LE SECRET DU CONDOTTIERE
Deux mois s'étaient écoulés, et la lugubre tragédie commencée au couvent de Sainte-Rosalie touchait à son dénoûment. Reconduite à Milan, Béatrix avait paru devant le tribunal formé par le duc lui-même, et qu'un légat de la cour de Rome était venu présider. La preuve apportée par l'accusation avait été d'autant plus facilement accueillie que l'accusée ellemême n'y avait opposé aucune défense. Elle s'était présentée devant ses juges vêtue de noir comme une veuve, immobile et évidemment décidée à mourir. A toutes les questions, elle avait gardé le silence, demeurant la tète droite, les traits immobiles et les
mains croisées sur ses genoux, sans paraître ni rien voir, ni rien entendre.
Au nom de Claudio seulement, un frémissement traversa ce pâle visage, et deux larmes, semblables au dernier flot d'une source épuisée, descendirent lentement sur ses joues amaigries; mais ce fut tout. Jusqu'à la fin, ses lèvres demeurèrent fermées. Elle entendit sans faire un mouvement tous les mensonges de l'accusation, puis l'arrêt terrible qui la condamnait à une mort honteuse, et se laissa reconduire au cachot qui lui avait été préparé dans la prison ducale, avec l'insensibilité d'un cadavre que l'on porte à sa tombe.
Elle était enfermée depuis la veille sous la surveillance particulière des condottieri de Philippe, dont plusieurs se trouvaient réunis dans le vestibule de la prison. Au moment où nous prenons notre récit, tous entouraient le cantinier de la compagnie, qui venait d'arriver avec la nouvelle que l'exécution aurait lieu le lendemain.
— D'où le sais-tu? qui te l'a dit? demandait un vieux soldat récemment enrôlé, et qui avait soî-
licite la faveur de faire partie du poste de la prison.
— Pardieu ! les crieurs publics viennent de l'annoncer dans toutes les rues de Milan, réponditle cantinier ; on dressera l'échafaud sur la grande place du marché.
— Tu Tas vu ?
— Comme je vous vois ; l'exécution se fera avant midi, vu qu'on a peur de quelque mouvement.
— Comment cela?
Le cantmier baissa la voix.
— Oui, dit-il d'un air capable , la signora avait des amis qui se remuent... Ils ont déjà voulu soulever les villes qui faisaient partie de son domaine, et, sans le seigneur Montalvan , qui y a rétabli Tordre...
— Eh bien ! que peut-on craindre alors? interrompit brusquement le condottiere. '
— C'est ce qife le capitaine vous dirait mieux que moi, reprit le cantinier en clignant des yeux ; toujours est-il qu'il a fait revenir toutes les compagnies cantonnées dans les environs, et, si les mécontents
préparent quelque coup désespéré, ils trouveront à qui parler.
Le vieux soldat échangea un regard avec quelques compagnons debout près de lui.
— Je comprends, reprit-il ; c'est le. capitaine qui veille ici pour tout le monde. Il est tout : la prudence et Faction de monseigneur, et lui seul peut conduire à bien cette affaire.
— Sans compter qu'il l'a commencée, fit observer le cantinier; car c'est lui qui a empêché la fuite de la signora et débarrassé monseigneur du secrétaire Claudio ; aussi met-il de la gloire à bien terminer son œuvre. Quand je suis passé, une douzaine d'officiers et de guidons montaient encore chez lui pour recevoir des ordres. Demain, il sera si bien maître de Milan, que nul ne pourra remuer sans sa permission.
— Ainsi tout dépend de lui seul, murmura le vieux condottiere, comme s'il se parlait à demi- voix ; il est la garde de l'épée sans laquelle la lame ne peut frapper.
— Dites plutôt qu'il est le bras qui la conduit, re-
prit le cantinier ; sans lui, monseigneur n'eût jamais osé venir. Mais le capitaine a répondu de tout; et ce qu'il a promis, il le fera. Pour qui vivra, demain sera un grand jour, seigneurs condottieri; jamais Milan n'aura vu de plus terrible fête.
— Tu oublies que le duc Philippe a eu un frère, dit une voix grave.
Les condottieri se retournèrent et aperçurent l'ancien geôlier, vieillard aveugle, qui se tenait assis près du seuil, éclairé par le soleil couchant.
— Ceux qui sont jeunes oublient vite le passé, reprit-il lentement; mais, moi, j'ai vu les supplices ordonnés par Galéas, et j'ai connu Squercia Ge-
vanco.
