Auguste vaguement.

C'était comme si rien n'avait été. Léonie, extasiée, remettait une bûche au feu, allumait le samovar, jouait à la maîtresse de maison. La vie reprenait, douce, ouatée, un peu fade...

— Deux morceaux de sucre? J'ajoute un nuage de lait... Si, si... le thé sans lait tanne l'estomac. Vous avez toujours mal à l'estomac? Il faut vous soigner. Je vous soignerai. Prenez un petit biscuit; ils n'ont pas l'air mauvais, mais ce sont des biscuits de célibataire... Ne buvez pas trop vite... Est-ce que vous jouez toujours au baccara, méchant? Non? Tant mieux... Auguste, ne me regardez pas avec ces yeux-là... Oh! je sais qu'ils n'ont rien de féroce, vos yeux. Seulement, je vous connais... Quand vous restez sur votre fauteuil à me regarder... à me regarder comme si

j'étais une étrangère, c'est que vous avez envie d'aller ailleurs... Où? Je ne sais pas, moi... Ailleurs! Auguste... Mon Dieu, c'est effrayant... Je suis sûre que vous vous ennuyez... Déjà!... Ne dites pas non... Vous vous ennuyez : le fait est là... Vous ne trouvez pas un mot, pas un geste... J'ai dû encore mal tomber... Allons! je vais remettre mon chapeau, mon manteau... Ne bougez pas, je n'ai besoin de personne...

Elle eut un soupir qui ressemblait à un sanglot et reprocha :

— Seulement, pourquoi êtes-vous venu me chercher? Je commençais à être tranquille. Je vais être encore plus malheureuse.

— C'est que... balbutia Auguste.

— Oui, oui, je devine : vous avez pris un remords pour un regret !

Et elle ferma la porte sur elle, tout doucement.

Bien qu'ils fussent montés sur d'humbles ânes, Bernard Monsinet et son amie Muguette croyaient vivre, par ce beau dimanche, un acte de comédie mondaine.

— Je te défends de taper sur mon bourricot, avait déclaré Bernard au galopin qui les suivait, une houssine à la main; je préfère aller au pas. Je suis ici pour me promener. Quand je veux aller au galop, je prends un cheval.

— En voulez-vous-t-y un?

— Occupe-toi de tes affaires et laisse l'âne de madame.

— Je trotterais bien un peu, insinua Muguette.

— Non ! hurla Bernard.

C'était, malgré sa graisse rose et blonde, son aspect confortable et douillet de sédentaire trop bien nourri, un autocrate redoutable. Il terrorisait Muguette, une Muguette en robe blanche et en chapeau de paille d'Italie, tout émue et toute sou-

riante de se trouver dans une véritable forêt, avec de grands arbres coiffés d'or, dans une poussière qui sentait beaucoup le crottin et un peu l'herbe coupée.

— Ah! soupira-t-elle, tu as eu une fameuse idée de venir ici ! C'est comme qui dirait le Bois dans l'allée cavalière, et tu n'imagines pas ce que tu peux faire élégant en selle, mon chéri !

Mais Bernard, la main en visière, murmurait :

— Qu'est-ce qu'il attend donc, celui-là?

A l'horizon, un long monsieur barrait le sentier, monté sur un cheval aussi maigre que luimême. En approchant, ils reconnurent que le cavalier avait la tête de Don Quichotte, effilée et fiévreuse, avec une longue moustache et une mince impériale noires; il était en jaquette, un panama rabattu sur les yeux, et son pantalon de flanelle blanche, remontant, laissait voir des chaussettes cachou. La vue de Bernard et de Muguette sur leurs ânes parut le jeter dans une joie sans bornes.

— Eh! ha! proféra-t-il, ça va? Un peu de nerfs, bon sang! J'vais les faire marcher, moi, vos ministres !

Il dit, attaqua brutalement sa rossinante, se dressa sur ses étriers et commença de dessiner autour du couple des cercles concentriques, en poussant des cris aigus qui effrayèrent les ânes. Bernard sourit faiblement en tirant sur les rênes : « Assez! Assez, s'il vous plaît! » pria-t-il avec

aménité, car il ne convient pas de se fâcher le dimanche, à la campagne, entre cavaliers. Quant à Muguette, désarçonnée par un écart de sa monture, elle se laissa choir. Le Don Quichotte descendit aussitôt de cheval pour lui porter secours.

