‹ La lune de mielChapitre 12 sur 15 · A GENEVE · texte numérisé non relu

A GENEVE

Voici un nouveau volume destiné aux lectures de faniille ; nous lui souhaitons l'accueil fait à ceux qui ont été précédemment publiés par nous dans La même intention. Nous appuyons sur ces derniers mots, parce qu'ils répondent aux scrupules de quelques-uns des lecteurs qui nous honorent de leur sympathie.

Plusieurs ont exprimé leur étonnement, presque leur affliction, de ce que tous nos livres n'eussent point le môme caractère, et ne fussent point exclusivement appropriés à celte espèce de mission domestique. Ils ont regretté que certains volufties, renfermant une analyse de sentiments plus vifs ou de situations exceptionnelles, ne pussent être librement parcourus par tous les yeux ! — A cela nous n'avons qu'une chose à

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répondro : c'est que l'art no poul s'astreindre exclusivement à des enseignements directs, puisés dans un seul ordre de sensations ou de faits. Son domaine embrasse l'étude de la vie sous tous ses aspects. L'écrivain n'est point toujours un fabuliste obli^^c à la démonstration d'une règle morale; c'est parfois un peintre qui regarde et copie, un philosophe qui raisonne ou déduit, un poëte qui s'émeut et révèle son cœur î Vouloir lui interdire tous ces modes de manifestations, c'est borner son âme, faire de lui un ouvrier fabricant seulement pour un besoin.

Nous ne croyons point qu'une pareille servitude puisse nous être imposée. Nous pensons avoir le droit d'étudier et de reproduire, selon nos forces, toutes les physionomies de la société humaine, qu'elles soient gracieuses ou terribles, gaies ou sinistres. La seule chose qve l'on puisse exiger de l'écrivain, c'est le sens du juste et du vrai, une prévention avouée pour le bien, le désir ardent et visible de voir guérir les maux qu'il raconte ! Là est son devoir; le devoir des autres est de choisir parmi les tableaux qu'il expose ceux qui conviennent à l'éducation de chaque classe de spectateurs. — On n'a point condamné les peintres de l'école italienne à ne produire que des tableaux de sainteté; on

a seulement veillé à ne pas les exposer aux mêmes lieux et pour le même public que ceux qui reproduisaient les scènes du monde profane.

On nous pardonnera de citer de si grandes choses et de si grands noms à propos de nos petits livres; mais cette explication nous a semblé nécessaire. — Au reste, pour éviter toute confusion, nous donnons ici les titres de tous ceux de nos volumes qui peuvent être admis sans objection dans les bibliothèques de famille et que nous avons spécialement publiés pour elles.

Ces volumes sont : Le Coin du Feu. — Sous la Tonnelle. — Au bord du Lac. — Pendant la Moisson. — Le Philosophe sous les toits. — Les Confessions d'un Ouvrier. — Bans la Prairie. — Les Clairières.

' Abritée par sa ceinture de collines et ne communiquant avec l'Océan que par une passe étroite, la rade de Brest forme un véritable lac que sillonnent incessamment une multitude de barques destinées à établir la communication entre la ville et les hameaux bâtis autour de la baie. Aussi, vers le milieu du jour, les cales de la Rose et de Recouvrance, placées à l'entrée du port, sont -elles encombrées d'embarcations de toutes grandeurs attendant les marchandises qu'elles doivent emporter ou les passagers qu'elles doivent reconduire. On trouve là réunis les barques de Plongastel avec leurs rameurs à capes de toile et à bonnets phrygiens, les gabares de Lanvoc aux bordages élevés, les chaloupes de Camaret, noires et élancées, les

2 RÉCITS i:t souvenirs.

canots (le Koscanvcl, toujours char^'és de femmes, de paysans et de soldats.

Un de ces derniers venait précisément de lâcher son amarre pour déborder, quand un jeune garçon d'environ dix-huit ans, portant le large pantalon de toile blanche, la veste de drap bleu et la chemise rayée au collet raballu, costume ordinaire des pilolins sur les vaisseaux de l'Elat, parut au haut de la cale et agita son chapeau de paille.

— Ohé! de l'embarcation! est-ce qu'on part sans moi, père Noirot? s'écria- t-il gaiement.

Le vieux patron, qui appuyait la gaffe contre le quai pour pousser au large, fit de la tête un signe amical.

— Quand les cancres ne descendent pas avec la marée, ils restent à sec, dit-il d'un ton bref et capable habituel aux vieux matelots.

Le pilolin, qui était arrivé vis-à-vis du canot, y sauta légèrement, passa à travers les femmes, les enfants et les paquets avec l'adresse d'un clown qui danse la sabotière au milieu d'une douzaine d'œufs, el gagna l'arrière de l'embarcation, où il déposa un grand panier soigneusepient ficelé.

— C'est-y encore pour la fête de M. de La Roche ce que vous portez là, monsieur Julien? demanda près de lui une voix à l'accent doucereux et traînant.

Le jeune homme se retourna.

— Tiens, c'est Jean Vollard, dit-il; comment diable

avez-vous quitté Kerninek? On chassera dans les bois de M. de Lescar pendant voire absence, vieux sauvage.

— Oh! que j'ai pas peur, répliqua le garde champêtre d'un air méchamment rieur, j'ai laissé mon fusil au neveu Pierre.

— Le petit rouge?

— Oui.

— Encore un fier gueux, celui-là.

— Y se forme, monsieur Julien, y se forme! il a déjà surpris la veuve Pérou qui ramassait des pommes de pin dans les bois de M. le comte, et si ça avait eu aussi bien quelque chose, je lui aurais déclaré procèsverbal, oui!... mais avec la veuve, j'aurais seulement pas fait mes frais! Aussi, on dit toujours : — les pauvres sont malheureux; moi, je dis qu'ils sont heureux! ça leur sert de défense, leur misère; on n'a pas d'avantage à les chagriner.

Julien jeta un regard de travers à Jean Vollard.

— Ce n'est pas vous, toujours, qui ne les chagrinez pas, dit-il, car le mois dernier encore vous avez fait emprisonner le grand George pour avoir tué un lièvre dans vos taillis.

— Tiens, faut-il pas qu'on défende ses droits? On est propriélaire ou bien on ne l'est pas.

— M. de La Roche aussi est propriélaire, et jamais personne ne s'en est plaint.

Un nuage de mécontentement passa sur la figure blafarde de Jean Vollard.

— Ah! nous y voilà, rôpiiqua-t-il en ricanant, vous ne parliez mal du comte que pour amener l'éloge de voire patron ! Au fait, ils sont ennemis depuis qu'ils ont eu un procès...

— Que M. de La Roche a gagné, ou plutôt fait gagner à son pupille; car il s'agissait de M. Henri, dont le comte voulait écorner l'héritage en qualité d'oncle.

— Et que M. de La Roche a défendu en qualité de beau-père.

— Comment, de beau-père?

— Oui, oui, on sait bien que le mariage de M. Henri Kerval avec mademoiselle Blanche est arrangé.

— Quand cela serait?

— Tiens, c'est juste, M. Henri est le plus riche parti de tout le département.

— Après?

— Ça serait une bonne affaire pour M. de La Roche.

— Pourquoi ça?

— Parce qu'il pourrait prendre dans la bourse du gendre comme certains prétendent qu'il a pris dans la bourse du pupille.

Julien se leva d'un bond.

— Où sont-ils ceux qui disent ça? s'écria-t-il les yeux étincelants et les poings fermés; nommez-les, nommez-les donc! Mais c'est vous, vieille vipère, qui inventez ces mensonges.

— Par exemple!

— C'est vous, j'en suis sûr! Vous vous fiez à votre

âge pour calomnier en sûreté; mais prenez-y garde pourtant, père Vollard; votre chapeau cache votre crinière grise, et quelque jour, voyez-vous, je pourrai l'oublier.

Nul doute que le garde forestier n'eût relevé cette menace s'il se fût trouvé à terre, et son fusil à la main ; mais il était sur l'eau, ballotté par le roulis qui commençait à agiter la barque et lui permettait à peine de se maintenir assis, tandis que Julien se tenait debout devant lui, ferme et libre dans ses mouvements. Sentant le lieu trop défavorable pour s'exposer à pousser plus loin le débat, Vollard se contenta de murmurer quelques-unes de ces phrases entrecoupées qui ont l'avantage de ne rien dire, en vous donnant Tair de répondre. Cependant le pilotin allait les relever et exiger des paroles plus claires, lorsqu'il fut interrompu par un passager qui avait jusqu'alors écouté la querelle avec une grande attention, bien qu'il y fût demeuré étranger.

C'était un homme d'environ cinquante ans, dont les traits, naturellement élégants, n'avaient été altérés par aucun signe de vieillesse : l'œil était clair, la bouche fermement dessinée, le front lisse, et les cheveux abondants. L'ensemble présentait cependant plus de force que de sérénité. On sentait dans ce visage, si merveilleusement conservé, quelque chose de dur, de froid, de rigide; on eût dit un masque d'airain. Quant au costume, il indiquait d'anciennes habitudes d'élégance.

6 RÉCITS ET SOUVENIUS.

que le dénûment visible du momont rendait presque grotesques. C'était d'abord un habit trop soigneusement fermé pour ne point faire deviner l'absence du linge, et sur lequel pendait un lorgnon à monture élégante; un pantalon reprisé aux genoux, mais que tendaient des dessous de pied neufs; des gants de premier choix souillés par l'usage, et une badine à tôte précieusement ciselée, avec laquelle l'étranger caressait ses bottes éculées. Il se tenait à demi renversé sur le banc de l'arrière du canot, dans une attitude exprimant à la fois l'aisance du marin qui se trouve sur son élément, et la nonchalance impérieuse de l'homme accoutumé au commandement.

Ainsi que nous l'avons dit, il avait d'abord écouté avec un intérêt visible la querelle survenue entre Julien et le garde champêtre; mais, voyant quelle menaçait de reprendre et de se prolonger, il fmit par s'entremettre.

— Eh bien! il paraît que nous sommes à l'audience? dit-il d'un ton légèrement ironique; les sieurs de La Roche et de Lescar ont trouvé deux avocats qui recommencent à plaider leur procès.

— Ça gênerait-il monsieur? demanda Julien en se retournant brusquement.

L'étranger sourit.

— Vous voudriez que je répondisse? dit-il ; mais, sur l'honneur, j'ai toujours aimé l'éloquence du barreau, sans compter que votre débat me paraît fort

instructif. Je présume seulement que, pour prendre avec tant de chaleur la défense de M. de La Roche, vous devez être un de ses parents?

Julien, qui aux premiers mots de l'étranger avait tourne le dos avec un geste d'impatience, se redressa, et une subite animation éclaira tous ses traits.

— Mieux que ça, monsieur, dit-il avec une gravité expressive, mieux que ça; je suis un de ses obligés.

— Ah ! je comprends, un protégé...

— Un orphelin qui peut-être sans lui serait maintenant à l'hospice.

— Bien sûr, murmura Jean Vollard qui, en appuyant sur l'ancienne misère du pilotin, pensait l'humilier; il n'a pas toujours été si fier. Je me rappelle encore le temps où sa mère demeurait dans la petite maison de la grève.

