‹ La lune de mielChapitre 15 sur 15 · L LEFORT · texte numérisé non relu

L LEFORT

COR. ST. JAMES c^ CANNiNGSTS.

Les meubles étaient entassés près du seuil, et le crieur public appelait à baute voix les acbeteurs. Quelques passants s'arrêtaient; mais à peine avaient-ils jeté les yeux sur les objets exposés qu'ils continuaient leur route. Les mendiants eux-mêmes passaient sans y jeter un regard d'envie. Le crieur, lassé de ses vains efforts, se tut, et, secouant la tête :

— Vous en serez pour vos frais, maître Caverdone, dit-il à un petit vieillard en lunettes, debout à ses côtés ; j'ai peur qu'il n'y ait à Rome personne d'assez pauvre pour acbeter les guenilles de la veuve de Pelegrino. Tout ce qui est là ne vous rapportera point trois ducats.

— Et la malbeureuse m'en doit douze ! s'écria le petit vieillard en frappant la terre de sa canne. Douze

ducats, Jacobo, aussi vrai que je suis chrétien ! davantage, peut-être ; car j'avais confiance en son mari ; je lui fournissais essences, pinceaux et couleurs sans trop compter. Qui m'eût dit qu'il serait mort avant de s'acquitter?... Je suis trop bon, trop confiant... Vous voyez ce que ce malheureux barbouilleur m'a laissé en nantissement : des guenilles, une femme, et quatre enfants. On ne peut vendre ni les enfants ni la femme, et les guenilles, dites-vous, ne valent pas trois ducats. Ahî les pauvres gens qui ont quelque chose à eux sont bien malheureux, Jacobo; tout le monde les exploite, les trompe, les pille...

Le crieur public regarda derrière lui.

— Ne parlez pas si haut, dit-il à demi-voix ; la veuve est là derrière avec ses petits, et vous savez comme elle a du cœur ; elle prendrait ce que vous dites pour un reproche. Après tout, maître Caverdone, ce n'est point la faute de Pelegrino si la fièvre l'a emporté.

— Non, mais c'est sa faute de m'avoir pris des marchandises pour douze ducats.

— Il vous aurait payé s'il eût vécu.

— Je le crois bien.

— De quoi vous plaignez-vous alors ?

— Commenta de quoi je me plains! s'écria le petit vieillard exaspéré ; mais de ce qu'il n'a point laissé de quoi solder sa dette... Voilà bien comme vous êtes, vous autres gens du peuple ; vous vous soutenez contre nous !... Ne dirait-on pas que le fossoyeur donne quit-

tance de toute obligation à ceux qu'il enterre ! Apprenez qu'on n'emprunte pas quand on peut mourir insolvable. Le crieur haussa les épaules.

— Eh! mon Dieu! dit-il, la probité des pauvres gens ne dépend point toujours d'eux, elle dépend aussi de la Providence. Ils ne peuvent payer qu'avec leur travail ; et quand Dieu leur ôte la santé, ce n'est plus eux, mais lui qui reste responsable. Qui sait, maître Caverdone, si vos douze ducats ne vous compteront point pour acheter votre part de paradis ?

Le petit vieillard prit un air scandalisé.

— Ne plaisantez pas sur les choses saintes, Jacobo, dit-il aigrement, et occupez-vous d'appeler les chalands plutôt que de faire l'esprit fort.

Jacobo obéit en souriant, tandis que Caverdone s'approchait des meubles dispersés sur le pavé pour estimer de nouveau ce qu'il pourrait en retirer.

Du reste, soit que la pauvre veuve du barbouilleur n'eût rien entendu de ce qui venait de se dire, soit qu'elle en eût été peu touchée, elle n'avait changé ni d'expression ni d'attitude. Assise à terre, non loin du seuil, elle tenait dans ses bras deux enfants presque du même âge, qui se disputaient les tresses à demi défaites de ses cheveux; un troisième se roulait à ses pieds, et le dernier tressait, enchantant, quelques brins de paille arrachées à son berceau.

Le visage de la veuve était tranquille ; ni larmes dans ses yeux, ni soupirs sur ses lèvres ! C'était une

résignation plus douloureuse que la plainte et plus menaçante que le désespoir; ce lugubre abandon de soi-même qui fait que l'on marche dans la vie comme le condamné à l'échafaud, sans incertitude, sans précaution, presque froidement, parce que le résultat est inévitable et siir.

Cependant quelques personnes avaient fini par se grouper autour du chétif mobilier dont le crieur annonçait la vente.

L'imitation régit le monde des hommes comme l'attraction celui des choses ; c'est la loi unique. De nouveaux passants survinrent à leur tour, et s'arrêtèrent parce que d'autres s'étaient arrêtés; où il n'y avait personne tout à l'heure, il y eut foule bientôt. Nul n'achetait, mais tout le monde regardait sans savoir pourquoi. Chacun semblait moins curieux de ce qu'il voyait que de ce qui excitait la curiosité des autres.

Deux gentilshommes qui passaient se trouvèrent arrêtés par la foule qui allait toujours grossissant.

— Qu'y a-t-il donc ? demanda le plus vieux de cet air de hauteur maussade qui fait reconnaître plus d'un Anglais sur le continent.

— Si c*était dans notre bonne ville de Paris, mylord, répliqua l'autre du ton coquet et apprivoisé qui distingue les Français dans les quatre parties du monde, je vous répondrais que c'est une portière qui bat son mari, ou un chat auquel on coupe les oreilles.

— C'est moins que cela, seigneur Français, observa

en souriant un juif au profil de belette, qui avait entendu les deux gentilshommes.

— Qu'est-ce donc ?

— Le pauvre ménage d'un barbouilleur mort il y a quelques jours, que maître Caverdone fait vendre.

