RÉCITS FT SOIJVK.MRS
cependant clic n'ébranla point sa résolution. Trop étranger aux délicatesses du cœur pour voir dans cet amour autre chose qu'une difïiculté de réussite, il se sentit plutôt excité qu'abattu, et le coup qu'il venait de recevoir produisit sur lui l'efTet de ces blessures qui animent nu lieu d'arrêter. 11 répondit en conséquence à. Julien, avec une tranquillité apparente, que les prétentions d'un rival ne pouvaient rien changer à son projet.
Julien releva la tête.
— Mais vous n'avez donc pas compris qu'ils s'aiment? s'écria-t-il.
— Parfaitement, répondit le cousin.
— M. de La Roche avait presque consenti à leur mariage.
— Il consentira tout à fait au mien.
— .Et vous croyez que M. Henri le souffrira?
— On souffre toujours ce qu'on ne peut empêcher.
— Ne l'espérez pas. Il vous en demandera raison ; il se fera plutôt tuer...
— Qu'à cela ne tienne; je le tuerai.
Julien regarda M. Achille avec une expression d'étonnement indigné.
— C'est-à-dire, reprit-il, que vous ne faites aucun cas ni du bonheur ni de la vie des autres? Non, non, je ne veux pas vous croire !... Vous ne persisterez pas dans votre idée, vous ne voudrez pas nous pousser tous au désespoir.
— Pourquoi cela? demanda le cousin ironiquement.
— Parce que vous avez le cœur d'un homme, enfin, s'écria le pilotin avec une sorte de confiance généreuse et pleine d'effusion, parce qu'on ne peut pas trouver sa joie à faire souffrir! Je ne vous parle pas seulement pour M. de La Roche, mais pour vousmême. Si vous voulez vous venger de lui, voyez quelle belle occasion ! Vous pouvez lui dire : — Je suis maître de ton sort et de celui de ta fille, eh bien ! je ne veux pas vous faire de mal.
— Tu appelles cela se venger?
— Puisque vous lui ferez regretter ce qu'il a fait, n'est-ce pas là la plus dure punition qu'on puisse infliger à un homme, surtout quand il a la fierté de M. de La Roche?... Allons, un mouvement de cœur, là!... Vous avez dû aimer au moins une personne dans votre vie? Eh bien ! pensez à elle ! ça vous rendra meilleur, ça vous décidera! Si vous saviez comme le père et la fille méritent d'être heureux, comme on les aime ici, moi surtout, oh ! moi !... Songez donc ; ils m'ont élevé, ils ont soigné ma mère, ils lui ont donné une tombe au cimetière... Vous comprenez bien qu'il faut qu'ils soient heureux. Oh! je ne sais pas comment vous prier, je ne sais point parler, et j'ai là cependant tant de choses!... Mais regardez, je vous prie, regardez, je n'ai pas honte de pleurer !
Et le jeune garçon pleurait en effet; il avait les mains jointes, il était hors de lui.
82 MKCITS ET SOU VE MHS.
M. Achille le contempla un instant d'un air ironique, puis murmura en ricanant :
— Il est fou.
Les traits de Julien changèrent subitement d'expression ; il se redressa.
— Foui reprit-il d'un accent où l'émotion le cédait à la colère, fou parce que je vous demande de renoncer à un projet impossible.
— Eh! pardieu! pourquoi m'en avoir donné l'idée, alors? s'écria le cousin impatienté; c'est vous qui en êtes cause.
— Nous?
— Oui; toi d'abord, en me faisant remarquer la beauté de ma cousine, puis elle-même, en se montrant aimable...
— Quoi ! c'est alors que vous avez pensé à ce mariage ?
— Pour la première fois ; mais maintenant j'y tiens, et rien ne m'y fera renoncer.
Les mains de Julien se crispèrent, ses yeux lancèrent sur le cousin un regard de haine; il fit quelques pas vers lui et dit d'un ton bref et plus bas :
— Vous êtes décidé, monsieur, bien décidé à n'écouter aucune raison?
— Décidé, répondit le cousin.
— Vous n'accepterez aucun autre arrangement, quel qu'il soit?
— Aucun.
— Et vous persistez à vouloir que ce mariage se fasse ?
— C'est comme s'il était fait.
— Pas encore ! cria le pilotin avec explosion. Vous avez dit tout à l'heure que c'était à moi que vous deviez celte idée?
— Sans doute.
— Eh bien 1 vous en avez menti 1
— Comment!
— Menti!... entendez-vous bien?
M. Achille fit un pas vers le pilotin.
— Tu veux donc décidément une correction, drôle ! s'écria-t-il.
— Voici de quoi la donner et la recevoir, interrompit Julien en ouvrant la boîte de pistolets qu'il tenait toujours à la main.
M. Achille s'arrêta. Il regarda la boîte et le pilotin avec une sorte d'étonnement, puis un sourire railleur traversa ses traits.
— Comment, un duel! reprit-il. Ah ! pardieu 1 l'idée est originale, un duel entre nous !...
— Il suffit de passer derrière la charmille, dit Julien, qui montra l'entrée du berceau.
Le cousin parut hésiter une seconde; mais prenant tout à coup son parti :
— Au fait, dit-il comme s'il se parlait à lui-même, le petit a besoin d'une leçon... Ces armes sont chargées?
— Vous pouvez vous en assurer.
84 RKCITS KT SOUVENIRS.
Il prit un (Jcs pistolets, J'fîxamina, en lit jouer Ja batterie; puis, se retournant vers Julien, il reprit:
— Vous eomptcz sur ce duel pour débarrasser de La Roche et sa fille de mes exigences, n'est-ce pas? C'est ed'ectivement un moyen, mais, en toute chose, il est bon de considérer la fin.
— Eh bien ? demanda le pilotin avec impatience.
— Eh bien ! mon bon, dit M. Achille, qui avait armé Je pistolet, je vous prierai de me dire si vous voyez làbas, au bout de l'allée, cette fleur de camélia?
— Je la vois.
Il avança la main et fit feu dans Ja direction indiquée.
— Allez la chercher, ajouta-t-il tranquillement; je dois l'avoir coupée avec sa tige.
— La fleur et Ja lige sont à leur place, répondit Julien.
M. Achille sa baissa vivement pour voir au-dessous du nuage de fumée produit par l'explosion, et aperçut en effet le camélia qui n'avait point été atteint.
Parmi tous les désappointements auxquels le hasard peut nous exposer, il n'en est point d'aussi cuisant, d'aussi envenimé que celui qui nous donne un ridicule là où nous espérions un triomphe. La honte et la colère firent monter le sang au visage de M. Achille, qui rejeta le pistolet avec une malédiction. Julien le ramassa.
— C'est un effet manqué, dit-il froidement ; mais
monsieur doit peu le regretter, il est depuis longtemps connu au théâtre.
— Prends garde de me faire perdre patience ! s'écria le cousin, à qui sa maladresse venait d'inspirer une rage furieuse.
— La fleur de camélia coupée n'eût prouvé que la difficulté de rendre les armes égales entre nous, reprit le pilotin.
— Et tu ne crois plus à cette difficulté? demanda M. Achille.
— Parce qu'il est un moyen tout simple d'égaliser les chances, répliqua Julien; un de ces pistolets est chargé, l'autre vide.
— Après ?
Le jeune garçon posa les pistolets sur le banc de la tonnelle et les couvrit de son chapeau. -— Choisissez, dit-il.
M. Achille haussa les épaules.
— A d'autres ! reprit-il avec un ricanement forcé ; j'ai toujours été malheureux aux jeux de hasard, et j'y ai renoncé.
— Vous ne voulez pas! s'écria Julien, dont l'indignation jusqu'alors contenue éclata , vous ne voulez pas!... Mais j'ai le droit de vous demander raison...
— Toi?
— Rien que pour ce qui vient de se passer. Tout à l'heure, je vous ai prié, je me suis presque mis à vos
genoux, j'ai serre votre main. Serrer votre main ! estce que ce n'est pas un déshonneur ?
M. Achille fit un pas vers le pilotin ; le souvenir de sa position, qu'une violence pouvait comprometre, le retint.
— Tu voudrais me pousser à bout, dit-il; mais je te retrouverai plus tard, quand j'aurai iini avec de La Roche.
—Avec moi dabord ! cria Julien, avec moi, monsieur!
Le cousin ne daigna point répondre, et s'avança vers la porte de la tonnelle. Julien exaspéré lui barra le passage en présentant les pistolets; mais, au même instant, deux bras l'enveloppèrent, et une voix cria derrière lui :
— Qu'est-ce que tu fais là, malheureux?
— Mon oncle! dit le pilotin, qui avait reconnu la voix.
— A bas l'artillerie de poche! répéta le contremaître.
— Laissez-moi ! s'écria le jeune garçon en se débattant.
— Ces pistolets, je te dis 1
— Non, je veux en finir !
— A bas, double gueux !
Il avait saisi les armes et réussi à les lui arracher. Julien se dégagea, en rugissant, et se jeta devant la porte.
— Cet homme ne sortira pas î s'écria-t-il, je veux qu'il me rende raison !
— Te rendre raison! répéta le conlre-maître; qu'estce qui s'est donc passé? comment se fait-il que monsieur...
Il s'interrompit tout à coup ; sa voix mourut sur ses lèvres, ses yeux, qui venaient de se fixer sur le cousin, demeurèrent grands ouverts, et il recula jusqu'au treillis qui fermait la tonnelle avec une indicible expression d'étonnement, de doute et de frayeur.
— Qu'avez-vous, mon oncle? demanda Julien stupéfait.
— C'est lui ! balbutia Morand, je le reconnais.
— Qui lui? demanda le pilotin.
— Seulement il fumait un cigare... quand je l'ai rencontré.
— Vous l'avez rencontré?
— Dans le détroit de Malacea.
— Moi? s'écria M. Achille en tressaillant.
— Oh ! j'en suis sûr I reprit Morand ; c'était bien la même taille, la même figure.
— Vous vous trompez, maître.
— Non, non, je l'ai vu à la barre de l'Ane/. Julien regarda M. Achille qui pâlit.
— VAriel! reprit-il, vous avez vu monsieur à bord de VAriel?
— Oui, c'est lui! répéta le vieux marin, qui le regardait toujours d'un œil fixe, mais déjà moins effrayé ; pirate ou diable, c'est bien lui.
— Cet homme est ivre, interrompit le cousin troublé.
88 IIKCITS ET SOUVENIRS.
— C'est ce que nous allons savoir, s'écria Julien, chez qui la révélation de son oncle venait de faire jaillir mille traits de lumière ; hier, vous étiez pressé de repartir, vous vouliez éviter la rencontre des matelots du Triton, vous m'avez parlé de courses, de naufrages !... Il faut que tout s'éclaircisse.
— A la bonne heure !
— Et tout peut s'éclaircir à l'instant même, car voici M. de La Roche avec sa fille et son pupille.
— L'ofïicier de marine ! dit le cousin effrayé.
— Il pourra nous répondre d'autant mieux qu'il a instruit l'affaire de VAriel.
— Lui ?
— Et qu'il a encore toutes les pièces, y compris le signalement du pirate...
— Ah!
— Du reste, nous allons savoir...
M. Achille saisit le jeune garçon par le bras :
— Pas un mot, sur ta tête! dit-il en baissant la voix.
— Ainsi vous avouez ! s'écria Julien.
— Tais-toi, malheureux !
— Alors vous vous tairez également ?
— Oui.
— Vous accepterez les conditions de M. de La Roche.
— Oui, oui.
— Vous repartirez aujourd'hui même?
— Oui, oui, oui.
— Silence, les voici, et laissez-moi faire. L'armateur s'avançait, en effet, entre Blanche et
Henri, suspendus à ses deux bras, et semblait se débattre contre leurs prières.
— C'est une démarche inutile', répétait-il ; cet homme a tout refusé il y a une heure.
— Il accepte tout maintenant, interrompit Julien, en courant à leur rencontre.
Il y eut trois cris jetés en même temps.
— Tout est arrangé, convenu, reprit le pilotin ; M. de La Roche réglera lui-même les conditions ; le cousin en passera par tout ce qui pourra lui plaire, il me l'a promis.
On devine la surprise et la joie. L'armateur, Blanche et Henri interrogeaient à la fois Julien ; tous voulaient savoir comment il avait pu accomplir un pareil miracle. Il répondit en souriant qu'il suffisait de savoir prendre M. Achille, et que, cette fois, il était pris ! Le cousin se mordit les lèvres, mais ne répliqua rien, et suivit M. de La Roche afin de régler tout avec lui.
Une heure après, la barque du patron Noirot mettait à la voile pour Brest, emmenant l'ancien capitaine de VAriel, muni d'une forte somme, avec laquelle il devait gagner Nantes, et ae là les colonies espagnoles. Déjà consolé de son désappointement et heureux tie se retrouver riche pour quelque temps, il avait repris
90 HÉCITS ET SOUVENIHS.
son audacieuse insouciance. Au moment où le canot allait déborder, il aperçut Julien qui traversait la grève, et (jui lui jeta de loin un souhait de bon voyage. Le pirate secoua la tôte.
— Va, va, drôle ! murmura-t-il , tu triomphes de m' avoir joué; mais prends garde à toi-même. Tu as la prétention de rester bon, scrupuleux, dévoué... Le monde me vengera.
Au moment où commence notre récit, un monsieur en robe de chambre était assis devant son bureau, tenant à la main une lettre qu'il lisait tout haut à un second monsieur en paletot jaune étendu sur un divan. Le premier était gros et vif, le second maigre et nonchalant; celui-là pouvait paraître agréable, quoiqu'il eût les yeux trop petits ; celui-ci ne passait pas pour repoussant, bien qu'il eût le nez trop grand. Tous deux étaient auteurs dramatiques, mais à différents litres. L'homme à la robe de chambre refaisait les pièces dont il n'y avait rien à garder, l'homme au paletot jaune s'associait aux pièces dont il n'y avait rien à refaire.
A quelques pas d'eux un domestique se tenait debout,
92 RKCITS Kï SOLVE.MHS.
portant une boîte recouverte (Je toile cirée et soigneusement ficelée.
La lettre que lisait le gros monsieur, adressée à Eugène Dallai, et datée de Cognac, était ainsi conçue :
« Maestro,
» Depuis votre voyage dans la Charente, nous n'avons » entendu parler de vous que par les journaux qui nous » ont annoncé vos nombreux triomphes. Un opéra, cinq » vaudevilles et un drame coup sur coup ! que de gloire » en six mois ! >»
L'homme au long nez interrompit par un signe approbateur.
— Il est certain, murmura-t-il, que cela fait pas mal de droits d'auteur !...
Eugène Dallot continua :
« On comprend que tant de succès fassent oublier de » pauvres provinciaux; aussi ne trouverez-vous point » mauvais si je cherche à les rappeler à votre mémoire » en vous envoyant une production du pays... )>
— Une production du pays, répéta le monsieur du divan; ce doit être un drame.
« J'espère que vous trouverez la pièce de votre goût » et bien assaisonnée. »
— Ah diable ! alors c'est un vaudeville.
« Connaissant votre faible, nous n'avons point épar- » gné les truffes. »
— Hein ?... comment les truffes ?
<( On en a fait entrer trois livres pour six perdrix ! » Le monsieur maigre se redressa.
— Ce sont des perdrix truffées ! s'écria-t-il ; au fait, Charente^ eau-de-vie et truffes, c'est dans toutes les géographies. Trois livres !... ce doit être magnifique ! Ouvrez donc la boîte, François, que nous puissions voir un peu.
Le domestique enleva le couvercle, et trois exclamations admiratives partirent en môme temps. C'était un immense pâté de perdrix truffées.
— Quelle croûte ! s'écria Dallot dont les petits yeux parcouraient avec extase les vastes contours du pâté.
— Quel parfum ! continua Monard, dont le grand nez avait saisi, le premier, les effluves gastronomiques.
— Ça pèse au moins trois kilos ! ajouta François.
— C'est beau comme le dôme des Invalides ! reprit rhoriime gras.
— C'est plus beau ! répéta l'homme maigre.
— C'est un pâté de quarante francs ! acheva le domestique.
