LA LUTTE
Les deux combattants offraient, dans l'expression de leurs traits et dans leur attitude, un contraste frappant.
Le bohémien, à demi replié sur ses jarrets, la poitrine complètement effacée et ne montrant, au-dessus de son épaule, que ses yeux fauves voilés de cheveux épars, laissait deviner en même temps dans toute sa personne la haine et l'inquiétude ; le soldat, au contraire, debout à quelques pas, la tète rejetée en arrière, l'œil étincelant et les narines gonflées d'une dédaigneuse colère, témoignait une assurance qui, vu la nature de la lutte, pouvait paraître exagérée.
Le couteau était, en effet, l'arme des zingari, et ces duels leur étaient trop familiers pour qu'ils n'y eussent point acquis une grande adresse.
Le roi Horsu, dont le regard demeurait attaché sur son adversaire, commençait à tourner lentement autour de lui, comme le tigre qui guette sa proie ; chacun de ses pas resserrait insensiblement l'espèce de cercle dans lequel il renfermait le soldat ; mais celuici, debout à la même place, suivait tous ses mouvements. Tous deux gardaient le silence, et Ton n'entendait que le frôlement des pas du bohémien sur ies feuilles sèches, et le bruit plus précipité de son haleine. Enfin son pied heurta celui du condottiere ; leurs couteaux purent s'effleurer ; tous deux restèrent un instant immobiles ; puis on vit les lames étinceler, et ils reculèrent en même temps.
Le zingaro essuya sa main blessée, mais le soldat ne jeta même pas un regard à son épaule, dont le vêtement déchiré venait de se tacher de sang ; il se contenta de raffermir son couteau, et revint à l'attaque avec la même confiance hautaine.
La seconde et la troisième passe eurent le même résultat que la première. Les deux adversaires, couverts de sang, se rendaient coup pour coup, sans que l'avantage restât à aucun ; leurs blessures n'avaient
réussi qu'à rendre la lutte plus ardente. Le soldat était sorti de son calme dédaigneux, et le bohémien de sa réserve prudente. Haletants, l'œil en feu et la barbe hérissée, tous deux s'attaquaient avec une rage acharnée. Toujours à portée des coups et tournant sur eux-mêmes,- ils ne sortaient plus de l'étroit espace rigoureusement nécessaire à leurs mouvements. Le gazon foulé sous leurs pieds formait un de ces cercles resserrés et flétris que les superstitions populaires du Nord attribuent à la danse des fées.
Mais le condottiere sembla tout à coup céder à l'impatience; relevant le bras de son adversaire, il se précipita brusquement sur lui, et une lutte corps à corps s'engagea.
Elle fut brusquement interrompue par un cri du roi Horsu, qui échappa à l'étreinte du soldat et alla rouler aux pieds de ses compagnons. Ceux-ci voulurent le relever ; mais il se tordit un instant dans un râle convulsif, se roidit et demeura immobile.
Le condottiere, qui était resté debout au milieu de l'espace piétiné dans leur lutte, jeta loin de lui le
couteau sanglant et recula jusqu'à l'arbre le plus prochain.
Le sang coulait avec abondance des quatre blessures qu'il avait, reçues; il se mit à l'étancher silencieusement, sans avoir l'air de prendre garde aux bohémiens réunis autour du cadavre.
Cependant ceux-ci se consultaient du regard, évidemment incertains sur ce qu'ils devaient faire. Les deux plus jeunes semblaient disposés à demander compte de la mort du roi Horsu, et échangeaient un dialogue rapide dans cette langue mystérieuse particulière à leur race, tandis que le vieillard s'efforçait de les apaiser. .
Les femmes et les enfants, restés presque indifférents, continuaient à se tenir à l'écart. Cependant, à la voix du vieillard, deux des premières finirent par se lever; elles étendirent une couverture sur le mort et commencèrent à psalmodier une sorte de prière inintelligible ; le vieux zingaro quitta ses compagnons et alla au condottiere.
— Quand les chasseurs ont tué un ours dans la montagne, fit-il observer à demi-voix, ils n'attendent
pas que les autres se retournent pour venger le mort.
— Tu as raison, dit le soldat tranquillement; aussi ne resterai-je point davantage : non que les ours survivants me fassent peur; mais, comme tu le dis, ma chasse est achevée.
Il releva la toque à plumes tombée à ses pieds, affermit sa marche, et traversa le tertre, en passant près des deux bohémiens, qui s'écartèrent lentement, et, après avoir tourné le sentier, suivit l'enclos du monastère.
Tant qu'il aperçut, à travers le feuillage, la fumée du campement qu'il venait de quitter, la nécessité et le courage soutinrent ses forces ; mais, sûr enfin que les compagnons du roi Horsu avaient renoncé à le poursuivre, il ralentit le pas pour chercher autour de lui quelque moyen d'étancher la soif ardente qu'excitaient ses blessures. Le bruit d'une source l'attira vers la gauche, où il trouva un ruisseau qui sortait de l'enceinte même du parc monacal et au bord duquel il s'assit.
