UNE RENCONTRE
Le Milanais est arrosé par plusieurs rivières : le Serio, l'Adda et l'Olona allant rejoindre sans impétuosité l'ancien Éridan, qui les entraîne, à flots plus rapides et plus pressés, vers la mer Adriatique. La dernière de ces trois rivières est la plus considérable, sinon par le volume de ses eaux, du moins par sa position; elle relie Milan à Plaisance en passant non loin de Pavie que le Tessin traverse, et la campagne qu'elle arrose est une des plus fertiles de l'Italie. Mais au quatorzième siècle, les guerres continuelles de Visconti avaient fait ua désert de ces
riches vallons. A peine si Ton pouvait reconnaître, de loin en loin, sous un voile d'herbes et de ronces, l'ondulation des sillons autrefois tracés par la charrue. A l'approche des villages seulement, quelques coins de terre cultivés se détachaient des friches; encore, la négligence même de cette culture prouvait-elle évidemment qu'elle était le résultat de la nécessité et non de la confiance. Le laboureur semblait regretter son travail, et la maigre moisson qu'il réussissait * à obtenir était' enlevée par lui avant la maturité.
Quelques logis de plaisance et quelques couvents défendus par une large enceinte murée faisaient seuls exception à cet abandon général. Défendus par la puissance de leurs propriétaires ou par leur prestige religieux, ils avaient échappé aux dévastations. Les blés et les fruits continuaient à mûrir derrière leurs murailles ; les troupeaux paissaient tranquillement dans leurs prairies fermées, et les arbres, respectés par la hache du soldat ou par le feu du. bohémien vagabond, continuaient à y étendre leurs ombrages séculaires. Ces retraites privilégiées formaient autant d'Édens au milieu de la plaine eu.
friche ; mais, comme celui dont Dien chassa nos premiers parents, ils étaient défendus par Pépée des archanges , portant cette fois le costume de lansquenets allemands ou de condottieri italiens ; car les couvents eux-mêmes entretenaient une petite garnison qui pouvait, au besoin, les défendre d'un coup de main.
Or, tout près d'une de ces grandes enceintes de monastère, qui renfermaient à la fois des prés, des champs, des vergers, des bois et des vignobles, se dressait une touffe de saules, au pied desquels rampait un taillis de câpriers rabougris. L'Olona eoulait à quelques pas, en bruissant doucement à travers ses roseaux, et, sur la rive même, à la lisière du fourré, s'arrondissait un tertre garni d'herbe rase et fine, que la nature semblait avoir préparé pour lieu de repos.
Là s'était arrêtée une caravane de ces familles . errantes, confondues alors, en Italie, sous le nom de zingari, comme ils l'étaient en France sous celui de bohèmes.
La troupe entière se composait de quatre hommes,
de trois femmes et de quelques enfants dont le teint et les types variés annonçaient des races trop évidemment différentes pour qu'on pût les croire en compagnie de leurs parents. Deux ânes éreintés et un mulet boiteux broutaient dans le taillis, encore chargés des paniers et des guenilles qui composaient tout le bagage de cette association vagabonde. L'habillement des hommes avait toute la variété que peut inventer le caprice aidé par la misère. Il se composait de pièces disparates appartenant aux costumes campagnards, civils ou militaires, non-seulement de l'Italie, mais de tous les peuples qui pouvaient y pénétrer. On reconnaissait ici le chapeau français, là le haut-de -chausses suisse ; plus loin la courte jaquette des Allemands. L'un portait les débris de la somptueuse robe florentine, l'autre avait roulé en turban une vieille écharpe de soierie du Levant, et se tenait gravement accroupi devant le feu du bivac, comme un Turc de Stamboul sur les quais de Venise ou de Gènes. Les femmes, vêtues plus uniformément, avaient conservé à leurs haillons la forme adoptée sur les bords de la Save, dans la haute Illyric.
Mais le personnage le plus remarquable de cette réunion était un soldat encore dans la force de l'âge et portant le costume complet de condottiere. Séduit le premier par la beauté du tertre ombragé, il avait quitté la route frayée pour s'y reposer, et la même cause y avait conduit peu après la troupe campée près de lui.
C'était un hasard de route trop fréquent pour surprendre à l'époque dont nous nous occupons. L'absence d'hôtellerie avait transformé en espèce de caravansérails tous les lieux que la nature rendait favorables au repos; les mêmes besoins y amenaient les voyageurs attirés par l'ombre, le gazon ou l'eau courante, et leur rencontre amenait une de ces intimités passagères qu'une heure suffit à former et que l'heure suivante suffit à détruire.
Ce fut ce qui arriva pour le condottiere et pour les bohémiens. Après le premier échange obligé de paroles, la conversation s*engagea, et aux questions indifférentes succédèrent bientôt les confidences; car rienj i'aide à la confiance comme la vie vagabonde. On sent le besoin d'échapper un instant à la solitude
et au silence; on s'épanche en pensant surtout qu'on ne reverra plus celui qui reçoit notre confession. Ga qui enseigne la prudence, c'est la stabilité, c'est le voisinage, c'est la responsabilité perpétuelle ; mais qu'importe- au zingaro la moisson semée derrière lui? Bonne ou mauvaise, il ne reviendra jamais pour la récolter. La réputation qu'il laisse sur son passage est semblable au feu qu'il allume dans la clairière : qu'il serve à réchauffer le voyageur ou à allumer un incendie, on ne lui en demandera point compte T et il ne s'en inquiète pas!