— T'es-tu fait mal? demanda Monsinet.

— Pas trop, répondit Muguette, mais j'ai eu très peur, et pour tout l'or du monde je ne remonterais pas.

— Si, tu remonteras, ordonna Bernard.

— Elle ne remontera pas, intervint sèchement l'inconnu. Madame a besoin d'un vulnéraire. Il y a un café pas loin d'ici, allons-y; j'ai eu tort, je le confesse, mais j'ai beaucoup voyagé en Afrique et je suis habitué aux fantasias. Cet enfant ramènera les ânes et mon cheval ; d'ailleurs, il n'y a rien à en tirer : ça corne, ça tire au renard, ça n'a pas de bouche...

— Mais, monsieur... protesta Monsinet.

— Voici ma carte : Auguste Dolabre, rue des Pyrénées... Veuillez me remettre la votre... Vous n'avez pas affaire à n'importe qui.

A partir de ce moment, M. Dolabre négligea Bernard pour s'occuper de Muguette, qu'il couvrit des plus tendres soins. Il s'agenouilla, afin de lui glisser un tabouret sous les pieds, la cala dans un fauteuil entre trois coussins, la contraignit à avaler une liqueur ardente, l'éventa à l'aide d'un journal replié et lui conta des anecdotes africaines, le tout sans cesser de la contempler

avec des yeux de flamme. Il ne les quitta qu'à Paris. Alors Monsinet laissa éclater sa mauvaise humeur :

— Tu es une oie ! Tu as gâché toute notre journée avec cet imbécile! Quand on m'y reprendra à te payer la campagne !

Il s'endormit, fiévreux. De très bonne heure, on frappa à la porte et on glissa une lettre que Monsinet ouvrit, parcourut et transmit à Muguette d'une main tremblante.

— Lis... lis un peu ça, balbutia-t-il d'une voix entrecoupée.

La lettre émanait du sieur Dolabre; elle était ainsi conçue :

« Monsieur,

« J'irai droit au but, ne me perdant pas dans les finasseries habituelles et n'ayant plus rien d'européen. J'aime votre ravissante, votre sublime amie. Si elle n'est pas chez moi aujourd'hui même à quatre heures de l'après-midi, je vous tue. A bon entendeur salut !

« Auguste Dolabre. »

— Il veut rigoler! expliqua Muguette. Quel original!

— C'est tout l'effet que cela te produit! Tu n'as donc pas remarqué ses prunelles! Une bête fauve! Ah! tu me vaux de l'agrément! Et s'il me tue?

— Restons cachés ici.

— Je lui ai remis ma carte; il connaît mon adresse.

— Alors?

— Alors, nous sommes en plein fait divers, idiote!

Et Monsinet, hors de lui, établit son plan : il accompagnerait Muguette jusqu'à la porte de ce forcené. Et Muguette essaierait, par la plus ferme douceur, de le ramener à des sentiments plus raisonnables.

— Si tu n'avais pas été stupidement coquette, rien de tout cela ne serait arrivé, conclut Bernard. Débrouilie-toi.

Muguette éclata en sanglots, revêtit néanmoins sa plus belle robe et, laissant son amant, vert de terreur, souffler dans sa cuvette, se rendit chez sa voisine de palier qui était sa confidente. Mise au courant, la confidente s'extasia :

— Ce n'est pas ordinaire ! Voilà ce que j'appelle un homme, et qui n'y va pas par quatre chemins. Est-il beau, ma chère?

— Superbe! Et si tu savais comme il monte bien à cheval !

— Un vrai roman !

Mais Bernard, à côté, se croyant déjà sous la menace d'un revolver, s'impatientait. De plus en plus livide et chancelant sur ses petites jambes, il accompagna rue des Pyrénées Muguette, qui le laissa dans la rue et demanda à la concierge :

— M. Dolabre, s'il vous plaît?

— Si vous voulez le voir, répondit la concierge, il faudra aller à l'asile. Il est enfermé de ce matin, ma pauvre chère dame. Depuis longtemps il était piqué, il voulait scier les personnes en deux, il se croyait maire de l'arrondissement... Un vrai louf, quoi!... Je peux vous donner son adresse; peut-être bien qu'on vous permettra de lui parler, s'il n'est pas tout à fait furieux...

Muguette n'en voulut point entendre davantage. Elle rejoignit Monsinet anxieux.