— Oui, continua Julien sans prendre garde à l'intention malveillante du garde champêtre, une maison oii personne n'a voulu aller demeurer depuis, parce qu'on dit qu'elle est trop malsaine; mais pour nous elle avait une commodité... On ne payait pas de loyer... en argent... on ne payait qu'en santé. Aussi nous restions, et c'est là que ma mère a pris le m.al dont elle est morte.

— C'est bien plutôt faute de se ménager, objecta le garde-ehasse; depuis le malheur qui était arrivé, sur l'eau, à son mari, elle travaillait comme pour se tuer.

— Fallait-il pas élever l'enfant? interrompit le palron

Noirot; la pauvre femme a serré le vent tant qu'elle a pu, mais la meilleure barque ne dure que son temps.

— Oh! je me rappelle eneore, comme si c'était hier, le jour où elle a été forcée de rester au lit, dit Julien avec émotion.

— C'est alors que la famine est entrée au logis, reprit le vieux marin; avec ça que ton oncle, le père Morand, se trouvait je ne sais où, dans les mers de rinde.

— Oui, il était trop loin et moi j'étais trop petit...

— Qu'est-ce que tu avais bien, sept ans?

— A peine; aussi, tout ce que je pouvais faire, c'était de ne rien dire quand je sentais la faim, et de lâcher de dormir.

— Pour te distraire l'estomac? connu! On employait le même moyen sur les pontons.

— Et c'est alors que M. de La Roche est venu à votre secours? demanda l'étranger.

— Par hasard, répliqua Julien, car il arrivait dans le pays, et je ne le connaissais pas. Mais un soir, comme j'étais assis sur le seuil de la porte, je vis passer une petite demoiselle que je n'avais jamais aperçue auparavant, mais si fraîche et si jolie! un véritable ange du paradis! en m'apercevant elle s'arrêta et me demanda pourquoi j'ai l'air triste. Moi, je lui réponds naturellement que ma mère est malade et qu'il n'y a pas de pain dans la maison. — Pas de pain ! répète-t-elle avec une voix qui se mit à trembler; pas

de pain, mon Dieu! Et elle court vers son père, M. de La Roche, qui était à quelques pas; elle le ramène, ils entrent tous deux, ils parlent à la mère, ils la consolent, puis ils s'en vont pour revenir bientôt avec tout ce qui nous manquait.

— Et ils ont continué ces bons offices à votre mère et à vous ?

— A ma mère d'abord, monsieur. Pendant six mois leur générosité pour elle ne s'est pas ralentie : meubles, remèdes, médecins, M. de La Roche a tout fourni, tout payé. Malheureusement, c'était trop lard; ma mère avait souffert trop longtemps, voyez-vous. Le froid, la faim, le chagrin, tout cela fait une maladie dont on ne peut plus guérir. Aussi, un jour que M. de La Roche était là avec mademoiselle Blanche, la brave femme m'a appelé pour m'embrasser; elle m'a recommandé d'être un honnête garçon, puis ses yeux se sont fermés...

— Et ça a fait un orphelin de plus dans la paroisse, dit le patron ému.

— Non, continua Julien chaleureusement, pas un orphelin, père Noirot, car M. de La Roche et mademoiselle Blanche me restaient. Ah! c'est alors surtout que j'ai su combien ils étaient bons. D'ordinaire, quand il s'agit de pauvres gens comme nous, on prend les morts qu'ils ont aimés, on les jette dans un trou de terre... avec les autres... et tout est fini. Mais moi, ma mère a sa place au cimetière de Roscanvel. Quand je reviens

♦0 HKCITS ET SOIÎVEMRS.

d'un voyage, je sais où me mollre à genoux ; je puis lui dire : « Me voilà, ma mère, je ne t'ai point oubliée, et je suis toujours un brave garçon, comme tu voulais. »

Ces dcrnicTs mots avaient été prononcés avec une plénitude; d'exaltation et d'attendrissement qui remua le cœur de la plupart des passagers. Quelques femmes essuyèrent leurs yeux ; le patron toussa deux ou trois fois en murmurant un juron sympalbique, et Jean Vollard lui-même ne trouva matière à aucune allusion malveillante.

L'étranger seul demeura impassible et continua à épousseter son pantalon avec l'extrémité de sa badine.

II y eut une assez longue pause. Le canot, qui avançait toujours, favorisé par la brise, venait de dépasser les derniers navires de la rade, et le clocher de Roscanvel apparaissait au milieu de son bouquet d'ormes et de frênes. L'homme au lorgnon, pensant que l'émotion de ses compagnons avait eu le temps de s'apaiser, reprit Tentretien interrompu, de l'accent demi-railleur qui lui semblait habituel.

— Je comprends qu'après de pareils services le garde champêtre soit mal venu à attaquer M. de La Roche devant M. Julien, dit-il en souriant.

— D'autant que le pilotin n'est pas le seul à qui le bourgeois ait fait du bien, fit observer le patron ; c'est un homme qui parle peu, mais qui agit, et il n'y au-

rait pas à se plaindre si tous les armateurs lui ressemblaient.

— N'a-t-il pas établi àRoscanvel des chantiers?

— Où il vient de faire construire V Armoricain.

— Un trois-mâts destiné à la pêche de la baleine?

— Vous le voyez là, mouillé sous le vent. L'étranger se leva pour regarder le navire, qui se

balançait sur la lame à quelques encablures du rivage. Il l'examina soigneusement, loua ses proportions et critiqua quelques détails, de manière à faire comprendre que sa science nautique dépassait les connaissances générales familières à tous les habitants d'un port de mer.

Dans ce moment, le canot passait sous les bossoirs du trois-mâts. Les matelots, occupés adresser la tente pour le bal, reconnurent le pilotin et le saluèrent par un joyeux hourra. Celui-ci y répondit en faisant voltiger son chapeau.

— C'est donc sur son navire que M. de La Roche donne une fête? demanda l'inconnu.

— Comme vous voyez, répliqua le pilotin, tout est déjà préparé.

L'étranger quitta son attitude nonchalante pour prendre l'air fat et jugeur d'un homme du monde, et rapprochant le lorgnon de son œil droit :

— Eh mais! pas mal! grasseya-t-il, pas mal du tout!... M. de La Roche a donc décidément de la fortune?

— Ouelquc chose comme trente mille livres de rentes.

— Ah! pas davantage? je le croyais plus à son aise.

Julien n'eut point le temps de relever cette singulière observation, car le canot venait d'aborder, et les passagers commençaient à descendre. Il salua son compagnon, prit le panier déposé à ses pieds, s'élança légèrement sur la grève, et se dirigea vers la maison de l'armateur, que l'on apercevait au penchant du coteau.

Recueilli par M. de La Roche et élevé près de Blanche, sa fille, Julien avait été l'élève de celle-ci, jusqu'au moment où son goût pour la marine le poussa à s'embarquer, comme novice, à bord d'un vaisseau de l'État. Il n'avait point cessé de naviguer depuis; mais, entre chaque campagne, il venait passer quelques semaines, souvent quelques mois, chez son bienfaiteur. Blanche reprenait alors ses leçons, et il acquit ainsi, grâce à elle, la première instruction nécessaire pour entreprendre des études mathématiques. S'il devait un jour porter l'épaulette d'officier, comme tout le faisait espérer, c'était donc à Blanche qu'il le devait. Aussi sa reconnaissance pour la jeune fille

était-elle sans limites. Il eût sacrifié sa vie à M. de La Roche, mais mademoiselle Blanche était sa pensée de tous les instants, son souci le plus cher. Il avait tour à tour pour elle le dévouement aveugle du chien et la tendresse intelligente de l'ange gardien.

Ayant découvert depuis quelque temps combien l'ancien pupille de M. de La Roche était nécessaire au bonheur de la jeune fille, il s'était fait le protecteur mystérieux de leur affection sans qu'ils le soupçonnassent eux-mêmes. Il trouvait mille prétextes pour multiplier leurs entrevues ; il en défendait les innocentes joies contre les curieux ou les importuns; il gardait enfin ce pur amour comme les dragons ailés des contes arabes gardaient les trésors des fées, sans distraction et sans sommeil.

Son premier soin, en arrivant, fut de chercher mademoiselle Blanche de La Roche, qui l'avait chargé de plusieurs commissions pour Brest. N'ayant pu la trouver dans la maison, il descendit au jardin, et en parcourut d'abord une partie sans la rencontrer. Enfin, comme il approchait des dernières charmilles, il reconnut la voix de la jeune fille et celle de Henri. Il se dirigea de leur côté; mais, au moment d'entrer dans la salle de verdure oii les deux jeunes gens se trouvaient, il s'arrêta court, étonné de la vivacité de leur entretien, et regarda à travers le feuillage.

La jeune fille était assise, les deux mains posées sur sa broderie, dans une attitude de découragement.

44 HKCITS ET SOUVE.NinS.

tandis que Ilnnri, qui portail l'uniforme d'officier de marine, se tenait debout devant elle, les bras croisés et la lôle baissée.

— Et vous n'avez pu rien expliquer à mon père ? continua-t-elle.

— Rien, répondit le jeune homme; à peine lui ai-je parlé de quitter ma profession pour m'associer à la sienne, qu'il s'est récrié.

— Pourquoi cela?

— Pourquoi ? ne le devinez-vous point ? Parce que le comte de Lescar est mon oncle ; parce que je dois porter la peine de ses calomnies contre votre père.

— Que dites-vous là, Henri?

— Oui, Blanche, oui. M. de La Roche s'est d'abord rejeté sur la nécessité de persister dans une profession

, commencée. Je lui ai alors rappelé que ma fortune, grâce à sa tutelle, me laissait toute liberté de choisir, et il m'a enfin avoué que le véritable obstacle était cette fortune même.

— Se peut-il?

— Si j'eusse été pauvre, il eût pu m'accepter pour associé; riche, il doit me refuser. Il craindrait qu'on ne le soupçonnât d'employer à son profit l'héritage de son ancien pupille; il ne veut pas que M. de Lescar l'accuse de continuer à me dépouiller. Et en répétant ce lâche mensonge, votre père est devenu pâle d'indignation.

— Mon Dieu 1 mon Dieu

— J'ai voulu insister, mais il m*a interrompu brusquement, en disant : — Assez, Henri ; restons ce que nous sommes l'un à l'autre, amis, et jamais autre chose.

Blanche joignit les mains.

— Ainsi, continua le jeune homme douloureusement, ce projet d'association que je ne mettais en avant que pour préparer une demande plus importante et plus chère, aura rendu cette demande impossible, car comment la hasarder maintenant? Les raisons qui m'ont fait repousser pour associe me feraient repousser bien plus sûrement pour gendre. Vous connaissez l'inflexibilité de votre père dans ce qui paraît intéresser sa réputation. C'est chez lui une passion aveugle, fanatique, à laquelle il sacrifiera tout.

— Ah! ne dites pas cela, ne dites pas cela, Henri. Mon père est si bon, il nous aime tant! Quand il saura tout...

— Il nous séparera, acheva le jeune homme.

— Lui!