— Qu'est-ce, s'il vous plaît, que maître Caverdone?

— Uu marchand, mon gentilhomme, qui vous fournira des couleurs au plus juste prix.

— Est-ce que tu nous prends pour des peintres, interrompit l'Anglais d'un air bourru.

— Au fait, ce juif se familiarise, ajouta le Français légèrement. Apprends, maraud, que tu parles au lord Pembroke et à M. de Vivonne.

La figure du juif s'illumina.

— Lord Pembroke ! dit-il ; n'est-ce point ce riche amateur de tableaux?...

— Précisément.

— Ah ! mylord, que je vous rencontre à propos ! J'ai chez moi des œuvres de tous les maîtres d'Espagne et d'Italie.

L'Anglais le regarda.

— Comment t'appelles-tu?

— Israël.

— Ah ! ah î on m'avait, en effet, donné ton nom. On dit que tu es un fin renard, qui achètes au poids du cuivre et revends au poids de l'or ; n'importe. As-tu des Poussin?

— Trois, monseigneur.

208 RKCITS ET SOUVENIRS.

— Des Crcspi ?

— Plusieurs.

— Et des Dominiquin ?

— A discrétion.

— Ton adresse ?

Le juif la donna.

Pendant que lord Pembroke l'écrivait, la criée commença, et l'on mit en vente un berceau. Aucun prix ne fut offert ; le Français en fit la remarque.

— Maître Caverdone aura peine à recouvrer sa créance, dit le juif.

— Lui doit-on beaucoup!

— Douze ducats, monseigneur.

— Et la veuve n'a pu les trouver ?

— Non.

— La veuve n'a donc point d'amis ?

— C'étaient de si pauvres gens, observa Israël.

— Douze ducats ! répéta M. de Vivonne. Comprenezvous comment on peut vivre, mylord, quand on est à cela près de douze ducats ?

— Le peuple n'a pas de besoins, observa philosophiquement mylord.

— Il est bien heureux ! Moi, je dépense trois cent mille francs par année, et je manque de tout!... J'ai beau abattre mes bois, vendre mes rentes foncières, faire augmenter mes pensions, je n'ai jamais deux cents louis devant moi.

— Eh! qui peut vivre maintenant, monsieur? Moi

qui vous parle, je suis en avance sur mes revenus de six mille guinces.

— La noblesse ne suffît plus, mylord, il faut qu'elle compte comme la roture; c'est humiliant! Si j'étais plus riche, je jetterais à cette malheureuse ses douze ducats ; mais le jeu m'a ruiné.

— Comme moi les collections. Croiriez-vous que je propose, dans ce moment, à un coquin de Rotterdam, cinquante mille écus pour les Sept Sacrements du Poussin, et qu'il refuse? Je serai forcé d'aller à qualre-vingt mille, et peut-être au delà.

Le juif écoutait tout, bien décidé à faire son profit du goût de l'Anglais pour la peinture ; mais, à quelques pas, une autre personne prêtait également l'oreille à la conversation des deux étrangers. C'était un homme de moyen âge, vêtu de noir, et qui n'avait de remarquable que la vivacité maligne du regard. ïl avait souri en,entendant les plaintes des deux gentilshommes sur la pauvreté de la noblesse, et leur avait jelé un regard ironiquement amer, auquel ils n'avaient point pris garde. Dans ce moment le crieur mettait en vente une toile enfumée.

— 11 y a donc aussi des tableaux? demanda lord Pembroke en riant.

— Quelque enseigne de marchand de macaroni qui sera restée pour compte au barbouilleur, observa M. de Vivonne.

— A six paoliî cria le vendeur.

— Il ne les trouvera pas, dit Israël.

II y eut un silence.

— Je donne trois ducats, dit tout à coup l'homme habille de noir.

Une rumeur s*éleva dans la foule.

— Trois ducats ! répéta le juif étonné.

— Quel est cet homme? demanda mylord.

— C'est maître Stella, monseigneur.

— Le peintre?

— Oui, et l'un de nos plus fins connaisseurs.

— Est-ce que celte toile aurait du mérite?

— C'est un chef-d'œuvre peut-être, dit M. de Vivonne avec indifférence ; qui sait? un Carrache ou un Titien.

— Chez un barbouilleur !

— Pourquoi non? N'a- 1- on pas retrouvé dernièrement un Corrége qui servait de dessus de porte à un fabricant de boutons?

— A trois ducats ! reprit le crieur; personne ne surenchérit?

— Je donne quatre ducats! cria le juif.

— Moi huit ducats ! reprit Stella.

— Dix ducats !

— Douze ducats!

Il y eut une pause ; Israël demanda à voir de plus près le tableau.

—C'est inutile ! interrompit vivement l'homme noir; je donne vingt ducats.

Jusqu'alors mylord Pembroke avait tout observe sans parler. Il s'avança enfin, et avec ce ton de supériorité calme et froide que donne la fortune :

— Cinquante ducats, dit-il brièvement.

Le peintre se tourna vers lui.

— Le tableau ne les vaut pas, monseigneur, observat-il.

L'Anglais lui jeta un regard de côté, et sourit d'un air superbe.

— C'est bien, mon cher, dit-il en se dandinant ; on n'a pas une collection de cent mille livres sterling sans s'y connaître un peu en peinture. Vous aviez sans doute vos raisons, maître Stella, pour surenchérir cette toile.

— En effet, mylord.

— Eh bien ! j'ai aussi les miennes.

Et se tournant vers le crieur :

—^ Cent ducats, dit-il, et que cela finisse I

La foule semblait émerveillée. Tous les yeux s'étaient tournés vers mylord Pembroke ; la pauvre veuve, éperdue de joie, croyait rêver; et maître Caverdone essuyait ses lunettes en riant.