— Eh bien? interrog-ea-t-il.

— Il s'est expatrié pour toujours.

— Chouette ! hurla Bernard, soulagé. Gela m'évite de lui apprendre de quel bois je me chauffe... Ne marche pas si vite, voyons... Rien ne nous presse plus... Donne-moi le bras...

Mais Muguette, si docile d'habitude, le rembarra d'un : « Toi, fiche-moi la paix! » qui laissa l'autre ahuri. Et tandis que sa jeune maîtresse trottait devant lui, en songeant avec amertume qu'il n'est peut-être de vrais héros de romans sentimentaux que parmi les clients des médecins aliénistes, que la vie est plate et qu'il lui faudrait trouver un mensonge pour ne pas apporter un dénouement aussi ridicule à sa confidente, Monsinet, ne comprenant rien, répétait, haletant :

— Ne marche donc pas si vite... Qu'est-ce que tu as donc?... Qu'est-ce qu'elle a?... Puisque c'est arrangé !...

Ceci se passait il y a une trentaine d'années au Croissant, comme on dit en parlant d'un pays. Et la rue du Croissant était bien, en effet, un pays spécial à cette époque, un pays inclassable mais pittoresque, avec sa flore, sa faune, ses indigènes et leurs mœurs originales. Il y avait là l'hercule qui, pour un verre de rhum, croquait le verre par-dessus le marché, le broyait de ses larges dents et l'avalait avec une grimace satisfaite ; l'ancien sous-préfet qui, par un souvenir de son passé officiel, n'annonçait point le titre de son journal sans le faire précéder d'un « messieurs » plein de courtoisie ; le sybarite qui passait la nuit dans un couloir d'imprimerie, derrière d'énormes rouleaux de papier, parce que, déclarait-il, le papier tient chaud ; le poète chansonnier qui essayait sa dernière scie sur un auditoire extasié...

L'aube rendait à la rue du Croissant une

candeur étonnante. Les boutiques étaient fermées. Quelques habitués, qui avaient couché dans les environs, saluaient le jour à sa naissance et flairaient le vent avec une naïve allégresse. Ce matin-là, un grand événement, aujourd'hui oublié, donnait au Croissant une animation précoce. Des éditions nombreuses étant annoncées, on se préparait à bien travailler. Les camelots d'occasion, ceux qui n'apparaissaient que lors des circonstances solennelles, se mêlaient aux autres avec la gaucherie des « nouveaux » dans un préau de collège. Des hommes faisaient leur toilette dans le ruisseau qui, par un heureux hasard, coulait pur. Un vieillard, assis sur le trottoir, démaillotait lentement ses pieds entortillés dans des chaussettes lusses. A l'aide d'un peigne ébréché et d'un morceau de miroir, un éphèbe traçait dans ses cheveux mouillés une raie impeccable. Enfin, une famille : le père, la mère et le petit garçon, mangeait des choses obscures pêchées dans une gamelle. La mère avec son caraco, ses cheveux gris, sa placidité d'honnête ménagère, semblait présider un repas sur l'herbe. Le petit garçon, assez proprement vêtu, avait un air sérieux comme on en voit chez ces enfants qui ont touché trop tôt le fond de la misère humaine. Le père, sombre brute, au nez rouge et à la moustache de chiendent, mastiquait avec le détachement écœuré des alcooliques à qui la boisson suffit et qui méprisent autant la nour-

riture que l'eau. Le Croissant n'était point familier à ces trois êtres ; on les sentait dépaysés ; on devinait que c'était seulement une étape sur leur triste route...

— Quel dommage, se plaignait la femme, que je ne puisse pas faire de café !

Son mari ne parlait guère. Il lui jeta un coup d'œil en dessous, murmura « maladie ! » et se leva.

— Et puis, continua-t-elle, c'est les bottines... J'ai bien les brosses dans mon sac... les brosses pour les bottines... seulement je manque de cirage, voilà... Faut du cirage pour les bottines. Ça les entretient ; ça les nourrit, dans un sens. Le cuir brûle quand on n'y met pas de cirage. On en aurait seulement un peu...

— Maladie ! répéta l'homme.

Et il s'éloigna au pas de course. Il ne marchait point, il trottait, le corps en avant, comme s'il était toujours sur le point de s'abattre.

— Maman, où qu'il va? demanda le petit garçon.