— Je le connais mieux que vous. Blanche : c'est le cœur le plus noble, mais le plus inébranlable. H nous sacrifierait sa vie, il ne nous sacrifiera jamais sa conviction.

— Eh bien! nous le changerons à force de prières, de patience. Nous attendrons, Henri! Ne sommesnous pas déjà bien heureux? nous nous voyons presque tous les jours, nous pouvons échanger nos pen-

\(j RKCITS ET SOUVENIRS.

secs, vivre l'un pour l'autn;. V a-l-il donc de quoi se desespérer comme vous le faites ?

Le jeune homme secoua la lete d'un air sombre.

— Allons, reprit lilanchc, voulez-vous m'affli^er do votre tristesse? Je vous dis qu'il suffit de se montrer patient; je vous dis que j'ai bon espoir, moi. Il faut me croire. Voyez, malgré tout, je suis tranquille, je suis gaie.

Elle avait tendu les deux mains à Henri avec une grâce de cœur inexprimable, mais tout chez elle démentait ses paroles. En disant : — Je suis tranquille, sa voix tremblait; en disant : — Je suis gaie, elle ne pouvait retenir les larmes qui gonflaient ses paupières. L'impuissance même de ses efforts les rendait plus visibles. Le jeune officier en fut touché jusqu'à l'àme ; il prit les deux mains de Blanche, les pressa dans les siennes, et ses yeux se mouillèrent.

La jeune fille, qui avait maîtrisé sa propre émotion, ne put supporter la vue de celle de Henri; elle cacha son visage sur la poitrine du jeune homme et fondit en larmes.

Au même instant, Julien se précipita dans la salle de verdure, en criant :

— M. de La Roche !

Les deux amants n'eurent que le temps de s'élancer derrière la charmille, qui cacha leur fuite, et le piiotin se trouva seul en face de l'armateur.

Bien que celui-ci fût né à l'île Maurice, peu de

chose en lui rappelait ce type créole si noble dans sa grâce et si fort dans sa mollesse. Ce qui frappait d'abord, dans son extérieur, c'était je ne sais quoi de passionné et d'austère qui, en inspirant l'estime, la sympathie même, arrêtait l'épanchement. La timidité de Blanche n'avait jamais pu vaincre cette première impression ; elle adorait son père, mais elle lui trouvait quelque chose de redoutable qui la tenait devant lui dans un© sorte de terreur. Bien qu'elle le sût capable de tous les dévouements, elle n'osait lui adresser aucune prière. Cet audacieux office avait toujours été laissé à Julien.

Lui aussi, pourtant, éprouvait le respect craintif que M. de La Roche inspirait à tout le monde ; mais, nature courageuse, il trouvait une certaine joie à surmonter sa peur, à affronter cette gravité saisissante, à s'aguerrir enfin contre les apparences, chose souvent plus difficile que de s'aguerrir contre la réalité. M. de La Roche lui savait gré de cette hardiesse, qui abaissait la barrière d'acier derrière laquelle il vivait habituellement seul. Ses efforts aidaient à ceux de Julien, et il se montrait presque toujours, avec lui, plus encourageant et moins silencieux.

En le trouvant dans la salle de verdure, il le salua d'un geste amical, et exprima sa surprise de le voir déjà de retour. Julien, qui voulait l'occuper, lui rendit compte des différentes affaires dont il l'avait chargé, et lui remit plusieurs notes, en y ajoutant de longues

explicalions. M. de La Roche écouta tout sans impatience, renfierciale pilolin, puis le chargea de quelques nouveaux ordres relatifs à la fcte du lendemain. Le jeune garçon parlait pour les exécuter, lorque l'armateur le rappela.

— A propos, dit il en baissant légèrement la voix, vous avez navigué avec M. Chatenais, Julien?

— Le capitaine de vaisseau? Oui, monsieur, répondit le jeune garçon.

— Et.^. qu'en disait-on à bord?

— On le citait comme un des meilleurs officiers de la flotte,

— Je le sais; mais quelle est votre opinion... sur l'homme?

— A moi?

— Oui. Quelle que fût la distance qui vous séparât du commandant, vous avez pu faire des remarques, vous avez dû en entendre surtout, car un équipage ne laisse rien échapper, et juge généralement ses chefs avec équité.

— C'est vrai ; mais je ne sais trop ce que je dois

dire.

— Tout ce qui peut me faire connaître M. Chatenais ;

j'ai le plus grand intérêt à savoir toute la vérité.

— Mon Dieu! elle ne peut être que favorable au commandant, dit le pilolin intrigué.

— Ainsi, son caractère?...

— Est honorable.

— Et ses habitudes?...

— Régulières.

M. de La Roche parut hésiter un instant.

— Tenez, reprit-il enfin, vous nous êtes dévoué, Julien, et l'on peut compter sur votre discrétion; il vaut mieux tout vous dire, afin que vous sentiez la portée de mes questions : M. Chatenais demande ma fille en mariage.

Le pilolin recula.

— Vous avez refusé ! s'écria-t-il.

— Ni refusé ni accepté.

— Et mademoiselle Blanche ?

— Je veux m'êlre éclairé avant de lui faire connaître la demande du commandant.

— Mais. . . si elle ne pouvait l'agréer ? M. de La Roche fit un mouvement.

— Pourquoi cela? dit- il en regardant fixement Julien.

— C'est une supposition, balbutia le pilotin.

— Mais qui vous autorise à la faire ? Ce que vous savez de M. Chatenais justifierait-il les répugnances de Blanche?

— Je ne dis pas ça.

— Alors il y a autre chose. Vous connaissez à ma fille quelque préférence?

Lejeune garçon hésita.

— Parlez, Julien, reprit vivement M. de La Roche; je désire tout savoir, je le veux.

20 RÉCITS i:t souveniks.

— Eli bien ! dit le pilotin embarrassé, je pense... je crois... que mademoiselle Blanche peut avoir déjà fait un choix.

— Un choix! répéta l'armateur saisi; qui t'a dit cela?

— Je n'ai eu qu'à regarder.

— Quoi... ce serait... Henri?

Julien fit un signe affirmatif.

— Henri et ma fille s'aimeraient! reprit M. de La Roche a^ec un ctonnement douloureux. Es-lu bien sur?

~ Bien sûr.

— Depuis longtemps?

— Oui.

— Et je n'ai rien su !

— Oh ! ce n'a pas été de leur faute, allez, reprit le pilotin; vingt fois ils ont voulu tout vous avouer; M. Henri l'a même essayé.

— Comment ! ces propositions indirectes, ces demandes d'association qu'il m'a faites encore ce matin?...

— C'était une tentative préliminaire ; mais vous avez toujours repoussé ses avances.

— Et je le devais, répliqua vivement M. de La Roche; je le dois encore, ajouta-t-il sourdement.

Julien leva sur lui un regard inquiet.

— Si vous saviez comme ils s'aiment ! murmura-t-il à demi-voix.

L'armateur tressaillit ; puis , semblant se roidir contre l'attendrissement :

— Cela ne peut être, dit-il en parcourant la salle de verdure à grands pas et comme s'il se parlait à luimême ; ce mariage justifierait tout ce qu'a répété la famille de Lescar; on dirait que j'ai abusé de mon influence de tuteur pour enrichir ma fille... Mon honneur et le sien se trouveraient compromis.

— Oui, si vous ne pouviez pas aller partout tête levée, fit observer Julien; mais, grâce à Dieu, on vous connaît! Vos ennemis n'ont qu'à fouiller tant qu'ils voudront dans votre présent et dans votre passé...

M. de La Roche pâlit.

— Non, dit-il précipitamment, je ne veux point qu'ils cherchent... Qui sait jusqu'où pourrait aller leur haine?... Vous ne connaissez pas le monde, Julien... Ce mariage est impossible I Je n'y consentirai jamais !

Le jeune garçon regarda l'armateur.

— Alors, reprit-il d'un accent ému, il faudra que mademoiselle Blanche et M. Henri renoncent à être heureux pour éviter d'être calomniés. Vous laisserez souffrir les bons par peur des méchants?

— Ne comprends-tu pas que j'y suis forcé, qu'il le faut? dit M. de La Roche d'un ton d'impatience et de douleur.

Le jeune garçon fit un geste de dépit.

— Eh bien! si c'est là le seul moyen de conserver

22 RÉCITS ET SOUVKNias.

sa réputation, dit-il, à la bonne heure! mais alors, que je sois dainn6 si je ne perds pas la nnicnne à la

. „\ première occasion où il faudra lui sacrifier ceux que

Il j'aime!

I ' — El que feras-lu donc? demanda l'armateur frappé

malgré lui de l'accent profond et sincère du pilolin.

— Ce que je ferai ! s'écria celui-ci, qui était trop troublé pour mesurer ses termes; si je ne puis les rendre heureux qu'à la condition d'être calomnié, eh bien! j'accepterai la condition...

— Mais ton honneur, malheureux!

— Je le mettrai à faire ce que je dois, reprit le jeune garçon en s'animant. Ah ! vous ne savez pas comme j'ai une mauvaise tête, moi, monsieur de La Roche. Rien ne me ferait céder, voyez-vous. Pour ceux qui me tiennent au cœur, je me laisserais injurier, frapper, fouler aux pieds. S'ils étaient contents, je ne sentirais pas mon mal, je trouverais bon de souffrir, je serais seul plus fort que tout le monde!...

Et, s' apercevant que M. de La Roche s'était arrêté devant lui et le regardait fixement, il s'interrompit tout à coup, comme honteux de cet élan, et ajouta, en balbutiant et en tournant son chapeau :

— Après ça, ce sont des idées... à moi... Mais, comme vous disiez, je ne connais pas le monde... et ce sont peut-être... des folies.

L'armateur ne répondit rien. Il avait recommencé à marcher et semblait réfléchir. Il est rare que la réso-

lution la plus ferme ne soit point ébranlée lorsqu'on lui oppose, comme Julien venait de le faire, des arguments, pour ainsi dire, involonlaires, et qui la comballent sans l'attaquer. M. de La Roche se fût sans doute tenu en garde contre les raisonnements et les prières, mais celte leçon de dévouement qu'il venait de recevoir sans qu'on voulût la lui donner déconcerta toute sa lo,^ique. Il se demanda subilement s'il n'y avait pas trop d'cgoïsme dans sa prudence, et, bien que cette prudence fût justifiée par des motifs particuliers que nous connaîtrons plus lard, il commença à croire qu'il pouvait l'exagérer, et il arrêta sa pensée avec moins d'effroi sur l'amour que Julien venait de lui révéler.

Celui-ci, qui n'était point dans le secret de cette hésitation, le suivait d'un œil inquiet sans oser interrompre sa méditation par de nouvelles prières. Il y eut iiinsi un long silence et une longue attente. Enfin l'armateur s'arrêta devant le jeune garçon, posa les deux mains sur ses épaules, et le regardant :

— Je penserai à vos paroles de tout à l'heure, Julien, dit-il; je vous en remercie. Peut-être, oui, peut-être tout pourra-t-il s'arranger.

Le pilotin poussa un hourra de joie.

— Mais avant, continua M. de La Roche, il faut que j'interroge ma fille et Henri.