La longue lutte qu'il venait de soutenir et le sang qu'il continuait à perdre avaient épuisé ses forces ; il
sentit ses membres s'alourdir, un frisson parcourir ses veines, et ses yeux s'appesantir sous une sorte de sommeil glacé qui n'était point sans quelque douceur. Le soldat connaissait trop bien ces symptômes pour ne point s'en alarmer. Il plongea ses deux mains dans le ruisseau, espérant que la fraîcheur de l'eau pourrait le ranimer; puis, se soulevant avec effort sur ses genoux, il voulut se remettre debout, mais le sol parut se dérober sous lui, il redressa la tète ; les arbres, le mur, les sentiers semblaient tournoyer, des nuages passaient sur sa vue, et de vagues bruissements grondaient à son oreille. Il lutta en vain quelques instants, tout devenait de plus en plus confus; il ne voyait que des ombres flottantes, il n'entendait que des bruits incertains... Tout à coup, pendant cette lutte de la volonté et de la faiblesse, un tintement de grelots retentit au milieu des arbres!,.. Le condottiere lit un dernier effort pour se retourner, mais ses genoux tremblants fléchirent, ses bras roidis cherchèrent en vain un point d'appui dans le vide, et il retomba évanoui sur la mousse humide.
Cependant le bruit qu'il avait cru entendre n'était point une erreur de ses sens ; le tintement des grelots devenait à chaque instant plus distinct, et la mule dont ils annonçaient l'approche parut bientôt à l'extrémité du sentier qui conduisait au couvent.
Elle était blanche,assez pauvrement enharnachée, et s'avançait d'un pas pénible le long du chemin étroit et raboteux.
La lenteur de sa marche était, du reste, suffisamment justifiée par jleux énormes mannequins en peau de buffle qui chargeaient ses flancs, et entre lesquels se tenait le frère quêteur, dont l'air affamé et le corps de squelette semblaient un appel irrésistible à la charité des donneurs d'aumônes.
Fra Bartholomeo devait réellement à ces avantages extérieurs le choix qui avait été fait de sa personne pour les délicates fonctions de pourvoyeur du couvent. Doué d'un de ces appétits maladifs qui permettent de dîner jusqu'au souper et de souper jusqu'au déjeuner, il joignait à cette inappréciable faculté celle de se nourrir en pure perte et de rester toujours dans cet état d'étisie qui entretenait parmi
les fidèles une généreuse pitié. FraBartholomeo était comme le programme vivant des besoins de la communauté ; on ne pouvait le voir sans se représenter le couvent entier mourant de faim, et la quotité des dons était nécessairement proportionnée à l'étendue supposée des besoins. Aussi fra Bartholomeo jouissait-il, au couvent, d'une sérieuse importance. On lui passait sa mauvaise humeur, son égoïsme, sa gourmandise par conèidération pour sa maigreur; on re-, gardait celle-ci comme une faveur du ciel, comme un signe d'élection ; il le savait et ne manquait point d'en abuser, car toutes l es su périorités tende nt fata- < lemen tjt l'orgueil. Le duc de Roquelaure ne tirait-il point vanité d'être le seigneur lé plus laid de tout le royaume?
Fra Bartholomeo, perché sur ses . deux mannequins remplis par la quête, comme un roi sur le trône qu'il a conquis, achevait, tout en cheminant sur la mule blanche, un cervelas de Bologne arraché à la pitié d'une femme de charge des Cavalcanti : il ne s'interrompait que pour porter, de loin en loin, à ses lèvres un fiascone à'aleatico dont un chanoine lui
avait fait cadeau pour les malades du couvent'.
Près de sa monture marchait un jeune homme de vingt ans, portant le costume de novice et qui tenait d'une main distraite la bride de la mule.
En tournant le sentier, celle-ci fit un faux pas qui faillit désarçonner fra Bartholomeô au moment où il portait de nouveau à sa bouche le goulot du flacon.
— Per Baccho! tenez mieux la bride, Claudio, s'écria le moine étique avec humeur; il n'y a rien de plus malsain que d'être dérangé quand on boit. Vous ne faites rien, vous, tandis que moi je prends mon repas; il me semble que vous pouvez veiller à Rosetta !
Le novice ne répondit rien et continua à laisser flotter sa main sur la bride ; il ne semblait même pas avoir entendu la remontrance de fra Bartholomeô.
Celui-ci hocha la tète en faisant succéder une cuisse d'oie rôtie au cervelas qu'il venait d'achever.
— Et on veut faire un moine de cela ! murmura-til ; un novice qui aime mieux manger son macaroni à l'eau que de demander ce qu'il faut pour l'assaisonner... un chrétien qui ne prend pas garde aux
gens qui mangent et qui boivent! Pauvre de moiî c'est ainsi qu'on prépare la ruine des couvents.
Cependant ils approchaient du ruisseau au bord duquel le condottiere venait de s'évanouir. On entendait le murmure de l'eau. La mule, altérée, dressa les oreilles, regarda de côté, et, déviant de la route tracée, s'avança vers une échancrure de la rive, qui formait une sorte d'abreuvoir naturel.
Claudio, arraché de sa rêverie par ce changement de direction, serra la bride de Rosetta, et la guida plus attentivement jusqu'au ruisseau, où elle se mit à boire avec bruit et lenteur. Dans ce moment, fra Bartholomeo, qui, vu sa position, planait au-dessus des buissons d'osier et de saule, aperçut le condottiere couché sur la rive, et dont une main pendait jusque dans l'eau courante.
Le morceau qu'il portait à sa bouche demeura une seconde à moitié chemin ; mais la force de l'attrac- Jion l'attira sous la dent du moine, qui poussa toutefois une exclamation de surprise.
— Que la mère de Dieu nous assiste ! s'écria-t-il ;
il y a là un soldat couché sans mouvement.