CATASTROPHE
L'hôtellerie de la Mèrejk Dieu, située à l'extrémité du village, avait un air de solitude et de délassement qui lui avait valu la préférence accordée par Claudio. En y arrivant le matin, il n'y avait trouvé que la vieille hôtelière filant sur le seuil et son fils occupé à sculpter au couteau des manches de fouet.
Après avoir laissé son cheval dans une immense écurie dont les râteliers couverts de toiles d'araignée prouvaient l'abandon, il s'était rendu au couvent de Sainte-Rosalie, et n'avait point depuis reparu au gîte.
Lorsqu'il quitta Béatrix, il craignait que Tauberge ne fût fermée à une pareille heure, et qu'il n'eût à éprouver de longs retards avant de pouvoir rentrer en possession de son cheval ; mais, contrairement à toiites ses prévisions, il la trouva ouverte, et aperçut près du foyer, où flamboyait un fagot de broussailles, deux voyageurs auxquels l'hôtelière et son fils tenaient compagnie.
Ce dernier, qui s'était retourné à l'entrée de Claudio, se récria joyeusement :
— Eh! c'est notre pauvre cher hôte de ce matin, dit-il avec l'obséquiosité caressante familière aux Italiens des dernières classes; que Votre Seigneurie soit bénie ! je craignais qu'il ne lui fût arrivé malheur.
— Bridez vite mon cheval et faites-le sortir, interrompit Claudio, qui éprouvait l'impatience fiévreuse que donne l'approche d'un grand événement.
— Seigneur! notre beau cavalier ne songe point, je pense, à se mettre en route à pareille heure, dit l'hôtelière surprise.
— Il faut que je parte sur-le-champ, répliqua brièvement Claudio; rien n'a-i-il manqué à mon cheval?
— Que Dieu nous aide ! ce n'est pas à l'hôtellerie de la Mère de Dieu qu'il a jamais manqué quelque chose à la monture d'un honnête cavalier, dit Gennaro avec çmphase.
— Ajtelle enseigne que, quand nous avons conduit les nôtres à l'écurie, nous n'y avons rien trouvé, fit observer le plus âgé des deux voyageurs assis sur l'âtre.
L'hôtelière et son fils voulurent essayer de se justifier; mais Claudio les interrompit pour demander de nouveau que l'on préparât son cheval, et ce dernier se décida à sortir, non sans avoir encore vanté les commodités de l'auberge de la Mère de Dieu.
La disparition de Gennaro ayant fait un vide au foyer, Claudio prit sa place et avança avec distraction ses pieds au-dessus de la flamme.
— Par la sainte Trinité ! il faut que notre jeune seigneur ait grande hâte d'arriver pour s'exposer si
tard aux hasards du chemin, reprit la vieille femme; les soldats eux-mêmes évitent de marcher la nuit depuis qu'il y a des bandouliers dans la campagne. L'autre jour encore, ils ont attaqué un convoi sur la route de Novare.
Claudio fit un mouvement.
— Sont-ils si hardis que de s'adresser à des gens de guerre ? demanda-t-il avec plus d'attention.
— Et sans leur laisser le soin de résister ou de se rendre, répondit l'hôtelière ; car ils attaquent sans rien dire, comme des désespérés,
— S'il en est ainsi, fit observer le vbyageur qui avait déjà parlé, le seigneur cavalier est pauvrement défendu avec sa dague.
— Pour frapper de près, elle ne frappe pas moins sûrement, répliqua le jeune homme.
— Encore faut-il qu'elle puisse arriver à l'ennemi, reprit l'étranger, dont le regard, après s'être arrêté sur le poignard, se releva jusqu'à Claudio lui-même.
Mais il s'interrompit tout à coup, poussa une exclamation, et, se levant avec précipitation, entraîna le jeune homme vers la porte.
Là, il le regarda encore à la elarté des étoiles, et s'écria :
— Sur mon salut y c'est le novice Claudio.
— Le comte de Rivera! répéta celui-ci en reconnaissant à son tour l'étranger.
— r Plus bas! interrompit le vieux capitaine, qui le conduisit hors du seuil; c'est le ciel qui t*a mis sur mon chemin; j'arrive de Milaa pour parler à la duchesse.
— Elle est au couvent de Sainte-Rosalie.
V — Oui... mais... écoute... l Tu lui es dévoué, n'estce pas?
— Je sacrifierais pour elle ma part du paradis.
— Eh bien, apprends que sa mort est résolue.
— Je le sais.