Le crieur, après avoir demandé trois fois si l'on ne faisait aucune offre nouvelle, déclara que le tableau appartenait à mylord.

Maître Stella avait tout suivi de l'œil ; il laissa l'Anglais payer les cent ducats.

212 RÉCITS ET SOUVENinS.

— Vous ne vous attendiez pas à la concurrence, maître, dit celui-ci en le regardant d'un air goguenard,

— Pardonnez-moi, mylord, répondit Stella, je l'espérais.

— Comment cela?

— J'avais entendu votre entretien avec ce gentilhomme; je savais que, trop pauvre pour donner douze ducats à la veuve de Pelegrino, vous étiez assez riche pour payer un Poussin quatre-vingt mille livres; j'ai voulu profiter de votre goût pour vous forcer à soulager une misère; j'ai réussi à vous faire faire une bonne action en lui donnant l'air d'un bon marché. Quand j'ai proposé trois ducats, j'étais sûr que vous en offririez davantage.

— Ainsi cette peinture...

— Ne vaut pas les six paoli auxquels elle était mise à prix, mylord.

M. de Vivonne éclata de rire.

— C'est impossible 1 s'écria l'Anglais; si cela était, maître Stella aurait à me rendre compte. ..

— Des cent ducats?... volontiers. Dans le cas où mylord n'eût point surenchéri ce tableau, je l'eusse acheté, non pour posséder un chef-d'œuvre, mais pour avoir un bon souvenir de plus dans mon cœur. Si myiord regrette qu'on lui ait surpris une aumône, et s'il ne peut décidément disposer de cent ducats en faveur d'une malheureuse, il peut me céder son bienfait.

— Doucement ! s'écria Vivonne : s'il le cède, c'est

moi qui le prends. Ceci est une leçon, n'est-ce-pas, 'maître Stella ? Vous avez voulu prouver que nous autres gens de qualité nous avions le caprice de l'art sans le comprendre, et que, prodigues pour satisfaire nos manies, nous étions avares pour remplir nos devoirs.

— llclas! monseigneur, dit Stella, ce n'est pas vous qui êtes ainsi, mais tous les hommes. Le plus souvent nos goûts deviennent des vices. Nous n'aimons point les chefs-d'œuvre pour en faire jouir les autres, mais pour les dérober, pour les entasser à l'écart, comme les avares leurs trésors. Notre amour de l'art n'est point, comme il devrait l'être, un reflet de l'amour de l'humanité, c'est une folie que nous flattons. Peintres ou amateurs, nous préférons, pour la plupart, une toile enfumée à un visage souriant de bonheur. Les fils d'Adam sont égoïstes avant tout, et leur égoïsme les fait cruels.

— 'Vous prêchez bien, maître, dit M. de Vivonne avec une légèreté contrainte; merci de l'homélie; et, afin de vous prouver qu'elle opère, prenez ceci pour votre protégée.

Il présenta au peintre une bourse que celui-ci reçut.

— Et moi, je garde le tableau, ajouta lord Pembroke sérieusement.

— Faites mieux, mylord, dit Stella, donnez-lui une place dans votre musée. Chaque fois que vous passerez devant lui, il vous rappellera une famille consolée ; ce souvenir vaut un Raphaël.

LE COKTRE-MAITRE

Un de nos amis, M. Rémond, en visitant les mines de charbon de terre de la Cornouaille, où les enfants sont employés à des travaux si dangereux et si pénibles, avait remarqué un jeune contre-maître nommé Williams, dont la vive intelligence et le langage correct l'avaient frappé. M. Watson, le directeur de la mine, à qui il en avait parlé, s'était contenté de répondre :

— C'est un garçon qui a toujours fait son devoir.

Un matin qu'il se rendait chez un propriétaire du voisinage qui l'avait invité à voir une chasse au renard, M. Rémond aperçut Williams assis à la porte d'un cottage à l'aspect riant, qui semblait être sa demeure. Le jeune contre-maître se leva à leur approche et les sa-

Jua avec une politesse digne. M. Rémond s'arrêta et lia conversation avec lui.

Après lui avoir fait plusieurs questions sur les travaux de la mine, la qualité de la houille, son abondance, les modes d'extraction, il lui demanda s'il était du pays.

— Pardonnez-moi, monsieur, répondit Williams: je suis du pays de Galles.

— Un pauvre et noble pays, observa M. Rémond.

— Noble, je le crois, reprit Williams ; car le maître d'école nous a souvent raconté des actes de courage et de dévouement accomplis par nos aïeux dans la défense de leur liberté; mais pour pauvre, je le sais par expérience.

— Vous avez donc connu la misère?

— Et je puis dire que c'est une bonne mais rude institutrice, monsieur ; sans elle je ne serais point aujourd'hui contre-maître dans la mine de M. Watson.

— Comment donc cela est-il arrivé?

— Oh ! c'est toute une histoire, monsieur.

— Voulez-vous nous la conter? demanda M. Rémond en souriant.

Williams s'excusa en objectant qu'il n'y avait rien dans ce récit qui pût intéresser un autre que lui; cependant, sur les instances de M. Rén^iond, il consentit à le faire. Il lui présenta un siège et commença.

« Ce que j'ai à vous raconter est bien peu de chose,

LE CONTIIE-MAITUE. 217

monsieur, dit-il ; tout s'est passé bien simplement et selon la volonté de Dieu. Nous étions quatre enfants orphelins, sans autre ressource que la solde de notre frère aîné, John, qui servait sur les navires du roi ; il nous l'envoyait régulièrement, et c'était assez pour payer la pension de mes deux jeunes sœurs et du petit Richard : quant à moi, j'avais déjà onze ans, et je gardais les troupeaux sur la colline.