— Tais-toi, Gaston, ce n'est pas ton affaire. Donne-moi ton mouchoir que je le lave.

Elle fit l'humble lessive dans le ruisseau en économisant autant que possible le précieux savon et elle mit le mouchoir à sécher sur la barre de fer qui défendait une encoignure.

— Maman, il revient pas ! murmura Gaston avec un secret espoir.

— Mais si, le voilà !

En effet, le père revenait, toujours au trot. Son expédition n'avait pas été vaine. Il en exposa brièvement les résultats. Il fallait du cirage, n'estce pas? Eh bien, il s'agissait de se débrouiller. 11 venait de remarquer un amoncellement de boîtes de cirage dans la rue voisine à l'étalage d'un cordonnier. Rien n'était plus facile que de passer « en peinard », sans avoir l'air de rien, de rafler une boîte et de disparaître. Seulement il préférait charger son fils de cette besogne. On ne remarque pas un gosse qui se faufile aisément...

— C'est la troisième maison à droite, conclut-il.

— Oh ! Ferdinand ! soupira la mère, tu ne voudrais pas, tout de même... J'aimerais mieux m'en passer toute ma vie... Je m'arrangerai... je trouverai un peu de graisse. C'est bon aussi, la graisse...

Le petit suffoquait de terreur. Et l'autre s'obstina. Il y allait de sa dignité de père de famille qui entend être obéi. L'ordre donné, on l'exécute, il ne sortait pas de là. D'un geste saccadé il montrait ses souliers gris de poussière :

— Je veux des « pompes » qui reluisent comme une glace !

Et ayant dit, il alla boire un verre. Cependant Gaston pleurait toujours. Il ne pleurait point bruyamment, mais silencieusement, pour que l'on ne remarquât point sa détresse. Ces larmeslà ravagent un visage d'enfant et le vieillissent.

— Je n'irai pas, dis, maman! supplia-t-il.

— Mais non... bien sûr... répondit la mère... Je prends tout sur moi... Au fond, il a peut-être voulu rire... Seulement plus tu pleureras, plus il s'entêtera, tu comprends... Alors ne pleure pas, mon Gaston... Il pensera peut-être à autre chose, tout à l'heure... Et puis je lui expliquerai...

— Et c'est toi qui « prendras ».

— Mais non, mais non...

A ce moment, un vieux s'approcha. C'était un philosophe qui portait une longue barbe, une jaquette verdissante et une casquette trop petite pour son énorme toison. Quelque chose comme un père Noël déguisé en épouvantail à moineaux...

— J'ai entendu, déclara-t-il.

— Mais non, monsieur... On plaisantait, intervint la mère, bouleversée.

— J'ai entendu... pleure pas, mon petiot. Tiens je te donne dix sous...

Il extirpa, d'une bourse de cuir qui semblait dater du temps du Juif errant, cinq gros sous.

— Prends ! C'est de bon cœur... Tu me les rendras à la Saint-Glinglin.

— Merci, monsieur, fit la mère. On ne refuse pas. C'est qu'il est honnête, vous savez, mon Gaston... Je n'ai pas laissé à un autre le soin de l'élever... Il ne ferait pas tort d'un bouton de culotte à personne... Remercie monsieur, Gaston, et trotte-toi. Avec tes sous tu achèteras une

petite boîte de cirage, ce qu'ils appellent un échantillon...

Elle s'arrêta un instant et reprit :

— Et tu raconteras à ton père... que tu te l'es procuré comme il te l'a indiqué, ton cirage... A la foire d'empoigne!... Comme ça il sera content et il nous laissera tranquilles...

Et elle ajouta à l'adresse du bienfaiteur qui l'écoutait en hochant la tête :

— Ce n'est pas qu'il soit tout à fait mauvais, mon homme... Non... seulement il a ses idées... il met son amour-propre où qu'il peut!...

A onze heures, M. Quandéavalle posa ses cartes sur le tapis.

— On liquide et l'on s'en va ! déclara-t-il.

— Ah! oui, murmura Mme Bixe ; il est onze heures! Rien ne pourrait vous retenir, Cyprien, et pourtant je perds beaucoup d'argent...

— Vous vous rattraperez une autre fois. Ayant dit, M. Quandéavalle compta ses jetons,

empocha la somme qu'ils représentaient, s'emmitoufla dans sa pelisse, entra jusqu'à ses oreilles sa toque de loutre, passa ses gants fourrés et s'en fut, accompagné de son jeune ami Maxime For-

geot.