— Toi? Alors tu m'aideras à la sauver!
— Mais par quel moyen, seigneur comte?
— En l'arrachant aux mains de Yisconti.
— Ainsi vous venez?...
— Pour l'enlever!
Claudio s'approcha du comte et baissa la voix.
— Elle part cette nuit, dit-il précipitamment et à voix basse.
— Avec toi? demanda Rivera.
— Et avec une de ses femmes.
— Quelle route devez- vous prendre?
— Celle de Novare.
— Je vous accompagnerai, dit vivement le comte ; deux épées de plus peuvent être utiles.
Il se retourna pour appeler son écuyer, qui était resté près du foyer et aperçut derrière lui Gen-
naro.
— Que fais- tu là, drôle? s'écria-t-il brusquement.
— Que Sa Seigneurie m'excuse, dit le jeune garçon d'un ton craintif, je venais annoncer au cavalier que sa monture l'attendait.
— Pourquoi ne point parler?
— Jésus! Sa Seigneurie nous prend-elle pour des compagnons sans usage. A l'auberge de la Mhe de Dieu, on sait qu'il ne faut point interrompre ceux qui causent.
— C'est-à-dire que tu nous écoulais?
— Oui, Seigneurie.
— Et qu'as- tu entendu?
-— Rien, Seigneurie; j'attendais la fin.
Le comte regarda Gennaro en face; mais son visage, à demi idiot, demeura impassible.
Il lui ordonna de faire sortir également son cheval et celui de son compagnon.
— Sa Seigneurie veut donc aussi partir? s'écria l'aubergiste d'un air consterné. Que Dieu et les
. saints nous assistent ! Sa Seigneurie aurait-elle eu à se plaindre de l'auberge de la Mère de Dieu?
— Vos Seigneuries ne voudraient point se remettre en route sans avoir rien pris? fit observer l'hôtelière, qui s'était approchée à son tour. Nos seigneurs n'ont pas vu les lits que nous leur donnerons : la paille est d'hier, et les couvertures de peau de mouton ont toute leur laine ; nos seigneurs ne trouveront nulle part un meilleur gîte, ni des hôtes plus disposés à leur complaire.
Rivera ne répondit pas, mais il fit signe à son écuyer de tout préparer.
Celui-ci sortit et reparut bientôt avec les deux
chevaux. Le comte jeta un paolo sur la table où Claudio avait déjà déposé un demi-ducat.
— Que tous les anges du ciel servent d'escorte à Leurs Seigneuries, dit la vieille aubergiste en faisant le signe de la croix avec les deux pièces d'argent ; puissent-ils les préserver surtout de toute mauvaise rencontre ! Je prierai Dieu que les prospérités soient comme une pluie bienfaisante pour Leurs Seigneuries. Leurs Seigneuries prendront garde à l'ornière qui se trouve devant la porte d'entrée. Gennaro, apportez la lanterne de corne, et montrez l'étrier à Leurs Seigneuries.
Le jeune garçon obéit ; il aida les trois cavaliers à se mettre en selle, les accompagna avec sa mère jusqu'à l'entrée de la cour, et se joignit à elle pour les poursuivre d'heureux souhaits de voyage et de bénédictions, aussi longtemps qu'ils purent les entendre; mais à peine eurent-ils disparu, qu'il se tourna vivement vers la vieille femme. L'expression hébétée de ses traits venait de tomber comme un masque, et ses regards brillaient d'une ardeur rusée.
— Ils vont enlever la duchesse, dit-il rapidement et à demi-voix; ils l'emmènent à Novare, cette nuit.
— Dieu du ciel! es-tu bien sûr? s'écria l'hôtelière.
— J'ai entendu le jeune cavalier qui avertissait l'autre, répliqua Gennaro avec la même vivacité. Il faut que le seigneur qui est venu hier nous .ordonner de le surveiller soit averti sur-le-champ.
— Tu sais son nom, alors?
— Oui; il m'a dit, s'il arrivait quelque chose, d'aller au couvent et dé demander le seigneur Sereza.
Mais, à cette heure, tu ne seras point reçu.
— Je n'aurai qu'à dire que c'est pour la santé de monseigneur; cela doit me servir de mot de passe; donnez-moi mon manteau, mon chapelet et mon bâton de buis; en prenant par le petit coteau, je serai arrivé avantie cavalier.
L'hôtelière courut chercher ce que son fils lui demandait, et celui-ci prit en courant un sentier qui le conduisit rapidement à la porte du couvent.
