‹ La lune de miel; comédie-vaudeville en deux actesChapitre 224 sur 270 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

GRITLY, NATZ.

NATlZ, reprenant sa respiration.

Ouf.. . je n'en peux plus.. .

GRITLY, s'asseyant de côté, et travaillant à un panier.

Pauvre Natz. . . comme le voilà fatigué. . . et comme il a chaud !

NAtZ.

Oh! ce n'est rien, c'est que j'ai déjà couru le pays , j'ai été voir nos parens, nos connaissances.. . voilà trois cha-« lets de suite où je viens de déjeuner.. . à-propos est-ce que Lisbeth n'est pas là ?

GRITLY.

Non ..

NATZ.

C'est un grand monsieur, une espèce de militaire , que j'ai rencontré , et qui m'avait chargé d'une commission pour elle.. . mais je la ferai, quand je voudrai.. . parce que c'est agréable d'être son maître... voilà ce que j'appelle un homme , moi ! . . c'est d'aller où on veut , de manger à son heure, et de ne plus répondre à l'appel.

GRITLY.

A merveille... vous avez été voir tout le monde , excepté moi... c'est aimable à vous.

NATZ.

Oh! non, mamzelle Grilly... me v'ià : ne me grondez pas... Cette pauvre petite! elle craignait déjà que je ne fusse reparti... Mais dites-moi donc, gentille Gritly , comment avez-vous pu faire en mon absence ?

GRITLY.

Dame! on se fait une raison... on cherche à s'occuper, à se distraire... Ici , d'ailleurs, il y a toujours tant de monde... des étrangers , des voyageurs.

Oui , c'est tous les jours de nouveaux visages... mais ça passe bien vite.

Le Mal du Pays. 3

Il y en a qui restent.

Vraiment ?

(34) GRITLY.

NATZ.

GRITLY.

Air nouveau de M. Adam.

Ce sont des oiseaux de passage Que nous amènent les beaux jours; Mais quand leur troupe déménage , 11 nous en rest' rjueuqz'uus toujours.

La verdure Des coteaux, Le murmure Des ruisseaux, N'est plus ce qui leur convient; Mais faut croir', je suppose , Qu'nous avons autre chose , Autr' chos' qui les retient.

îsATZ, riant.

Ah! et qu est-ce que ça peut être ?

GRITLY.

Demandez-le à ce jeune Français qui est ici.

NATZ.

Ah î un Français !

GRITLY.

On dit que c'est l'goùt d' la peinture Qui l'a conduit dans nos cantons ; Mais depuis l'tems , je suis bien sûre Qu'il a peint tous les environs.

La verdure Des coteaux, Le murmure Des ruisseaux, Ce n'est plus à cela qu'il tient ; Mais faut croir', je suppose , Qu'nous avons autre chose , Autr' chos' qui le relien!.

( 35 ) NATZ.

Tiens î quel drôle de corps !

GRITLY.

C'est qu'il est fort aimable,

îsATZ, riant.

Ah î il est fort aimable... eh bien! tenez, je gagerais, mais vous n'en conviendrez pas... je gagerais qu'il vous a fait la cour.

GRITLY.

C'est vrai... i m'a dit qu'il me trouvait gentille... qu'il m'aimait...

NATZ.

Voyez- vous ça... ce pauvre bonhomme !... il s'adressait bien... je suis sûr que vous l'avez traité avec la fierté d'une montagnarde... ce que nous appelons... du haut en bas.

GRITLY.

Pas trop.

NATZ.

Comment , mamzelle , vous l'avez écouté ?

Mais... oui.

NATZ.

Et vous me dites cela, à moi?

GRITLY.

A qui voulez-vous donc que je le dise.'' il me semble que c'est vous que ça intéresse le plus.

NATZ.

Au fait, elle a raison... Je vous remercie, Gritly, de votre confiance... je vous en remercie beaucoup , et je vous rends mon estime... parceque si c'a été un instant de coquetterie, j'aime à croire que maintenant c'est passé,

GRITLY.

Oh ! mon Dieu , non.

NATZ.

Comment! cela dure encore?..

GRITLY.

Sans doule , puisqu'il m'a promis de m'cpouser.

NATZ.

Et vous convenez d'une trahison pareille ?

GRITLY.

Aimez-vous mieux que je vous trompe ?... ISATZ.

Tiens ! ce raisonnement... «Aimez-vous mieux que je vous trompe? » comme si ça n'était pas déjà fait!., et vous croyez que je le souffrirai , que je me laisserai faire un affront pareil en présence de toutle village!... Non, mademoiselle; je trouverai mille moyens de m'y opposer ; car il y en a, des moyens... et il n'y en aurait pas... que j'en trouverais encore.

Eh! mon Dieu... je ne vous dis pas le contraire, et la preuve c'est que je suis la première à vous en proposer.

NATZ.

Que dites-vous ?

GRITLY,

Oui , monsieur Natz; ce Français est jeune et aimahle; il m'offre sa main et sa fortune... Eh bien ! si vous le voulez , je renonce à tout : même à Tamour que j'ai pour lui... c'est vous seul que j'aimerai, el que j'épouserai..,

NATZ.