Julien fit un mouvement pour courir les chercher; l'armateur le retint.

— Plus tard, dit-il; j'ai encore besoin ;de réfléchir. L'arrivée d'un domestique empocha Julien d'insister. Il venait annoncer à M. de La Roche un visiteur

étranger qui se présentait sous le nom de M. Achille. L'armateur quitta le jeune garçon en disant que dans quelques jours ils reprendraient leur entretien.

— Dans quelques jours! murmura Julien dès qu'il se trouva seul. Quand on a le vent bon, on ne doit pas attendre qu'il ait tourné. Je vais avertir M. Henri et mademoiselle Blanche. Il faut qu'avant ce soir tout soit terminé.

Pendant les deux entretiens que nous venons de rapporter, les matelots de r Armoricain achevaient les préparatifs pour la fête du lendemain. Le pont du navire, tenté dans toute sa longueur, avait été transformé en une immense salle de bal décorée de guirlandes de lierre et de pavillons aux mille couleurs. L'oncle de Julien, maître timonier de la frégate rAmphitrite^ alors en rade, et qui était venu passer quelques jours à Roscanvel pour voir son neveu, présidait à ces arrangements dont il avait l'expérience.

Antoine Morand était un de ces vieux matelots de l'empire , nourris dans les principes de l'ancienne

école, qui sifflent pour appeler le vent et apaisent l'orage en fouettant les mousses au pied du grand mât. Il avait conservé ses préjugés, ses superstitions et ses haines aussi fidèlement que les mèches de cheveux en tire- bouchon qui pendaient sur ses deux oreilles, et son langage avait cette fleur de rhétorique navale dont la tradition se perd chaque jour davantage dans notre marine moderne.

Les matelots employés sous ses ordres venaient de disposer une panoplie autour du grand màt lorsqu'il remonta de l'entre-pont où il avait fait dresser des tables pour les rafraîchissements.

— Allons I courage, mes lascars, dit-il en faisant voyager sa chique de droite à gauche, comme il en avait l'habitude dans ses moments de bonne humeur; arrangez -moi ça dans un goût ottoman qui puisse plaire à l'œil du sexe.

^— Soyez calme, maître Morand, répondit un jeune matelot à chemise de laine rayée, je me flatte que ce sera un peu cossu 1 Et le pont ! voyez-moi donc comme ça a été passé au grès ; un vrai velours ! S'il y a des dames qui font des faux pas là-dessus, faudra que ce soit faute de jarret.

La chique de Morand s'arrêta.

— Ah ! pas de calembour, Pierre, dit-il en fronçant le sourcil.

— J'ai fait un calembour? répéta le jeune marin étonné.

— Oui, dit le contrc-maîlrc, mais comme demain je ne serai pas là pour veiller au grain, rappelez-vous que l'ordre du jour commande la grande tenue et la décence! Faut prendre l'air innocent du conscrit qui vient de naître.

— Vous retournez donc demain à bord de VAmphitrite, maître Morand?

— Non, garçon, je vais à Rumengol pour mon pèlerinage.

— Un pèlerinage! s'écrièrent plusieurs des jeunes matelots en riant.

— Pourquoi pas? reprit Pierre, qui en sa qualité de savant d'entre-pont avait des prétentions à la tolérance philosophique, maître Morand a de la religion, c'est de son temps; ça ne lui va pas plus mal que les cheveux gris.

— Et qu'est-ce qu'il va donc demander à Notre- Dame de Rumengol?

— Il ne lui demande rien; c'est un vœu'qu'il remplit... rapport à l'Ariel.

— Le pirate qu'on a si longtemps poursuivi dans la mer du Sud?

— Oui.

— Tiens ! c'est vrai, maître Morand était de l'expédition. Alors je veux qu'il me dise une chose...

— Ce que je puis te dire tout de suite, interrompit brusquement le contre-maître, qui, depuis que l'on avait prononcé le nom de VAriel, éprouvait une con-

trariété visible, c'est que j'aime pas les bavards; en conséquence de quoi je t'engage à lever l'ancre et à filer Ion nœud.

Le matelot regarda Pierre.

— Pourquoi donc qu'il ne veut pas qu'on lui parle du pirate? demanda-t-il à demi-voix.

— Comment, tu ne sais pas? s'écria celui-ci, le père Morand en a peur.

— De rAriel ?

— Il dit que c'est le voltigeur hollandais.

— Comment, ce vaisseau du diable qui a des damnés pour équipage?

— Juste.

Les matelots éclatèrent de rire. Le maître limonier haussa les épaules d'un air de supériorité dédaigneuse.

— Ça vous étonne, moussaillons, dit-il tranquillement. Parce que vous n'avez rien vu, vous doutez de tout. Mais c'est pas à des matelots de votre gabarit d'en remontrer aux anciens. Si vous aviez poursuivi comme moi pendant près d'une année cet infernal pirate I

— Une année !

— Pendant laquelle notre commandant se croyait toujours près de mettre la main sur CArieL Mais quand on allait le rejoindre, bonsoir; il nous envoyait un grain, une saute de vent ou un brouillard qui nous exposait à devenir de la chair à requin.

28 RKCITS ET SOUVENIRS.

— Vous avez pourtant fini par le joindre?

— C'est-à-dire qu'une nuit, par un gros temps, nous nous sommes trouvés tout à coup bord à bord du soidisant pirate. Le capitaine était à la barre, éclairé par un fanal et fumant un cigare.

— Vous l'avez vu, pore Morand?

— Comme je te vois ; et quand je vivrais aussi longtemps que le port de Brest, je n'oublierai jamais cette figure de damné.

— Vous lui avez donné la chasse pourtant?

— On a essayé, et, selon l'habitude, l'orage a commencé, mais si bien dans le grand genre celte fois que j'ai cru tout fini. C'est alors que j'ai pensé à Notre-Dame de Rumengol.

— EtrAriel?

— Trois fois nous l'avons vu passer devant nous, emporté par la mer, avec le capitaine toujours à la barre. Il avait l'air de nous narguer! Enfin, la quatrième fois, le commandant lui a envoyé une bordée.

— Et il n'a plus reparu?

— Non.

— Vous l'aviez coulé.'

Le contre-maître fit un mouvement d'épaules.

— C'est ce qu'ont dit les matelots de trois jours comme toi; mais les anciens, vois-tu, connaissent les traditions; ils savent que les navires de l'espèce de VAriel ne coulent pas, ils rentrent à volonté dans la mer...

— OÙ ils se changent en hippopotames, dit Julien qui venait de monter à bord et qui avait entendu les derniers mots prononcés par son oncle.

Il est probable que cette plaisanterie, venant de tout autre, eût été mal accueillie par maître Morand, mais le pilotin était son orgueil : il cultivait avec amour cette graine d'officier, comme il l'appelait lui-même, et le dernier terme de son ambition était de pouvoir un jour être commandé par son neveu. Cependant il voulut garder sa dignité de maître limonier compromise par les rires des matelots.

— Que veut ce Parisien? demanda-t-il en regardant Julien d'un air sévère.

Le pilotin porta la main à son chapeau de paille.

— D'abord s'informer de l'état de votre santé, maître Morand, dit-il, puis vous prier de rendre un service au commandant du Triton.

— M. Richard? tu l'as donc vu?

— A Brest : son navire part cette nuit, et il lui manque un nouveau contre-maître qui n'a pas rejoint, un nommé Claude Duroc.

— Claude Duroc ! mais il est à Roscanvel.

— Le commandant l'a appris aujourd'hui et va l'envoyer chercher. Seulement, comme ceux qui viendront n'ont jamais vu Duroc, il compte sur vous pour le leur faire reconnaître.

— Ah! tonnerre, et moi qui allais partir pour Rumengol !

30 RÉCITS lîT SOUVENIRS.

— Vous partirez demain.

— Demain, il sera trop tard, jo n*ai plus que deux jours de permission.

Ladilïicullc était sérieuse, car si d'un côté m.iîtrc Morand tenait à rendre le service que lui demandait le commandant du Triton, de l'aulre, il ne pouvait manquer à son vœu sans déshonneur et sans danger. Ne trouvant aucun expédient qui lui permît de concilier ces deux obligations, il commençait à répéter entre ses dents toutes les malédictions maritimes que trente années de navigation avaient pu mettre à sa disposition, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, frappé d'un trait de lumière. Ce Claude Duroc, que l'on voulait arrêter, Julien l'avait vu; ii le lui avait montré la veille au moulin deKeîern. Lepilolin déclara qu'il se le rappelait à merveille et qu'il reconnaîtrait le déserteur entre mille. Il s'engagea, en conséquence, à remplacer son oncle dans la recherche qui devait avoir lieu le soir même; et maître Morand, rassuré de ce côté, engagea les autres matelots à venir boire avec lui le coup du départ.

Julien les conduisit jusqu'à la porte du cabaret, y prit congé de son oncle, puis regagna l'habitation de M. de La Roche, mais en marchant à petits pas et comme quelqu'un qui craint d'arriver trop tôt.

En quittant l'armateur, après l'entretien que nous avons rapporté plus haut, il avait couru tout raconter à Blanche et à Henri, et ce dernier, poussé par lui,

s'était décidé à une démarche immédiate près de son tuteur. Le sort des deux jeunes gens se décidait donc dans ce moment même, et, quel que fût l'espoir du pilolin, il n'osait aller au devant de la nouvelle qui l'attendait. Il hésitait à sortir de son incertitude et s'avançait toujours plus lentement vers la maison, cherchant de loin s'il ne pourrait rien apercevoir qui lui servît d'indice et lui fit deviner le résultat de cette entrevue.

Il arriva ainsi jusqu'au salon du rez-de-chaussée ; le salon était vide. Il allait le traverser pour se rendre à l'apparlement de Henri, lorsque celui-ci ouvrit brusquement la porte opposée, et entra précipitamment avec Blanche. Tous deux étaient si émus et si pâles, que Julien comprit du premier coup d'œil ce qui s'était passé.

— Il a refusé? s'écria-t-il en courant à leur rencontre.

— Refusé ! dit le jeune homme haletant.

— Refusé ! répéta la jeune fille d'une voix étouffée.

— Et toujours pour la même raison? demanda Julien.

— Je ne sais, dit Henri; quand je suis arrivé, je l'ai trouvé tellement troublé, que j'ai hésité à parler; mais il fallait dire pourquoi j'étais venu; il semblait attendre ; enfin je me suis décidé.

— Eh bien I

— Il a d'abord écouté avec une sorte de distrac-

lion; mais, quand il a compris, il s'est tout a cou[) écrié : — II n'y faut plus penser, mon ami, c'est impossible.

— Dieu!

— Puis il m'a serré la main, et il s'est échappe.

— Mais cependant, lorsque je l'ai quitté, dit Julien, il m'avait fait espérer ; que s'est-il donc passé depuis?

— Ah î vous me rappelez ! s'écria Blanche, un homme est venu le demander.

— Je sais, un M. Achille... avec lequel j'ai traversé la rade.