— Mon cher Maxime, décida-t-il, nous allons rentrer à pied. J'habite rue Monsieur-le-Prince, vous habitez Auteuil, nous sommes boulevard de Magenta, je ne sais si c'est tout à fait votre chemin, mais j'ai soixante-seize ans, vous avez

vingt-huit ans, sacrifiez-vous pour le bon vieillard et accompagnez-moi.

— Que parlez-vous de vieillard ! Vous êtes resplendissant, monsieur Quandéavalle! J'ai trouvé, au contraire, Mme Bixe bien fatiguée...

— Elle est joueuse ! Il faut jouer sans être joueur, aimer sans devenir un amoureux professionnel, manger sans tourner au glouton, etc. Rester sur son appétit, voilà le grand secret. Seulement, on ne peut y arriver qu'avec une chance ' Je touche du bois ! J'ai eu une chance formidable ! Vous avez devant vous un homme à qui il n'est jamais rien arrivé !

— Rien?

— Rieu! J'ai beau chercher... J'ai eu de bons parents. Ils ont vécu paisiblement. Ils m'ont laissé une modeste fortune que j'ai augmentée en travaillant pendant dix-huit ans, pas plus, et sans excès. Au moment où l'affaire allait péricliter, j'ai eu le flair de retirer mes fonds et de m'établir rentier et dilettante. Côté sentimental? Les femmes ont été assez gentilles pour ne pas me prendre au sérieux. Une confidence, cher ami : dans ma jeunesse, j'ai été très épris de Mme Bixe, qui était alors MUe Estelle Bureau. J'hésitais à aliéner ma chère liberté, quand Estelle m'a fait la grâce d'épouser ce pauvre Bixe qui, entre nous, a été très malheureux, car sa conjointe avait un caractère épouvantable. Pas un duel. Pas une discussion. Pas un procès. Je n'ai fait de mal

à personne; personne ne m'a fait de mal...

— Oh! monsieur Quandéavalle, je vous envie; Je n'ai pas trente ans, mais déjà...

— Oui, oui, je suis sûr que vous avez eu bien des chagrins. Ne me les racontez pas, mon ami ; je vous aime bien et cela me peinerait. Surtout, gardez-vous de me prendre pour un égoïste. Je suis trop sensible, au contraire. Ainsi, je n'ai pas de chien, parce qu'il me serait atrocement pénible de voir mourir mon chien. C'est si simple au fond! Rester innocent, dans le sens étymologique du terme : ne pas nuire. Se garder de l'ambition comme du feu! Car on n'a pas une ambition, Maxime, on les a toutes : être glorieux, être riche être aimé!... Et comme on ne les réalise pas, on devient un vieillard grincheux. Les rides ne marquent pas les douleurs, elles marquentles ratages.

M. Quandéavalle offrait, en effet, un visage rose, frais, reposé, celui d'un enfant qui eût porté une barbe postiche d'un blanc de neige.

— J'essaie bien, conclut-il, de prêcher la bonne parole, mais les hommes sont des fous ! Me voici devant ma maison. Je vais me coucher avec joie. Tout est charmant : se coucher, se lever, lire les journaux, jouer aux cartes... Croyez-moi : la vie est laide parce que trop de gens en disent du mal. Une femme dont tout le monde dit : « Elle est affreuse! » finit par devenir affreuse en réalité... Bonsoir!

Le jeune Forgeot resta rêveur sur le trottoir de

la rue Monsieur-le-Prince. « Je suis bien tranquille, pensa-t-il, je ne trouverai pas une seule voiture pour rentrer à Auteuil. Je ne suis pas né coiffé, moi! »

Quinze jours plus tard, il dînait encore chez Mme Bixe.

— Vous ne verrez pas M. Quandéavalle, lui annonça-t-elle. Il pleut. Il vient de me téléphoner qu'il resterait chez lui. Toujours le même!

— L'autre soir, s'écria Forgeot, nous sommes rentrés ensemble et il m'a raconté sa vie. Stupéfiante ! L'histoire d'un homme à qui il n'est jamais rien arrivé...