On écarta les enveloppes, on examina la merveille en tout sens, et il fut décidé, d'un commun accord, que Dallot ne pouvait manger seul un pareil plat. Il déclara qu'il inviterait quelques amis.
— C'est cela, s'écria Monard, vous aurez des huîtres et votre petit vin de Youvrai !... Ah ! ça, mon cher, il est entendu que j'en suis ?
Dallol ne put rctonirun sourire : celle dcrnirre phrase était, en effet, le delenda Carthago dcMonard. II la répétait si fréquemment, que les vaudevillistes, ses amis, y avaient trouvé le motif d'une modification à son propre nom, et, au lieu de l'appeler Monard, ils l'appelaient habituellement Jean Suis (j'en suis).
Monard appartenait, du reste, à une variété particulière de la grande famille des auteurs dramatiques. C'était un de ces parasites intellectuels qui viennent prendre place à tous les festins de l'esprit sans y être invités. Réussissant à se glisser dans une foule de collaborations où on l'acceptait par habitude, par nonchalance, il n'y prenait jamais d'autre part que celle qui lui revenait dans les recettes. Son incapacité n'était égalée que par sa paresse, et l'on avait dit plaisamment à propos de lui : — Dieu créa le monde en six jours, et Monard se reposa le septième !...
Après avoir suffisamment admiré le pâlé-monstrc dont François venait de faire l'exhibition, il se retourna vers Dalîot :
— Et quel est l'homme respectable qui se rappelle ainsi à votre souvenir ? demanda-t-il.
— On le nomme Cyprien Durocher, adjoint à Cognac.
— Il méritait d'être maire.
— D'autant qu'il n'y avait pas de port à payer ! fit observer François.
— Et la lettre ne renferme rien autre chose?
— Que des lieux communs complimenteurs , dit
Dallot, qui achevait de la lire à demi-voix. On me compare à Voltaire. .. puis àM. de Jouy. . , Ah ! mon Dieu I
— Qu'y a-t-il?
— Il y a un post-scriptum.
— Eh hien ça vous fait pâlir?
— Écoutez.
<t Je confie mon envoi à une de mes parentes, ma- » dame veuve Pulchérie Vidal, qui se rend à Paris )) avec plusieurs pièces de sa composition. »
— Comment !
« Je compte sur vous pour l'aider de vos conseils » et lui ouvrir les portes de tous les théâtres. »
— De tous les théâtres ! répéta Monard saisi ; mais elle veut donc nous ruiner ?
— Et elle vient me demander des conseils !
— C'est-à-dire une collaboration.
— Où j'aurai tout à faire I...
— ^-N'acceptez pas, Dallot, n'acceptez pas, mon cher. Dites-lui que vous avez vos collaborateurs habituels.
— Au diable l'adjoint de Cognac .'
— C'est une indiscrétion !
— Il eût bien dû garder sa parente et son pâté...
— Qui n'est, après tout, qu'un pâté de perdrix, reprit Monard dédaigneusement ; j'ai toujours préféré ceux de jambon.
— J'aurais dû me défier du piège, continua Dallot en frappant sur son bureau : un cadeau qui vous arrive des départements est toujours une lettre de change
tirée sur votre temps ou sur votre eoniplaisariee. Il faut (lire des provinciaux ce que Virgile a dit des Grecs : Timeo Danaos et doua fercntes.
Monard ne répondit rien à la citation, par suite de la défiance que lui inspirait la langue latine depuis une aventure de jeunesse. Ayant, en ellet, remarqué, autrefois, sur les livres d'un de ses amis, nommé Ricard, l'inscription habituelle : Ex libris Ricardi, et ayant appris que ces mots avaient pour but d'indiquer le propriétaire de l'objet, il s'était avisé d'écrire, dans la même intention, au fond de son chapeau : Ex libris Monardi! et ce malentendu avait amusé tous les foyers de Paris aux dépens de notre vaudevilliste qui avait depuis juré rancune au latin.
Cependant Dallot s'était levé avec un geste de dépit, et parcourait son cabinet à grands pas. Ses regards s'arrêtaient vainement de loin en loin sur le pâté de perdrix; depuis le post-scrlptiim, il lui trouvait l'air moins appétissant.
— Encore, si je pouvais éviter cette muse de la Charente, dit-il ; si j'étais parti pour mon voyage de Belgique ! mais elle va me venir dès demain !
— Elle est venue aujourd'hui, interrompit François.
— La veuve de Cognac ?
— Elle suivait le pâté.
— Et tu l'as reçue?
— Avec une autre dame ; elles attendent dans le salon.
Dallot et Monard firent un geste de saisissement; leurs regards se tournèrent vers la porte de communication, placée à l'extrémité du cabinet.
— Nous sommes bloqués ! murmura Dallot avec un sérieux comique.
— Heureusement qu'on ne nous a pas coupé les vivres, ajouta Monard dont le nez se tournait toujours involontairement vers le pâté, comme l'aimant vers son pôle.
— Que faire maintenant ?
— Vous n'avez pas à choisir ; il faut la recevoir.
•— Qu'elle vienne donc ! dit Dallot avec humeur et en resserrant machinalement la cordelière de sa robe de chambre.
— Mais le pâté, monsieur?
— Fais-en ce que tu voudras.
— Du tout, interroilipit Monard ; soignez-le, François, mettez-le dans un endroit frais; nous reviendrons le manger demain.
— Demain, soit.
— C'est convenu. Adieu, mon bon, il faut que je passe à Feydeau, où Ton répète un acte d'Alloury.
— Vous en êtes donc ?
— Je ne sais pas encore; je veux m'entendre avec lui. J'ai des droits, du reste, car c'est moi qui Tai averti que la direction avait besoin d'un opéra en un acte ; mais je suis en retard, je vous laisse avec votre provinciale.
98 nÉCITS ET SOUVENIRS.
— Oui, je vais Ja recevoir, puisqu'il le faut; mais je me vengerai du guet-apens de l'adjoint ! Je ferai un vaudeville là-dessus.
Monard, qui allait ouvrir la porte du cabinet, se retourna brusquement.
— Un vaudeville! répéta-t-il ; pardieu ! c'est une excellente idée ! un vaudeville en deux actes.
— Non, en un acte.
— C'est cela; un rôle pour Déjazet.
— Plutôt pour madame Guillemin.
— Oui; il suffira d'une petite intrigue.
— Je pensais au contraire à quelque chose d'embrouillé, à des quiproquos de pâtés, de manuscrits, de demoiselles à marier...
— C'est justement ce que je me disais.
— Je tâcherai de mettre de la gaieté.
— Et moi, des airs nouveaux... que Doche nous fera.
— Il faudrait seulement trouver la pièce.
— La pièce? mais elle est toute trouvée !
— Sauf le plan, les situations, les caractères...
— Ça, ce sont des détails ; on est toujours sûr des détails ; vous vous en chargerez ! moi, je parlerai au directeur... car, il est bien entendu, mon cher, que j'en suis.
— Est-ce que vous n'en êtes pas toujours ? répliqua Dallot en haussant les épaules.
— Le fait est que je travaille prodigieusement, dit Monard; mais sans travail on n'arrive à rien. A bien-
tôt, mon petit. Vous m'avertirez quand notre pièce sera faite.
Il serra la main de Dallot, et partit.
François introduisit la parente de M. Durocher dans le cabinet de son maître.
Madame veuve Pulchérie Vidal pouvait avoir cinquante ans. C'était une de ces femmes qui passent pour laides jusqu'au moment où l'on commence à dire qu'elles ont dû être bien autrefois. Elle portait un chapeau de velours noir, encadrant un bonnet de tulle ruche, une robe grenat serrée à la taille par une boucle ouvrée, un châle rouge symétriquement retenu par des épingles aux deux épaules, et des gants de soie tricotés. A son cou pendait une triple chaînette d'or, retenue par un fermoir en baril. Le tout formait un de ces ensembles confortablement désagréables, pour lesquels nous ne connaissons point d'autre expression que le vieil adjectif cossu î Madame Vidal était, en effet, dans son enveloppe, comme une graine dans sa cosse, fort commodément, peut-être, mais sans aucun doute, fort disgracieusement.
Cependant, Dallot n'y prit point garde. De tout le
costume (le la visiteuse, il n'avait remarque qu'une seule chose : le sac à garniture d'acier d'où sortait à demi un manuscrit roulé! Le manuscrit roulé est, pour l'homme de lettres, ce qu'était le poignard pour les tyrans de l'anliquilc; il le cherche partout d'un œil scrutateur; il en reconnaît la forme sous le paletot le plus ample, il le devine au fond de la poche la plus profonde; il en rêve la nuit et il en radote le jour. Dallot n'était point exempt de celte faiblesse. A la vue du rouleau assassin, il tourna les yeux vers un buste de Scribe qui ornait son cartonnier, et lui adressa mentalement cette prière : — Mon père, éloignez de moi ce calice ! Mais son père lui répondit par la grimace absorbée que lui a donnée le sculpteur, et il dut se soumettre avec résignation.
Madame Pulchérie Vidal ne le fit pas du moins languir. Après quelques mots relatifs à son parent, M. Durocher, et à sa lettre d'introduction, elle déclara à Dallot le but de son voyage. Son mari, M. Vidal, avait longtemps contrarié ses goûts en l'empêchant de quitter Cognac; mais elle avait eu le malheur de le perdre, ce qui la rendait libre.
u J'ai prodigieusement travaillé, monsieur, continua-t-elle, en ramenant son sac à portée de sa main, ce qui fit frissonner son interlocuteur; voilà trente ans que j'étudie le théâtre... à Cognac. Je crois donc être en mesure de faire mes preuves ; mais, femme et étrangère à Paris, je rencontrerai sans doute d'invin-
cibles obstacles. Je me suis, en conséquence, décidée à un sacrifice; j'accepterai une collaboration, et c'est la vôtre, monsieur, que j'ai choisie !
Dallot s'inclina.
— Vous aurez, j'espère, peu de chose à faire, continua la veuve avec sang-froid, mon drame est soigneusement étudié....
— Ainsi c'est un drame dont il s'agit, madame ?
— En cinq actes et en prose, monsieur.
A ces mots, le sac fatal s'était ouvert ; Dallot fit un geste de componction.
— Hélas ! vous arrivez trop tard, madame, dit-il; le drame a fait son temps; le drame est mort !
— Mort ! répliqua madame Vidal saisie.
— Les dramaturges l'ont tué, reprit Dallot avec un soupir. Le public repousse les grandes passions, les grands événements, le grand style ! les émotions lui font autant peur que le choléra. On va au théâtre comme au billard pour s'amuser deux heures, et s'empêcher de penser. Le siècle s'est endurci, madame, il ne veut plus pleurer.
— S'il en est ainsi, reprit la visiteuse, sans trop se déconcerter, laissons le drame dont je voulais vous entretenir, monsieur; j'ai également en porte-feuille plusieurs comédies...
— Genre éminemment français, madame, interrompit Dallot, qui avait vu avec effroi un second rouleau apparaître; notre nation est la seule qui ait réussi
102 néciTS ET SOLVEMUS.
dans la véritable comcdin, la comédie de caractère.
— C'est précisément mon opinion ; aussi, ai-je voulu suivre dans mes pièces la marche des grands maîtres...
— Les maîtres ! madame, s'écria Dallot, mais on ne les comprend plus, on ne les sent plus ! Le parterre sifflerait Molière, s'il écrivait de nos jours.
— Vous croyez ?
— J'en suis sur ! n'a-t-il pas sifflé, il y a six mois, ma pièce de Crispin marié ! Non, madame, le temps de la comédie est passé. On ne lui permet plus ni les allures franches, ni la vive gaieté d'autrefois. Grossiers dans le cœur, nous voulons paraître délicats dans la forme. On est sérieux par ton, par ennui, par égoïsme; le siècle tourne au spleen^ il ne veut plus rire.
— Mais alors, monsieur, dit madame Pulchérie Vidal un peu déroutée, il ne resterait donc de possible, à votre avis, que les ouvrages lyriques ?
Dallot regarda de côté le sac menaçant et fit un de ces gestes qui peuvent être également pris pour un signe négatif ou afnrmatif ; la veuve lui donna ce dernier sens.
— J'ai précisément achevé un opéra-comique, dit-elle en laissant paraître un troisième manuscrit au-dessus du fermoir d'acier.
Dailot secoua la tête.
— Ah ! que ne pouvez-vous ressusciter Boïeldieu ? dit-il avec une sorte d'abattement; lui seul savait vivifier un poëme, y faire circuler la musique, comme le
sang dans nos veines, fondre le chant et les paroles par d'imperceptibles transitions. Mais il a emporté l'opéra-comique avec lui au Père-Lachaise. Maintenant tout se réduit à des grimaces et à des accompagnements. On a des cantatrices qui chantent pour montrer leurs dents, des musiciens qui composent pour essayer de nouveaux trombones ; en un mot, l'art de Mozart et de Grétry a cessé d'exister; le siècle fait du bruit, mais il ne veut plus chanter.
— Et que veut-il alors ? s'écria madame Vidal décidément déconcertée; ni drame, ni comédie, ni opéra? Faudra-t-il donc se borner au vaudeville !
— Vous l'avez dit, madame ! répliqua Dallot, qui avait calculé d'après la capacité du sac qu'il ne pouvait contenir plus de trois manuscrits; tout vient du vaudeville et y retourne ; hors le vaudeville, point de salut. Je suis véritablement affligé de ce que votre talent ait pris une autre direction.
La veuve poussa un soupir.
— Croyez que je n'en apprécie pas moins ce que votre démarche a d'honorable pour moi, continua Dallot de plus en plus rassuré, et s'il se fiit agit d'un vaudeville...
— Vous eussiez accepté ?
— Sans aucun doute.
Madame Vidal plongea la main dans la poche de sa robe et en retira un petit manuscrit lié de rubans. . — Alors j'aurai du moins la satisfaction de ne vous
avoir point dérangé inutilement, dit-elle en présentant le rouleau avec un sourire.
Dallot changea de visage.
— Quoi ! madame s'est aussi exercée dans ce genre? balbulia-t-il, je croyais... j'avais cru comprendre...
— Que je m'étais bornée à de grandes œuvres ? Non, monsieur; on a des heures de fatigue, de dégoût, où les travaux sérieux seraient impossibles ; j'en profite pour faire des vaudevilles; c'est si peu de chose un vaudeville ; cela s'écrit comme une lettre d'ami, sans rature... celui que je vous apporte a été achevé en une matinée.
Dallot regarda le cahier avec épouvante.
— Du reste, ajouta madame Vidal en se levant, j'en ai cinq à six autres, également terminés, que je pourrai vous remettre...
— Pardon, interrompit vivement Dallot; mais je suis loin, madame, d'avoir voire verve facile, et j'aurais peur que ma collaboration ne vous retardât...
— Ne craignez donc rien, je ferai tout; j'ai, vous dis-je, une grande habitude de la scène. Il vient tous les ans une troupe ambulante qui joue pendant huit jours à Cognac, et je connais tous les vaudevilles de MM. Scribe, Théaulon, Mélesville. Votre travail se réduira à fort peu de chose. Ce que je veux seulement, ce sont vos bons conseils... et votre appui.
En parlant ainsi, elle avait déposé le manuscrit sur le bureau et s'était levée; Dallot se leva à son tour.
Sa figure avait dans ce moment quelque chose de renfrogné et de penaud qui en eût fait un type précieux pour le crayon de Traviès ou de Granville; c'était l'air dont parle La Fontaine, l'air d'un personnage
Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris.
Il essaya pourtant d'adresser quelques banalités polies à madame Vidal, qui parut les prendre au sérieux et qui s'écria tout à coup :
— Ah ! mon Dieu, j'allais partir sans vous dire où je demeure... rue de Bussy, 16... Je dois, du reste, avoir là des cartes de visite.
Elle entr'ouvrit son sac de velours ; mais, à la vue des manuscrits, elle parut se raviser.
— J']^ pense, dit-elle; mon adresse est sur mon drame et sur ma comédie... j'ai envie de vous les laisser... avec l'opéra-comique, vous pourrez peut-être les parcourir...