» Tout allait donc bien, et la vieille femme chez qui logeaient mon frère et mes sœurs se rendait chaque mois à la ville pour toucher l'argent envoyé par John. Mais un jour... oh ! je me le rappelle, monsieur, comme si c'était hier... je descendais le coteau en préparant un sifflet de sureau pour le petit Richard..., je la vis qui revenait d'un air agité.

» — Eh ! qu'avez- vous, mère Kitty? lui criai- je.

» — Oh ! c'est toi, dit-elle en m'apercevant; eh bien, me vDilà bien attrapée avec tes frères, j'en seraj pour mes seize schellings six pences.

» — Comment! m'écriai-je, n'avez-vous point eu l'argent de John?

» — John, répéta la vieille; il s'est laissé tomber d'une hune, le malheureux garçon...

» — Et il est blessé ?

)» — Il est mort!

» Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris au premier instant tout ce qu'il y avait dans ce mot : // est mort; mais il me sembla que je recevais un coup intérieur. Je

218 RECITS ET SOLVEMRS.

m'assis machinalement sur la roule sans rien dire et comme un idiot.

» — Oui, mort, répéta la vieille femme ; et j'en suis, moi, pour mes seize schellings six pences. Ah! tu peux pleurer, garçon, tu peux pleurer...

)> Mais je ne pleurais pas ; je me répétais à moimême tout bas : John est mort! John est mortl sans pouvoir me le mettre dans l'esprit. Je me rappelais à peine avoir vu mon frère aîné ; je ne le connaissais que par le bien qu'il nous faisait : aussi était-ce pour moi bien moins un homme qu'un bon génie. Dans tous les cas difficiles, à propos de toutes les espérances lointaines, je m'étais habitué à dire : Si John voulait ! comme on dit : Si c'était la volonté de Dieu! John était pour moi une puissance protectrice et bienfaisante à laquelle je n'avais point donné de corps, si bien que je ne pouvais associer son souvenir à l'idée de mourir.

» Cependant, après être resté quelque temps assis sur la route, je me relevai lentement, et je me dirigeai vers la chaumière de la vieille Kitty. Comme j'approchais de la porte, j'entendis le petit Richard pleurer, et la voix rude de la bonne femme qui disait : — Tu as déjà mangé plus de pain qu'on ne m'en payera.

» Dans ce moment, je passai le seuil, et je vis mes deux soeurs qui étaient debout dans le coin le plus obscur avec Richard assis à leurs pieds. Au lieu de l'écuelle de soupe au lard qui composait d'habitude

LE COxNTRE-MAITRE. 219

leur repas, chacun d'eux tenait à la main un morceau de pain sec et noir boulangé pour les volailles de la mère Killy !...

» Je ne saurais vous dire comment cela se fit, monsieur; mais, à cette vue, je me sentis le cœur frappé et je fondis en larmes. Je venais de comprendre ce que signifiaient ces mots : John est mort !

*( Les jours suivants achevèrent de m'éclairer. La vieille Kitty diminuait à chaque repas, pour mon frère et pour mes sœurs, cette part d'un pain qui leur semblait plus noir et plus sec à mesure qu'il leur était plus reproché; enfin elle arriva un jour chez le fermier où je servais, et lui dit devant moi :

» — Je suis décidée à ne plus garder cette nichée de chiens, voisin.

» — Quelle nichée ? demanda le fermier.

» — Eh bien ! mais le frère et les sœurs de ce garçon, répondit-elle en me montrant.

» Je tressaillis.

» — Et que voulez-vous faire d'eux, mère Kitty ? lui demandai-je.

» — Ce qu'ils ne tarderaient pas à faire de moi, répliqua-t-elle ; de la graine de mendiants.

)) — Ah ! m'écriai-je, vous n'aurez point le cœur d'envoyer par les chemins de pauvres enfants que vous avez élevés et qui vous ont regardée jusqu'à présent comme leur mère.

,) — Alors, trouve-moi le moyen de nourrir quatre

220 RÉCITS ET SOUVEMHS.

bouches avec la part d'une seule, reprit la vieille fem mc^; j'aime mieux abandonner les orphelins à la charité de tous que de les voir soufl'rir près de moi : le besoin rend dur, et je sens que je les haïrais si je les gardais plus longtemps. Chacun ne peut faire que selon sa force, et de plus riches les secourront.

» Je ne répondis rien, car je ne trouvais après tout aucune raison capable de toucher la mère Kitty ; mais j'avais le cœur navré. Oh! si j'avais eu de la force comme mon frère John, si j'avais pu me faire le père de ces orphelins!... Malheureusement, je dépassais tout au plus la tête de ma sœur aînée ; et le fermier Dickson ne m'avait jusqu'alors donné pour gages que les vieux habits de la ferme et deux paires de sabots neufs par an.

» Pendant que je réfléchissais ainsi tristement, la conversation avait continué entre Dickson et sa vieille voisine.

w — Encore, si nous étions près des charbonnages, disait celle-ci, on pourrait y envoyer l'aînée des petites .

» — C'est une triste vie, fit observer le fermier en secouant la tête.

» — Je ne dis pas non, mais on paye bien, et ce qu'elle pourrait gagner suffirait presque pour nourrir l'autre et le petit Richard.

ï> Je fus frappé comme d'un trait de lumière.

» — - Mais il y a des charbonnages à huit milles d'ici! m'écriai-je.

» — Eh bien ? demanda la vieille.

» — Eh bien ! je puis y aller travailler, et vous abandonner la meilleure part de mon salaire pour que vous gardiez les trois enfants.

» La mère Kitty releva la tête et me regarda.

» — Tu ferais cela, toi? dit-elle.

)) — Il ne sait pas ce que c'est que ce travail sous terre, interrompit Dickson.