— Jamais rien arrivé! protesta Mrae Bixe. C'est lui qui l'affirme? D'abord, de 1844, date de sa naissance, à 1920, il y a eu, je crois, quelques petits événements publics! Mais passons; il a pu sauver sa peau, donc, ces guerres et ces révolutions sont pour lui autant de bagatelles ! Ses parents se sont exténués pour l'élever douillettement. Ils se refusaient le strict nécessaire... Un repas chez eux.... c'était à pleurer... Ils mangeaient des légumes cuits à l'eau pour que leur fils gobât des œufs frais et dévorât de beaux biftecks saignants. Son père était un homme instruit, artiste, intelligent. Il devint une sorte de tâcheron abruti de besognes. Sa mère, de corvées en privations, devint une espèce de femme déménage aux mains rugueuses. Lui-même n'a jamais travaillé...

— Ses affaires?

— Ouiche! Il s'associa avec un camarade obscur, timide et laborieux. Il y eut une crise. Quandéavalle la prévit et retira ses fonds, ce qui précipita la chute de son associé. Celui-ci termine ses jours comme employé à deux cent cinquante francs par mois chez un concurrent. Il ne s'est jamais plaint. C'est un hasard qui m'a mise au courant... La carrière sentimentale de Cyprien? Il était beau, éloquent, assez spirituel. Il s'habillait à ravir... Enfin, il marquait quelque préférence à une jeune fille sans dot... Cette jeune fille l'adorait... Je le sais... C'était une de mes amies intimes... M. Quandéavalle éludait la demande en mariage. Un brave homme tomba dans la vie de la jeune fille :

» — Epousez-moi, lui dit-il.

» — Je ne le puis ; j'en aime un autre.

» — Cela ne fait rien ; vous l'oublierez et vous finirez peut-être par m'aimer.

» Elle essaya, n'y arriva point et le confessa toujours à son mari, qui traîna une existence misérable et mourut de chagrin...

— Il n'a rien su de tout cela?

— Il n'a rien voulu savoir. Il est resté le gracieux bambin qui mangeait insouciamment son bifteck pendant que ses parents lampaient une soupe infâme. Ce qu'il appelle les idylles de sa jeunesse, c'est cher, monsieur, une suite de drames terribles. Une petite couturière s'est jetée dans la Seine à cause de lui. On lui a fourré le fait-divers

sous le nez; il a répondu : « Similitude de noms ! » Il ne lui est rien arrivé ! C'est-à-dire qu'il n'a rien senti! On ne lui en veut pas, c'est-àdire qu'on l'a toujours excusé. Il pleut ce soir. Il y avait quelques gouttes d'eau à risquer pour venir ici... Eh bien! il reste au coin de son feu, sans remords, sans penser que je suis encore assez bête... oui, assez bête pour avoir plaisir à le voir... Au coin de son feu! Image de son existence! Son bonheur est pétri du malheur des autres. Etonnez-vous donc, après ça, qu'il ait une santé magnifique, qu'il soit droit comme un i, robuste comme un chêne! Toujours jeune! Parbleu! on est toujours jeune quand on a toujours été vieux. Il est né avec des lunettes sur le nez...

Et Mme Bixe reprit, avec un sourire mélancolique :

— Seulement, c'étaient des lunettes roses!

Personne ne savait au juste de quoi souffrait M. Racambeau. C'était un petit vieillard très triste., très poli, avec une moustache en pinceau mélancolique, une barbe médiocre et des lunettes cerclées d'écaillé qui le faisaient ressembler à un lettré chinois tombé dans le courtage en vins. Personne ne paraissait plus modeste, plus craintif, plus effacé, plus humble, plus soumis à tout et à tous que ce timide bourgeois. En réalité il avait une âme immense et d'infinis désirs. M. Racambeau, à soixante ans, gardait l'ambition dévorante, la soif de gloire d'un adolescent fiévreux. 11 n'avait renoncé à rien. Il logeait dans un corps précaire un cœur désordonné. Ce conquérant, ce poète, ce grand amoureux, cet explorateur vendit pendant trente années des choses obscures dans une boutique noire. Nul ne saura jamais quels rêves il abritait derrière sa caisse quand il fermait son tiroir et ses livres pour se