— Ce serait avec grande joie, madame, dit Dallol ; mais je craindrais que le temps ne me manquât.
— J'altendrai, monsieur... songez-y seulement dans vos moments perdus. Ce sont quelques heures que je vous aurai dérobées, mais je vous les rendrai dans notre collaboration.
Dallot baissa la tête avec la résignation du condamné à mort ; la veuve interpréta ce geste comme un consentement, déposa ses trois manuscrits à côté du
406 HKCITS ET SOUVENIRS.
vaudeville et prit congé d'un air joyeux, serrant contre son cœur le sac vide, nouvelle boîte de l^andore d'où venaient de s'échapper de terribles fléaux, mais au fond duquel elle gardait l'espérance. Cependant au moment de sortir, elle hésita :
— Pardoji, monsieur, dit-elle, je n'étais point venue ici seule, et je voudrais reprendre ma nièce qui m'attend dans la pièce voisine.
Dallot se rappela, en effet, que François lui avait parlé de deux dames et s'empressa d'ouvrir la porte qui communiquait avec le salon.
— Pauline est une enfant, continua la veuve ; elle n'eût rien compris à un entretien littéraire; je l'ai
laissée occupée à admirer vos tableaux, et voyez
elle y est encore.
Une jeune fille se tenait effectivement debout à l'autre extrémité de la pièce, les regards fixés sur une charmante toile de Lancret, représentant un bal de nuit dans une salle, de verdure. Son attention était sans doute bien vivement absorbée par cette contemplation, car elle ne se détourna qu'en entendant son nom prononcé par sa tante. A la vue de Dallot, elle rougit et salua. Celui-ci ne put retenir un mouvement de surprise.
— C'est une orpheline, monsieur, dit madame Vidal en la désignant du geste, la fille de mon frère, mademoiselle Pauline de Vorel...
Ces mots avaient été prononcés avec une sensibilité
paternelle, qui visait à la mélancolie; mais l'aspecl de la jeune fille répondait si peu au ton plaintif de cette présentation que Dallol n'y prit point garde.
Mademoiselle de Vorel pouvait passer, en effet, pour la personnification de la jeunesse dans toute sa sève, dans toute sa grâce et dans toute sa gaieté. On eût en vain cherché un angle dans son visage frais ; ses yeux bleus semblaient illuminés de joie, ses lèvres toujours flottantes dans un sourire. Sa chevelure blonde, relevée à la manière des coifïures chinoises, s'attachait si harmonieusement à son front rosé que l'œil ne pouvait distinguer où finissait l'un, où commençait l'autre; enfin ses formes soutenues, souples et palpitantes, donnaient à toute sa personne une sorte d'attrait chaste et excitant.
Dallol demeura ébloui devant cette luxuriante beauté dont Paris offre si peu d'exemples. Dominé par une sorte de fascination, il ne pouvait détacher ses regards de la jeune fille qui souriait et rougissait à la fois, heureuse de l'admiration qu'elle sentait exciter et confuse de s'en apercevoir. Quant à madame Vidal, son esprit était trop constamment en travail pour qu'elle remarquât ce qui se passait autour d'elle. Occupée à peindre les mœurs et les caractères, elle n'avait jamais eu le temps de les observer; aussi continua-t-elle ses confidences, sans remarquer ni l'embarras de sa nièce, ni l'admiration de Dallot. Elle apprit à celuici que Pauline était sous sa tutelle, qu'elle avait
408 HKCiTS i:t souvenirs.
dix -neuf ans et deux cent mille francs de dot'
Ce dernier renseignement put seul arraclier Oallot à son extase ; mais ce fut pour le jeter dans une exaltation de politesse que ses manières précédentes n'auraient pu faire supposer. Il s'aperçut tout à coup qu'il n'était point en costume convenable et se confondit en excuses... il n'avaitpu prévoir l'honneur d'une pareille visite... il avait été surpris... il se recommandait à l'indulgence de ces dames...
La veuve crut devoir le rassurer, et s'informa du jour où elle pourrait revenir; mais Dallot se récria, en déclarant qu'il aurait l'honneur de lui apporter luimême ses manuscrits: il ne demandait que le temps rigoureusement nécessaire pour en prendre connaissance ; il était trop heureux de pouvoir être agréable en quelque chose à une parente de ce cher Durocher, trop honoré d'avoir été choisi par une collaboratrice aussi distinguée!...
Il reconduisit madame Vidal et sa nièce jusqu'au palier, y resta immobile, les saluant de loin à chaque rampe d'escalier, et il ne rentra que lorsque toutes deux eurent disparu.
Arrivée dans la rue, la jeune fille se retourna.
— Ce monsieur nous a enfin laissées, dit-elle en riant, je croyais qu'il nous eût reconduites jusqu'à la voiture!
Madame Pulchérie Vidal hocha la tête d'un air profond.
— Oui, oui, il est fort aimable, dit-elle, mais je ne suis point sa dupe.
— Comment cela, matante?
— M. Dallot m'a d'abord reçue assez froidement.
— Se peut-il ?
— Heureusement que je n'ai point perdu la lete, j'ai insisté, et il a vu à qui il avait afifairc. Ce que je lui ai dit de ma facilité surtout a paru le saisir. Il a compris qu'une collaboratrice aussi féconde serait pour lui un véritable trésor, et s'il a fini par se montrer prévenant, comme tu l'as vu....
— Ce n'était point par désir de vous être agréable, ma tante?
— Non, mon enfant, je n'ai point assez de vanité pour me faire de pareilles illusions; il espère seulement exploiter mon talent !
L'empressement de Dallot ne tarda pas à confirmer l'opinion de madame Pulchérie Vidal. Il se présenta chez elle, des le surlendemain, dans une de ces toilettes fantastiquement extravagantes appelées toilettes du matin. Madame Vidal se trouvait au salon avec sa nièce, qui voulut se retirer pour laisser toute liberté à leur entretien littéraire: mais Dallot la supplia de rester. Il n'avait, après avoir lu les quatre manuscrits, qu'un seul mot à dire, le mot que Voltaire voulait écrire au bas de toutes les pages de Racine : Parfait!
La veuve essaya en vain de l'interroger sur quelques situations hasardées, sur quelques détails douteux ;
no RÉCITS ET SOUVENIRS.
rien ne pul le faire sortir de son invariable réponse : Parfait ! (le fut une véritable contrefaçon de la tarte (lia crème du marquis dans Molière. Ses exclamations admiralives à propos des œuvres de la tante étaient entremêlées de questions et de compliments adressés à la nièce.
— Mademoiselle a sans doute étéélevée à Paris?
— Non, monsieur, en province.
— En province!... c'est impossible!
— Pourquoi donc?
— Mon Dieu! pardon... c'est im préjugé, mais on se figure en général que la grâce et l'élégance sont l'apanage exclusif des Parisiennes...
— Ainsi vous pensez, interrompit madame Vidal, qui en était toujours à sa comédie, que l'on peut faire la cour à mon héroïne devant son père, sans qu'il s'en aperçoive?
— Incontestablement... Mademoiselle a déjà sans doute visité nos monuments.
— Nous avons essayé, mais laplupart étaient fermés.
— Comme toujours ; c'est là ce qui constitue réellement les monuments publics à Paris; quand on ne les répare plus, on les balaye, et quand on a cessé de les balayer, on recommence à les réparer. Mais j'ai des cartes de faveur avec lesquelles toutes les portes vous seront ouvertes, et si madame votre tante me permet de les lui apporter...
— Volontiers, monsieur; je serai bien aise surtout
(le voir l'intérieur du château de Saint-Cloud, où se passe le second acte de mon drame... car je ne sais si vous approuvez cette hardiesse, de commencer une action à Copenhague et de la continuer en France.
— C'est la chose du monde la plus naturelle!... Mais mademoiselle a au moins vu nos théâtres !
— Fort peu, monsieur, nous sommes seules ici, et ma tante trouve difficile de sortir le soir...
— Mon Dieu ! je crains d'être indiscret... et cependant si j'osais m'offrir quelquefois pour conducteur...
— Mille grâces ! monsieur, ma nièce et moi nous craindrions d'abuser...
— Ah ! ne craignez rien. Mademoiselle est sans doute musicienne : je puis disposer d'une loge à Feydeau...
— Au fait, je serai bien aise d'étudier ce 'genre... A Cognac, on jouait les opéras sans musique, ce qui leur nuit toujours un peu.
— Eh bien ! si demain vous étiez libres...
— Tout à fait.
— Je demanderai la permission de venir vous chercher à sept heures ?
— Soit.
— On représente précisément une pièce de ma façon ; j'espère que mademoiselle sera contente... de la musique ! On ne peut rien entendre de plus distingué; tout l'opéra se joue déjà sur les orgues de Barbarie. Quoi qu'on dise, voyez-vous, notre époque est vraiment
112 HKcns f:t soi.vknifis.
l'opoqnc musicale par excellence! on ne pense pas
beaucoup peut-ôtrc, mais du moins on chanle !
— Eh bien 1 c'est entendu, monsieur Dallot, nous comptons sur vous. Quant à nos afTaircs de collaboration...
— J'aurai l'honneur de vous revoir pour que nous puissions en parler.
— Comme il ne s'agit que d'un vaudeville, ce sera bientôt fait!
— Permettez-moi d'espérer, au contraire, madame, que nos relations pourront se prolonger.
— Je ne demanderais pas mieux, monsieur, mais vous savez que je me suis surtout livrée au drame...
— Eh bien! qui nous empêche de faire jouer des drames? Les succès les plus éclatants de notre époque n'appartiennent-ils point à ce genre ? Qu'est-ce donc q\x\i7itony, Clotilde, Chatterton? Notre génération est folle de grandes émotions, de grands événements, de grand style; on n'a jamais trouvé tant de plaisir à pleurer.
— Je suis ravie de vous entendre parier ainsi ; alors, je n'aurai à sacrifier que mes trois comédies ?
— Les sacrifier, madame ! pourquoi cela ? Sacrifier des comédies, au moment où l'on élève un monument àMolière !... Mais dans quel temps le public s'est-il trouvé mieux disposé à applaudir la critique des vices et des ridicules ? Tout n'est-il point toLirné à l'ironie ? Qu'est ce que le vaudeville, la caricature, les petite
LA COLLABORATRICE. i13
journaux, sinon la monnaie de cette comédie que l'on dit perdue ! la comédie perdue ! à une époque où les malheurs publics mômes ne peuvent nous attrister et où nous rions de tout !
— Alors, monsieur, nous pourrons causer de mes grands ouvrages.
— Nous en causerons, madame... nous en causerons... souvent. . je n'ai qu'une seule crainte... c'est que mes visites ne vous fatiguent...
— Comment donc ! mais elles sont indispensables; ne faut-il pas s'entendre ?
— C'est cela, dit Dallot, dont le regard se porta involontairement sur mademoiselle deVorel; je voudrais que nous pussions nous entendre... et je l'espère! ajouta-t-il par forme d'encouragement pour lui-même. Quant à notre petite pièce, je veux qu'elle soit en répétition avant la fin du mois.
Il revint le lendemain, selon sa promesse, et presque tous les jours suivants sans l'avoir promis. Grâce à lui, madame Vidal et Pauline purent tout visiter, tout voir. Uniquement occupé de trouver à leurs journées un emploi qui lui permît de les accompagner, il leur fit épuiser en un mois les merveilles de Paris.
Mademoiselle de Vorel jouissait de tout arec cette curiosité heureuse et bruyante des jeunes filles auxquelles la mode n'a point encore appris comment elles doivent admirer. Au lieu de la nonchalance ennuyée que le bon ton ordonne de mettre dans tous ses plaisirs, elle laissait éclater un étonnement et un intérêt naïfs; elle regrettait que son parrain Lormier ne fût point là pour partager son bonheur. Elle remerciait Dallot avec effusion de ses incessantes prévenances. Quanta madame Vidal, elle les recevait avec un calme digne et comme quelqu'un qui voit le fond des choses. Elle comprenait que tous ces empressements étaient des avances faites à son génie, et, ne voulant point enchaîner l'avenir qui l'attendait, elle se tenait sur la réserve. Il fallait voir d'ailleurs les résultats de son alliance littéraire avec Dallot, qui jusqu'alors n'avait encore rien produit.
Le malheureux travaillait pourtant depuis un mois à refaire la pièce de la veuve sans avoir l'air d'y rien changer; problème inextricable que la plupart des collaborateurs débutants vous obligent à résoudre. Enfin, à force d'art, il réussit à peu près. Il avait eu soin de préparer madame Vidal à la transformation de son œuvre, en lui suggérant l'un après l'autre tous les changements, et ayant ensuite Tair de les accepter d'elle; aussi se montra-t-elle satisfaite lorsqu'elle vit le vaudeville achevé d'après ses nouvelles idées.
Dallot le fit aussitôt recevoir et mettre en répéti-
lion. Mais ici commencèrent de nouvelles difficultés.
Depuis Molière jusqu'à Picard, les auteurs dramatiques avaient eu le privilège de faire traduire leur inspiration. Dans une représentation scénique, la pièce était l'objet principal ; c'était pour elle que Ton disposait les décorations, les costumes, les acteurs ; on admettait la suprématie delà pensée sur la matière la soumission de l'instrument à la musique qu'il devait rendre. Aujourd'hui, nous avoirs changé tout cela ! la pièce est l'accessoire; le directeur l'essaye à ses toiles peintes, l'arrange pour ses comédiens ; il la rogne au commencement, l'allonge à la fin, l'élargit au milieu ; on dirait un habit de rencontre. Vous comprenez ce que devient l'idée dans ces transfigurations (en supposant qu'il y ait une idée!), comment elle se déplace, se déforme, s'évanouit. A force d'émonder les branches de peur de longueurs, d'enfoncer des coins dans le tronc pour l'élargir, il vient un moment où tout éclate; vous aviez un arbre, il ne vous reste qu'une bûche !
La Jeune Pensionnaire (c'était le titre de la pièce dont madame Vidal avait fourni le prétexte) fut soumise, comme toutes les autres, à cette manipulation théâtrale. Le directeur, qui venait d'engager wn 4 rnaL lui donna le principal rôle, en observant qu'il suffisait, pour cela, de tourner la pièce du dramatique au plaisant; la duègne refusa de jouer, et il fallut lui substituer un père noble; enfin, la jeune pensionnaire
HC HÉCITS i:t souvenirs.
s'étanl trouvée hors d'ctat do représenter so/i personnage, on proposa «'i Dallot d'intituler son vaudeville le Jeune Pensionnaire et de confier le rôle à un amoureux . Ce n'était qu'une modification d'article, comme lui fit observer spirituellement le directeur (car les directeurs ont de l'esprit depuis qu'ils ne permettent plus aux auteurs d'en avoir) ; mais comme ce léger changement en entraînait un autre, celui de toute la pièce, Dallot résista et réussit à sauver le sexe de son héroïne.
On ne s'occupa donc plus que des arrangements de détail.
Chaque acteur vint successivement faire son observation. Les uns, particulièrement versés dans l'argot des bals masqués, déclaraient tous les mots dangereux ; d'autres demandaient la suppression d'une phrase inutile, c'est-à-dire utile seulement à la pièce. Les femmes voulaient que l'on parlât de leur beauté, les hommes de leur esprit; tous étaient, comme à l'ordinaire, mécontents de leurs rôles et prédisaient une chute, afin de pouvoir s'attribuer le triomphe en cas de succès.
L'habitude avait heureusement cuirassé Dallot contre ces tracasseries. Il répondait aux réclamations par un calembour, aux impertinences par un compliment, défendait le mieux possible son vaudeville rapiécé contre les tiraillements de tout le monde, sacrifiant un lambeau de scène pour en sauver un autre; fai-
LA COLLABORATRICE. i\l
sant, défaisant, refaisant, toujours battu, mais toujours satisfait!
Le résultat de celte élaboration fut une espèce de scénario écourté, où chaque comédien, au lieu de représenter un caractère, venait révéler sa propre personnalité: on ne jouait pas une pièce, on jouait des acteurs !