Le mot de passe le fit conduire sur-le-champ à Sereza, qui se trouvait avec Montalvan près de monseigneur. Ce dernier, persuadé, d'après le rapport du capitaine, que Claudio était parti sans avoir vula duchesse, cherchait avec ses deux confidents les moyens de renouer les fils de son intrigue, tout à coup rompus par ce brusque départ. La veille s'était prolongée dans cette recherche, et tous trois étaient à bout d'imagination, lorsque l'on annonça Gennaro.
Bien que le jeune garçon n'eût jamais vu le duc, il ne se laissa point intimider par sa présence. Après un salut dont la brève simplicité formait un singulier contraste avec son obséquiosité habituelle, il raconta rapidement et d'une manière précise tout ce qui s'était passé à l'auberge de la Mère de Dieu : la rencontre de Claudio et du comte de Rivera ; l'aveu fait à ce dernier du projet de départ de la duchesse ; enfin, la résolution prise par tous deux de la seconder et d'atteindre avec elle Novare avant le jour.
L'étonnementdu duc et de Sereza fut encore moins
grand peut-être que celui de Montalvan. Après ce qui venait de se passer entre lui et Béatrix, cette résolution subite lui parut d'abord impossible ; il interrogea vivement Genanro, et lui fit répéter les unes après les autres toutes les circonstances de l'entretien qu'il venait d'entendre; mais le jeune garçon ne varia d'aucun détail, et ajouta que les trois cavaliers devaient être déjà arrivés au lieu du rendez-vous. 11 restait donc à peine le temps nécessaire pour se préparer à la réussite de ses projets. Le duc ordonna au capitaine de rassembler ses condottieri et de faire garder toutes les issues, et lui-même, suivi d'Antoine, courut à l'appartement de Béatrix.
Après son départ, Montalvan demeura quelques instants immobile. Le renversement subit de tous ' ses plans l'avait étourdi. Il semblait délibérer sur ce qu'il devait faire ; mais l'hésitation fut courte. Après quelques instants de réflexion, il saisit vivement une des lampes posées sur le guéridon et disparut par le corridor opposé à celui qu'avaient pris le duc et son secrétaire.
Cependant Claudio et ses compagnons avaient at-
teint, de leur côté, la brèche de l'enceinte; le jeune homme y laissa le comte et son écuyer, à la garde des chevaux, tandis qu'il franchissait lui-même le mur. 11 traversa le bois et le verger, arriva à la sortie dérobée par laquelle Martha l'avait reconduit, la trouva ouverte et arriva jusqu'à l'appartement de la duchesse.
Elle était en prière, tandis que sa camériste, obéissant instinctivement à ses habitudes d'ordre et de prévoyance, rassemblait à la hâte les objets les plus nécessaires à leur fuite.
A la vue de Claudio, elle fît une exclamation qui arracha Béatrix à son recueillement.
— Vous, déjà? dit-elle en se relevant.
— Tout est prêt, répliqua rapidement le jeune homme ; et le comte Rivera me suit.
Béatrix poussa un cri de joie.
— Un hasard inespéré nous a réunis, reprit Claudio; il est là, hors de l'enceinte, et vous attend.
— Partons, interrompit Martha, qui enveloppait sa maîtresse d'une mante de voyage.
Mais Béatrix avait été saisie d'un tremblement
qui la força de s'asseoir. Près d'exécuter ce qu'elle avait résolu, l'épouvante venait de la saisir; elle appuya la tête sur un de ses bras, et pressa l'autre contre son cœur, qui battait à se briser.
Martha et Claudio, effrayés de cette espèce d'hésitation, se mirent à l'encourager doucement. Elle fit un effort, se redressa et s'appuya à la main que le jeune homme lui tendait.
Au même instant, plusieurs coups furent frappés à la porte principale, et la voix du duc cria d'ouvrir.
L'effet de cette interruption fut aussi subit que terrible. Tous trois restèrent dans la même attitude, les mains tendues et l'œil égaré.
— Ouvrez, signora! répéta le duc.
Et, avant même que Béatrix eût pu répondre, elle entendit une clef s'introduire dans la serrure et essayer de l'ouvrir.
Elle n'eut que le temps de désigner du geste, à Claudio, l'oratoire placé derrière lui. Comme il s'y précipitait, la serrure céda, et Visconti parut debout sur leseuil, le regard fixé sur l'oratoire, dontla porte, brusquement tirée, venait de se refermer avec bruit.