consoler de ce qu'il était en songeant à ce qu'il aurait pu être. Il ne se confiait à personne. Sa courtoisie, son affabilité distante cachaient un mépris profond. Et pourtant quelqu'un l'avait deviné par amour. M. Racambeau était compris de sa femme. M'ue Racambeau interprétait son silence, traduisait son mutisme mieux que s'il lui avait exprimé et son ambition et son désespoir. Elle n'en laissait rien paraître. Tout au plus soupirait-elle parfois : « Quand je pense qu'il m'a épousée! Un homme pareil!... » Elle savait qu'il eût, à la tète des troupes, remporté plus de victoires qu'un général fameux ; qu'il n'allait pas au théâtre parce qu'il concevait, le soir, en se jouant, des pièces à côté desquelles les chefsd'œuvre illustres eussent pfili ; qu'il ne se mettait pas à la fenêtre pour voir passer un roi parce que lui-môme, Racambeau, les eût tous surpassés, si la fortune... Elle tentait d'épargner à son héros les vils soucis de la vie quotidienne. Ce n'est pas toujours facile, dans le commerce. Mais elle était aidée par une servante sublime. Si M'np Racambeau révérait son mari, Blandine se prosternait devant son maître. Elle l'avait peutêtre aimé jadis, quand elle était arrivée dans cette maison. Il ne s'en était pas aperçu « Un chêne ne sent pas une rose à ses pieds. » A cette époque, Blandine tenait de la rose pour la fraîcheur de ses joues. Trente ans d'arrière-boutique et desombre cuisine l'avaient transformée. Maintenant, la

bonne ressemblait à sa patronne. Leur teint était comparable à celui des bougies oubliées sur les lustres de salons provinciaux. On ne parlait pas chez M. Racambeau; on chuchotait. Cet étroit magasin avait un recueillement et comme une odeur d'église. Blandine y glissait comme une ombre. Le soir, les deux femmes cousaient en échangeant de rares paroles qui toutes se rapportaient à leur unique passion. Cette existence figée se mit tout à coup à bouillonner. Mmc Racambeau était tombée d'une échelle si malheureusement qu'elle se vit clouée au lit pour trois mois. Elle dut prendre une demoiselle de magasin. Le hasard expédia auprès de M. Racambeau une ravissante créature qui mit une auréole de soleil blond dans cette caverne à la Rembrandt. M. Racambeau était assez usé, ayant aimé en imagination les plus éblouissantes créatures. Cette fois, la réalité l'emporta. Et M. Racambeau tomba amoureux. Tomba est une expression exacte. Si pâle, il trouva le moyen de pâlir encore; si menu il put s'amenuiser. De nombreux galants assiégeaient la boutique. La jolie demoiselle riait à tous, mais ne répondait à aucun. Elle nourrissait le secret désir de plaire à un parfumeur et de diriger avec lui le plus délicieux, le plus féminin et le plus odoriférant des négoces. Elle ignorait avoir fait la conquête de son patron qui se confondait dans son esprit avec les casiers, le mètre de bois, les registres de comptabilité et le tiroir-caisse.

±nii LA VIE ET LA MORT DE M. RACAMBEAU

Mais Mm0 Racambeau devina tout, de son lit. Elle chargea Blandine de surveiller le maître et de le contraindre à prendre ses trois repas ; car le malheureux ne mangeait plus et se consumait sans flamber, rongé — selon l'expression de la bonne — par comme qui dirait un feu intérieur. Alors, il se passa quelque chose qui n'a de nom dans aucune morale. Cette épouse irréprochable, cette servante, vierge à cinquante-huit ans, tentèrent de faire partager leur foi à Mlle Eugénie. Elles vécurent toutes deux dans la même pièce pour réserver à la favorite l'ancienne chambre de Mme Racambeau. Blandine acheta des draps fins, un tapis oriental, des potiches qu'elle gorgea de fleurs splendides. Mme Racambeau la guidait; elles parèrent avec un soin attendrissant ce lieu où le maître devait connaître les délices suprêmes. M1|e Eugénie ne devinait rien. Toutes ces prévenances l'ahurissaient. D'ailleurs M. Racambeau s'obstinait à se taire. Il la suivait d'un air suppliant. Ce fut M,ne Racambeau qui parla, aidée de Blandine. Elle apprit à Eugénie stupéfaite que M. Racambeau, homme supérieur, homme de génie, était au-dessus des règles ordinaires, qu'être remarquée par lui constituait une faveur insigne, qu'une honnête fille ne pouvait laisser se dessécher un être d'élection. « Moi, à votre âge j'en aurais été heureuse ! soupira Blandine, songez : Monsieur... Monsieur! » Et Mme Racambeau lâcha brusquement : « Je crois que je fais un