Dallot s'en inquiétait peu, il était accoutumé de longue main à cette fabrication d'habits d'arlequin littéraire pour lesquels chacun fournit son morceau; mais il craignit l'effet que produirait cette transfiguration sur madame Vidal. Aussi, chaque fois qu'elle lui avait témoigné le désir de voir une répétition, s'étaitil excusé sous quelque prétexte. Il eût voulu jouer la pièce sans l'avertir et venir lui en annoncer ensuite le succès, certain qu'elle lui pardonnerait cette joyeuse surprise ; mais le hasard dérangea ses projets.
Le jour même fixé pour la première représentation et, au moment où il allait faire répéter les acteurs pour la dernière fois, le garçon de théâtre vint l'avertir qu'on le demandait : il descendit à la loge du portier et il recula de deux pas à la vue de madame Vidal accompagnée de sa nièce.
— Vous ne aous attendiez pas? dit la veuve en souriant.
— Je l'avoue, balbutia Dallot; je croyais,., j'avais eu l'honneur de vous dire...
— Qu'il n'était pas encore temps de venir, je le sais ;
118 RECITS KT SOUVENIHS.
mais le parrain de Paulirjc est arrivé à Paris; il m'a témoigné le désir d'assister à une répétition.
— Désir que j'ai appuyé, interrompit mademoiselle de Vorel.
— Je me suis, en conséquence, décidée à voir par moi-même où vous en étiez, ajouta madame Vidal.
— Et M. Lormier va nous rejoindre, acheva la jeune fille.
Dallot essaya quelques objections, mais ces dames venaient d'apprendre qu'on répétait la Jeune Pensionnaire et persistèrent dans leur intention; il fallut donc se résigner.
Dallot les conduisit à travers les corridors obscurs jusqu'à l'orchestre, où il les laissa, prétextant quelques dernières recommandations à faire aux acteurs qui entrèrent en scène presque aussitôt.
Ceux qui n'ont vu le théâtre qu'avec la foule des spectateurs et les prestiges de la représentation ne peuvent comprendre ce que c'est qu'une répétition : il faut, pour cela, avoir au moins traversé ce monde de lampions fumeux, de palais à roulettes, de toiles et de figures peintes que l'on appelle les coulisses. Bien que mademoiselle de Vorel et sa tante eussent été averties par Dallot de l'espèce de désenchantement auquel elles s'exposaient, la réalité dépassa toutes leurs prévisions. L'absence des costumes avait obligé les deux principaux acteurs, qui se battaient en duel, à boucler des sabres de hussards par-dessus leurs pale-
tots de caoutchouc; le père nobte, dont la mémoire faisait défaut, s'interrompait continuellement pour s'en prendre au souffleur, bouc émissaire obligé de tous les oublis et de toutes les distractions ; enfin, rhéroïne, qui était enrhumée, terminait ses tirades les plus pathétiques en offrant à sa rivale de la pâte de mou de veau.
Mademoiselle de Vorel ne pouvait revenir de son étonnement. Quant à sa tante, elle était moins occupée du jeu des acteurs que de la pièce même. Elle avait d'abord écouté attentivement sans pouvoir rien reconnaître de son ouvrage; enfin elle crut que l'on répétait un autre vaudeville avant la Jeune Pensionnaire, et attendit avec une certaine impatience. Cependant, de loin en loin, des noms, des intentions de scène, des phrases même réveillaient ses souvenirs et ramenaient ses doutes, de sorte que le premier acte s'acheva sans qu'elle pût savoir à quoi s'en tenir. Elle chercha Dallot des yeux pour l'interroger, mais sans l'apercevoir.
Celui-ci venait pourtant de se glisser à quelques pas d'elle et, caché dans l'ombre, s'efforçait de deviner sur ses traits l'impression que lui avait produite le premier acte. Il ne savait pas encore s'il devait ou non se montrer, lorsqu'une main s'appuya sur son épaule; il se retourna et aperçut Monard tenant par le bras Payen.
— Bonjour, gros, dit celui-ci, qui s'était fait une
120 IlÉCITS ET SOUVENIRS.
répulalion d'esprit parmi les vaudevillistes, à force de niécliancclé; eh bien, tu as donc refait encore une fois MisaïuJirople et Repentir ?
— Moi?
— Ton premier acte n'est pas autre chose, mon petit; je l'ai dit tout de suite à Jean Suis... Du reste, c'est commun, ça réussit toujours.
— Certainement que cela réussira, ajouta Monard ; aussi, je suis fâché que Dallot ne m'ait point parlé de la pièce, nous aurions pu la faire jouer au Gymnase.
-— Oui, reprit Payen, et le bon garçon ne t'eût demandé qu'un tiers des droits d'auteur pour l'avertir qu'il y avait un théâtre boulevard Bonne-Nouvelle! i A propos, tu sais l'histoire de notre confrère Tollet? *
— Non.
— La direction lui a demandé de faire des coupures à sa pièce, afin que le public sifflât moins longtemps; il a travaillé trois jours, et tout lui a semblé si parfait qu'il n'a trouvé qu'une chose à retrancher au premier acte.
— Quoi donc?
— Le tapis de pieds etun pâté de carton.
— A propos de pâté, s'écria Monard, en saisissant Dallot par le bouton de l'habit, et le nôtre, mon cher.. .
— Comment, le nôtre?
— Oui, vous savez le fameux pâté de perdrix !
— Eh bien, nous l'avons mangé il y a plus d'un
— Parbleu ! je ne l'ai point oublié, j'en étais; mais il nous avait donné l'idée d'un vaudeville en un acte... dont je suis également....
Dallol fit un mouvement pour rempecher de continuer, mais son regard rencontra celui de madame Vidal qui s'était retournée et qui écoutait : ils n'étaient séparés que par quelques stalles vides, la veuve pouvait entendre le moindre mot, remarquer le moindre geste; en interrompant Monard, il la prévenait, pour ainsi dire, que c'était d'elle dont il s'agissait : aussi demeurat-il incertain et déconcerté.
Payen profita de son hésitation pour demander le sujet de la pièce.
— Un sujet excellent, répliqua Monard; figurez-vous d'abord, mon cher, un rôle pourBardou; un rôle de vaudevilliste; mais là... un vaudevilliste amusant.
— C'est rare.
— Non, je veux dire grotesque.
— Ah ! bien ; un imbécile ! je vois ça d'ici.
— Il reçoit une boîte de Cognac.
— Silence ! Voici les musiciens... interrompit Dallot.
— Une boîte avec une lettre de recommandation....
— On frappe les trois coups.
— Or, la lettre parle d'une dame...
— Paix donc ! la toile va se lever...
— Au diable ! le garde municipal! s'écria Payen; as-tu peur, par hasard, que je te vole ton plan... surtout raconlc par /can Suis ?
— Venez vous asseoir, dit Monard, je vous expliquerai le reste... le curieux, voyez-vous, c'est que l'aventure est réelle.
Il fit un pas vers les stalles qui touchaient à celles de la veuve. Dallot frissonna.
— Non, dit-il vivement, en saisissant Monard sous le bras; vous ne pouvez rester ici. C'est impossible I
— Pourquoi cela ? je n'ai point de répétition !
Une idée traversa l'esprit de Dallot, comme un trait de lumière.
— Pas de répétition, s'écria-1-il, et la pièce de l'Opéra- Comiqueî...
— Quoi, le Captif?
— Vous voyez que je ne puis y aller.
— Et vous voulez que je vous remplace?
— Il me semble que dans une collaboration on doit s'entr'aider.
— Alors, j'en suis! s'écria Monard surpris et enchanté! Pardieu ! il fallait me prévenir, mon cher ; vous comprenez que je ne demande pas mieux... je ne suis pas de ces gens, moi, qui laissent tout à faire à leurs collaborateurs... Ah 1 je suis du Captif ! eh bien, mon bon, vous pouvez compter sur moi : je vais de ce pas surveiller notre pièce.
— Ce qui vous donnera occasion d'en prendre connaissance, observa Payen.
— Oh ! Dallot m'en avait déjà parlé; venez-vous, mon cher?
— Oui, VOUS me raconterez l'histoire de la dame recommandée par un pâté venant de Cognac.
Dans ce moment, le rideau se levait pour le second acte ; tous deux serrèrent la main de Dallot et sortirent.
Celui-ci voulut alors se tourner du côté de madame Vidal et de sa nièce; mais leurs stalles, ainsi que celle du parrain Lormier, étaient vides ; tous trois avaient disparu.
Dallot ne douta pas que le départ de sa collaboratrice ne fiit dû aux indiscrétions de Monard. Dans ce cas, toute explication paraissait inutile, et le plus sûr moyen de se faire pardonner était de flatter la manie de madame Vidal en lui préparant un triomphe qui pût lui faire oublier tout le reste. Il se décida en conséquence à un nouveau sacrifice et se rendit chez un entrepreneur de succès dramatiques qu'il connaissait de longue main.
Cependant il s'était trompé dans ses suppositions. La brusque disparition de la veuve n'avait point été causée par le bavardage de Jean SuiSj auquel elle n'avait point pris garde, mais par l'arrivée de Lormier qui lui annonça que la première représentation de la Jeune Pensionnaire était affichée pour le soir môme.
Cette nouvelle, jointe à l'affectation de Dallot à l'évi-
424 RÉCITS ET SOUVEMRS.
1er, fut pour clic une véritable révélation; elle comprit qu'après avoir défiguré sa pièce on voulait la faire représenter à son insu, afin d'éviter ses justes réclamations. C'était un complot formé contre son avenir dramatique, un moyen de compromettre son talent dès le début, un piège dressé par l'envie ! Ne voulant pas au moins que sa présence sanctionnât plus longtemps une aussi odieuse manœuvre, clic sortit indignée.
Le parrain Lormier essaya vainement de la calmer en lui parlant de la possibilité d'une explication; la veuve déclara que les tribunaux seuls devaient désormais juger entre elle et Dallot.
— Il faut que l'on décide enfin, s'écria-t-elle, si nous habitons un pays barbare, où le plus fort a tout droit contre le plus faible.
— Ce n'est pointprécisémentcela, objecta Lormier
— Je veux savoir si les femmes doivent continuer de se regarder comme des ilotes opprimées.
— Non, sans doute!...
— Dans quels cas les lois consentent à reconnaître leur génie...
— Mais... dans le cas où elles en ont...
— Et jusqu'à quand on pourra les dépouiller de leur bien le plus précieux !...
— Permettez... il me semble qu'il n'y va point, en tout ceci, de votre honneur!...
— Et qui vous parle d'honneur, monsieur? mon
bien le plus précieux, c'est ma réputation littéraire, ejt je la défendrai contre tous !
Ils étaient arrivés rue de Bussi ; madame Vidal y laissa sa nîèce, et voulut se rendre sur-le-champ chez son avocat, pour lui exposer ses griefs et prendre ses conseils. Malheureusement l'avocat avait obtenu, le jour même, la remise de toutes ses affaires, pour cause de maladie, et faisait une partie de chasse à Saint- Ouen. Après plusieurs heures d'attente, madame Vidal revint chez elle dans un état d'exaspération qui effraya sa nièce. Elle essaya vainement toutes les consolations, et dut enfm avoir recours aux moyens extrêmes, l'infusion de tilleul ! Madame Vidal avait toujours tenu essentiellement à ce qu'on la crût nerveuse. Les nerfs sont, en effet, un signe de choix et de prédestination ; ils indiquent d'avance là femme de lettres comme le double nez indique le chien de chasse. La veuve, qui le savait, dut se soumettre, dans l'intérêt de sa réputation, à s'abreuver de tisane et d'eau sucrée.
Cette médication la calma, l'heure du spectacle était venue; Lormier avait prétexté une affaire pour se retirer; elle renvoya sa nièce en lui déclarant qu'elle n'avait plus besoin de rien, et se mit à son bureau.
Une inspiration lui était venue, une de ces inspirations qui vous saisissent au moment des grandes et douloureuses crises ; elle voulait écrire à Dallot.
Nous donnons ici sa lettre telle qu'elle la traça d'une main convulsivement résolue.
126 UÉCITS ET SOUVENIRS.
« Monsieur,
» L'innocent qu'une trahison condamne à la honte peut, quehjues minutes avant le supplice, adresser ses reproches à l'homme qui l'a perdu !
» Je fais comme lui!
» Pendant que je vous écris ces lignes, je crois entendre les clameurs insultantes de la foule, semblables à celles des cirques romains, quand les martyrs et les vierges chrétiennes venaient y mourir!
» Pourquoi, au milieu des clameurs, ai-je entendu retentir mon nom ?
» Vous le savez, vous, à qui j'avais confié le fruit de mes veilles !
» Vous, qui l'avez soumis à la torture de votre plume et de vos ciseaux !
» Vous, qui avez égorgé mon jeune avenir !... »
Ici, madame Pulchérie Vidal s'arrêta, et relut ses dernières phrases avec une satisfaction involontaire. L'éloquence de la plainte lui avait fait oublier le grief. Cependant, après quelques instants consacrés à admirer l'art pour l'art, elle reprit sa plume et son indignation.
« Dieu demandait à Caïn : — Qu'as-tu fait de ton frère ?
» Moi aussi, je vous demande : — Qu'as-tu fait de mon œuvre?
» Je vous l'avais donnée animée, palpitante, et ce
n'est plus que cette chose sans nom dont parle Bossuct !
» Non , votre Jeune Pensionnaire n'est point la mienne ; non, elles ne sont pas sœurs !
)) Je ne suis pour rien dans cette pièce qui se joue, je la répudie... »
Madame Vidal fut interrompue par un carillon de sonnettes qui la fit bondir sur son fauteuil. Presque au même instant, la porte de sa chambre s'ouvrit avec fracas, et Lormier se précipita, sans chapeau et les deux bras tendus.
— Victoire, madame Pulchérie, s'écria-t-il ; victoire sur toute la ligne !
— Comment ! qu'y a-t-il, demanda la veuve, saisie. — Il y a que la Jeune Pensionnaire \ient d'avoir un
succès foudroyant !
— Que dites-vous ?
— Et que votre nom a été porté aux nues 1
— Mon nom?
— Oui, votre nom seul, car M. Dallot a voulu vous laisser jouir de tout le triomphe! vous l'aviez mal jugé ; c'est le roi des hommes... Ah! quelle soirée, si vous aviez entendu les rires et les pleurs... cela aura cent représentations. Mais embrassez-moi donc, madame Pulchérie !
La veuve se laissa embrasser sans savoir trop ce qu'elle faisait; la nouvelle de Lormier l'avait complètement étourdie. Celui-ci fut obligé de lui répéter
quels bravos avaient aceornpagné chaque scène, chaque mot, et madame Vidal les reconnut toujours pour les scènes et pour les mots fournis par elle ; enfin, à force d'entendre détailler le succès, elle finit par convenir que l'on avait fait moins de changements qu'elle ne se l'était imaginé. Comme elle laissait échapper cet aveu, on vint l'avertir que les garçons de théâtre lui apportaient un bouquet auquel était jointe i'épître suivante :
« Lé garson des assesoir. Madame, vien vous aufrir un boqet insi que le machinis, pour vous félicité de votre bel pièce, si différant de tamp d'oteur qui vienn de nôtre comme le vermisso et qui voudré avoir des sucs-c'est ridicule,
» Signez Antoine et Mottet ^ »
Madame Vidal trouva les fleurs charmantes, mit l'orthographe sur le compte de la précipitation et fit donner un louis aux deux signataires.
Elle venait de remettre le bouquet à sa nièce pour qu'elle en prît soin, lorsqu'on lui annonça messieurs Dailot et Monard !
Le premier s'avança avec quelque hésitation, mais un coup d'œil jeté sur la veuve le rassura.
— Vous me pardonnerez de me présenter à une pa-
^ Historique.
reille heure, madame, dit-il d'un ton de déférence, mais j'ai voulu vous féliciter aussi de votre réussite.
— Dites la partager, répliqua madame Vidal, en lui tendant majestueusement la main; bien que nommée seule, je n'oublie point mes collaborateurs, et je les mets de part dans le succès, puisqu'il paraît que c'en est un!
— Succès de dix mille francs au moins, dit Monard avec un soupir...
— Monsieur doit s'y connaître, reprit gracieusement la veuve.