•—J'étais à la fenêtre de ma chambre, lorsque mon père l'a rejoint; je les apercevais de loin, sans pouvoir rien entendre. Mon père n'a point paru d'abord reconnaître cet homme; mais, après quelques instants d'explication, je l'ai vu reculer en faisant un geste de saisissement, échanger avec lui quelques paroles rapides, puis l'emmener précipitamment dans son cabinet.

— Et il venait de le quitter lorsque je lui ai parlé, ajouta Henri.

— Plus de doute alors.

— Mais quelle influence cet étranger peut-il avoir sur les résolutions de m.on père?

— Voilà ce que j'ignore, ce qu'il faudrait savoir.

— Et ce que je saurai, dit résolument Julien. En revenant, je l'ai vu entrer à l'auberge du père Noirot;

je vais l'y rejoindre, et, quoi qu'il fasse, il faudra bien que j'en tire quelque chose.

Blanche et Henri applaudirent au projet du pilotis La première déclara qu'elle attendrait son retour au salon, tandis que le jeune officier, forcé de repartir pour Brest, où l'appelait son service, promit de revenir à Roscanvel le lendemain, à la première marée.

L'auberge du batelier Noirot n'était composée, comme toutes celles que l'on trouve dans nos villages, que d'une seule pièce servant à la fois de cuisine et de salle à manger. Quelques tables, des bancs, une pendule à coucou, un dressoir chargé de vaisselle commune à. grandes fleurs, et un lit clos au-dessus duquel on avait suspendu une vieille voile de rechange, en formait tout le mobilier. Le large foyer était occupé par une demi-douzaine de chaudières rangées par ordre de taille, et faisant entendre une gamme de bouillonnements graves, moyens ou aigus, qui en faisait un véritable jeu d'orgues culinaire.

L'étranger à la badine, ou M. Achille, comme il s'était fait appeler, se tenait assis près de l'unique fenêtre qui éclairât l'auberge, et inventoriait, avec son lorgnon, le rustique ameublement de celle-ci, tandis que

34 RÉCITS KT sou VFCNinS.

le patron, transformé en servante, dressait un couvert. II avait déjà étalé sur la table voisine une grosse nappe rousse qui n'en couvrait que le tiers, une carafe ébrcchée, deux salières dépareillées et quelques assiettes d'inégale grandeur, lorsque la voix du pilotin se fit entendre au dehors du seuil, criant :

— Eh ! père Noirot ! père Noirot !

— Présent! répondit le patron.

Julien entra.

— Tiens, il y a donc festin ici, mon vieux? dit-il en apercevant le couvert préparé.

— Il y a un voyageur, répliqua Noirot avec un orgueil qui prouvait la rareté de l'événement.

Julien chercha des yeux, et aperçut M. Achille.

— Eh! c'est notre compagnon de traversée, dit-il en tirant son chapeau.

M. Achille salua de la tête.

— Je venais de la part de M. de La Roche, père Noirot, reprit le pilotin, pour vous rappeler qu'il compte demain sur votre barque.

— Je ne l'ai point oublié, garçon.

— Avec quatre nageurs.

— On les aura.

— Et un tapis à l'arrière.

— Le patron de Trébéron m'a promis le sien.

— C'est donc réellement une grande fêle que donne M. de La Roche? demanda l'étranger d'un air d'indifférence.

— Une fête magnifique, répliqua Julien, qui ne cherchait qu'un prétexte pour lier conversation, vous verrez ça demain... si vous êtes ici!

— J'y serai.

— Il y aura un bal à bord de VArmorlcairiy puis un souper de deux cents couverts.

— Et quel souper ! fit observer maître Noirot avec admiration ; voilà déjà trois canots qui arrivent chargés de vivres.

— Sans parler des vins que nous sommes allés chercher, ajouta Julien,

— Dieu me damne ! vous donneriez envie de prendre part au banquet, interrompit M. Achille, qui avait écoulé ces détails gastronomiques avec un intérêt sérieux; il ne faudrait rien moins pour me dédommager de l'horrible cuisine de V Ancre d'or... Vous connaissez V Ancre d'or, à Recouvrance?

— Chez le père Micou, un vieux coquin.

— Précisément, c'est un de mes bons amis... qui m'empoisonne deux fois par jour depuis une semaine que je loge chez lui. Nous verrons si votre vin, patron, ressemble au sien.

— Ah ! pardon, dit Noirot ; j'avais oublié d'avertir le bourgeois qu'il ne nous en restait plus.

— Comment! pas de vin dans une auberge !

— Non; mais si monsieur y lient, peut-être bien qu'on pourrait trouver à emprunter une bouteille chez M. de La Roche.

Julien saisit avec empressement roccasion.

— Comment donc 1 deux bouteilles, dix bouteilles î s'écria-t-il; entre voisins, est-ce que ça se refuse? Je vais vous chercher ça, père Noirot; qu'est-ce qu'il vous faut?

— Dame! je ne sais pas, répliqua le batelier, demandez au bourgeois.

— Donnez tout ce que vous voudrez, dit M. Achille.

— Si monsieur aimait le lunel? demanda Julien.

— Beaucoup.

— Ou le château-laffitte?

— Soit.

— Selon ce qu'il préférera, j'apporterai l'un ou l'autre.

— Apportez l'un et l'autre, je me déciderai plus tard, dit l'étranger gravement.

Julien fit un geste d'assentiment et sortit.

Il fut bientôt de retour avec un panier chargé de trois bouteilles cachetées, auxquelles il avait joint, par forme d'accessoires, une terrine de foies truffés, M. Achille accepta le tout à condition que le pilotin en prendrait sa part; c'était justement ce qu'il avait espéré. Il accepta donc sans hésiter et se plaça à table vis-à-vis de l'inconnu.

On eût dit, du reste, que tous deux tendaient au même but; car, après quelques préliminaires insignifiants, la conversation tomba, d'un commun accord, sur M. de La Roche. L'étranger s'informa soi-

gneusemcnt de sa manière de vivre, de sa fortune, de la réputation dont il jouissait dans le pays. Les réponses de Julien le satisfirent sans doute, car la réserve derrière laquelle il s'était d'abord retranché disparut insensiblement. Il commença à boire et à parler sans contrainte. Le pilotin, qui désirait augmenter cette disposition expansive, déboucha la troisième bouteille.

— Que me versez-vous là, petit? demanda M. Achille en laissant remplir son verre.

— Buvez et jugez, répondit le pilotin; M. de La Roche appelle ceci le diamant de sa cave.

— Ce n'est pas du kirsch? J'aime beaucoup le kirsch, et il en avait d'excellent. Mais non, c'est son vieux vin du Rhin, je le reconnais.

— Vous en avez déjà bu ?

— Pardieul'à Maurice, quand de La Roche nous donnait quelque fête, car il a toujours aimé la représentation...

— Vous le connaissez donc depuis longtemps? M. Achille cligna des yeux.

— Avant que vous ne fussiez né, mon petit, dit-il.

— Vous êtes alors amis d'enfance...

— Et ennemis d'âge mûr.

— Ennemis !

— Irréconciliables!... Je prendrai encore un peu de pâté.

Julien le servit.

38 HÉCITS ET SOUVENIRS.

— Et serait-ce par hasard cette inimitié... qui vous am('nerait à Roscanvel ? dcmanda-t-il avec une hésitation inquiète.

— En partie; je viens me venger d'un tour que de La Roche m'a joué il y a dix-sept ans.

— Dix-sept ans ! et vous n'avez pas oublié ?

— Du tout, du tout; la vengeance, mon bon, ressemble à ce que vous me servez, ça se mange trèsbien froid.

— De sorte que vous êtes venu pour provoquer M. de La Roche ?

— Moi? allons donc! je serais sûr de le tuer, et à quoi cela me servirait-il ? je n'hérite pas.

— Mais que lui demandez-vous alors?

M. Achille vida son verre, le posa sur la table, et regarda Julien en face.

— Ah ! voilà la grande question, n'est-ce pas ? dit-il avec son sourire sardonique; mais, pour y répondre, il faudrait d'abord vous raconter mon histoire... et ce serait trop long.

Julien voulut parler.

— Tout ce que je puis vous dire, interrompit l'étranger en élevant la voix, et remplissant de nouveau son verre, c'est que, tel que vous me voyez, j'ai été aussi entouré de considération, d'amis intimes, de femmes qui m'adoraient, enfin de tous les objets de luxe.

— Mais, pour avoir perdu tout cela, vous avez donc eu des malheurs?

— Fi donc ! il n'y a à avoir des malheurs que les imbéciles...

. — Et les honnêtes gens !

— C'est ce que je dis.

— Alors comment avez-vous été ruiné ?

— J'ai été ruiné, mon cher, par le plaisir, le bon goût et le caprice, trois charmants compagnons qui vous laissent toujours infailliblement à la porte de l'hôpital. Je me suis pourtant quelque temps efforcé de rattraper la fortune, et j'y aurais réussi, sans une série d'aventures à la suite desquelles je me suis trouvé... ce que vous me voyez. C'est alors que le souvenir de ce cher de La Roche m'est revenu. Je le supposais riche, et j'avais heureusement en main de quoi le perdre.

— Vous ! s'écria Julien saisi.

— Moi ! répéta tranquillement M. Achille ; vous comprenez que j'ai voulu user de mes avantages. J'ai pensé que la réputation d'un honnête homme valait bien au moins cent mille écus.

— Comment?

— Et je suis venu prier de La Roche de me les donner.

— Allons donc! ça ne peut être qu'une plaisanterie?

— Nullement, mon bon, je viens de lui proposer le marché.

— Et il a accepté?

40 HliCITS ET SOUVENIRS.

— Oh! l'on ne tombe jamais d'accord de ces choses-là du premier coup; tout ce qui se vend se marchande. Je lui ai laisse jusqu'à demain pour se décider.

— Est-ce possible?

— Ccrlain.

— Ah ! je comprends maintenant le trouble de M. de La Roche, s'écria Julien, je m'explique son refus à M. Henri.

— Quel refus?

— Mais comment se trouverait-il ainsi place cntie sa ruine et son déshonneur? Non... ça ne se peut pas... La réputation de M. de La Roche n'est à la merci de personne. Que pourrait-il craindre, lui que tout le monde honore ici comxme un modèle de loyauté?

— Qui dit le contraire? De La Roche est un véritable chevalier des temps antiques. Malheureusement, la loyauté peut avoir ses emportements.

— Expliquez-vous.

L'étranger prit son chapeau.

— Inutile, mon petit, dit-il d'un ton railleur. Vous m'avez fait goûter d'excellent vin et des foies truffés, dans respérance que je parlerais. J'ai été bon enfant, comme vous le voyez; je vous ai dit franchement ce qui m'amenait... Vous n'avez qu'à le répéter à de La Roche. Il comprendra que ce que je vous ai raconté pourrait être raconté à d'autres... à M. de Lescar, par exemple; et la crainte de voir ébruiter ces débals le

décidera, j'espère, à traiter sans retard. En attendant, comme le vin est bu et le pâté fini, je vous laisse réfléchir, et je vais fumer un cigare sur la grève.