Il serait possible !... Qu'est-ce qu'il faut faire pour cela?...

GRITLY.

Quelque chose qui dépend de vous , et qui n'est pas bien difficile.

NATZ.

Tant mieux...

GRITLY.

Quelque chose qui rend service à un ami , qui lui sauve la vie , et qui vous assure à jamais ma tendresse.

NATZ, Qu'est-ce que c'est ?

GRITLY , hésitant.

Ce] serait... je ne sais comment vous le dire... ce serait... de vous en aller...

NATZ.

Comment, de m'en aller! Gritly, y pensez- vous? et où çà ?

De vous en aller encore pendant deux ans... à la place de mon frère... qui n'a pas fini son tems...

NATZ.

Eh bien î par exemple... me proposer de repartir , quand il n'y a pas deux heures que j'arrive... je serais encore bon enfant .'. . .

GRITLY.

Et moi j'étais bien bonne de penser à vous , de vous plaindre.... de m'adresser des reproches ; allez, Natz.... vous ne méritiez pas l'amour que j'avais pour vous....

NATZ.

Vous osez encore me parler d'amour.'... on vient dire à un homme qui a fait son tems comme un bon et honnête Suisse qu'il est... « Tu vas partir, parce quec'est mon idée.... tu vas te faire tuer, si ça se rencontre... parce que c'est mon plaisir... » C'est-il une proposition à faire à quelqu'un qu'on aime? je vous le demande! Vous me direz, pendant mes quatre ans, j'ai eu le bonheur d'être toujours malade, c'est vrai... mais cette fois-ci , je pourraisne pas être si heureux...

GRITLY.

A la bonne heure, monsieur, comme vous voudrez... mais si je vous abandonne , si j'en épouse un autre... ne vous en prenez qu'à vous... ça sera votre faute.

NATZ.

Dieu î ce serait moi-même qui serais cause ! . . . mais permettez, Gritly... Non pas que je consente... il s'en faut..,, mais enfin si je consentais... une idée qui me vient... Gritly , une horrible idée !.. qu'est-ce qui me répondrait que l'amour qui va vous revenir en cas de départ... vous tiendra encore.,, pendant deux ans d'absence.''

GRÏTLY.

Qui vous en répondrait? et mes sermcns! faut-il vous le jurer ici?

NATZ.

Ce n'est pas la peine, je sais bien... vous me l'avez dit il y a quatre ans... mais je voudrais quelque chose de plus réel, et de plus positif... comme qui dirait un gage de votre parole...

GRÏTLY.

Et lequel puis- je vous donner?...

NÂTZ.

Tenez, mademoiselle Gritly, je ne vous ai jamais embrassée... eh bien! rien qu'un seul baiser... et je verrai à me décider. . .

GRITLY.

C'est bien mal à vous d'avoir de la défiance , après les procédés et la franchise que j'ai eus... mais enfin... s'il vous faut des garanties. . .

NATZ, l'embrassant.

Dieu! quel plaisir et que je suis heureux î Eh bien ! oui, Gritly... c'est toi seule que j'aime , que j'ai toujours aimée... et je ferai tout ce que tu voudras... Encore un... un seul, et je m'en vas...

GRITLY.

Ce pauvre Natz! {Natz l'embrasse encore et met la main sur son cœur avec beaucoup d'émotion.^ Eh bien! qu'avezvous donc?

NATZ.

Ce que j'ai !

GRITLY.

Eh ! oui , vraiment ? . . .

Ce que j'ai! c'est que je ne peux plus te quitter, c'est impossible... Avant ces deux baisers-là, je ne dis pas... mais maintenant il n'y a plus moyen. . . je ne peux plus vivre sans loi. ..

GRITLY.

Comment, monsieur.'*

NATZ.

Air nouveau de Hl. Adam.

Non , non , je ne partirai pas.

Paitout je veux suivre vos pas.

Quoi qu'il arriv', mamzelle , Près d'vous je resterai, Et si vous m'ctes infidelle Du moins je le verrai.

Voyez la belle affaire:

Moi , pendant qu'à la guerre.

Je s'rais comm' militaire Pour remplacer vot' frère.. .

Près de vous, comme amant, J'aurais un remplaçant !

Non , non , je ne partirai pas.

Partout je veux suivre vos pas.

Quoi qu'il arriv' , mamzcUe, A vos cùte's je resterai , Et si vous m'êtes infidelle Du moins, je le verrai.

ENSEMBLE.^ GRITLY, avec colère.

Loin d'ici portez vos pas, Monsieur, ne me suivez pas ; Je veux, de'sormals cruelle, Fuir les lieux oîi vous serez.

Et si je suis infidelle De vos yeux vous le verrez,

( Elle s' enfuit par la montagne du fond. )

NATZ, l'appelant.

Mamzelle... mamzelle, où courez-vous ?

GRITLY, sur la montagne.

Retrouver M. Auguste et lui demander conseil.

( Elle disparaît. )

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