— En effet, madame, j'ai eu beaucoup de succès... avec Dallot surtout ; mais celui-ci est véritablement hors ligne, et je suis fâché de ne pouvoir point dire fen suis.
Madame Vidal comprit que c'était une avance indirecte.
^ Une gloire partagée en trois ferait la part trop petite à chacun, répliqua-t-elle finement.
— Sans compter que je veux garder seul mon privilège de collaboration, ajouta Dallot en souriant... Mais pardon, il est tard; je reviendrai demain avec des billets, car encore faut-il que madame entende applaudir son œuvre.
— Notre œuvre, répéta généreusement madame Vidal ; mais demain, soit, je vous attendrai.
Tout le monde prit congé et elle resta seule.
La joie du succès qu'elle venait d'obtenir était réelle,
130 IIKCITS J.T SOL'V R.MRS.
mais sans éclat. Madame Piilchôrie Vidal avait trop (le logique pour s'étonner que les autres eussent de son esprit la bonne opinion qu'elle en avait elle-même; aussi acccpla-t-elle son triomphe avec la placide fierté d'une personne qui s'est appréciée avant qu'on l'apprécie. Son émotion se bornait à une préoccupation riante, qui lui faisait .murmurer à demi-voix ses pensées, tout en mettant ses papillotes pour la nuit.
Or ces papillotes n'étaient autres que les fragments de la lettre écrite à Dallot, et qu'elle avait déchirée à son entrée.
— Enfin je prends ma place, répétait-elle tout bas ; déjà les auteurs en renom viennent solliciter ma collaboration ; dans quelques mois je suis sûre de me trouver au premier rang !
Et, en parlant ainsi, elle roulait une boucle de cheveux dans la fameuse phrase :
« Vous avez égorgé mon jeune avenir ! » Puis elle continuait :
— Du reste, comment ne point réussir avec un pareil sujet? tant d'intérêt, des situations si plaisantes!...
Et elle retaillait le triangle de papier sur lequel elle avait précédemment écrit :
« Votre Jeune Pensionnaire n'est point la mienne... elles ne sont pas même sœurs 1 »
— Quant à M. Dallot, reprenait-elle d'un ton expressif, s'il ne se fait point nommer, c'est qu'au fond
il s'est rendu justice; il a compris que l'ouvrage m'appartenait...
Et elle tortilait la dernière papillote sur laquelle on lisait :
(( Je ne suis pour rien dans cette pièce qui se joue, je la répudie, je... »
La lettre s'était arrêtée là, et il en fut de même pour les réflexions. Madame Pulchérie Vidal, qui avait sommeil, se coucha et se vit placée, en rêve, comme présidente de l'académie de M. de Castellane, entre les bustes illustres de madame du Boccage et de mademoiselle de Grafligny.
Dallot apporta le lendemain des places pour la Jeune Pensionnaire, ainsi qu'il l'avait promis.
Il trouva la veuve dans son cabinet d'étude, entourée d'une montagne de ces manuscrits d'amateurs, manuscrits sans ratures et cousus de faveurs roses, que l'on reconnaît comme la fausse monnaie, parce qu'ils ont l'air trop neuf.
Madame Vidal reçut son collaborateur avec je ne sais quelle langueur noble ; on l'eût dite doucement fatiguée de sa gloire de la veille.
— Vous me voyez occupée à faire la revue de mes troupes, lui dit-elle en souriant.
432 RÉCITS ET SOUVENIIIS.
— Et prAte sans doute à Ijvrcr un nouveau combat, demanda Dallot.
— Comme vous le dites; celte fois seulement je voudrais un champ de bataille plus éclatant.
— Ah !
— Un succès de vaudeville, c'est très-bien... pour commencer; mais la nature démon talent m'appelle sur une scène plus large 1 J'ai là des pièces que je voudrais voir au Théâtre-Français; pensez-vous que l'on soit capable de m'y jouer?
— En vérité, je ne sais, madame, répliqua Dallot avec une ironie involontaire, voilà longtemps qu'ils ne jouent que du Casimir Delavigne, du Scribe, du Dumas...
— Eh, mon Dieu! ne plaisantez pas, interrompit madame Vidal, ces messieurs ne sont point sans talent! Ils ont leur genre comme j'ai le mien. Le succès ne me rendra jamais injuste envers mes rivaux littéraires.
— C'est de la générosité !
— C'est de l'équité; j'ajouterai, monsieur, que la résolution de m'exposer, seule et sur une grande scène, aux arrêts du public, ne me fait point oublier nos engagements antérieurs; votre droit de collaboration aux trois manuscrits que je vous ai confiés est un privilège acquis que je suis incapable de contester.
En toute autre occasion, Dallot eût exprimé sa re-
connaissance pour des procédés si délicats; mais depuis quelques instants ses regards s'étaient tournés vers la porte entr'ouverte du cabinet de travail, et restaient arrêtés sur un épisode inattendu qui se passait dans le salon voisin.
Au coin le plus obscur de ce salon, un jeune homme était assis près de mademoiselle Pauline de Yorel, le visage penché vers le sien et lui parlait à demi-voix. Celle-ci écoutait avec une espèce de confusion tendre et rieuse. Tout à coup les lèvres du causeur eflleurèrent son front ; Dallot ne put retenir un cri.
— Qu'y a-t-il? demanda madame Vidal effrayée.
Il indiqua du geste le salon où la veuve jeta un regard.
— Eh bien, dit-elle, je ne vois là que ma nièce et son parrain Lormier.
— Son parrain ! répéta Dallot.
~ Ce titre respectable vous étonne, vu Yêige de celui qui le porte; mais il n'avait que six ans lorsqu'il a nommé Pauline qui a continué, par plaisanterie, à l'appeler son parrain... en attendant qu'elle lui donne un nom plus intime!
— Comment?
— Oui, je puis vous faire cette confidence, leur mariage était depuis longtemps convenu.
— Il se pourrait !
— Je voulais seulement attendre que ma nièce eût atteint sa vingtième année ; mais hier Lormier a
profité de mon succès pour m'arracher un consenlement.
Dallot se sentit froid jusqu'aux cheveux.
— Enfin, il épouse Pauline à la fin du mois. Dallot chercha sa canne et son chapeau.
— Quoi, vous partez? dit madame Vidal, j'aurais voulu vous présenter à mon futur neveu...
Dallot lui lança un regard que l'on ne pouvait comparer qu'à celui jeté par l'ours de la ménagerie, lorsqu'après l'avoir fait monlerjusqu'auhautde son arbre dépouillé, on lui enlève subitement l'appât au moyen duquel on l'a attiré.
Cependant il se contint, balbutia quelques excuses et s'échappa suffoqué de colère.
Mais, en arrivant chez lui, il trouva l'entrepreneur des succès dramatiques avec une note de deux mille deux cent quarante-trois francs cinquante-cinq centimes, prix du triomphe confectionné la veille, par son ordre, au profit de madame Pulchérie Vidal !
C'était trop de coups à la fois î Dallot comprit qu'il ne pourrait les supporter, s'il n'y opposait une série de distractions et de sensations nouvelles ; il avait, en un mot, à choisir entre faire une maladie ou son voyage de Belgique ; il alla arrêter le soir même une place pour Bruxelles.
Il prit seulement ses précautions avant de partir, et madame Vidal reçut le lendemain ses trois manuscrits avec une lettre par laquelle Dallot déclarait renoncer
au privilège de collaborateur, que sa générosité avait voulu lui conserver.
La veuve ne vit dans ce renvoi que le dépit d'une infériorité envieuse, et déclara qu'elle marcherait seule, comme Othello, dans sa force et dans sa liberté!
Elle adressa, en conséquence, ses pièces aux directeurs des diiïerents théâtres, qui les lui retournèrent toutes avec des lettres, dans lesquelles ils se plaisaient à rendre justice aux éminentes beautés de ces œuvres, et en concluaient qu'il était impossible de les jouer.
Désappointée, elle se rappela Monard, et lui écrivit; mais celui-ci avait appris de Dallot le système de collaboration applicable aux œuvres delà veuve, et, pour la premièrefoisdesavie, il répondit qu'ihiejyoi^^^aiï m e^re.
Enfin, aigrie, découragée, à bout de patience et d'espoir, madame Puichérie Vidal alla rejoindre madame Lormier, sa nièce, à Cognac, où elle continue d'étudier le théâtre comme par le passé !
Une seule chose y trouble le calme de sa retraite ; dans chaque pièce nouvelle, dont les journaux lui annoncent le succès, la veuve a la douleur de reconnaître un de ses ouvrages volé par quelque monopoliseur en renom ! Aussi vient-elle de publier, dans le journal de son département, deux lettres sur la décentralisation et sur la propriété littéraire. Ces deux lettres, dans le genre des Provinciales, ainsi que le dit madame Vidal elle-même, sont signées l'auteur de la Jeune Pensionnaire.
J'étais assis devant le poêle d'une hôtellerie suisse, séchant au feu mes pieds chargés de la neige dos Alpes. Les voyageurs, qui à mon arrivée s'étaient dérangés pour me faire place, avaient repris leurs attitudes nonchalantes, et la conversation, un instant interrompue, s'était engagée de nouveau.
Je commençai bientôt à sentir qu'une douce chaleur m'entrait par tous les pores; mes yeux, fatigues par l'éclat des glaciers, se délassèrent dans la demi-obscurité qui nous entourait, et ma poitrine respira plus librement un air moins raréfié que celui des hautes montagnes. Satisfait de mon comfort, ]e me rapprochai encore un peu des bouches de chaleur du poèlc,
qui m'envoyaient de véritables rayons de soleil, je m'étendis plus voluptueusement sur mon fauteuil de jonc, et je songeai enfin à regarder autour de moi.
Douze voyageurs, environ, étaient réunis dans la grande salle de l'hôtel de la Cigogne; Allemands pour la plupart, comme il était facile de le voir à leur manière de fumer, pleine de gravité et de philosophie. Ils ne buvaient point à longs traits l'odorante fumée, mais à petits coups, et avec la paliente économie du bœuf ruminant son herbe fleurie. Un seul fumait avec cette impatience française qui hâte tout, môme le plaisir ; je le reconnus sur-le-champ pour un Alsacien que j'avais déjà rencontré dans mes excursions; nous nous adressâmes un bonjour de connaissance, bien que nous ne nous fussions jamais parlé.
— J'ai eu l'honneur de voir monsieur à Lausanne?
— Et à Chamouni.
— C'est cela!
Nous nous saluâmes de nouveau, et la conversation en resta là. Mon Alsacien se mit à causer en allemand avec ses voisins ; j'entendis qu'il parlait de toiles peintes et d'huiles de colza.
Cependant, au bout de quelque temps, il se tourna vers un coin de la salle, et s'écria :
— Eh bien! professeur, vous savez nos conventions; vous me devez une histoire.
Je regardai le nouveau personnage auquel cette interpellation s'adressait, et j'aperçus un voyageur de
moyen âge que je n'avais point encore remarqué. Près de lui étail assise une femme que je reconnus sur-lechamp pour la sienne, à je ne sais quelle identité d'expressions, de gestes, dépose, que peut seule expliquer une cohabitation intime et habituelle.
A l'appel de mon compatriote, le professeur avait fermé le livre qu'il lisait :
— Vous avez raison, dit-il ; lorsque le hasard nous réunit à Genève, et que je racontai devant vous à des amis le Courant de mer, je vous promis une nouvelle histoire dans le cas où je vous retrouverais ; je veux tenir ma promesse.
A ces mots, les Allemands se regardèrent en signe de joie; les pipes furent remplies, chacun s'arrangea plus commodément dans la place qu'il occupait, et le professeur commença.
« Avant que Luther fût venu prêcher la grande réforme, on voyait des monastères au penchant de toutes les collines de l'Allemagne : c'étaient de grands édifices à l'aspect paisible, avec un clocher frêle qui s'élevait du milieu des bois, et autour duquel voltigeaient des palombes. Là se cachaient quelquefois les vices qu'engendre l'ignorance jointe à l'oisiveté; mais là aussi vivaient des hommes insensibles aux jouissances de la terre, saints avares qui n'occupaient leur esprit que de l'héritage promis par le Christ.
» A Olmutz surtout, il y en avait un qui s'était rendu célèbre dans la contrée par sa piété et son instruction : c'était un homme simple comme tous ceux qui savent beaucoup; car la science est semblable à la mer : plus on s'y avance, plus l'horizon devient large, et plus on se sent petit.
» Frère Alfus avait eu pourtant aussi ses heures de doute; mais, après avoir ridé son front et blanchi ses cheveux dans la recherche des démonstrations inutiles, il avait appelé à son secours la foi des petits enfants ;pu\Sj confiant sa vie à la prière comme à une ancre de miséricorde, il l'avait laissée se balancer doucement au roulis des purs amours, des religieuses visions et des célestes espérances.
» Cependant de mauvaises rafales agitaient encore, par instant, le saint navire! par instant les tentations de Fintelligence revenaient, et la raison interrogeait la foi avec orgueil. Alors frère Alfus devenait triste : de grands nuages voilaient pour lui le soleil intérieur, son cœur avait froid, et il ne savait plus prier. Errant par les campagnes, il s'asseyait sur la mousse des rochers, s'arrêtait sous l'écume des torrents, marchait parmi les murmures de la forêt; mais il interrogeait vainement la nature; à toutes ses demandes les montagnes, les Ilots et les feuilles ne lui répondaient qu'un seul mot : Dieu !
» Frère Alfus était sorti victorieux de beaucoup de ces crises, et chaque fois il s'était affermi dans ses
UNE IIENCONTUE. 14t
croyances, car la tentation est la gymnastique de la conscience ; quand elle ne brise point celle-ci, elle la fortifie.
» Mais depuis quelque temps une inquiétude plus poignante s'était emparée du frère. Il avait remarqué souvent que tout ce qui est beau perd son charme par le long usage; que rœil se fatigue du plus merveilleux paysage, l'oreille de la plus douce voix, le cœur du plus sincère amour, et il s'était demandé comment nous pourrions trouver, môme dans les cieux, un aliment de joie éternelle. Que deviendrait la mobilité de notre âme au milieu de magnificences sans terme? La jouissance immuable ne devait-elle point conduire à l'ennui? L'éternité!... quel mot pour une créature qui ne connaît d'autre loi que celle de la diversité et du changement! Quel homme voudrait de sa plus grande joie pour l'éternité? 0 mon Dieu! plus dépassé ni d'avenir, plus de souvenirs ni d'espérances ! L'éternité ! l'éternité !... — 0 mot triste ! ô mot qui fais peur et qui fais pleurer sur la terre, que peux-tu donc signifier dans le ciel?
» Ainsi pensait frère Alfus, et chaque jour ses incertitudes étaient plus grandes. Un matin, il sortit du monastère avant le lever des frères et descendit dans la vallée.
» La campagne, encore toute moite de rosée, s'épanouissait aux premiers rayons de l'aube; on eiit dit une femme souriant dans ses pleurs.
142 HKCITS ET SOUVENIRS.
'» Alfus suivait lentement les sentiers ombreux de la colline: les oiseaux, qui venaient de s'éveiller, couraient dans les aubépines, secouant sur sa tête cbauvc une pluie de rosée, et quelques papillons encore à demi endormis voltigeaient nonchalamment au soleil pour sécher leurs ailes. Alfus s'arrêta à regarder la campagne qui s'étendait sous ses yeux. Il se rappela combien elle lui avait semblé belle la première fois qu'il l'avait vue, et avec quelle ivresse il avait pensé à y finir ses jours. C'est que pour lui, pauvre enfant des villes, accoutumé aux ruelles sombres et aux tristes murailles des citadelles, ces fleurs, ces arbres, cet air, étaient des nouveautés enivrantes. Aussi la douce année qu'avait été l'année de son noviciat !... Que de longues courses dans les vallées I que de découvertes charmantes 1 Ruisseaux chantant parmi les glaïeuls, clairières habitées par le rossignol, églantines roses, fraisiers des bois, oh ! quel bonheur de vous trouver une première fois ! Quelle joie de marcher par des sentiers inconnus que voilent les ramées, de rencontrer à chaque pas une source oii l'on n'a pas encore bu, une mousse que l'on n'a pas encore foulée. — Mais, hélas! ces plaisirs eux-mêmes durent peu; bientôt vous avez parcouru toutes les roules de la forêt, vous avez entendu tous ses oiseaux, vous avez cueilli de toutes ses fleurs, et alors, adieu aux beautés de la campagne! l'habitude, qui descend comme un voile entre vous et la création, vous rend aveugle et sourd.