» —Non, répliquai-je; mais puisque d'autres s'y résignent pour vivre, je m'y résignerai bien, moi, pour l'amour de mes sœurs et de Richard.

» La vieille femme devint pensive, et ajouta au bout d'un instant : — Ce serait toujours trois petits à nourrir avec le travail d'un seul.

» Mais Dickson reprit que, si j'allais aux charbon^ nages, ma sœur aînée pourrait me remplacer chez lui ; si bien que la mère Kitty n'aurait à sa charge que deux pensionnaires. Tout fut convenu ainsi ; et, dès le lendemain, je partis pour les mines après avoir embrassé mon frère et mes sœurs.

» Dickson avait eu raison, monsieur, en me disant que je ne savais pas ce qu'était ce travail sous terre. Au premier instant, lorsque je sentis la tonne au fond de laquelle j'étais assis descendre dans le puits, et que je vis le soleil disparaître, il me sembla que j'entrais dans mon tombeau. Mais ce fut bien autre chose lorsque j'arrivai dans la galerie d'exploitation. J'aperçus là une fourmilière d'hommes nus jusqu'à la ceinture et

222 nÉCITS ET SOUVENIRS.

lout noirs : les uns étaient à gonoux, d'autres accroupis, plusieurs étendus sur le dos, et tous s'agitaient eii silence à la lueur des lampes. Je crus voir la réalisation d'une vieille gravure que j'avais remarquée autrefois chez un de nos voisins, et qui représentait les supplices de l'enfer.

» Il y avait aussi dans cette foule lugubre de travailleurs des enfants occupés à rouler des chariots sur des railsy ou à ouvrir et refermer les portes des galeries chaque fois qu'une brouette en sortait.

» J'étais destiné à ce dernier emploi.

» On me plaça au fond d'une niche creusée dans une des parois de la galerie, et l'on me mit en main une corde au moyen de laquelle la porte devait successivement s'ouvrir et se fermer.

» Ce travail était peu fatigant; mais mon isolement, le silence forcé qui en était la suite, l'obscurité surtout, me jetèrent dans une profonde tristesse. Figurez-vous, en effet, monsieur, un jeune garçon habitué à vivre parmi les genêts et les bruyères fleuries, à voir le soleil se lever et se coucher sur les campagnes, à courir partout où ses pieds pouvaient le porter, subitement condamné à l'immobilité, aux ténèbres et à l'atmosphère brûlante de ces affreux souterrains ! Pendant les deux premiers jours je tâchais de ne point m'écouter moi-même, et d'opposer ma volonté à mes sensations ; mais au bout de ce temps ma volonté céda : je me laissai aller au découragem.ent; je pleurais quel-

quefois des heures entières, ne cessant (juc quand je n'avais plus de larmes' et recommençant dès que j'en retrouvais.

»' J'étais bien résolu pourtant à persister malgré tout. Je me disais à moi-même : Ton frère John est mort en travaillant pour les petits ; travaille comme lui quand tu devrais mourir de même, c'est ton devoir.

».A force de me répéter ces mots, je repris courage; puis, craignant que l'abattement ne revînt, je fis comme les enfants peureux qui tirent leurs couvertures pardessus leurs yeux pour ne rien voir ; je cessai de regarder ce qui m'entourait ; je m'empêchai de penser, et j'arrivai enfin à tirer ma corde machinalement sans savoir ce que je faisais.

» Cela dura quelques mois ; mais, au bout de ce temps, je m'aperçus que mon esprit s'endormait tout à fait, et que je ne pouvais plus le réveiller même quand j'en avais besoin. J'entendis un des contre-maîtres dire un jour en passant près de moi :

» — Ce garçon-là devient idiot.

» Ce mot m'épouvanta, monsieur I Si je devenais idiot, comment pourrais-je proléger mes sœurs et mon jeune frère? A quoi serais-je bon, et quel maître voudrait de moi? Je résolus de secouer mon engourdissement et de faire marcher mon esprit que je tenais, depuis plusieurs mois, les jambes croisées pour ainsi dire. Le difficile était de lui trouver une occupation qui pût le tenir en haleine sans me ramener à mes tristesses.

Je commençai par m'amuser à compter les brouettes chargées de charbon qui passaient devant moi. Après avoir vu combien il en passait en une heure, je voulus calculer combien il en passerait en un jour, en ua mois, en une année. Puis je me rappelai qu'il y avait des jours de repos, et j'en fis la déduction; je multipliai le nombre que j'avais trouvé par celui des galeries où l'on exploitait une quantité égale de houille, je partageai le total en trois parts, et je sus ainsi ce qui revenait à chacun des associés de la mine. Ce problème modifié de mille façons, achevé et recommencé tous les jours, m'habitua à faire rapidement de tête toutes les opérations usuelles.

» Lorsque j'en fus là, je me dégoûtai de l'arithmétique, et je commençai à songer à autre chose. J'avais une Bible dans laquelle on m'avait enseigné à lire lorsque j'étais tout petit.

» Je me remis à l'apprendre par cœur pendant mes heures de repos, et, lorsque j'étais de retour à ma niche, je répétais à demi-voix les passages que je savais; je m'efforçais de m'expliquer à moi-même tous les mots et de me rappeler comment ils étaient écrits.

» Je m'amusais même à en tracer les lettres dans l'air, avec le doigt, ce qui faisait rire les brouetteurs qui passaient. Ce fut ainsi, monsieur, que j'appris à m'exprimer plus correctement et que j'acquis quelques connaissances d'orthographe et de grammaire élémentaire, que j'ai tâché de perfectionner plus tard.

» Vers celte époque, des places d'enfants mineurs devinrent vacantes, et l'on me fît passer dans les galeries.

