LE COMTE, DIDIER
ris sortent du pavillon dont ils referment la porte. Le comte tient une lettre cachetée à la main.
Oui... c^ sont bien leurs portraits... Avec quel bonheur je les ai revus!... Tu dis, niou cher Didier, que c'est Raimbaut qu'eu le nomme H . . .
DIDIER
Oui , M. le Comte.
Je ne suis plus surpris de l'avoir cherché vainement depuis mon retour. . . Je n'avais été frappé autrefois que du nom de Jérôme ! . . . Et comment Tas-tu découvert ?
DIDIER
Par le plus grand hasard dn monde... D'après vos ordres, j'avais visité inutilement tout Paris. . . j'avais appris seulement rue de l'Echelle , à leur ancienne adresse, qu'ils avaient disparu depuis quinze ans, sans qu'on put savoir ce quils étaient devenus. . . Je revenais trislemeut, lorsqu'en m'arrêlant à Monlargis , avec ce cuisinier que je vous
iamènc et qui avait une créance à toutlicr clans celle vilîo , la curiosité me conduit à cette vente. . . Quelques mots me mettent aussitôt sur la trace. . . Pauvres gens! ... il élr.il temps. . . j'avais justement sur moi la somme que vous leur destiniez. . . Vous m'aviez commandé de leur laisser ignoi'er la mr.iii qui les secourait... Ma foi, ces deux portraits m'ont fourni une occasion toute naturelle. . . et \ous savez le resté.
LK COMTE
A merveille!". . . mon vieil ami. . . Si tu savais le plaisir que tu me fais. . . mais maintenant que je les ai retrouvés... Tiens, envoie vite cette lettre à la poste. ,
DIDIEa.
Vous leur écrivez ?
Sans doute... Je veux qu'ils viennent vivre près de moi.. 11 faut qu'ils soient ici pour le mai iage d'Arthur avec la tille du marquis !... Braves gens ! . . . ils seront si heureux... LELiÈVRE , en dehors.
Je vous dis que je suis de la. maison. . .
Quel est ce bruit ? •
DIDIER
Le nouveau cuisiner que je vous ai annoncé. . . uu original I
LES MÊMES , LELÏEVRE , en grand costume , perruque poudrée , etc.
LELIÈVRE
Ah çà! M. l'Intendant. . . quand me présenterez- vous.''... je tiens à connaître les maîtres que je sers. . . je ne fais pas la cuisine pour tout le monde , moi . . . DIDIER , souriant.
Soyez tranquille , vous ne dérogerez pas ici . . . voici M. le Comte. . .
LELIÈVRE, reculant avec respeet.
Monseigneur ! . . . {Regardant le comte qui lui tourne le
dos. ) Quel air noblo . . . cjuoique je ne le voie que de pro- 111. . , I^IJaut.) Monseigneur, vous voyez le plus heureux des hommes. . . de servir. . .
C'est bien , c'est bien . . . Vous avez été chez le vicomte de Mareuil.^. . .
LEUÎVRE.
Ayant la révolution!... oui, monseigneur... je puis diio même que j"ai été bien persécuté à cause de mon attachement. . .
Ce n'est pas cela que je vous demande. . .
LELIÈV.HE.
C'est que je n'ai jamais faibli. Plutôt que de prostituer mes talens , j'ai quitté Paris.. . {A part.') Ce n'est pas maladroit de glisser ça . . . ( Haut. ) Je me suis en allé à Pontoise. . .
Fort bien, mais. . .
LELIÈVRE
Je me suis dit : Au moins ils mangeront de mauvaise cuisine, c'est toujours ça.
LE COMTE , avec impatience.
Eh! morbleu. .. je ne vous demande pas ce que vous pensez. . . mais ce que vous savez faire . . .
LELIÈVRE
Tout, monseigneur, absolument tout. . . Mais cependant si ne
VOUS voulez que je vous dise mes opinions là-dessus, je e repousse pas l'exotique , mais je tiens à l'indigène. . .
Air des Amazones- La patissVie à la flamande N'est pas mauvaise assui'ément.. .
J'estime aussi la choucroute allemaudc \
Le macaroni de Milan A quelquefois exercé mon talent.
Je n'dis pas d'mal d'une sauce hollandaise j La charlott' russe est assez de mon goûtj Je n'méprisc pas le befftcck à l'anglaise. Mais j'suis Français , uot' cuisine avant tout.
LE COMTE, souriant.
Quelle érudition I. . . Au surplus, la noce do mon fils vous donnera bientôt roccasiou de fjiire vos preuves. Pour aujourd'liiû il n'est cjneslion que d'un petit bal-, j'ai promis à nos voisins de campagne de les faire danser à l'arrivée d'Arthiu'. Nous aurons une partie de la ville de Lyon. . . Il faudra uu scuper. . . parce qu'à Paris, on se contente
de danser. . . mais en province
LELiÈVRE, cViin air agréable.
Oui. . . en province ... on a conservé les vieilles traditions. . . L'estomac z'y est encore classique. . . J'avais déjà songé au souper. . . et si vous voulez jeter les yeux sur ce \ petit menu. . ..
Cliercbant dans ses papierg.
LE COMTE, lisant.
L'an IV. . . ce. . . nous certifions que le citoyen Lelièvre a toujours été un excellent républicain, et que
LELIÈVRE , i;iVe77ie/i£.
Ah! mon Dieu. . . qu'est-ce que c'est que ça?. . . Pardon, excellence... j'étais si pressé quand j'ai pris mes papiers en partant. . . mais croyez. . .
LE COMTE , souriant.
C'est bon . . . c'est bon . . .
LELIÈVRE
Vous savez qu'on était obligé. . . pour se mettre à couvert ( A part. ) 11 a ri. . . C'est un homme charmant!. • . . ( Haut ) Quant au souper. . . si monseigneur veut s'en rapporter à moi ...
LE COMTE, riant.
Ce sera plus court. . . On dansera ici à cause de la chaleur. . . Faites porter des rafraîchissemens dans ce pavillon. . . et songez surtout qu'il me faudra, dans quelques jours , un repas de noce magnifique I
LELIÈVRE, d'un ton pénétré.
Soyez sûr, monseigneur^ que j'y mettrai tout le dévouement... ,
Air (Ir Turenne.
J'espère bien n'inériter aucun r'prochc ; Mais , s'il manquait un seul plat au festin,
A défaut d'épée une broche Aurait bientôt terminé mon destin :
Ça sVait fait en un tour de main.
Mon nom par-là passerait d'âge en âge , Et f on dirait dVotre maître d'hôtel : S'il n'avait pas le talent de Valel ,
11 en eut du moins le courage. ,
LE COMTE , riant.
Quel fou ! . . . mais c'est le propre des grands Ëjénies. {A Didier. ) Allons , va l'installer , et vois si mon fils est rentré. . . JNon, non, je l'aperçois. . .
Didier sort avec Lelièvre.
scÈ:vE lîi.
LE COMTE , ARTHUR , en veste de chasse-
Comment, paresseux, tu nés pas encore habillé. . . et toute notre société qui va arriver.
ARTHUR
Pardon , mon père. . . je me suis oublié à la chasse.