» Hélas! frère Alfus en était arrivé là. Semblable à ces hommes qui, pour avoir abusé des liqueurs les plus enivrantes, n'en sentent plus la puissance, il regardait avec indifférence le spectacle naguère si ravissant à ses yeux. Quelles beautés célestes pourraient donc occuper éternellement cette âme que les œuvres de Dieu sur la terre n'avaient pu charmer qu'un instant?
» Tout en se proposant à lui-même cette question, Alfus s'était enfoncé dans la vallée. La tête penchée sur sa poitrine et les bras pendants, il allait toujours sans rien voir, franchissant les ruisseaux, les bois, les collines. Déjà le clocher du monastère avait disparu ; Olmutz s'était enfoncé dans les brumes avec ses églises et ses fortifications ; les montagnes elles-mêmes ne se montraient plus à l'horizon que comme de bleus nuages.
M'Tout à coup le moine s'arrêta, il était à l'entrée d'une grande forêt qui se déroulait à perte de vue, comme un océan de verdure ; mille rumeurs charmantes bourdonnaient à l'entour, et une brise odorante soupirait dans les feuilles.
» Après avoir plongé son regard étonné dans la molle obscurité des bois, Alfus y entra en hésitant, et comme s'il eût craint de faire quelque chose de défendu. Mais à mesure qu'il marchait, la forêt devenait plus grande; il trouvait des arbres chargés de fleurs, qui exhalaient un parfum inconnu. Ce parfum n'avait rien d'énervant
144 HÉCITS HT SOUVEMHS.
comme ceux de Ja terre; on eût dit une sorte d'émanation morale qui embaumait l'âme : c'était quelque chose de fortifiant et de délicieux à la fois, comme la vue d'une bonne action, ou comme l'approche d'un homme dévoué que l'on aime.
)) Bientôt Alfus entendit une harmonie qui remplissait la forêt : il avança encore, et il aperçut de loin une clairière tout éblouissante d'une lumière merveilleuse. Ce qui le frappa surtout d'étonnement, c'est que le parfum, la mélodie et la lumière ne semblaient former qu'une même chose ; tout se communiquait à lui par une seule perception, comme s'il eût cessé d'avoir des sens distincts, et comme s'il ne lui fût resté qu'une âme.
» Cependant il était arrivé près de la clairière et s'était assis pour mieux jouir de ces merveilles, quand tout à coup une voix se fit entendre, mais une voix telle que ni le bruit des rames sur le lac, ni la brise riant dans les saules, ni le souffle d'un enfant qui dort, n'auraient pu donner une idée de sa douceur. Ce que l'eau, la terre et le ciel ont de murmures enchanteurs, ce que les langues et les musiques humaines ont de séductions semblait s'être fondu dans cette voix. Ce n'était point un chant, et cependant on eût dit des flots de mélodie ; ce n'était point un langage, et cependant la voix /^ar/aiï/ science, poésie, sagesse, tout était en elle. Pareille à un souffle céleste, elle enlevait l'âme et la faisait onduler dans je ne sais
UNE RENCONTHE. M'j
quelle région ignorée. En l'écoutant, on savait tout, on sentait tout; et, comme le monde de la pensée qu'elle embrassait en entier est infini dans ses secrets, la voix toujours unique était pourtant toujours variée ; on eût pu l'entendre pendant des siècles sans la trouver moins nouvelle.
» Plus Alfus l'écoutait, plus il sentait grandir sa joie intérieure. Il lui semblait qu'il y découvrait à cbaque instant quelques mystères inclTables : c'était comme un horizon des Alpes à l'heure où les brouillards se lèvent et dévoilent tour à tour les lacs, les vais et les glaciers.
» Mais enfin la lumière qui illuminait la forêt s'obscurcit, un long murmure retentit sous les arbres, et la voix se tut.
» Alfus demeura quelque temps immobile, comme s'il fût sorti d'un sommeil enchanté. Il regarda d'abord autour de lui avec stupeur, puis voulut ;'se lever pour reprendre sa route; mais ses pieds étaient engourdis, ses membres avaient perdu leur agilité. Il parcourut avec peine le sentier par lequel il était venu, et se trouva bientôt hors du bois.
» Alors il chercha le chemin du monastère. Ayant cru le reconnaître, il hâta le pas, car la nuit allait venir; mais sa surprise augmentait à mesure qu'il avançait davantage : on eût dit que tout avait été changé dans la campagne depuis sa sortie du couvent. Là où il avait vu des arbres naissants, s'élevaient maintenant des clicncs séculaires! Il chercîm sur la rivière
4 46 KÉciTS p:t souvenirs.
le petit pont de bois tapissé de ronces qu'il avait coiiluriie de traverser, il n'existait plus, et à sa place s'élançait une solide arche de pierre ! En passant près d'un étang, des femmes qui faisaient sécher leurs toiles sur les sureaux s'interrompirent pour le voir et se dirent entre elles :
» — Voici un vieillard qui porte la robe des moines d'Olmutz; nous connaissons tous les frères, et cependant nous n'avons jamais vu celui-là.
)/ — Ces femmes sont folles, se dit Alfus, et il passa outre.
)) Cependant il commençait à s'inquiéter, lorsque le clocher du couvent se montra dans les feuilles ; il pressa le pas, gravit le petit sentier, tourna la prairie, et s'avança vers le seuil. Mais, ô surprise ! la porte n'était plus à sa place accoutumée !
» Alfus leva les yeux et demeura immobile de stupeur. Le monastère d'Olmutz avait changé d'aspect ; l'enceinte était plus grande, les édifices plus nombreux ; un platane qu'il avait planté lui même près de la chapelle, quelques jours auparavant, couvrait maintenant l'asile saint de son large feuillage !
» Le moine, hors de lui, se dirigea vers la nouvelle entrée, et sonna doucement : ce n'était plus la même cloche argentine dont il connaissait le son; un jeune frère gardien vint ouvrir.
)) — Que s'est-il donc passé? demanda Alfus; Antoine n'est-il plus le portier du couvent ?
» — Je ne connais point Antoine, répondit le frère.
» Alfus porta les mains à son front avec épouvante.
» ~ Suis-je devenu fou? dit-il, n'est-ce point ici le monastère d'Olmutz, dont je suis parti ce matin?
» Le jeune moine le regarda.
» — Voilà cinq années que je suis portier, réponditil, et je nevous connais pas.
» Alfus promena autour de lui des yeux égarés; plu- *sieurs moines parcouraient les cloîtres ; il les appela, mais nul ne répondit aux noms qu'il prononçait; il courut à eux pour regarder leurs visages, il n'en connaissait aucun.
» — Ya-til ici quelque grand miracle de Dieu ? s'écria-t-il ; au nom du ciel, mes frères, regardez-moi; aucun de vous ne m'a-t-il déjà vu? N'y a-t-il personne qui connaisse le frère Alfus ?
» Tous le regardèrent avec étonnement.
» — Alfus ! dit enfin le plus vieux, oui, il y a eu autrefois à Olmutz un moine de ce nom ; je l'ai entendu dire à mes anciens. C'était un homme savant et rêveur qui aimait la solitude. Un jour, il descendit dans la vallée, on le vit se perdre au loin derrière les bois, puis on l'attendit vainement, on ne sut jamais ce que ce frère Alfus était devenu ; mais depuis ce temps il s'est écoulé un siècle entier.
)) A ces mots Alfus jeta un grand cri, car il avait tout compris. 11 se laissa tomber à genoux sur la terre, et joignant les mains avec ferveur :
148 KÉCITS ET SOUVENIRS.
» — 0 mon Dieu, dit-il, vous avez voulu me prouver combien j'étais insensé en comparant les joies de la terre à celles du ciel. Un siècle s'écoule pour moi comme un seul jour à entendre votre voix; je comprends maintenant le paradis et ses joies éternelles; soyez béni, ô mon Dieu ! et pardonnez à votre indigne serviteur.
» Après avoir parlé ainsi, frère Alfus étendit les bras, embrassa la terre et mourut. »
Quand le professeur eut fini son histoire, il n'y eut ni exclamation, ni applaudissements, mais un long silence. Chacun semblait méditer le sens de la légende qui avait été racontée, et pendant plusieurs minutes on n'entendit que la rumeur éloignée des cascades et la douce respiration du chien étendu à nos pieds.
Le récit du vieillard nous avait tous jetés dans je ne sais quelle rêverie craintive : on eût dit qu'aucune voix n'osait troubler le silence de la grande salle del'hôlellerie, lorsque tout à coup onze heures sonnèrent. Le timbre de l'horloge sembla briser le charme qui nous tenait muets.
— Déjà ! dit le vieux professeur en regardant sa montre et en se levant. Sa femme allait l'imiter, lorsque je lui pris la main.
— De grâce, encore une histoire, monsieur, m'écriai-je.
Le vieillard sourit.
—Il est tard, etma course d'aujourd'hui a été longue.
— Au nom de Dieu ! encore une liistoire, répétai-je; songez que nous ne nous retrouverons plus, et que c'est probablement la seule prière que je vous adresserai dans ce monde.
— Vous avez raison, dit-il en se rasseyant, il ne faut point refuser celui qui ne peut vous demander qu'une fois, surtout lorsqu'il vous prie au nom de Dieu.
Les Allemands qui entouraient le foyer tirèrent leurs pipes d'entre leurs dents, pour cracher sur les tisons, et firent entendre un grognement de joie. Le vieux conteur avait posé la main sur son front, il parut chercher un instant, puis commença ainsi :
« S'il y a parmi vous quelqu'un de Stuttgard, nul doute qu'il n'ait connu Frantz PLirick, médecin de l'université. Harick m'aimait en frère, et nous ne nous quittions guère du temps que nous habitions la même ville. Nous passions ensemble des soirées entières, comme les vrais amis seuls peuvent les passer, sans nous regarder, sans nous parler, mais heureux de savoir que nous étions l'un près de l'autre. Nous allions souvent nous promener le long des sentiers bordés de coquelicots qui côtoient les blés mûrs; nous marchions en écoutant les grillons, en regardant les nuages, et nous nous sentions heureux sans nous le dire, parce que nous étions ensemble et que nous nous complétions l'un l'autre. Seulement, quand un beau
rayon tombait du ciel sur quelque gaie cabane tapie dans les vignes ; quand, au fond d'une gorge sauvage, un ruisseau s'élançait tout échevelé du milieu des ronces ou gazouillait dans les cressons en fleur, nous nous regardions en souriant, caria même pensée nous venait toujours au môme instant. Oh ! c'était une bonne amitié que la nôtre, une de ces amitiés solides qui naissent quand les cœurs sont encore jeunes et que les cheveux sontgris ; car Frantz Harick était déjà avancé en âge, quoiqu'il ne fût pas encore aussi célèbre qu'il l'est devenu depuis.
» Ses commencements avaient été durs, et il s'était bien débattu contre les flots de la vie avant de pouvoir surnager. Aussi était-ce un homme triste comme tous ceux qui ont été longtemps maltraités et dont le calme n'est que du courage ; les jours d'épreuves semblaient finis pour lui, mais les réussites tardives ne guérissent point ces âmes qui ont contracté l'infirmité du malheur. La bonne fortune est, pour l'homme fatigué par la lutte, ce qu'est la bonne chère pour le vieillard qui a perdu l'appétit.
» Un jour que Frantz était plus triste que d'ordinaire :
» — Harick, lui dis-je en lui prenant la main, tu penses encore au passé ?
» — Oui, me répondit-il en soupirant.
» — Et tu t'affliges en te rappelant Tinjustice des hommes envers toi?
» — Je m'afflige en songeant à ma faiblesse et à ma méchanceté.
» Comme je m'étonnais, il secoua la tête avec une mélancolie amère.
» — Oh ! qui pourrait dire ce que les existences les plus innocentes en apparence renferment de coupables folies? Celui-là seul est pur, qui n'a point été éprouvé, car quiconque a passé à travers l'adversité y a laissé quelque chose de sa probité. Hélas ! quand nous sommes jeunes, ardents au bien et sans souillures, le bonheur nous fuit ; nous nous épuisons à combattre, puis viennent les découragements ou les colères, et nous nous lassons ; nous disons adieu à nos pudeurs intimes, à nos scrupules de cœur ; nous cherchons les rigoureuses limites du bien et du mal, nous nous exerçons à côtoyer le vice adroitement et sans trop nous y salir; c'est là ce qu'on appelle apprendre à vivre. Alors la fortune se montre moins rebelle ; nous réussissons mieux à mesure que nous devenons plus durs ou plus lâches, car les victoires de la vie sont comme celles du champ de bataille, on ne les remporte qu'en égorgeant quelque scrupule, ou en enchaînant quelque vertu. Ohl crois-moi, Wilhem, le passé est plus triste pour les fautes que pour les malheurs qu'il rappelle ; crois-moi, il y a bien peu d'hommes qui pourraient y regarder en détail sans rougir !
» — N'es-tu donc pas un de ces hommes, toi? Quelle mauvaise action as-tu commise?
*) — Aucune aux yeux du inorule, mais aux yeux de Injustice !... Vois-lu, Williem, on n'a pas beaucoup soufl'crl sans avoir fléchi quelquefois ; le malheur est la plus redoutable des tentations ; il nous fait douter de nous-mêmes et de Dieu. Je me suis rendu coupable de bien des fautes depuis que je suis né, mais il en est une dont le souvenir me revient sans cesse.
» Il se lut un instant, et voyant que je ne l'interrof,'eais pas :
). — Tu n'oses point m'en demander l'aveu, n'est-ce pas? Tu fais comme les fils de Noé qui fermèrent les yeux devant la nudité de leur père ; mais je veux tout te dire, Wilhem : confesser une mauvaise action, c'est commencer à l'expier.
» Je sortais de l'université lorsque j'allai m'établir à Offenbach. Offenbach est un petit village de la Souabe, où chaque maison a devant sa porte un sapin et un tilleul, comme un double symbole de la douleur et de la joie qui veillent au seuil de toute demeure mortelle. L'air y est pur, les femmes y sont belles, et les vieillards y meurent sans infirmités. Un médecin eût pu choisir une meilleure résidence ; mais je fus séduit par la beauté du lieu ; puis aucune raison ne m'attirait ailleurs. Je possédais cette triste liberté que donne l'abandon. Je m'établis donc à Offenbach, espérant que ma profession me procurerait toujours le pain et le sel, seules richesses auxquelles je voulusse prétendre.
» Ma première visite fut au docteur qui habitait déjà le village.
» Je trouvai un homme sec, froid, calculateur, qui me répondit à peine, et m'observa beaucoup. Il me fut aisé de comprendre que mon arrivée à Offenbach effrayait son avarice, et qu'au lieu d'un confrère j'avais rencontré un ennemi.
» — Que m'importe après tout? me disais-je, il ne pourra me rendre le ciel d'Offenbach plus froid, ni sa campagne moins belle '
» J'étais loin de prévoir ce que peut faire souffrir la jalousie d'un méchant.
» Dans un pays écarté comme Offenbach, tout homme qui voyage est au moins un escroc en fuite ; étranger y est synonyme d'aventurier. J'étais inconnu, peu causeur, et par conséquent facile à rendre' suspect; je m'aperçus bientôt que j'inspirais de la défiance. Les nvarchandsne me fournissaient rien qu'en me présentant sur-le-champ leurs mémoires, et mon hôtesse me demanda de la payer d'avance. J'avais fait la connaissance de deux voisins ; insensiblement leurs visites cessèrent. Je voyais ainsi s'élever contre moi des préventions sans nom et dont j'ignorais la cause. J'aurais pu mettre fin à ces tracasseries en quittant le village; mais l'orgueil blessé m'y retenait, je repoussais l'idée de partir en laissant derrière moi une réputation douteuse.