» Le travail y était plus pénible, mais mieux payé, et l'on n'était pas du moins condamné à l'inaction.

» Je continuai à observer et à réfléchir, interrogeant les plus vieux mineurs sur tout ce que je voyais, et m'elTorçant de retenir les enseignements qu'ils devaient à leur expérience.

» Ces leçons m'étaient surtout données pendant les heures de repas, ou le matin en venant au travail; car nous quittions tous les jours la mine à la nuit close pour retourner dans nos familles ou à nos pensions, et, le lendemain, il fallait revenir aux puits avant le jour. J'ai été ainsi trois années sans apercevoir le soleil, si ce n'est quelquefois à son lever, et sans voir la campagne que je traversais tous les jours : seulement en me rendant le matin à la mine, le long des champs de blé, je cueillais quelquefois des bluets et des menthes sauvages que j'emportais avec moi sous terre, comme pour me rappeler qu'au-dessus il y avait encore du jour, de l'air et des fleurs.

» J'ai presque honte de vous raconter ces enfantillages, monsieur, mais vous verrez tout à l'heure pourquoi.

» On faisait au milieu du jour un repas qui suspendait tous les travaux et pour lequel les enfants avaient coutume de se réunir au fond du puits de la galerie,

OÙ il venait un peu de jour, et d'où l'on voyait un morceau de ciel, à peine large comme la main, mais bleu et transparent.

» Un jour que je me trouvais là avec les autres, je proposai à une petite fille, appelée Jenny, de venir voir un couloir que l'on avait ouvert dans la matinée, et qui devait, disait-on, conduire à une nouvelle veine. Elle me suivit, et nous entrâmes en rampant dans le couloir qui avait déjà une vingtaine de pieds de profondeur.

» Arrivés au fond, je relevai la lampe que j'avais apportée pour faire voir la coupe du terrain, et je comiïiençais à répéter pour Jenny les explications que le contre-maître m'avait données, lorsque, tout à coup, un craquement sourd se fit entendre à quelques pas. Jenny se détourna avec une exclamation de terreur ; presque au même instant le couloir s'affaissa derrière nous, et nous nous trouvâmes ensevelis sous les terres éboulées.

» Je ne puis vous dire, monsieur, combien de temps je restai étourdi ; mais, quand je revins à moi, je m'étais sans doute instinctivement dégagé, car je me trouvai assis au fond du couloir dans uns obscurité profonde, mais sans blessure.

» J'étendis les mains pour cberchgr Jenny : elle était âmes pieds, étendue sans mouvement; je l'appelai, car je n'osais bouger; elle me répondit par un gémissement. La pauvre fille reprenait à peine ses sens ;

enfin elle parut m'enlendre, je la sentis se soulever, et elle me demanda où nous étions.

» — Enterres dans les couloirs, lui répondis-je.

» Elle se redressa comme si elle se fût alors tout rappelé, et poussa un cri.

» Je lui recommandai de se taire, parce qu'elle pourrait, en criant, amener quelque nouvel éboulement; elle se tut aussitôt et je l'entendis qui pleurait.

» Moi-même, je sentais mon courage près de m'abandonner; mais je me dis qu'il serait honteux de montrer ma faiblesse à Jcnny, qui n'avait que moi pour la soutenir. Je commençaidoncàlaconsoler démon mieux, en l'assurant que nous ne tarderions pas à être secourus.

» Cependant les heures se passèrent sans amener aucun changement à notre situation; vingt fois je crus entendre les coups de pioche indiquant que l'on ouvrait un passage vers nous, et vingt fois je reconnus que je me trompais. Enfin je calculai que la nuit était venue, et que les mineurs devaient être remontés. Il était impossible que l'on ne se fiit point aperçu de l'éboulement du couloir; mais nul ne nous y avait vus entrer, on ne nous y savait point enfermés sans doute, et l'on pouvait être plusieurs jours sans reprendre les travaux de déblai. Cette idée m'ôta tout ce qui me restait de force ; je pensai au brave John qui était mort comme j'allais mourir, à mes sœurs, au petit Richard, et mes larmes coulèrent; seulement je pleurais bas, pour ne point affliger Jenny.

» La nuit se passa, le jour vint et rien ne parut. Je

commençais à sentir un grand besoin de manger : je cherchai le morceau de pain que je n'avais pas achevé la veille, et j'allais y mordre, lorsque Jenny, qui gardait depuis quelque temps le silence, dit à demi- voix:

» — J'ai bien faim.

» Je pensai qu'elle était plus faible et plus jeune que moi ; je lui donnai le pain qui me restait. Mais les heures s'écoulèrent et l'air commençait à nous manquer. Jenny se mit bientôt à parler, à parler comme si elle avait la fièvre... Parfois, elle pleurait et appelait au secours ; d'autres fois, elle riait et chantait : ses chants et ses rires me faisaient encore plus de mal que ses pleurs.. Cependant, je tâchais de l'entretenir dans ses idées joyeuses. Elle se croyait dans la campagne, égrenant des épis de blé et tressant des pailles, comme elle l'avait fait autrefois. Je lui avais donné un bouquet de menthes séchées que j'avais retrouvé dans ma poche, et elle disait à chaque instant : — Sens-tu la bonne odeur qui vient de là-bas ? C'est la bordure de thym que la mère Potier a plaatée près de ses ruches,

i> Mais, je vous demande pardon, monsieur, de m' arrêter si longtemps sur ces détails ; quand nous avons couru un grand danger, tous les souvenirs qui s'y rattachent nous sont précieux, et nous finissons par croire qu'ils intéressent également les autres. Je ne vous ferai pas languir plus longtemps.

» Ainsi que je l'avais craint, on ne se clouta que le

troisième jour de notre accident; on se mit alors à déblayer avec précaution, et on nous retira de notre tombeau quasi mourants.