Béatrix se tenait à quelques pas, muette et terrifiée. Martha, pâle de saisissement, s'était appuyée au mur. Le duc entra en jetant autour de lui un regard précautionneux, et s'approcha de l'oratoire.
Les deux femmes, jusqu'alors immobiles, ne purent retenir un mouvement. Visconti s'arrêta et son visage s'éclaircit.
— Il est là, dit-il en montrant la porte par laquelle Claudio s'était échappé.
Béatrix voulut répondre et n'en eut point la force ; les paroles s'éteignirent sur ses lèvres en sons inarticulés. Visconti fit un signe à Sereza, qui disparut par l'entrée dérobée. Se tournant ensuite vers la duchesse :
— Remettez- vous , madame , reprit-il de cet accent sinistrement railleur qu'il ne prenait qu'aux heures de triomphe; au point où les choses en sont arrivées, il ne reste plus qu'à nous entendre.
Béatrix regarda Visconti d'un air stupéfait et égaré. Cette tranquillité ironique lui faisait froid.
— Que voulez- vous dire, monseigneur?... balbutia-t-elle.
— La signora va le savoir, reprit Philippe. Qu'elle se mette d'abord à cette table.
— Oui ! répondit la jeune femme, dont l'étonnement grandissait.
Philippe prit lui-même les plumes et une feuille de vélin dans lejportefeuille à fermoir d'émail de la duchesse; il les plaça devant elle, et lui fit signe de s'asseoir. Elle obéit machinalement.
— Maintenant, reprit Visconti, que la signora écrive a son secrétaire Claudio qu'elle l'attend pour fuir avec lui.
— Monseigneur!... interrompit Béatrix éperdue.
— Écrivez et signez, signora, reprit le duc impérieusement; il me faut ce billet.
— Et qu'en voulez-vous faire? demanda Béatrix.
— Obtenir ce que vous désirez autant que moi, reprit Visconti, la rupture de ce mariage qui a été un malheur pour tous deux.
La jeune femme releva la tète.
— Ah! je comprends, s'écria-t-elle , subitement éclairée; c'était là votre espoir : ce brusque changement, cette persistance à rapprocher Claudio, les ré-
vélations que vous lui avez faites, c'étaient autant de pièges que vous nous avez tendus à tous deux ; et maintenant vous voulez une preuve qui me flétrisse, afin de pouvoir me dépouiller en me chassant; je ne vous la fournirai pas, monseigneur !
— La signora est libre, dit froidement Visconti. Et, se tournant vers Sereza, il ajouta :
— Que Ton fausse monter les condottieri.
Béatrix se précipita devant le seuil,
— Écoutez -moi, monseigneur, repritelle éperdue... vous ne voudriez pas commander un meurtre odieux... inutile!... Seule, j'ai été coupable,., seule, je dois être responsable...
— Qui vous empêche alors de le reconnaître? fit observer Philippe en désignant du regard la plume que Béatrix avait rejetée. Il me faut une preuve, signora; si vous refusez celle que je vous demande, le cadavre de votre amant, frappé ici au milieu de la nuit, m'en donnera une suffisante.
— Ainsi ce billet le sauvera? demanda la jeune femme haletante. Ah ! vous l'aurez, monseigneur.
Elle courut à la table, ressaisit la plume, écrivit
rapidement le billet demandé et le tendit au duc. Celui-ci l'eut à peine parcouru, que le calme étudié de ses traits s'évanouit; il le serra contre sa poitrine, et, poussant un cri de triomphe :
— Merci, don Sepharo, dit-il avec éclat; j'ai enfin ce que vous demandiez, une preuve de l'adultère.
— Je suis à votre merci, je le sais ! bégaya la duchesse. Vous avez entre vos mains mon honneur et ma vie... Mais je n'ai dû penser qu'à lui!...
— A lui seul, en effet, signora, reprit Visconti avec un rire perfide ; car vous ne vous êtes plus rappelée que votre oratoire avait une seconde entrée, par laquelle Sereza a pu pénétrer.
— Ciel!
— Vous avez oublié que les lois de Milan donnaient au mari droit de vie et de mort sur la femme qui a failli et sur son complice.
— Que dites-vous?
— Je dis que j'ai usé de la moitié de ce droit, signora; regardez!
Il repoussa brusquement la porte de l'oratoire, et Béatrixyjetaun regard éperdu.
Près du seuil se tenait Montalvan, les bras croisés, l'air inflexible, et, plus loin, vers le fond, Claudio étendu sans vie aux pieds de deux condottieri qui essuyaient leurs épées.