» Une circonstance frivole vint accroître la défiance
générale. Le docteur avait répandu le Ijruit que je n'étais point médecin. Le juge du canton me fit en conséquence appeler, afin que j'eusse à justifier de mon titre. Jelui montrai mes diplômes, qu'il examina et qu'il me rendit en s'excusant ; mais on sut à Ollenbach que j'avais paru devant le juge, et chacun expliqua à sa manière cette comparution.
» Pour comble de disgrâce, mon isolement m'ôtait tout moyen d'éclairer l'opinion. Aussi ma position devenait-elle plus pénible chaque jour. Il s'était formé autour de moi une sorte de cordon sanitaire qui tenait tout le monde à l'écart sans que je connusse la maladie dont on m'accusait. Lorsque je traversais le village, les enfants interrompaient leurs jeux pour me regarder, et, si je voulais sourire à l'un d'eux ou passer ma main sur ses cheveux, il s'éloignait en baissant la tête.
» Mais, dois-je le dire, Wilhem? quelque chose me tourmentait plus que tout le reste (quelque chose de futile en apparence et que j'ose à peine avouer maintenant). Le vieux médecin avait un chien fort beau et fort aimé dans le village; on l'appelait Obéron. Soit que son maître lui eût appris à me connaître, soit que mon isolement habituel lui déplût, ce chien ne pouvait me rencontrer sans me poursuivre. Acharné sans motif à mes pas, il personnifiait en quelque sorte l'opinion publique. Aussitôt qu'il m'apercevait, ses aboiements attiraient aux portes les habitants d'Offenbach,
et il me semblait lire sur toutes les figures une méchante joie.
)> Cette haine d'Obéron était un supplice d'autant plus cruel, que c'était une sorte de témoignage contre moi. Je sentais qu'aux yeux de gens grossiers cet acharnement d'un animal doux et caressant pour tout autre avait quelque chose d'accusateur; j'avais l'air d'avoir assassiné quelque nouveau gentilhomme de Monlargis! Aussi, quand j'entendais de loin la voix d'Obéron, faisais-je de longs détours pour l'éviter. Vous ne pouvez guère me croire, Wilhem, et cependant c'est la vérité ; j'avais supporté le reste avec courage, sinon avec calme, mais ce chien mit à bout ma patience, ce chien me devint plus insupportable que toutes les calomnies. Je le détestais surtout, parce qu'on ne pouvait ni se venger d'un tel ennemi ni le mépriser; il me ravalait en me faisant souffrir une douleur ridicule.
» Je revenais un soir des environs d'Offenbach, le fusil sur l'épaule, mais peu disposé à la chasse et fort mécontent de quelques nouveaux mensonges du vieux médecin, lorsqu'au détour d'un chemin je le rencontrai lui-même face à face ; nous pâlîmes tous deux, lui de peur, moi de colère. Cependant j'allais passer sans rien dire, lorsque Obéron s'élança vers moi avec des aboiements furieux.
» ~ Rappeliez votre chien, monsieur! m'écriai-je en saisissant mon fusil.
Iii6 UKCITS ET SOUVENIRS.
» Je ne sais ce que le docteur s'imagina, mais il pressa le pas sans m'écoulcr; le chien s'animait de plus en plus, et tournait autour de moi en me montrant les dents: j'armai mon fusil.
»> — Rappelez votre chien ! répétai-jc.
)) Le coup partit presque au même instant; j'entendis un long cri plaintif, et je vis Ohcron qui se roulait tout sanglant. Le vieux médecin s'était arrêté.
» — Vous l'avez voulu, lui dis-je d'une voix altérée; je vous avais dit de le rappeler.
» Et je passai rapidement.
» Arrivé chez moi, je m'assis tout tremblant. J'étais ému comme si j'eusse commis un crime. Je voyais toujours Obéron se débattant dans la poussière.
)) Je me couchai, espérant échapper par le sommeil à celte vision pénible; mais je dormis mal: une sorte de fièvre m'agitait. Le lendemain, je me levai plus tôt que de coutume; j'essayai d'écrire, d'étudier ; je ne pus fixer mon esprit. J'aurais voulu sortir, mais je craignais de traverser le village ; il me semblait que j'allais lire des reproches dans tous les regards. On ne pouvait connaître les excuses de ma violence, etle docleur allait sans doute s'en servir pour me rendre plus odieux. Puis ma conscience me disait elle-même que je m'étais abaissé à une vengeance cruelle; j'avais honte de ma misérable action.
» Vers la nuit pourtant, je me hasardai à traverser le village. En passant sur le place, il me sembla que
jes enfants s'écartaient de moi avec plus de crainte. Obéron, que je rencontrais habituellement dans cet endroit, n'y était pas, et son absence me serra le cœur! Que n'aurais-je point donné ce soir-là pour entendre ses aboiements, qui, la veille encore, me causaient tant d 'irritation !
» Plusieurs jours se passèrent dans cette anxiété. J'aurais voulu savoir ce qu'était devenu le chien du docteur, et je n'osais m'en informer à personne; je ne l'avais point tué, je l'espérais du moins ; mais qu'en avait-on fait? Plusieurs fois déjà j'avais passé vis-à-vis la maison du vieux médecin, que j'évitais autrefois, dans l'espoir de découvrir quelque chose, mais sans rien apprendre; enfin, pourtant, un soir, j'aperçus de loin un chien étendu sur le seuil ; je hâtai le pas : c'était Obéron qui dormait au soleil couchant!
» Cette vue me fit battre le cœur. Je m'approchai vivement en l'appelant par son nom ; au son de ma voix il se redressa épouvanté, voulut fuir, chercha en vain la porte, et alla se frapper le front contre la muraille. Étonné, je pris sa tête entre mes mains et la relevai : Obéron était aveugle !
» Je ne saurais te dire, Wilhem, à quel point cette découverte me saisit. Je laissai aller le chien du docteur, et, sentant qu'une larme me venait aux yeux, je continuai mon chemin.
» Les jours suivants, je passai par le même endroit pour revoir Obéron ; mais sa haine contre moi s'était
transformée en terreur, et il rentrait aussitôt qu'il sentait mon approche.
» Du reste, je m'aperçus bientôt qu'en perdant la vue le chien du docteur avait tout perdu. Devenu inutile, on avait cessé de lui donner des soins, et sa mai^^reur attestait assez le cruel abandon de son maître. Il était clair que celui-ci ne le gardait plus que pour rappeler à tous ma violence : c'était une preuve vivante qu'il conservait contre moi. Les enfants d'Olîcnbach, qui avaient aimé Obéron tant qu'il avait été beau et joueur, le prirent aussi en dégoût, dès qu'ils le virent malade et triste; ne pouvant plus s'amuser de sa force, ils s'amusèrent de ses infirmités. Alors le chien, naguère si vif, si fier, si irritable, devint lâche par souffrance; sa tête se courba, ses jambes s'affaissèrent et son altitude révéla l'attente continuelle du châtiment.
» Je suivais cette progression des souffrances endurées par Obéron avec toute l'attention qu'un homme solitaire et malheureux lui-même peut donner à une douleur dont il a été la cause. Plus heureux, j'aurais peut-être moins songé au mal que j'avais fait, car la prospérité endurcit le cœur, et l'on s'habitue vite à la considérer comme une justification de tous ses actes ; mais j'étais triste, j'avais l'âme vide : à défaut d'autre chose, un remords était une occupation.
» Ce coup de fusil m'avait d'ailleurs fatalement éclairé. Je m'étais demandé ce qu'eût fait ma colère
si un homme se fût trouvé à la place d'Obéron, et j'avais compris avec effroi qu'il y a dans ce que le monde appelle un honnête homme tout ce qu'il faut pour faire un assassin. Que te dirais-je enfin? Je regrettais d'avoir fait souffrir volontairement un être doué de vie; mais je regrettais surtout mon impuissance à me dominer. Qu'importait le peu de gravité du résultat? l'acte lui-même n'en avait pas moins de valeur morale ; c'était ma première cruauté.
» Le séjour d'Offcnbach me devint de plus en plus insupportable: à toutes mes afflictions se joignit bientôt la misère, car tous les genres de confiance m'avaient été refuses. Je résolus enfin de chercher ailleurs une hospitalité moins amère.
» Mais, en partant, je ne voulais laisser derrière moi aucun souvenir fâcheux, aucun regret surtout ; et qu'allait devenir Obéron? Qu'on ne me raille point de cette préoccupation ; son objet pouvait la rendre puérile, mais elle était juste dans son principe. Je résolus d'emmener avec moi le chien du docteur en expiation de ma faute, et aussi comme enseignement pour l'avenir. Je me rendis donc chez le vieux médecin, qui se montra fort surpris et presque effrayé à mon aspect.
» — Je quitte Offenbach, lui dis-je.
» Un sourire triomphant traversa son œil rusé.
» — Mais avant de partir, j'ai une demande à vous faire.
» Il redevint sérieux.
160 RÉCITS ET SOUVENIUS.
» — Voulez-vous me donner Obcron?
» — Mon vieux chien aveugle? dil-il en me rcgardanlt stupéfait.
» — Lui-même.
» — Qu'en pourrez-vous faire? C'est donc pour avoir le plaisir de le tuer ?
» Je me levai d'un bond, les mains serrées de rage ; mais je m'apaisai presque aussitôt.
» — Donnez-le-moi, répélai-je, je ne lui ferai point de mal.
» — Prenez-le si vous voulez, dit le docteur en haussant les épaules ; aussi bien il vous appartient déjà un peu : il porte votre marque.
» Je saluai sans répondre, et je sortis.
» Le soir même j'étais sur la route de Berlin, et Obéron dormaitsur la paille de l'impériale. Arrivé àl'aubergeoùnous devions déjeuner, je priai le conducteur de le descendre. J'étais à la porte, et, dès qu'il fut à terre, je l'appelai ; mais à peine eut-il entendu ma voix, qu'il se mit à fuir à travers la campagne. Nous nous trouvions au sommet d'une colline, brusquement interrompue à droite par un ravin, au fond duquel tournait un moulin ; le chien aveugle courait dans cette direction ; je m'aperçus qu'il allait droit au précipice. Je voulus le poursuivre ; mais, au bruit de mes pas, il s'élança plus rapidement, et je le vis disparaître dans le gouffre : au moment où j'arrivais, son corps en lambeaux passait sous la roue du moulin. »
UNE REiNCOISTRE. I6i
Ici le professeur se tut. J'avais écouté son récit avec un intérêt que ne pourra faire comprendre l'a. pâle contrefaçon que je viens d'en donner. Il se leva avec sa femme, vint à moi en souriant et me tendit la main :
— J'ai fait ce que vous me demandiez, dit-il, le ciel soit loué si mon histoire vous a plu. Maintenant, adieu : bon sommeil pour cette nuit et bonheur pour toujours.
— Merci, lui dis-je à mon tour en lui serrant la main ; je n'oublierai de ma vie ni celte rencontre, ni vos histoires.
Le lendemain, je me réveillai de bonne heure, et je me levai en toute hâte, espérant revoir notre conteur de la veille. Je trouvai à ma porte l'Alsacien, qui sortait aussi.
— Avez-vous vu le professeur et sa femme? lui demandai-je.
— Ils sont partis.
Je ne pus retenir une exclamation de surprise.
— Et savez-vous au moins leur nom?
— Pardieu! qui ne connaît Schubert, le professeur de Munich?
— Que dites-vous? Schubert le naturaliste, l'auteur de V Histoire de Vâme ! de la Symbolique des rêves I des Considérations sur le côté obscur de la nature, des Voyages dans le pays de Saltzbourg, le Tyrol et le midi de la France!
— Lui-même.
— Mais il voyageait à pied ?
— Toujours. Il a parcouru ainsi une partie de l'Europe, ayant pour tout bagage une boîte à bcrborisation, la Bible et sa femme, qui le suit en tricotant. Dans ce moment ils gagnent tranquillement je ne sais quel port de mer où ils veulent s'embarquer.
— Et où vont-ils donc? m'écriai-je de plus en plus surpris.
— En Palestine ^
1 Ce que nous disons ici de Schubert et de sa manière de voyager est exact. Il est également vrai qu'au moment où nous écrivions ce récit l'habile écrivain se trouvait en Palestine. L'histoire du moine Alfus fait partie d'un de ses ouvrages, intitulé : De C Ancien et du Nouveau; son titre est : l'Oiseau du Paradis. Nous nous sommes souvent écarté pour les détails de la version allemande. Schubert passe parmi les savants de son pays pour un auteur plus ingénieux qu'exact. Mais si son imagination pleine de poésie a nui à sa réputation de naturaliste, en revanche elle lui a acquis une juste célébrité comme écrivain, et il est peu d'auteurs qui soient maintenant plus populaires en Allemagne.
MÂDEMOISEFXE ANTIGONE HIREL
Morlaix est une petite ville qui s'allonge entre deux hautes collines couvertes de jardins, et dont la mer vient tous les jours baigner le pied. Ses maisons encadrent le port sans cesse sillonné par de paisibles caboteurs à voiles roses.
Getle ville, fondée par les Romains sous le nom de Julia, fut saccagée au douzième siècle par Henri II, roi d'Angleterre; elle se releva bientôt de ses ruines. En 1506, la duchesse Anne, deux fois reine de France, y fit son entrée solennelle, et on lui offrit en présent, dit la chronique, un petit navire d'or enrichi de pierreries, et une hermine apprivoisée ayant un collier de diamants. Ce fut aussi à Morlaix que débarqua, en 1548, Marie Stuarl, cette Française d'Ecosse, belle et tendre reine dont la vie fut un roman et la mort une tragédie. Elle se rendait alors à Paris pour épouser le
dauphin, depuis François IL Le soigneur de Rohan la reçut à la tôtc de la noblesse.
Après avoir entendu le Te Deuin, la princesse était prèle à passer le pont-Ievis du cliàleau, lorsqu'il se rompit sous le poids de la cavalerie; des Écossais s'écrièrent : Trahison! mais le seigneur de Rohan se détourna en disant : Jamais Breton ne fit trahison! et le tumulte s'apaisa. — Nobles paroles, qui seraient dans toutes les rhétoriques françaises si elles eussent été prononcées en latin par quelque descendant des bandits de Romulus.
Du reste, Morlaix, qui joua un rôle important dans les guerres de Bretagne, n'est connu aujourd'hui que par ses toiles et ses beurres salés! L'industrie a hérité de la gloire historique... sous bénéfice d'inventaire.
C'est peut-être encore pourtant une des villes de France où le moyen âge a laissé le plus de traces de son passage. Les vallées qui s'étendent aux alentours sont parsemées de ruines gothiques, perdues dans des Ilots de verdure; car il est peu de campagnes plus iîeuries, plus brodées de haies vives, plus murmurantes de rivières cachées sous les saules.
Les abords du vieux château surtout présentent un site merveilleux. La coulée se resserre en cet endroit et forme une sorte de précipice tapissé de jardins, de maisons, de bocages, au sommet duquel la route serpente sous de grands marronniers. C'est là que les enfants viennent lancer leurs cerfs-volanls et vider
MADEMOISELLE AiNTIGONE HIREL. i 6'i
leurs cartels sans danger. Comme c'est aussi le chemin de l'hospice, on voit le long de l'avenue quelques pâles vieillards qui viennent s'épanouir au soleil, quelques convalescents qui regardent la campagne en eireuillant des marguerites, et quelques fous paisibles poursuivant à travers les allées les plus écartées leur chère vision.
Parmi ces derniers, on remarquait encore, il y a quelques années, une vieille femme timide et douce, que la foule appelait la Folle d'amour. C'était la fille d'un de ces officiers de marine désignés avant la révolution sous le nom d'officiers bleus, et qui, sortis des derniers rangs par quelque action d'éclat ou par un heureux hasard, avaient conservé sous leurs éoaulettGS la rudesse ignorante du matelot.
Aussi le père Hirel était-il plus célèbre dans la marine par ses fautes de français que par le combat glorieux auquel il devait son élévation. Les jeunes aspirants, qui avaient reçu les éléments d'une instruction littéraire, trouvaient un plaisir singulier à se jouer de son ignorance, et Ton racontait mille anecdotes réelles ou inventées dans lesquelles le père Hirel jouait toujours quelque rôle ridicule. C'était lui, disait-on, qui, étant à terre, avait écrit un jour à son lieutenant, resté à bord, un billet ainsi conçu :
Mon Chair!