M. Achille se leva à ces mots, remit ses gants, salua Julien d'un geste cavalier et sortit.

Le jeune garçon était resté atterré. Sans comprendre les rapports qui pouvaient exister entre l'armateur et l'étranger, une chose ressortait clairement de tout ce qu'il venait d'entendre : c'est que la présence de ce dernier était un danger pour le repos de M. de La Roche et un obstacle pour le bonheur de sa fille. Son esprit ne chercha pas à aller plus loin. Quelle que fût l'origine du pouvoir malfaisant exercé par cet aventurier sur ceux qu'il aimait, l'important était de les en délivrer au plus tôt et à tout prix. Ce fut de ce côté seulement que se tournèrent toutes ses méditations. Mais il y fut bientôt arraché par la rentrée du patron Noirot, qui demandait maître Morand. Julien répondit avec distraction qu'il était parti pour Rumengol.

— Tiens, dit le patron, comment donc va faire le sergent qui voulait lui parler?

— Un sergent?

— Qui estlà, avec des soldais de marine venus pour arrêter un nommé Claude Duroc.

Julien tressaillit à ce nom et se rappela la commission donnée par son oncle,

— Ils l'ont arrêté ? demanda-t-il.

Noirot baissa lavoix.

42 RÉCITS ET SOUVENinS.

— C'csl-à-diro que j'en ai peur, dit-il ; tu sais Lien ce M. Achille avec qui tu viens de souper?

— Oui.

— Ils l'ont rencontre tout à l'heure sur la grève, et, quand il les a aperçus, il a voulu prendre chasse devant eux.

— Ah bah!

— Tu conçois que ça a donné des idées au sergent. Il s'est informé à Pierre et aux autres, qui étaient là, de ce que c'était que ce particulier à qui l'uniforme de la marine royale fatiguait la vue ; on lui a répondu naturellement : — Inconnu ! et alors il l'a hélé pour lui demander ses papiers.

— Et il a refusé de les montrer?

— Il n'en avait pas.

— Ah !

— Tu comprends que ça a donné encore plus de soupçons, si bien qu'on l'a arrêté provisoirement.

— Que dites-vous?

— Et maintenant on cherche ton oncle pour savoir si c'est bien réellement Claude Duroc.

Une tentation subite traversa l'esprit de Julien.

— Et si c'est lui? demanda-t-il.

— Le sergent l'embarquera tout de suite pour le Triton,

— Qui part cette nuit?

— Dans une heure.

— Et personne à bord n'a jamais vu Claude Duroc?

— Personne.

Julien se leva brusquement sans en enlendre davantage, et il sortit de l'auberge en courant.

Blanche était toujours au salon, attendant le retour du pilotin. Elle avait pris une broderie à laquelle elle travaillait machinalement et qu'elle abandonnait à chaque instant pour consulter la pendule, dont l'aiguille lui semblait immobile.

Les dernières lueurs du jour venaient de disparaître; l'air était étouffant. De lourds nuages, entrecoupés d'éclairs, s'avançaient, du côté du sud-ouest, avec de sourds grondements, et la mer, qui semblait pressentir l'approche d'un orage, faisait entendre des murmures plus profonds.

Après avoir lutté quelques instants contre l'influence énervante du temps et de l'attente, Blanche venait de laisser tomber sa broderie, lorsque le bruit d'un pas rapide retentit dans le corridor. Elle se redressa palpitante. Julien ouvrit la porte et se précipita dans le salon.

— Eh bien? demanda-t-elle en courant à sa rencontre.

— Vive la joie! cria le pilotin, tout est arrangé.

— Est-ce vrai, mon Dieu!

44 RÉCITS ET SOUVENIUS.

— Vrai, ma(lcmoisell(3 niarichc.

— Vous avez vu cet étranger?

— Je l'ai vu,

— Et nous avions deviné juste?

— Trop juste.

— Alors il connaissait mon père?

— Il venait ici pour sa ruine.

La jeune fille poussa un cri.

— Oh! ne craignez rien, ajouta rapidement Julien, le danger est passé; c'a été un vrai coup du ciel... que nous devons à un sergent de marine.

— Comment cela?

— Il était venu à terre pour chercher un contremaître qui n'avait pas rejoint le Triton ; il a cru le reconnaître dans M. Achille; j'ai appuyé le quiproquo...

— Et il i'a emmené ? demanda M. de La Roche qui venait d'entrer et qui avait entendu ces derniers mots.

— Pour un voyage de trois ans dans l'Inde.

— Malheureux! tu m'as perdu.

A ce cri de l'armateur, Blanche et Julien demeurèrent foudroyés. Il y eut un moment d'inexprimable stupeur.

— Perdu! répéta enfin le pilotin : mais la présence de cet homme n'était-elle donc pas un danger?

— Moins grand que son absence.

— Lui parti, que pouvez-vous craindre?

— Tout, car ses précautions étaient prises; il m'en a averti.

— Quelles précaulions?

— Craignant que je ne lui tendisse ici quelque piège, il a laissé une dénonciation aux mains d'un ami qui en fera usage s'il n'est pas demain de retour à Brest.

Blanche ne put retenir un cri; quant à Julien, il demeura un instant comme étourdi. Lui, avoir perdu M. de La Roche !... Il n*y pouvait croire, il repoussait cette pensée comme un horrible rêve ; il cherchait en Jui-meme s'il ne s'était pas mal expliqué, s'il n'avait pas mal compris, si ces mots qui résonnaient à son oreille n'étaient pas une folle illusion! Mais le sombre abatlemcnt du père et les larmes de la fille rendaient le doute impossible ! Le pilotin porta les deux mains à son front avec un gémissement aigu, et, s'affaissant pour ainsi dire sur lui-même, il tomba à genoux devant son bienfaiteur.

Il y avait dans ce mouvement d'enfant un repentir si naïf, si suppliant, que M. de La Roche en fut touché malgré sa douleur.

— Relevez-vous, Julien, dit-il avec bonté; vous avez eu l'intention de me servir, et, quoi qu'il arrive, je ne puis vous en vouloir.

Mais Julien ne paraissait pas entendre.

— Moi, l'avoir compromis! répétait-il d'un accent presque égaré; moi... moi... moi...

Et à chacun de ces mots ses deux mains frappaient sa poitrine avec rage.

46 RÉCITS ET SOUVKNIIiS.

— Non, ce ne sera pas; non, il faudrait croire qu'il n'y a plus de Providence.., Non, vous ne permettrez point cela, ma mère...

— Julien, revenez à vous, répétait M. de La Koche attendri; relevez-vous, je vous en prie, je le veux.

Il prit le jeune garçon par la main et le força à se remettre debout.

— Mais quel pouvoir, mon Dieu I cet homme exercet-il donc sur vous ? cria celui-ci avec une explosion de désespoir; de quoi peut-il vous accuser?

M» de La Roche regarda le pilotin.

— Tu veux le savoir? dit-il sourdement; eh Lien ! cet homme m'accuse... d'assassinat.

— Et vous craignez un pareil mensonge ? s'écria le jeune garçon.

L'armateur baissa la tête.

— Qui te dit quece ne soit point la vérité? balbutia-t-il. Blanche et Julien reculèrent.

— Oui, c'est la vérité, reprit M. de La Roche, dont tous les traits s'animèrent subitement; oui, j'ai frappé cet homme... et si je me retrouvais en face de lui, dans les mêmes circonstances... que Dieu me pardonne... mais je crois..-, que je le frapperais encore !

— Ah ! ne dites point cela, mon père ! dit Blanche en se jetant dans ses bras.

M. de La Roche la retint pressée sur sa poitrine.

— Tu ne sais pas ce que nous avons tous souffert à cause de lui, dit-il les lèvres serrées. Cet homme était

notre parent, le fils d'une tante, madame de Blaville. Un projet de mariage entre ma sœur et lui avait été formé par la famille; on les laissa se voir et s'écrire librement jusqu'au jour où ma mère, averlie des désordres de son neveu, se décida à tout rompre. 11 partit alors pourlaFrance, d'où il ne revint que cinq ans après.

— Et il trouva votre sœur mariée ?

. — Oui ; mais, loin de respecter sa position nouvelle, il voulut invoquer près d'elle le passé, réveiller dessouvenirs éteints. Elle le repoussa avec indignation. Alors, ne pouvant séduire, il tâcha d'effrayer.

— Comment I

— Il avait gardé les lettres autrefois écrites par ma sœur, et qui, malgré leur innocence, pouvaient être honteusement interprétées; il menaça de les publier.

— Miséiable !

— Je fus heureusement averti. Un éclat pouvait nous déshonorer, et il fallait que tout se passât secrètement entre moi et cet homme. J'écrivis pour lui assigner un lieu où nous devions nous rendre, lui avec les lettres, moi avec des armes.

— Et il y vint?

~ Pour me braver. J'employai en vain le raisonnement, les sollicitations, les prières. Oui, je le priai... à mains jointes, presqu'à genoux!... Tout fut inutile. Enfin, à bout de patience; je lui criai de me rendre raison. Il refusa.

— Quoi ! lâche aussi.

48 nKCFTS ET SOUVENIRS.

— Non; il voulait une provocation publique, des explications, des témoins, I.i honte de ma sœur, en un mot. Une indignation furieuso^mc saisit. Je lui jetai une arme en lui criant de se défendre; il sourit dédaigneusement et voulut se retirer. Alors, fou de colère, je courus à lui, je le frappai, et je pris la fuite.

Blanche cacha son visage sur l'épaule de son père avec un frémissement d'épouvante; Julien demeura muet de frémissement.

— Le lendemain, reprit M. de La Roche d'un accent entrecoupé, des colons qui passaient aperçurent les traces de meurtre et quelques vêtements qui désignaient la victime. Celle-ci avait disparu; mais on connaissait notre inimitié; j'avais été vu la veille revenant du lieu du rendez-vous. Les soupçons s'éveillèrent. Une instruction commencéecontre moi ne fut abandonnée que faute de preuves suffisantes. Ce fut alors que je me décidai à quitter la colonie et à venir m'établir en France, où j'espérais mourir en repos, lorsque cet homme est arrivé.

— Mais comment avait-il échappé ?

— Grâce à des contrebandiers espagnols qui débarquaient à la côte leurs marchandises, et qui, le trouvant privé de sentiment, l'emmenèrent à bord de leur navire. Lui-même me l'a appris hier, sans s'expliquer davantage sur la manière dont il avait vécu depuis celte époque. Il a seulement ajouté à quelles conditions il mettait son silence.

— Je les connais, interrompit Julien ; mais cette accusation dont il vous menace, elle a déjà été soulevée contre vous et écartée.

— Parce que la victime n'était point là pour l'appuyer, parce qu'une preuve manquait, et, outre sa déclaration, cet homme en apporte une irrécusable.

— Une preuve !

— La lettre dans laquelle je lui assigne le rendezvous où il a été frappé.

~ Dieu !

— Il l'a jointe sans doute à la dénonciation laissée à Brest; demain tout sera connu; demain, au milieu même de cette fête que je prépare, on peut venir m'arrêter comme assassin.

— Oh ! non, s'écria Julien impétueusement; ne craignez rien, monsieur de La Roche ; je jure que je l'empêcherai, moi.

— Et parquet moyen ?

— Je le trouverai.

— Mais cette dénonciation, malheureux !

— - Eh bien ! on ne la laissera pas remettre.