— Le piqueur de Marie- Ange Visconti? demandèrent plusieurs voix.
— Oui, reprit le vieillard ; celui qui nourrissait ses meutes de chair humaine, afin de les dresser à la chasse des hommes. C'étaient les plaisirs du duc Marie. J'ai vu mourir ainsi Marcelli, Carmina, Stotello ; j'ai vu la grande chasse dans laquelle périt le comte Barbiano.
— Barbiano ! répéta le vieux condottiere , celui qu'on avait nommé, comme Brutus, le dernier Romain.
— Tu Tas "connu? reprit l'aveugle. Moi, je l'ai gardé.
— Par le ciel ! vous devez savoir son histoire, reprit le condottiere. On en a longtemps parlé à Milan sans la bien connaître. N'avait-il pas un fils, parti tout jeune, et qui, en apprenant sa captivité, revint pour le sauver ?
— C'est vrai, dit l'aveugle ; on le nommait Guido.
— Et il réussit à arriver jusqu'à son père ?
— En se faisant recevoir parmi nos porte-clefs. Il me trompa comme les autres. Pour exciter la confiance, il ne parlait à Barbiano que l'injure à la bouche ; mais le prisonnier ne paraissait pas l'entendre. Enveloppé dans sa sérénité, il continuait à écrire de courageuses maximes sur les murs de la prison, car c'était là son occupation ordinaire. La vie entière de Barbiano avait été employée à rêver la liberté de Milan et l'unité de l'Italie ; c'était sa propre expression ; il en avait préparé dans sa pensée tous les moyens.
— Et son fils n'a point dû recueillir ce grand héritage ? demanda le vieux condottiere.,
— Je ne puis dire ce qui se passa entre eux quand ils se connurent, répondit l'aveugle ; le père n'épargna à Guido ni ses conseils ni ses enseignements ; mais, un soir, on entendit à la porte les aboiements des meutes enchaînées; c'était Squercia Gevanco, qui venait chercher les condamnés ; j'étais alors avec Guido sur la terrasse de la prison, d'où l'on apercevait l'arène ; nous vîmes la meute déliée par Squercia lui-même se précipiter sur les condamnés qui fuyaient. Le duc, placé dans une tribune avec quelques courtisans, les excitait de la voix, les appelait par leurs noms, les encourageait. Au milieu de la fuite générale, un prisonnier seul était resté debout, les bras croisés et la tète haute. C'était Barbiano. Monseigneur le désigna à deux limiers fauves; nous les vîmes aussitôt s'élancer, l'abattre et repasser devant la tribune, en traînant des lambeaux ensanglantés.
-~ Mais le fils? demandèrent à la fois toutes les voix.
— Il se tordait les mains en poussant des cris de rage, reprit le vieillard. Ce fut alors que j'appris la vérité ; il fut arrêté à son tour, jeté dans un cachot d'où il réussit à s'échapper.
— Et, depuis, nul n'en a entendu parler? ajouta le cantinier. C'est une curieuse histoire, et vous avez raison, père Gregorio ; une tète coupée doit vous paraître, en comparaison, bien peu de chose.
— La signora est-elle avertie de l'heure de l'exécution? demanda le condottiere, qui semblait prendre un intérêt particulier à tout ce qui concernait la condamnée.
— Le révérend confesseur ne lui a point encore rendu visite, fit observer un soldat.
— Qu'en sais-tu? reprit l'aveugle.
— Nul de nous ne l'a vu passer.
— Ignores-tu que le cachot de Sa Seigneurie a une autre entrée donnant sur les arènes de Marie- Ange?
— Une entrée! répéta vivement le vieux soldat; mais elle n'est pofnt gardée.
— A quoi bon? Trois portes garnies de fer la
défendent, et les clefs sont aux mains de votre capitaine.
— Qui les porte attachées à une cuirasse de fer, et sous sa cuirasse, ajouta un soldat qui avait déjà parlé ; je l'ai vu s'en servir quand le greffier est entré au cachot delà signora pour lui lire sa sentence.
Le condottiere, au front balafré, tressaillit; ses yeux rencontrèrent ceux des deux compagnons qui, déjà, à plusieurs reprises, avaient échangé avec lui des regards d'intelligence : on eût dit qu'ils venaient d'être frappés à la fois d'une même idée. Tous trois s'écartèrent sans affectation du groupe formé autour de Gregorio, s'échappèrent l'un après l'autre et se rejoignirent au pied de la grande tour.