» Le grand air et les soins qui nous furent donnés nous rappelèrent à la vie. M. Watson visitait alors par hasard les mines du pays de Galles. Il voulut me voir ainsi que Jenny, et celle-ci lui raconta comment tout s'était passé; il parut content de ma conduite, me proposa de le suivre et devint mon protecteur. C'est grâce à lui, monsieur, que j'ai pu avec le temps élever mes sœurs et le petit Richard, devenir contre-maître, et épouser Jenny, qui m'a toujours su gré du morceau de pain et du bouquet de menthes fanées. »

M. Remond avait écouté l'histoire de Williams avec beaucoup d'intérêt: lorsqu'il eut fini il lui serra la main.

— Je vous remercie de votre récit, dit-il ; c'est à la fois un exemple et un enseignement: vous avez prouvé par votre conduite qu'il n'est point de position tellement désespérée qu'on ne puisse en sortir avec du courage et de la patience, et à l'aide de Dieu.

Au quatorzième siècle, il y avait dans la principauté de Kalenberg une grande ville nommé Plamelen. Bâtie au confluent du Hamel et du Weser, elle recevait dans son port des navires de tous pays, et distribuait ensuite leurs chargements dans l'Allemagne. On la citait partout pour son commerce, sa richesse, sa puissance; et l'homme qui pouvait dire : — Je suis citoyen d'Haraelen, était sûr de ne trouver partout que des protecteurs ou des complaisants.

Aussi les habitants étaient-ils devenus durs, injustes et orgueilleux, comme il arrive d'habitude- à ceux qui peuvent tout ce qu'ils désirent.

Or, il entra un jour dans le port un vaisseau étranger, d'une construction tellement singulière que les

plus vieux marins ne purent dire oii il avait été construit. Il voguait sans voiles, sans rames, et son chargement était composé de marchandises précieuses, telles qu'étoffes de soie, cuirs parfumés, poudre d'or et épiées d'Orient. Un seul homme le conduisait. C'était un vieillard à barbe blanche, habillé d'une robe de velours jaune, serrée par une ceinture de lin, et portant, suspendues au cou par une chaîne d'argent, deux flûtes, dont l'une était d'ivoire et l'autre d'ébène.

Tous les habitants d'Hamelen accoururent, comme on peut le croire, pour voir l'étrange vaisseau et le capitaine inconnu qui le conduisait. Celui-ci reçut les visiteurs avec bienveillance; mais à toutes leurs questions il répondait qu'il était venu pour faire du commerce, non pour raconter son histoire, et il montrait sa marchandise étalée sur le tillac.

Cependant tous s'en allaient sans rien acheter, et chacun faisait sa supposition sur le mystérieux étranger : les uns disaient que ce devait être quelque juif d'Orient que l'appât du gain avait attiré dans ces mers éloignées; d'autres prétendaient qu'il était venu de l'Inde en suivant une route inconnue par le Nord ; il y en avait enfin qui le soupçonnaient d'être un pirate enrichi qui s'était défait de tous ses compagnons.

Celte dernière opinion ne tarda pas à l'emporter, par cela seul qu'elle était la plus défavorable. Elle se répandit dans la ville, et bientôt il fut accepté de tout le monde que le vieillard aux deux flûtes (c'était ainsi

qu'on l'avait appelé) était un écumeur de mer qui cherchait à vendre le fruit de ses rapines. Quelques habitants se hasardèrent alors à dire qu'il serait prudent d'interroger cet homme afin de connaître la vérité ; d'autres prétendirent que l'on avait même le droit de l'arrêter; enfin, un marchand, qui craignait la concurrence que pouvait lui faire l'étranger, s'écria que le plus sage serait avant tout de saisir ses marchandises comme celles d'un homme suspect. Ce dernier avis fut sur-le-champ partagé par tout le monde. On s'adressa au conseil qui gouvernait alors Hamelen, et quelques-uns des magistrats furent envoyés vers le navire pour s'emparer de ce qu'il contenait.

Le vieillard voulut en vain s'y opposer, en remontrant qu'on le dépouillait sans raison et contre toute justice; les magistrats répondirent que les marchandises lui seraient rendues lorsqu'il aurait prouvé qu'elles lui appartenaient légitimement, le menaçant, s'il faisait résistance, de le jeter lui-même en prison.

L'étranger comprit alors que l'on était décidé à ne rien entendre; il s'assit donc près du gouvernail, et laissa emporter le chargement sans rien dire. Enfin, quand tout le monde se fut retiré, il se leva, détacha la corde qui retenait le navire, et le laissa descendre au cours du fleuve.

La foule curieuse s'était rassemblée pour le voir partir, et les magistrats eux-mêmes étaient restés sur

234 RECITS ET SOUVENIUS.

le porl. Le vieillard, qui les aperçut, se pencha sur le Lord du navire.

— Je pars, hommes injustes ! dit-il d'une voix menaçante; je pars chassé et dépouillé par vous ; mais je laisserai ici de quoi vous punir et me venger.

A ces mots il ouvrit l'escarcelle rouge qu'il portait à la ceinture, et on en vit sortir trois petits animaux presque semblables : l'un était un lérot, l'autre un campagnol, le dernier un raspeçoni. Tous trois s'élancèrent dans le fleuve, le traversèrent à la nage et atteignirent le rivage ; après quoi le navire continua sa route.