assez gros sacrifice d'amour-propre; vous pouvez bien faire un petit sacrifice de votre côté... Allons, ne soyez pas méchante... Vous verrez la bonne petite existence que nous aurons toutes les trois... Nous parlerons de lui... » Mlle Eugénie, qui était fort simple, suffoqua : « Non, mais des fois !... C'est à croire que vous êtes tous loufoques!... Alors vous voulez que je couche avec ce vieux!... Et ici encore !... En voilà une dégoûtation!... » Elle dit bien d'autres choses aux pauvres femmes qui en demeurèrent consternées. « Vous n'avez pas de cœur, conclut Blandine, vous êtes indigne de porter le nom de notre sexe. Je plains votre mère! » MUe Eugénie partit en claquant la porte et son patron lit une longue maladie. Après quoi M. Racambeau vendit son fonds de commerce et se retira avec sa conjointe et sa bonne dans une petite maison de Levallois- Perret. Une si vive commotion avait été fatale au cerveau du maître. Quand il eut pénétré dans sa petite maison qui ressemblait à une concession funéraire, il ferma la porte sur lui et ne sortit plus. Pendant deux jours i] écrivit. Et il lut à sa femme et à Blandine un long factum d'où il ressortait qu'il entendait être traité comme une Altesse Royale. Tous les détails d'une étiquette méticuleuse étaient stipulés. On ne devait aborder M. Racambeau qu'avec deux révérences et ne le quitter qu'a reculons. Ne jamais lui adresser la parole sans y être expressément convié. M. Ra-

cambeau mangerait seul, à une table. Deux jours par semaine il permettait qu'on le regardât dîner. Pour annoncer que Monsieur était servi, Blandine devait prononcer, à la manière de l'ancienne Cour : « Les viandes de Monseigneur sont portées. » La liste des personnes admises aux réceptions serait soumise quotidiennement à M.Racambeau et ratifiée par lui. Seuls venaient deux anciens voisins qui, épouvantés par ce cérémonial, raréfièrent leurs visites et finirent par s'abstenir. Dans sa villa sordide, habillé d'une redingote en lambeaux, coiffé d'un chapeau de paille défoncé, les pieds sortant d'infâmes pantoufles, M. Racambeau vécut son illusion, grâce à l'abnégation sans bornes de sa femme et à la dévotion de Blandine. Mme Racambeau était tour à tour dame d'honneur et lectrice ; Blandine maîtresse du palais et chef des cuisines. Prises à ce jeu elles se disputaient parfois les prérogatives. L'entrée restait rigoureusement consignée à tous les fournisseurs. « Monsieur travaille toujours ! » déclarait la bonne, « il ne faut pas le déranger. » Quelque chose le dérangea pourtant. En détruisant de vieux papiers, M. Racambeau mit le feu à sa bicoque, un matin que sa femme et que sa bonne étaient au marché. La cabane flamba tout de suite, avec le pétillement résolu d'un bon bois de chauffage, bien sec. Pour la première fois, depuis des années, M. Racambeau fut tiré de son rêve. Il tressaillit comme si l'on venait de l'éveiller et

sortit par le jardin. Il put se mêler à la foule sans être remarqué. Il entendit quelques réflexions. Il perçut : « Où va-t-il se nicher maintenant, ce malheureux bonhomme? Il paraît qu'il ne pourrait pas vivre en appartement. Faudrait prévenir sa dame... » M. Racambeau, étant très petit, dut fendre la foule : « Pardon ! Excusez-moi ». On s'effaça. Il marcha tranquillement jusqu'à sa maison et sauta dans la fournaise.

Quand on put donner quelques détails à MraP Racambeau elle demanda : « N'a-t-il rien dit avant de mourir? » Quelqu'un la renseigna : « Si, il a crié quelque chose comme : Eugénie! » Mnie Racambeau admira : « C'était une pauvre fille à laquelle il pensait toujours, malgré sa haute situation ! Oh ! il était resté si simple ! » Un curieux interrogea la bonne : « Quelle haute situation avait-il donc, votre patron? » Blandine hocha la tête :

— Ce qu'il y a de sûr et certain, répondit-elle, c'est que nous ne sommes plus rien maintenant, Madame et moi, plus rien...

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