— Avez-vous entendu? demanda rapidement le soldât.
— Oui, répondirent les deux compagnons.
— C'est une dernière chance à tenter.
— Nous sommes prêts.
— Mais le moyen d'être admis?
— En présentant cette dépèche de Naples interceptée par Maffi.
— Tu as raison. Allons.
Tous trois serrèrent leurs manteaux autour de leurs épaules, s'assurèrent que leurs épées ne tenaient point au fourreau, et se dirigèrent vers le logis occupé par Montalvan.
Celui-ci venait de quitter Sereza, et achevait de donner des ordres à Pietro. A en juger par l'accent bas et précipité du capitaine et par l'attention inquiète du guide, l'exécution de ces ordres devait être importante et périlleuse. Pietro s'en fit répéter plusieurs fois les détails, donna, de son côté, quelques rapides explications, et prit enfin congé de Montalvan.
Celui-ci le suivit d'un regard anxieux. Son impassibilité habituelle avait fait place à une agitation singulière. Tous les muscles de son visage, tendus et palpitants, exprimaient l'angoisse impatiente, l'espoir, la crainte ! La sueur perlait sur son front contracté, et des mots entrecoupés s'échappaient de ses lèvres à son insu; il semblait que la pensée, trop turbulente, avait besoin de se faire jour comme une lave en ébullition et longtemps contenue.
— Oui , murmurait-il en marchant à pas précipités, l'heure est venue... Le masque sous lequel j'étouffe depuis longtemps va tomber... Ce long rêve va se réaliser... ou s'évanouir... Encore quelques instants!...
Il s'était arrêté près de la fenêtre, et ses regards demeurèrent fixés sur le spectacle étrange qu'il avait à ses pieds.
Devant lui s'étendait l'immense cour intérieure naguère consacrée par Marie- Ange Virconti à ses chasses horribles, et qui avait gardé depuis le nom d'arènes. Toute la partie la plus rapprochée de la vaste enceinte était solitaire ; mais on apercevait, vers l'extrémité, à travers la demi-obscurité qui commençait à descendre, un groupe d'hommes qui semblaient faire à la hâte quelques préparatifs mystérieux. Sereza les dirigeait et donnait des ordres avec précipitation. Des sentinelles placées de loin en loin rendaient ces dispositions menaçantes et sinistres.
Montalvan semblait suivre avec une curiosité inquiète toutes les phases de ce drame, dont l'éloigné-
ment faisait pour lui une pantomime, lorsque son valet d'armes entra en lui annonçant que deux soldats demandaient à lui parler.
Le capitaine voulut d'abord les renvoyer; mais, sur l'observation qu'ils apportaient des nouvelles de Naples, il consentit à les recevoir.
Le valet d'armes ouvrit la porte au condottiere balafré et à l'un de ses compagnons. Le troisième était resté dans le vestibule, les mains enveloppées sous son manteau.
Montalvan fit un pas à la rencontre des visiteurs et leur demanda ce qui les amenait.
— Sa Seigneurie ne nous reconnaît point, dit le plus vieux en regardant le capitaine en face; nous sommes nouvellement enrôlés dans les compagnies qu'elle commande.
— 4 Et vous savez quelque chose de Naples? 'demanda Montalvan avec une distraction impatiente.
— Un de nos anciens compagnons vient d'arriver apportant des dépêches secrètes pour le capitaine, et ne sachant comment les faire remettre, il s'est adressé à nous.
— Où sont-elles?
— Les voici.
Montalvan prit le rouleau cacheté que lui présentait le vieux soldat, et s'approcha de la fenêtre pour en examiner les sceaux.
Dans ce moment, un trépignement suivi d'un
. soupir étouffé retentit dans le vestibule; les deux
condottieri tirèrent leurs épées comme à un signal,
et se précipitèrent sur le capitaine, qui se sentit
frappé en même temps d'une double blessure.
Il jeta un cri, recula jusqu'au mur et eut la force de dégainer son épée.
Le troisième condottiere parut à la porte le poignard à la main.
— Tuez, tuez, dit-il, le valet d'armes est mort. Mais Montalvan, retranché dans un coin de ia
fenêtre, s'était mis en défense.
— Misérables! s'écria-t-il, que voulez-vous?
— La clef du cachot qui renferme la duchesse, répondit le vieux condottiere.
— La clef, je ne l'ai plus, répéta Montalvan.
— Tu mens !
— Elle est aux mains de Sereza.