— Ah ! si cela se pouvait, interrompit Blanche en joignant les mains.

— Ça se peut, reprit le pilotin; il faut que ça se puisse.

-r Mais tu ne connais point le dépositaire.

— Il ne vous l'a point nommé ?

— Il me Pa seulement désigné comme son hôte.

50 HKCITS ET .SOUVEMHS.

— A Brest? Je sais alors, s'écria Julien : il est descendu à l'Ancre d'or.

— Tu es sûr?

Sûr. Il m*a diUjue le pèreMicou était une ancienne connaissance ; c'est à lui qu'il aura rerais les papiers.

— Mais commentles lui arracher?

— Je m'en charge.

— Toi?

— Oui, monsieur de la Roche, oui. Oh! soyez calme, maintenant ; je connais l'hôtelier de V Ancre d'or; j'en sais sur son compte plus qu'il ne le voudrait, et il ne me refusera pas, surtout si je lui offre quelques avantages.

— Promets ce qu'il voudra; je tiendrai tout ce que tu auras promis, ou plutôt je veux te suivre et te seconder.

— Non, dit vivement le pilotin ; votre présence lui ferait sentir l'importance de ce qu'on lui demande, et le rendrait plus difficile. Ce serait d'ailleurs vous compromettre. Il faut que vous restiez étranger à tout, que vous demeuriez ici, que l'on vous trouve l'air aussi tranquille que d'habitude, et à vous aussi, mademoiselle Blanche. Essuyez vos yeux, tâchez de sourire. Les larmes qu'on garde dans le cœur font plus de mal, je le sais bien : mais on trouve du courage pour ceux qu'on aime. J'en ai, moi, allez, et de l'espoir aussi. Ne vous tourmentez pas trop avant mon retour. Dans une heure je serai à Brest.

— Va donc, dit M. de La Roche avec une effusion qui ne lui était pas habituelle; je m'abandonne à ta prudence et à ton dévouement.

Il tendit la main au jeune garçon, qui la prit dans les siennes et la porta à ses lèvres avec un attendrissement passionné.

— Comptez-y, comptez -y, dil-il d'une voix étouffée par les pleurs qu'il retenait. Seulement, faites des vœux pour moi; et vous, mademoiselle Blanche, allez au cimetière, priez près de la croix de la bonne femme ; c'est une superstition peut-être ; mais il me semble que ça nous portera bonheur.

— Ah ! j'irai, s'écria la jeune fille.

— Merci ! dit Julien en regardant par la fenêtre le ciel qui s'assombrissait de plus en plus ; avec le petit canot j'ai encore le temps d'être arrivé avant la fermeture du port, et demain je serai ici de bonne heure. En attendant, ayez confiance.

Il boutonna sa veste, enfonça son chapeau de paille, et s'élança hors du salon.

Tel était le trouble de M. de La Roche et de Blanche, qu'ils ne prirent d'abord point garde aux grondements de l'orage. Uniquement préoccupés du danger

52 RÉCITS KT soi:vi:mf»s.

dont ils étaient menacés, ils ne songèrent, |jeri(Jijnl quelque temps, qu'à la démarche tentée par Julien. Ils cherchèrent à en prévoir les chances et en discutèrent! les suites, jusqu'au moment où les rugissements delà tcmpèle interrompirent leur entrelien.

Celle-ci avait grandi lentement et venait enfin de se déclarer dans toute sa violence. Ce n'était pas un de ces grains passagers qui s'élèvent suhitemcnt à la fin d'un beau jour d'été el cessent au bout de quelques instants; l'ouragan avait cette fois tous les caractères delà durée. Le vent, passé au nord-ouest, soufflait avec une fureur effrénée, mais soutenue; les nuages, qui fuyaient vers le sud, escortés d'éclairs et de bruits de foudre, laissaient à découvert un ciel immobile que l'on eût pris pour une plaque d'acier ; les vagues amoncelées roulaient l'une sur l'autre, en traçant d'immenses sillons d'écume, et un long mugissement courait le long des côtes assombries.

M. de La Roche trembla à cet aspect menaçant. Julien avait-il pu atteindre Brest? et s'il n'y était pas arrivé qu'allait-il devenir, seul, dans sa frêle embarcation, au milieu d'un pareil orage? L'armateur n'osa s'arrêter sur cette pensée. Il essaya même de rassurer Blanche, qu'épouvantaient les mugissements du vent et de la mer contre les falaises; mais pour la persuader il était trop peu persuadé lui-même. Tous deux passèrent la nuit dans des angoisses d'autant plus douloureuses qu'ils s'efforçaient réciproquement de se les

cacher. Enfin, au point du jour, M. de La Roche sortit.

La violence de l'orage était toujours la même. Aucune barque n'apparaissait sur la rade, et le Triton, qui avait vainement essayé d'appareiller, était revenu prendre son ancien mouillage, oii il se balançait toutes les voiles carguées.

L'armateur rentra plus tourmenté que jamais. Il trouva au salon sa fille que la commune inquiétude y avait amenée et dont le regard l'interrogea : il secoua la tête.

— Rien encore? demanda-t-elle avec accablement.

— Rien, murmura M. de La Roche.

— La tempête continue ?

— Tu le vois.

— Et aucun moyen d'avoir des nouvelles ?

— Il ne nous reste ici que la grande chaloupe, et personne ne voudrait s'y embarquer avec moi pour essayer la traversée. Mon seul espoir est que la tempête aura forcé Julien à aborder un des vaisseaux mouillés en rade.

— Mais alors, mon père, ces papiers qu'il fallait ravoir...

L'armateur ne répondit pas. Cette objection de Blanche, il se l'était déjà faite à lui-même sans pouvoir y répondre. De tous les côtés il ne voyait que motifs de craintes, et le salut ou la perte de Julien lui étaient presque aussi sûrement funestes. L'arrivée du pilotin à Brest pouvait seule le sauver; mais comment espérer

ce miracle? 11 clicrchail à en prouver l'impossibililé à Blanche, après avoir essayé la veille de lui en prouver la possibilité (car ce sont là les conlradiclions habituelles de la douleur), lorsqu'il s'interrompit tout à coup. Un bruit de pas et de voix venait de retentir dans le corridor, le nom de Julien avait été prononcé. M. de La Roche courut à la porte, qu'il ouvrit vivement. Maître Morand et Pierre parurent sur le seuil.

— Jeté dis que c'est lui! répétait le vieux, marin avec colère.

— Qui?... lui?... s'écrièrent à la fois l'armateur et sa fille.

— Julien!

— Vous avez de ses nouvelles.

— Oui, que j'en ai !

Un double cri de joie partit.

— Et de fameuses nouvelles, continua Morand avec un redoublement de mauvaise humeur.

— Vous venez donc de le voir?

— Je viens de voir de ses œuvres, au moins, le triple gueux !

— Comment cela?

— Vous savez bien votre petit canot, que vous aviez confié à sa garde?

— Sans doute.

— Eh bien, le brigand ne l'a pas amarré parce gros temps, et un coup de mer l'a emporté.

— Qui vous a dit ?

— Pardieul J'étais parti pour Rumingol, hier; mais l'orage m'a pris en route, si bien qu'il m'a fallu m'arrêter à Lanvoc; et, ce matin, comme il me restait trop peu de temps, j'ai été obligé de virer de bord et de rallier Roscanvel. Je suivais la grève tranquillement, lorsqu'en arrivant ici, près de la pointe de Kelern, j'ai aperçu quelque chose d'échoué au bas des rochers ; je me suis approché, et qu'est-ce que j'ai reconnu!., votre canot.

— Dieu !

— A moitié brisé par les récifs.

— Brisé!... et Julien?

— Ah! lui, je le cherche pour qu'il m'explique... .

— Mais il montait cette barque, s'écria M. de La Roche.

— Qui, mon neveu?

— Il a voulu traverser la rade, hier, pendant la tempête.'

— Dans le canot?

— Oui.

Le contre-maître se frappa le front.

— Mais alors il a péri ! cria-t-il.

L'armateur se laissa tomber sur un fauteuil, et Blanche se couvrit le visage.

Morand les regarda l'un après l'autre.

— Est-ce bien possible? dit-il, Julien était sur le canot... Julien est mort!...

Et comme si ce mot devenait une révélation pour

o6 HÉciTs i:t sou vp: nuis.

lui-rncmo, il poussa un cri, leva les deux bras avor-

désespoir, puis reprit au l)Oul d'un instant :

— Mais comment ça s'esl-il fait? Qu'uilait-il chercher à Brest? Qui l'avait envoyé? Poiirquoi partir pendant l'orage? Mort! Julien mort! en ètes-vous bien .sûr? A-t-on retrouvé son corps?... Je veux le voir; ditesmoi où il est?

— - Hélas! je l'ignore! répondit celui-ci d'un accent étouffé.

— Ainsi, on ne l'a pas vu périr ? s'écria Morand.

— Non.

— On ne l'a pas vu! répéta-t-il avec celte ardeur que mettent les malheureux à accueillir la moindre espérance; qui sait alors?... Je veux le chercher, moi.

— Que dites-vous, Morand?

— Laissez-moi, monsieur de La Roche; mort ou vivant, il faut que je retrouve Julien. »

— Présent, mon oncle, dit une voix.

Tous se retournèrent. Le pilotin venait de paraître sur le seuil, ruisselant d'eau, les mains sanglantes, la chevelure souillée de sable et d'algues marines, mais la tête droite et le visage riant.

g|t Morand laissa tomber son chapeau ; il voulut crier, il voulut parler, il ne put qu'ouvrir ses bras où le jeune garçon vint se jeter.

Après lui ce fut le tour de M. de La Roche, puis de Blanche, puis de Pierre que la contagion de l'atten-

drissement avait aussi gagné. Chacun exprimait sa joie à sa manière.

— Ah ! gredin! quelle douleur tu m'as donnée! balbutiait Morand, en posant sa large main calleuse sur son cœur étouffé; mais enfin te voilà vivant, tout à fait vivant, n'est-ce pas?

— Dame! il me semble, mon oncle, répondit Julien gaiement.

— Eh bien, à la bonne heure, j'en suis pas fâché... mais tu peux te vanter de m'avoir fait passer un mauvais quart d'heure...

— Vous avez donc été bien effrayés, ici ?

— Le moyen de ne pas l'être ! dit M. de La Roche ; votre oncle venait de voir le canot échoué sur les brisants. .

— Ah ! oui, reprit Julien en riant ; c'est de ma faute. Hier, quand je suis parti, je veillais au grain, parce qu'il' fallait arriver sans accident; mais ce matin la commission était faite.. >

Il appuya sur ce mot qui fit tressaillir M. de La Roche et Blanche.

— Si bien, continua le pilotin, que je ne pensais qu'à arriver le plus tôt possible à Roscanvel. Il faisait une diable de brise carabinée; en approchant je n'ai pas pris garde, j'ai lofé au lieu d'arriver au vent, et le canot a chaviré.

Blanche fit un geste de terreur.