Les habitants s'étaient contentés de rire de la singulière vengeance du vieillard, mais ils ne tardèrent point à éprouver combien elle était sérieuse. Le lérot, le campagnol et le raspeçon se multiplièrent si prodigieusement qu'ils finirent par s'emparer de la ville entière. Ils avaient chassé des maisons les animaux domestiques, et nichaient au coin des fenêtres à la place autrefois occupée par les hirondelles. A peine la table était-elle dressée, qu'on les voyait accourir tous et manger le repas préparé pour la famille. Ils pénétraient par troupes innombrables dans les greniers d'abondance, consommant en quelques jours les vivres qui devaient suffire pour une année. Il en résulta bientôt une disette qui les rendit plus dangereux en les afî'amant. Ils se répandirent alors dans Hamelen, détrui-

^ Ce sont trois espèces de rats.

sant toutes les marchandises, et dans les navires dont ils rongeaient les voiles et les cordages. Plus tard ils attaquèrent les charpentes des maisons qui commencèlent à tomber en ruines ; enfin, la rage de faim qui les tourmentait devint telle qu'ils arrivèrent à attaquer les hommes pendant leur sommeil, et à dévorer les nouveau-nés dans leurs berceaux.

Les habitants, qui avaient vainement employé tous les moyens connus, ne savaient plus comment échapper à cette calamité. Leurs magasins étaient vides, et les vaisseaux étrangers n'osaient plus approcher de leur port. C'en était fait d'Hamelen si le conseil supérieur ne se fût décidé à faire annoncer qu'il accorderait une récompense de cent mille pièces d'or à celui qui pourrait délivrer la ville des animaux qui la désolaient.

Il y avait déjà quelque temps quecet avis était publié, et personne ne s'était encore présenté, lorsque l'on vit, nn jour, reparaître le navire sans voiles, monté par le vieillard aux deux flûtes.

Celui-ci n'aborda point au port, mais il envoya au conseil suprême une lettre dans laquelle il proposait de délivrer Hamelen du fléau qu'il y avait envoyé, au prix des cent mille pièces d'or proposées.

Après l'avoir lue, les magistrats accoururent au port et crièrent au vieillard de descendre à terre, jurant qu'ils lui payeraient la somme s'il avait réellement le pouvoir de les sauver.

Le vieillard, se fiant à ce serment, descendit, et, pre-

nant sa flûte d'ivoire, il se mit à parcourir les rues d'IIamelen en répétant un air singulier, dont aucune musique connue ne pourrait donner idée. A mesure qu'il jouait, on voyait les raspeçons, les campagnols et les lérots accourir de tous côtés et se presser à sa suite comme une armée; lorsqu'ils furent ainsi réunis, il retourna au port et les fit tous entrer dans son navire, qui repartit seul, et disparut bientôt à l'embouchure du fleuve.

Se tournant alors vers les magistrats, il leur dit :

— Vous voyez que j'ai tenu ma promesse; maintenant songez à tenir la vôtre.

Mais les magistrats, n'ayant plus rien à craindre, commencèrent à trouver des raisons pour violer la parole donnée.

— Le salaire, dit l'un d'eux, doit être proportionné à la peine, et un air de flûte ne peut être raisonnablement estimé cent mille pièces d'or.

— Donnez-lui-en deux cents, et il devra nous estimer généreux, ajouta un second.

— Deux cents ! répéta le marchand qui avait conseillé autrefois de confisquer le chargement du vieillard; avez-vous oublié que cet homme est la première cause de tout ce que nous avons souffert ?

— C'est la vérité ! s'écrièrent toutes les voix.

— Loin de lui devoir quelque chose, nous serions en droit de lui infliger un châtiment rigoureux, reprit le marchand ; qu'il s'estime donc heureux de repartir

sans qu'on lui demande compte du passé; car notre pardon est une récompense suflisanle.

Le vieillard rappela en vain que le fléau avait été la punition d'une première violence commise contre lui, et qu'avant de le faire disparaître il avait exigé le serment qu'on lui accorderait les cent mille pièces d'or; les magistrats lui imposèrent silence, et l'un d'eux, prenant un air pieux, ajouta que, tout venant de Dieu, c'était lui seul qu'il fallait remercier. Tout le monde applaudit, et l'on se rendit à l'église pour lui adresser des actions de grâces, comme si Dieu acceptait les prières des injustes et des parjures.

Le vieillard demeura debout à la même place, jusqu'à ce que le dernier des habitants eût franchi le seuil du temple; mais, saisissant alors sa flûte d'ébène :

— Qu'ils soient donc récompensés selon leurs œuvres! dit-il d'une voix terrible.

Puis il recommença à parcourir les rues d'Hameien en jouant de sa flùle noire, et, cette fois, tous les enfants sortirent des maisons, et se mirent à le suivre, entraînés par m\ pouvoir irrésistible. Il passa ainsi devant chaque porte, et sa troupe grossissait toujours ; enfin, quand elle fut complète, il redescendit vers le fleuve.

Or, pendant ce temps, les habitants d'Hameien priaient dans l'église ; mais tout à coup une voix lugubre retentit sous les voûtes, et elle disait :

« Le crime des pères sera puni dans leurs fils. »

:238 RÉCITS KT SOUVENIKS.

Ils se levèrent épouvantés, car ils avaient reconnu l'accent de l'inconnu, sortirent en foule et coururent au port : le vieillard n'y était plus ; mais chaque vague du fleuve roulait dans ses replis le cadavre d'un de leurs enfants.

Une chapelle fut élevée en commémoration de ce grand désastre. On peignit sur les vitraux des mères en pleurs parcourant les rives du Weser, au milieu duquel se montraient de petites têtes flottantes et de petites mains qui s'élevaient pour demander du secours; au fond apparaissait le vieillard jouant delà flûte d'ébène, et l'on écrivit au-dessous :

A nos enfants morts par la malice du démon.

Mais dès le soir même une main invisible effaça, diton, les derniers mots de cette inscription, et les habitants lurent, le lendemain, avec surprise et épouvante :

A nos enfants morts à cause de V injustice de leurs pères.

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