— Tu mens ! elle est cachée sous ta cuirasse ; mais je saurai l'en arracher.
— Qui es-tu donc, toi?
— Un homme qui veut venger le sang de Claudio, et un ami de Béatrix : le comte de Rivera.
En prononçant ce dernier mot, il s'était jeté sur Montalvan avec fureur.
— Arrêtez, s'écria celui-ci, qui parait avec peine les coups des trois assaillants... moi seul peuxsauver lasignora... Toutes les mesures sont prises... ma mort sera sa perte... Au nom du ciel ! écoutez-moi...
— Lâche, qui as peur de mourir ! répondit Rivera en le frappant en pleine poitrine...
L'épée de Montalvan lui échappa ; il s'appuya des deux mains à la muraille, fléchit et tomba.
Les deux condottieri se précipitèrent sur lui et le tinrent immobile sous leurs genoux, tandis que le comte fouillait sous sa cuirasse.
— Malédiction ! la clef n'y est plus, s'écria-t-il.
— Non, balbutia Montalvan; je te l'avais dit, ils
sont venus la prendre pour l'exécution.
— L'exécution ! répéta le comte épouvanté ; mais elle ne doit avoir lieu que demain sur la place du Marché, Les crieurs publics l'ont annoncé.
— Pour dérouter les mécontents, murmura le capitaine; mais elle a lieu ce soir dans les arènes?
— Ciel!
— Vous n'avez pas voulu m'entendre, reprit le blessé, dont' la tête flottait. Tout était préparé pour la délivrance de la signora.
— Que dis-tu?
—Oui, les compagnies connaissaient le complot... L'échafaud... devait être renversé... le duc frappé... Mais moi seul pouvais donner le signal... et maintenant... maintenant...
— Écoutez ! interroinpit le comte.
— La cloche! cria Montalvan, qui se redressa convulsivement. Ah ! malheureux ... il est trop tard . . . Vous l'avez tuée!
— Que dis-tu?
— Oui... oui...
— Là... regardez...
Rivera et ses compagnons s'élancèrent à la fenêtre
Un cortège composé de moines et.de soldats traversait silencieusement la vaste cour. Au milieu, sur un brancard recouvert de serge rouge, une femme était étendue sans mouvement, et à côté marchait le bourreau, dont la main soulevait quelque chose que le comte ne put d'abord reconnaître. Il se pencha, glacé de saisissement, puis recula avec un cri d'horreur. C'était la tète de Béatrix!
Montalvan, qui s'était relevé avec effort jusqu'au balcon, vit passer le cortège; derrière marchaient les compagnies en désordre; elles avaient vainer ment attendu le signal, et les soldats, qui se croyaient trahis, cherchaient des issues pour fuir.
Quand tout eut disparu, il poussa un gémissement dans lequel se résumait tout ce que l'âme humaine peut ressentir de rage et de désespoir, puis se laissa retomber à terre.
— Morte! murmura le comte, qui continuait à fixer un œil égaré sur le point par lequel le brancard funèbre avait disparu.
— Par ta participation, balbutia Montalvan, dont l'accent devenait plus saccadé, et ce n'est point seu-
lement le cadavre d'une femme qui vient de passer là... c'est celui de la liberté de l'Italie.
Rivera releva la tète.
— Quels étaient tes projets? demanda-t-il.
— Ceux dont j'avais promis l'accomplissement à Barbiano, reprit le mourant; le but que le père avait rêvé, le fils était près de l'atteindre.
— Quoi! ce Guido qui reçut les dernières instructions de notre Brutùs?...
— C'était moi... Rivera... moi qui ai su brider ma haine... cacher mes espérances... semer graine à graine dans le champ de liberté dont la moisson était mûre... quand tu y as mis le feu... Sois donc maudit, toi et les tiens... Ah ! je remercie Dieu de fuir votre terre d'esclaves! Il n'y a plus d'Italie! Mon père... je vais te rejoindre.
Il laissa retomber sa tète en arrière, et rendit le dernier soupir.
Par un mouvement involontaire, le comte se découvrit, et ses deux compagnons se signèrent avec un respect douloureux. Tous trois comprenaient qu'une grande âme venait de quitter la terre.
Lorsque Sereza se présenta, une heure après, il ne trouva que le cadavre du capitaine, dont la main tenait encore la dépèche enlevée à Gennaro.
Elle annonçait au duc Philippe Visconti la mort de Jeanne de Naples, qui laissait par testament son royaume à René d'Anjou.