Les "provisions avaient été tirées du bagage et étendues sur l'herbe. Le condottiere, invité à en prendre sa part, avait rongé son os de chèvre rôtie et bu au fiascone sa part d'un vin épais et douceâtre. Sa parole, d'abord contenue, était devenue plus libre; mais il avait conservé l'accent ironique et un peu hautain du soldat. Les bohémiens parlaient depuis quelques instants de leur projet de voyage; ils voulaient continuer jusqu'à l'extrémité de la péninsule italique, et de là, r s'ils le pouvaient, passer en Sicile.
— Et vous connaissez le chemin que vous devez suivre ? demanda le condottiere avec une sorte de curiosité nonchalante..
— Toujours entre le midi et Torient, répondit un zingaro, à l'œil fauve et aux cheveux grisonnants, qui parlaitplus que /es autres. J'ai déjà fait la route, il y a vingt ans ; mais alors le pays était riche encore ; il restait des épis pour les glaneurs.
—Il ne paraît pas que ces épisaient prospéré dans ta main! fit observer le soldat, dont l'œil moqueur s'arrêta sur le lambeau de caftan du vagabond.
Celui-ci tressaillit comme si Ton eût touché au point douloureux d'une plaie, et lança à son interlocuteur un regard de vipère.
— J'ai pu cependant tout à l'heure contenter ta faim, dit-il avec aigreur, car le chevreau dont tu as mangé ta part était mon bien.
— Parce que tu l'avais pris, répliqua le condottiere.
— Venais-tu le réclamer? demanda le vagabond, qui se redressa sur son coude avec un accent de défi.
Le soldat sourit.
— Si tu me prends pour un chevrier, tu n'es pas plus habile à reconnaître les gens qu'à faire fortune, dit- il d'un ton de tranquillité méprisante.
Le bohémien serra les poings, et son œil louche s'enflamma. Mais un de ses compagnons s'entremit d'un air conciliant.
— La richesse est comme les sources, dit-il ; il y a des heures où elle coule avec abondance, et d'autres où elle tarit subitement. Notre compagnon a eu aussi ses jours de prospérité.
— Oui, reprit le mendiant avec une exaltation irritée ; tous les zingari connaissent le roi Horsu ; il y a eu un temps où les troupes qui lui obéissaient pour toutes les affaires d? Egypte (i) étaient aussi nombreuses que les compagnies soudoyées par les Visconti. Mais la guerre a tout dispersé. Ah ! nous ne sommes plus au temps de Jean Galéas ! Quand je passai ici, il y a trente ans, on voyait encore des champs cultivés.
(l) C'est ainsi que les bohémiens appellent leurs expéditions de maraude.
— Dont tu te chargeais de faire la moisson, ajouta le condottiere.
Le roi Horsu secoua la tète.
— A quoi bon, reprit-il avec un sourire farouche. Nos troupes n'en voulaient ni aux blés, ni aux troupeaux : nous cherchions une récolte plus opulente. Bernabo et Jean Galéas avaient alors rempli l'Italie d'orphelins abandonnés, et c'était la proie que nous chassions.
Le soldat releva brusquement la tète.
—Ah ! tu étais le chef de ces ravisseurs d'enfants? dit-il en le regardant fixement. Mais vous n'enleviez pas seulement les orphelins ?
— Les orphelins d'abord , reprit le bohémien ; puis, quand ils manquèrent, il fallut bien étendre la main dans les familles... Ah ! Y Egypte était puissante alors ! les mères pleuraient rien qu'à notre nom !
— Et tu es venu toi-même dans ce pays? reprit le soldat dont le regard semblait étudier les traits du roi Horsu.
— Avec les miens, répondit le zingaro.
iO LA LUNE DE MIEL
— Tu as visité les bords du Tessin?
— Dans tous les sens.
— Serais-tu allé, par hasard, à Abbiategrassa?
— Ah ! c'est une de mes plus belles expéditions ; les marchands florentins doivent se rappeler encore notre arrivée pendant la foire d'automne. En quittant la ville, chacune de nos femmes avait assez d'étoffes de soie pour s'en faire trois robes et un manteau.
— Mais les enlèvements ?
Le roi Horsu plia les épaules.
— L'homme est un homme, dit-il philosophiquement ; le plus habile ne peut suivre à la fois plusieurs affaires.
— Ainsi les marchandises précieuses sauvèrent pour cette fois les fils de famille.
— Sauf un seul.
i — Comment?
— Il y avait alors près d'Abhiategrassa, sur la rive gauche du fleuve, une maison de plaisance habitée par un riche seigneur. En passant depuis au même endroit, je ne l'ai plua retrouvée.
— Et tu t'y arrêtas?
