L'ENTENTE
— Ma chère Suzanne, dit Adrien Lepierville à sa femme, puis-je vous demander cinq minutes d'entretien ? Oui, je sais ; vous avez rendez-vous chez le couturier. Mais il s'agit de quelque chose de grave et je n'ai pu en parler à table, devant les domestiques. Asseyez-vous, ne faites pas celle qui écoute distraitement un importun. C'est la première fois que je vous ennuie à mon propos depuis deux ans. Me voilà forcé de vous rappeler ce qui s'est passé entre nous à cette époque...
— Inutile !
— Indispensable !
— Ne soyez pas lourd, mon ami...
— C'est la première fois que l'on m'adresse ce reproche.
— Quand un homme léger se met à être lourd !...
— Nous sommes des amis, Suzanne. Il y a
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deux ans, cette amitié nous a sauvés. Nous allions divorcer. Et puis, nous avons réfléchi. Nous étions liés par...
— Des intérêts.
— Et, surtout, par des souvenirs. Permettezmoi de les évoquer. Nous n'avons pas voulu devenir de haineux divorcés parce que nous avions été de tendres fiancés. Ce qui a eu lieu ensuite... hélas!...
— La vie !
— Oui, la vie parisienne! Mais nous nous sommes montrés au-dessus des autres. L'amour disparu, l'affection nous restait. Nous nous sommes donc rendus notre liberté, secrètement... Vous haussez les épaules... Je sais que, pour votre compte, vous n'en usez pas, de cette liberté... Je m'incline devant vous avec respect... là... Vous êtes un ange et je ne suis qu'un malheureux...
— Un heureux malheureux!...
— Dès que nous avons eu réglé notre entente, je me suis retrouvé aussi bête qu'au temps de mon adolescence... Le goût des aventures m'a repris...
— Est-ce que vous allez me les raconter, cher ami?
— Non... mais ma dernière aventure est funèbre... Et j'ai à vous demander un service immense... et peu ordinaire... Nous ne sommes pas ordinaires non plus, hein? C'est ce qui me réconforte et m'encourage... Si vous saviez...
l'entente \19
Suzanne!... Il m'arrive de songer à vous avec regret, je vous assure... ne souriez pas. Je confesse qu'il m'a fallu un désastre...
— Comment s'appelle-t-il le désastre?
— Il s'appelle Simone...
— Simone Gorjut?
— Elle-même...
— Vous les choisissez dans mon salon, vos désastres?
— Ce n'est pas ma faute.
— Elle a commencé?
— Oui.
— Fat!
— Je dis la vérité, je le jure. Après, j'ai eu des torts... je l'avoue... J'ai le serment facile...
— A qui le dites-vous !
— L'effrayant, c'est de tomber sur quelqu'un qui ne traduit pas.
— Qui ignore que « toujours » signifie six mois...
— Parbleu ! Simone est aussi épaisse que son mari...
— Vous devriez faire attention aux maris. Ils déteignent souvent. En résumé?
— En résumé, la seule excuse d'un homme de mon genre est de n'admettre dans son existence intime que la comédie légère...
— Le drame devant rester conjugal...
— Et Simone Gorjut tourne à !a tragédie. Elle devient insupportable. J'ai beau lui répéter que je
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ne suis pas libre, que je ne puis me consacrer à elle, que vous existez enfin, elle vous juge nulle et non avenue. Elle juge aussi son mari nul et non avenu. Elle voudrait tout casser et commettre une excentricité que cela ne m'étonnerait pas... »
— Cette blonde fade!...
— Nous verrait divorcer avec joie ! C'est assez infect, par parenthèse, vu qu'elle est votre intime. Elle veut devenir Mme Lepierville. Pour cela, rien ne lui coûterait. Elle me menace d'un scandale affreux, ni plus, ni moins. Vous seule, Suzanne, pouvez me tirer de là. Je vous en supplie à genoux. Intervenez. La loi et les usages vous en donnent le droit. Soyez un peu ma maman... Si maman était là, elle se chargerait d'écarter cette vilaine créature...
— Vous êtes grotesque, mon ami...
— Je suis sincère. Il faut que Mme Gorjut vous croie jalouse de moi. Alors elle prendra peur et elle me laissera tranquille. Ce que je vous demande là est énorme, mais, au bout du compte, vous portez mon nom et ce foyer est le vôtre. Je vous jure que je ne m'empêtrerai plus jamais dans une histoire semblable. Ah! je suis bien puni! J'ajouterai un dernier mot... Simone... Mme Gorjut... ne brille pas par le courage... Là où les mots seraient vains... La vue d'un revolver, par exemple... Elle va venir... Le revolver est dans le secrétaire de votre boudoir... Je sais avec