— J'ai d'abord coulé, reprit Julien, et. quand je suis

58 HKCITS ET SOUVENIRS.

revenu sur Tenu, la barque ('îtait partie sans rn'attendre, de sorte qu'il a fallu regagner la terre en nageant; quelquefois dessus, plus souvent dessous... jusqu'à ce qu'une lame m'ait lancé, comme un cancre évanoui, sur la grève, où je suis resté pas mal de temps à me remettre le moral.

— Vous n'ôtes point blessé ?

— Non ; le tout s'est borné à un bain de mer, ce que les médecins ordonnent souvent pour la santé !

Le contre-maître regarda son neveu avec une satisfaction orgueilleuse, tourna trois fois sa chique, puis, se tournant vers M. de La Roche, en clignant de l'œil :

— Un matelot fini, murmura-t-il ; ça a cfe l'eau salée autour du cœur, comme ils disent dans le pays !.... Mais faut pas s'amuser à la bagatelle... Le canot, qui est resté là-bas, pourrait être emporté à la prochaine marée; je vas le mettre en sûreté, pendant que le garçon accrochera ses guenilles au sec, de peur des rhumes de cerveau.

L'armateur approuva la double précaution, et suivit Julien pour l'interroger pendant qu'il changerait de vêtement.

Lepilotin apportait, ainsi qu'il l'avaitfait comprendre, le papier remis àl'aubergiste de V Ancre d'Or. M. de La Roche l'ouvrit précipitamment : c'était bien la dénonciation annoncée, mais elle ne renfermait point le billet dont le cousin Achille l'avait menacé.

— Alors, tous deux vont faire le tour du monde, fit observer Julien, car, comme je passais, le Triton levait l'ancre.

— Quoi! malgré le gros temps?

— Il paraît qu'on a envoyé des ordres.... et... tenez, il a quitté son mouillage.

M. de La Roche, qui s'était penché à la fenêtre, ne put réprimer un geste d'étonnement joyeux.

— Entendez-vous le canon? reprit le pilotin.

— En effet I

— C'est le Triton qui salue les forts du Goulet; il est parti.

— Parti !

— Avec M. Achille ! s'écria Julien fou de bonheur ; hourra ! pour le Triton ! Le cousin va voir l'archipel des Marquises et des îles Sandwich où l'on mange les Européens en guise de viandes blanches. C'est un petit voyage d'agrément qu'il fera, grâce à moi, sans payer sa place.

— Mais à son retour !

— Dans trois ans ! Songez donc, monsieur de La Roche, à toutes les bonnes chances que Ton peut espérer pendant un pareil voyage. Le scorbut, la fièvre jaune, les coups de mer! Puis, ça nous donne le temps de respirer et de prendre nos précautions. Ah ! il faut avertir mademoiselle Blanche!.. Justement la voilà qui cause avec Pierre sur le perron.

— Elle a l'air bien agité.

60 RKCITS ET SOUVENinS.

— Allons lui annoncer cc-ltc bonno nouvelle.

Tous doux descendirent rapidementel rencontrèrent à la porte du salon lajcune fille qni accourait.

— Le cousin est parti ! cria joyeusement Julien.

— Il est revenu! répondit la jeune fille.

— Revenu 1

— Pierre lui a parlé.

— A lui? Comment a-t-il pu?....

— M. Henri avait été envoyé, ce matin, pour porter les derniers ordres à bord du Triton.

— Il y a vu le cousin?

— Et il a déclaré que ce n'était point Claude Duroc.

— De sorte qu'on l'a débarqué ?

— Il sera ici dans un instant î

Il est des coups si terribles et tellement inattendus que l'expression manque à notre douleur. Le retour du cousin était de ce nombre. Il ruinait toutes les espérances de M. de La Roche et le remettait de nouveau à sa merci. Il fallait désormais acheter son silence aux conditions qu'il voudrait imposer, si l'on ne préférait braver la honte d'une poursuite j udiciaire. L'armateur le comprit et se résigna. Un remords secret avait toujours endolori ce cœur, et l'idée d'une expiation qui pût racheter la faute commise ne lui répugnait point. D'ailleurs, il voulait à tout prix sauver son honneur; non pas celui qui se garde au dedans, qui échauffe l'âme et la soutient, mais celui du dehors, cet honneur visible, qui est à la vertu ce que le luxe est à la richesse; car

dans celte nature hautaine l'orgueil dominait tout le reste. Il déclara donc, en se retirant, qu'il renonçait à lutter plus longtemps et qu'il payerait sa rançon.

Restée seule avec Julien, Blanche demanda ce que c'était que cette rançon :

— Ce que c'est? répondit le jeune garçon qui se promenait avec agitation; cent mille écus, mademoiselle, rien que cela ! Cent mille écus à un gueux qui ne vaut pas la corde avec laquelle il devrait être pendu! Et si ce n'était que l'argent encore 1 mais une fois ruiné, M. de La Roche ne voudra jamais consentir à

votre mariaL^e.

— Oh ! jamais.

— Aussi, faut-il trouver quelque moyen de rendre le cousin plus raisonnable.

— Mais lequel ? Comment l'attendrir?

— L'attendrir.... Tiens, c'est peut-être une idée, ça! On a beau être un enfant du diable, on conserve toujours un peu de cœur malgré soi, et, quand on ne se défie pas, on peut se laisser aller, par hasard, à un bon mouvement. Il faut que vous lui parliez, mademoiselle Blanche.

— Moi ! oh ! je n'oserai jamais.

— Pourquoi donc ? Je connais ces chenapans, allez ! Ils ont la vanité d'être méchants, mais, quoiqu'ils fassent les endurcis, quand une femme s'adresse à eux, avec une voix douce, quand elle les prie, ils sont comme les autres ; ça leur fond toujours un peu le cœur.

— Mais.... j'aurai trop pcurjcncsaurai que lui dire!

— Faut pas chercher; ça vient tout seul, comme quand on pleure ou qu'on rit ; vous n'aurez qu'à penser qu'il s'agit de sauver votre père.

Blanche tressaillit..

— Ah! vous avez raison, dit-elle vivement; pour mon père je dois surmonter la crainte; oui, je veux essayer. .,

— C'est ça ! essayez... le reste ira tout seul. Vous verrez que ce n'est pas difficile ! Vous parlez si Lien quand vous voulez ! Vous n'ouhlierez pas qu'il se nomme Achille; vous l'appellerez le cousin Achille ; ça le flattera.

— Et... tenez, ajouta-t-il en courant à la porte ; je ne me trompe pas... c'est lui qui arrive.

Blanche devint tremblante ; lepilotin lui prit les mains et les baisa.

— Allons, du courage, mademoiselle Blanche, ditil avec une tendresse pleine de protection; il ne faut pas avoir peur, je serai là, voyons... du courage !... Asseyez-vous sur votre chaise, prenez votre broderie ; ayez l'air de travailler. Je lui parlerai le premier pour le préparer.

La jeune fille s'assit, prit la broderie, et Julien alla s'appuyer contre la console placée entre les deux fenêtres.

Dans ce moment on entendit distinctement la voix du cousin qui demandait M. de La Roche : la porte s'ouvrit et il entra.

Son costume, qui était le même que la veille, semblait avoir sérieusement souflert de sa visite forcée à bord du Triton. Plusieurs boutons de son habit étaient arrachés, un de ses dessous de pieds brisé laissait voir la tige rougie de ses bottines, et les bords de son chapeau mouillé d'eau de mer formaient une ligne encore plus cahotée que la veille.

En apercevant Julien il fit un mouvement, et un éclair de colère traversa ses traits.

— Ah ! c'est toi, s'écria-t-il en serrant la badine qu'il tenait toujours à la main; pardieu! je suis bien aise de te rencontrer I

Julien salua du ton le plus naturel, et lui demanda des nouvelles de sa santé; mais, sans se donner le temps de répondre, M. Achille s'avança vers lui d'un air menaçant et avec l'intention évidente d'en venir à quelque voie de fait. Blanche effrayée se leva.

A la vue de la jeune lille, il s'arrêta court.

— Ah ! pardon, dit-il étonné, je n'avais point aperçu mademoiselle.

— Comment, mademoiselle ? reprit gaiement Julien, qui espérait détourner sa colère en affectant de ne point la remarquer ; mais il ne faut donc plus croire à la voix du sang, vous ne reconnaissez pas une cousine?

— De La Roche a avoué la parenté? demanda M. Achille surpris.

— Il a bien fallu, quand il a appris que je vous avais fait arrêter.

04 HKCITS Kl SOUVENinS.

— Ah! parlons de cela! s'ccria le cousin dont les traits se rembrunirent.

— N'en pîltlons pas, au contraire, interrompit vivement le pilolin. J'ai fait une sotiiso qu'il faut me pardonner, monsieur Achille, puisqu'elle est réparée. J'ai eu assez de regrets, allez, quand j'ai vu combien M. de La Roche était contrarié.

— Lui! dit le consin soupçonneux; n'agissais-tu pas sur son ordre?

— Nous n'avons été instruits qu'après votre départ! fit observer Blanche timidement.

Les traits du cousin s'éclaircirent. Si le piège auquel il venait d'échapper lui avait été tendu à l'insu de l'armateur, il ne devait plus y voir une déclaration de guerre, mais seulement l'excès de zèle d'un enfant effrayé. M. de La Roche n'avait point cherché à lui échapper, il accepterait sans doute une transaction, et tout pourrait se terminer sans un éclat que lui-même avait quelque raison de redouter. Celte perspective adoucit son ressentiment. La vue de Blanche l'avait d'ailleurs dérangé de sa mauvaise humeur, et venait de donner un nouveau cours à ses idées. Frappe de la beauté de la jeune fille, il sentit se réveiller en lui cette galanterie qui, comme l'orgueil de Diogène, se faisait jour à travers les trous de son manteau. Il ajourna le compte qui lui restait à régler avec Julien, et s'approcha de sa cousine, en l'engageant à reprendre Toccupation que son arrivée avait interrompue.

Le pilolin voulut profiter de celte réaction pacifique; il lui avança un fauteuil.

Le cousin s'assit, et commença à adresser à Blanche cette série de lieux communs galants qui, dans un certain monde, constituent l'homme aimable. Il admira sa broderie, vanta son adresse de fée, parla de ses charmantes mains qu'il baisa.

Blanche écoutait, toute tremblante et les yeux baissés ; Julien renchérissait sur chaque éloge avec la persistance passionnée et la maladresse d'une mère de famille à la recherche d'un gendre. Il cita, à propos de broderie, la jolie voix de la jeune fille, et enveloppa dans le même panégyrique son goût pour la lecture et son talent pour les fausses fleurs en papier.

Le cousin, qui avait d'abord assez mal reçu les commentaires apologétiques du pilotin, ne put à la fin s'empêcher de sourire.

— Tu fais le chien couchant maintenant, drôle, dit-il en le frappant d'un débris de gant qu'il avait à la main; tu espères que le bien que tu dis de la cousine te fera pardonner le mal que tu as voulu faire au cousin; mais je t'avertis que je ne te tiens pas quitte.

— Quoi! monsieur Achille, dit le pilotin avec son sourire le plus caressant, pour une mauvaise plaisanterie ?...

— Une plaisanterie, misérable ! qui a failli me faire faire un voyage autour du monde, sans préparatifs,

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