— Non pas moi, mais Sybilla, une fille adroite qui disait aux gens leur bonne aventure et savait préparer mieux qu'aucune autre une affaire d'É-
gypte-
— Eh bien?
— Eh bien, comme le logis était de belle apparence, elle y entra sous .le prétexte de proposer des reliques; car nous avions un Espagnol qui savait •tourner l'if et le buis en petits reliquaires dans lesquels il plaçait des morceaux du bras de saint Pierre ou de la mâchoire de saint Augustin, fabriqués avec des os de brebis.
— Enfin?
— Enfin, après une courte absence, Sybilla revint conduisant un enfant» Elle lui avait dit que son père l'attendait près du seuil, et l'innocent L'avait suivie. Dès qu'il me vit, il voulut reculer j mais Sybilla me fit signe, je l'enlevai dans mes bras, en lyi enveloppant la tète* de mon manteau pour étouffer «es cris, et une barque détachée de son pieu nous
. conduisit sur l'autre rivet»
i2 LA LUNE DE MIEL
— Et que fit-on de cet enfant? demanda le condottiere, dont l'attention semblait redoubler.
— Arrivé dans un hallier, je le mis à terre, continua le roi Horm.
— C'était... une fille?
— Non, un garçon de sept ans, vêtu de velours et portant un collier de perles qui valait dix sequins.
— Vous l'avez dépouillé ?
— D'abord ; ce fut l'affaire d'un instant pour Sybilla, car elle excellait en tout. '
— Et ensuite ?
— Ensuite, elle lui donna un& vieille robe qui avait appartenu à sa petite sœur, morte trois jours auparavant.
— Mais vous l'avez emmené?
— Bien malgré lui et avec grand'peine ! Sans le savoir, nous avions déniché un aigle ! Aussi essayât-il sur nous ses serres et son bec.
— Que fîtes- vous alors ?
— Je coupai une branche de saule, dit le zingaro avec un ricanement sauvage, et à force de m'en ser-
LA LUNE DE MIEL i3
vir, je fis comprendre au petit qu'il fallait nous suivre.
— Lâche ! murmura le soldat qui se mordit la lèvre.
— Ah ! ah ! il fallait bien céder, continua d'un air de triomphe le bohémien qui ne l'avait pas entendu ; sa seigneurie et sa richesse n'y faisaient rien. J'étais le maître du faible oiselet. J'aurais pu l'écraser sous mon talon ! Mais j'aimais mieux le laisser vivre ; je pouvais lui rendre le mépris dont ses "pareils nous accablaient. Quand la mule était trop chargée, nos enfants lui faisaient porter des bagages et le conduisaient avec la lanière de cuir en criant : « Marchez, très-digne et très-honoré seigneur , marchez plus vite, ou le maître ne vous donnera pas de fourrage. »
Parfois, poussé à bout, il se retournait pour se précipiter sur ses conducteurs, mais nos bâtons le forçaient à reprendre sa route.
— Et vous l'avez gardé ainsi longtemps? demanda le condottiere d'une voix concentrée.
— Une année entière. La bande s'en amusait;
mais il finit par devenir trop difficile à conduire, si bien que, n'espérant rien de lui, je le vendis sur le port de Gènes à un armateur de Stamboul.
— Comme esclave ?
— Comme esclave, et je n'en ai jamais entendu parler depuis. Selon toute apparence, Sa Seigneurie aura fini sous le bâton ou au bout de l'antenne de quelque galère.
— Tu te trompes-, dit le soldat dont la main tourmentait convulsivement la poignée de son épée ; Sa Seigneurie a grandi sous les coups et sous les injures.
— Tu l'as connue ! s'écria le vagabond en tressaillant.
— L'enfant a fini par devenir un homme, continua .son interlocuteur, et un jour, lui trentième, il a jeté à la mer l'équipage du navire dans lequel il ramait, et il est arrivé libre à Venise.
— D'où sais-tu tout cela?
— Seulement, de retour à Abbiategrassa , il a trouvé sa maison en ruine, sa famille détruite, et le jeune héritier au collier de perles porte aujourd'hui le baudrier de buffle de condottiere*
Le bohémien se redressa sur ses genoux, fit un bond en arrière et regarda l'étranger.
— Est-ce vrai? balbutia-t-il. Quoi! tu serais...?
— L'enfant arraché par toi à sa famille, dont tu as fait tour à tour une bète de somme, un jouet, un esclave, et que le diable ramène aujourd'hui pour que tu lui rendes compte du passé.
Le roi Horsu passa vivement derrière ses compagnons, en tirant des plis de sa ceinture un couteau à manche de corne.
— Je devrais t'ouvrir la gorge avec mon épée, dit . le soldat qui s'était levé ; mais je n'ai jamais su, tuer
un homme comme un chien ; nous combattrons à armes égales. Un couteau, vous autres !
Les bohémiens se regardèrent avec hésitation ; le condottiere se baissa rapidement et arracha à la ceinture de l'un d'eux l'arme qu'il demandait ; tous trois . se jetèrent aussitôt de côté, et le soldat se trouva en face du roi Horsu.