Anvoyc moi katrom !
Signe'y Pierre IlincL.
Le lieutenant vint lui apprendre qu'il avait fait chercher vainement le nomnné Kalrom, et qu'il ne se trouvait aucun marin de ce nom dans l'équipage.
— Monsieur, s'écria le père Hirel, exaspéré, ne comprenez-vous donc rien à la langue française? Je ne vous ai pas demandé le nommé Kalrom; je vous ai demandé quatre- z- hommes.
Et, depuis, il avait toujours soin de mettre la marque du pluriel au nombre quatre, racontant ce qui lui était arrivé pour n'avoir point pris ses précautions.
Le capitaine Hirel était donc fort recherché des jeunes officiers, non par estime pour son caraclère, qui était pourtant honorable, mais comme objet de moquerie. Il ne s'était heureusement jamais aperçu de la cause réelle de cette cruelle amitié. Les rires qui s'élevaient lui semblaient l'approbation de ce qu'il venait de dire, et sa naïveté servait de bouclier à son amour-propre.
Comme, d'ailleurs, on s'amusait trop de ses fautes pour les relever, il ne s'en était jamais aperçu ; il avait fini par oublier lui-même, de bonne foi, son ignorance, et par prendre pour du savoir l'assurance qu'il avait acquise. Aussi l'eût-on fort offensé en se permettant une critique ; il en donna un jour une preuve singulière.
Au nombre de ses habitudes plaisantes, se trouvait celle de citer à tout propos des phrases latines, accompagnées de la traduction bouffonne que lui avait enseignée un de ses mystificateurs; il appelait cela ses
proverbes. Un malin, il sort très-affairé de la chambre du commandant, et monte sur le pont, cherchant des yeux l'aspirant de service.
— Quels ordres? demande celui-ci en accourant.
— Arma virumque cano, répond le père Hirel.
Et comme le jeune homme semblait ne point comprendre :
— Avez-vous déjà oublié vos classes ? reprit l'officier bleu : je vous dis en latin : Armez les avirons au canot.
L'aspirant éclata de rire et voulut lui expliquer qu'on s'était moqué de lui; mais le capitaine l'arrêta court.
— Est-ce que vous auriez la chose d'en apprendre à vos anciens? dit-il d'un ton sévère.
Et montrant le canot du commandant suspendu à la poupe en porte-manteau.
— Tityre, tu pattdœ, ajouta-t-il, tire là-dessus et patine-toi. Puis il tourna le dos au jeune officier avec un "mouvement de superbe dédain.
On conçoit combien de tels faits durent rendre le capitaine Hirel ridicule aux yeux de jeunes gens rieurs et encore un peu entachés de la pédanterie des écoles. Cependant l'hommequicommetlait de tels délits contre la syntaxe était, de l'aveu de tous, un de nos meilleurs marins, et avait fait preuve en vingt occasions de bravoure et de coup d'œil. A l'heure du danger on oubliait les barbarismes de l'officier bleu, car alors le canon seul parlait, et le père Hirel savait cette langue-là.
Il connaissait aussi celle que le cœur enseigne, car
1G8 IIKCITS KT SOUVKMIIS.
dans plusieurs circonstances il avait consolé des compagnons nnallieureux qui n'avaient point alors remarqué ses fautes de grammaire. Il s'était môme fait aimer d'une femme intelligente et cultivée qui avait deviné un cœur généreux sous cette enveloppe grossière, et qui avait consenti à l'épouser. Malheureusement pour le capitaine Ilirel, cette union dura peu; sa femme mourut en lui laissant une fille sur laquelle il concentra toutes ses affections.
Les qualités précieuses de cette fille empêchèrent rofficier bleu, d'ailleurs peu connaisseur, de remarquer ce qui lui manquait en grâces et en esprit. Dans la vie domestique, la bonté peut tenir lieu de tout, mais on n'en sent le prix qu'à l'usage et lentement. C'est, conwne l'air, comme l'eau, une chose vulgaire et qui manque de saveur.
Aussi la foule, amoureuse des seules apparences, frappait-elle mademoiselle Hirel, excellente au fond, mais laide et ignorante, du même anathème qui avait déjà atteint son père. On fit de ces deux êtres courageux et bons un objet de curiosité que l'on tenait à montrer aux étrangers, et, lorsque mademoiselle Hirel sortait en donnant le bras au capitaine, tout le monde se penchait aux fenêtres pour les voir, et l'on répétait avec un rire moqueur :
— Voilà Œdipe et Antigone.
Car, pour comble d'infortune, mademoiselle Hirel s'appelait Antigone! Or un nom ridicule est, après la
MADEMOISELLE ANTIGOiNE HIREL. i (39
laideur, le malheur le plus grand qui puisse frapper un enfant à sa naissance; c'est une véritable diflormité que lui inflige le mauvais goût des parents» et les doléances de Trislram Shandy à cet égard ne sont point .d'ingénieux paradoxes, comme on l'a prétendu, mais de profondes vérités. Un nom qui éveille les épigrammes est une sorte de honte que vous traînez toujours forcément après vous. Soyez spirituel, noble, dévoué, il suffira de dire comment vous vous appelez pour exciter le rire, ce nom restera attaché à votre personne comme un signe grotesque, et sera la queue de papier qui fera courir la foule sur vos pas et excitera les huées.
Ajoutons que tout dans la personne de mademoiselle iiirel formait un contraste choquant avec la noble héroïne qu'on lui avait choisie pour patronne. Elle était petite, noire, louche, et ses mouvements avaient quelque chose d'interrompu qui indiquait la gêne. Sa toilette, toujours en révolte ouverte contre la mode, était à la fois commune et extraordinaire. Quant à son langage, elle n'avait point eu d'autre maître que son père, et elle parlait, comme lui, ce qu'on appelait dans la marine le français- hirel; aussi les amis du capitaine venaient-ils lui rendre visite autant pour les bons mots de sa fille que pour les siens.
Parmi ces mystificateurs d'habitude se trouvait un lieutenant de vaisseau, auquel le pèreHirel avait loué une chambre dans sa maison. Charles était un de ces jeunes oificiers auxquels la protection assure une car-
ricrc brillante, et qui, confiants dans Tavonir, se laissent vivre joyeusement. On le citait comme un marin d'intelligence et de courage; mais il y avait en lui une sécheresse de cœur, enveloppée de sans-façon et de légèreté, qui en faisait un caractère plus heureux qu'estimable.
Reçu chez le capitaine, qui le traitait non en locataire, mais en ami, il ne s'en joignait pas moins à ceux qui s'amusaient de son ignorance. Agissant en cela comme la plupart des hommes qu'on appelle aimables dans le monde et qui ne sont que des égoïstes riants, il acceptait les soins du père Hirel et de sa fille parce qu'il y trouvait son profit, et les tournait en ridicule parce qu'il y trouvait son plaisir.
Du reste, bon compagnon avec le capitaine, se résignant à faire sa partie de dominos et à boire son grog toutes les fois qu'il n'était point invité ailleurs, et n'oubliant jamais d'offrir à mademoiselle Antigène les pastilles qu'il n'avait pu distribuer aux balsdelaprcfecture.
Quelque insignifiantes que fussent ces marques d'intérêt, c'étaient les premières et les seules que mademoiselle Hirel eût jamais reçues d'un jeune homme. Les cœurs les plus tendres sont aussi les plus crédules et les moins exigeants ; ils se nourrissent de leur propre affection, et s'en réchauffent : c'est comme un soleil intérieur, aux rayons duquel ils éclairent et colorent tout ce qui est en dehors d'eux-mêmes. Aussi Antigène était-elle heureuse et reconnaissante des
attentions du jeune officier. Elle le témoignait, non par des paroles, mais par des soins attenlifs et continus.
Malheureusement, toutes les actions de la pauvre fille reflétaient la gaucherie de sa personne; son dévouement même manquait de charme. Or nous sommes généralement moins touchés du bien que l'on peut nous faire que de la manière dont on le fait; car, si l'on apprécie la bonté pour le profit qu'on en retire, on ne l'aime guère que pour la grâce dont elle s'entoure.
Peut-être aussi l'intelligence de mademoiselle Ilirel nuisait-elle un peu à son cœur. Comme tous les esprits sans culture, elle avait resserré la vie dans les besoins matériels de chaque jour, et ses soins tendaient uniquement à les satisfaire. C'était une femme rangée, économe, attentive, mais dont l'imagination se promenait invariablement de la cuisine à la chambre à coucher: sans cesse occupée de ceux qu'elle aimait, elle connaissait au juste leurs mets favoris, leur vin préféré, et la manière dont leur lit devait être fait ; mais la perspicacité de son affection n'allait pas plus loin : elle ne savait ni deviner vos sentiments, ni distraire vos ennuis. Si vous étiez triste, elle vous proposait une promenade, vous faisait préparer un diner plus délicat, puis elle était à bout ; et si votre tristesse continuait, elle ne savait plus que pleurer tout bas, ce qui rtnlaidissail encore. — Pauvre âme déshéritée, à laquelle le monde des intelligences était resté fermé et qui sentait sans comprendre!
17i RÉCITS I:T SOUVENHIS.
Charles n'avaitjamais vu dans Anligonc Ilirel qu'une idiote assez bonne fille, qui faisait brosser exactement ses habits et veillait à ce que rien ne lui manquât.
Or, un soir qu'il n'avait rencontré aucun de sos amis, il revint plus tôt que de coutume, et, ne sachant que faire, entra chez le capitaine Ilirel. Anligonc lui remit une lettre qui venait d'arriver pour lui.
— Pardieu î s'écria Charles après Tavoir lue, voici du nouveau : mon frère va venir à Brest.
— Quel frère? demanda le père Hirel; l'administrateur?
— Précisément : il a son changement, et me prie de lui chercher une maison.
— Bah ! c'est donc un homme établi?
— Un peu, papa Hirel.
— Et il arrive avec son épouse?
— Comme vous dites... une blonde charmante !... élève de Hertz, rien que cela !... Allons-nous faire de la musique!... Vous ne connaissez pas de maison à louer?
~ Faut-il que ça soit conséquent ?
— Mais oui ; mon frère voudrait que nous puissions loger ensemble.
Antigone leva brusquement la tète en laissant échapper une exclamation.
— Je comprends la manœuvre, reprit le capitaine : vous allez nous quitter, muscadin ?
— Peut-êlre bien : je ne puis refuser mon frère.
MADEMOISELLE AISTIGONE IIIREL. 173
D'ailleurs, vous le savez, je suis ici trop à l'étroit ; je n'ai qu'une chambre, et j'en voudrais deux : je ne sais où placer mes livres, ma musique.
— C'est juste, ousqu'il y a de la gêne, n'y a pas de plaisir. Voyez la maison de M. Noiraud le serugien, ça vous ira.
On vint demander Charles, et la conversation en resta là.
Mais le lendemain, en sortant, le jeune officier rencontra sur l'escalier mademoiselle Hirel qui faisait tout déloger de la chambre qu'elle avait jusqu'alors occupée.
— Qu'est-ce que cela? demanda le jeune homme.
— Ne vous êles-vous pas plaint d'être trop à l'étroit? répondit Antigone; cette chambre peut communiquer avec la vôtre; désormais vous aurez place pour vos livres, et peut-être vous vous trouverez assez bien pour ne pas nous quitter.
Charles fut presque ému, il prit la main de mademoiselle Hirel.
— Vous êtes bonne comme une sainte, dit-il, mais je ne veux pas que vous vous dérangiez ainsipour moi.
— C'est convenu avec mon père.
— Et où logerez-vous, si vous me donnez cette pièce?
— Tiens, s'écria Antigone, avec un gros rire, est- ce que nous n'avons pas le ratz-dc-chaussée ?
Charles laissa aller la main de la jeune fille, en se mordant les lèvres.
— Au fait, répéla-t-il, le ratz-de-chaussec est au niveau de la cuisine ; vous y serez fort bien.
Cependant, ce fait et mille autres lui apprirent la tendre afleclion que lui avait vouée la fille de son hôte. Chaque jour lui en apportait quelque nouvelle preuve. Son appartement était toujours le premier fait et le mieux ciré de la maison; Antigone avait dépouillé toutes les autres chambres pour l'orner : on n'y voyait que vases de fleurs sous verre, pendules mythologiques, porcelaines dépareillées, plâtres coloriés et tableaux représentant le Temple de la Fidélité, brodé à l'aiguille.
Les amis de Charles finirent par remarquer ces attentions de mademoiselle Hirel et par en deviner la cause. Ce fut alors un thème inépuisable de plaisanteries ; on ne l'aborda plus sans lui adresser d'ironiques compliments sur sa conquête. Il se lassa, à la longue, de ces épigrammes banales, et y répondit avec aigreur ; dès lors, elles redoublèrent.
Comme tous les ofliciers parvenus sans peine, Charles avait beaucoup d'envieux; lorsque ceux-ci apprirent qu'il y avait chez lui un point vulnérable, tous voulurent y toucher avec une maligne joie; les indifférents suivirent, portèrent à leur tour le doigt à sa blessure, par imilation ou par curiosité.
Ainsi tourmenté de toutes parts, le jeune homme prit en haine la cause innocente de ses ennuis, et chercha les moyens de quitter la maison du capitaine
Hirel, où le retenait un reste de pudeur. En attendant, il cessa presque entièrement ses visites chez l'officier bleu, et ne parla à sa fille qu'en passant, lorsqu'il y était forcé.
Antigone s'aperçut du changement de Charles, mais sans en deviner le motif. Le pauvre fille était loin de savoir jusqu'à quel point la nature lui avait été marâtre. Elle avaitsouvent entendu dire que l'amour d'une femme était une gloire et un bonheur pour l'homme aimé ; comment eût-elle soupçonné que le sien était ua ridicule? L'affection de son père lui ayant longtemps suffi, elle n'avait point encore été assez malheureuse pour se rendre justice; car on ne se voit tel que l'on est que le jour où l'on apprend qu'on ne peut être aimé.
Puis, nous l'avons dit précédemment, elle remplaçait aisément le bonheur par la bonne volonté. Quant à son amour, c'était un de ces sentiments qui s'ignorent; passions sourdes et muettes, qui vivent sans communication avec le monde extérieur, ne se donnent point de nom, et dont les gens vulgaires meurent, sans savoir eux-mêmes ce qui les a tués. Il n'y avait dans cet amour aucune apparence d'exaltation; c'était un besoin impérieux et tranquille à la fois, comme ceux que donne l'habitude; quelque chose de comparable au jour, dont la vue n'excite aucun transport, et sans lequel, pourtant, nous ne pouvons vivre.
Un matin qu'Antigone était triste de n'avoir pu parler à Charles depuis longtemps, elle monta doucement à
un petit cabinet qu'elle s'était réservé, et qui n'cfait sépare de la chambre du jeune homme que par une simple cloison.
Elle s'y rendait souvent, sans savoir trop elle-même pourquoi, si ce n'est qu'elle s'y trouvait mieux qu'ailleurs. De là, elle écoutait la voix de Charles, quand il chantait; elle entendait le bruit de ses pas ; elle épiait tous les mouvements, pour savoir s'il était joyeux ou triste, indulgent ou moqueur.
Ce jour-là, elle fut étonnée du silence qui régnait dans l'appartement. Elle se demandait déjà ce qui avait pu forcer son hôte à sortir si malin, lorsqu'un bruit de pas retentit sur l'escalier. Le nom de Charles avait été prononcé. Antigone ouvrit vivement la porte du cabinet, et jeta un cri... Elle venait d'apercevoir le jeune officier, que l'on rapportait couvert de sang.
Par suite des plaisanteries auxquelles l'exposait depuis quelques mois la passion de mademoiselle Hirel, Charles avait provoqué un de ses camarades et venait d'être grièvement blessé. Après le premier mouvement de surprise et de douleur, Antigone ne s'occupa que des soins à lui donner. Son état inspira d'abord de sérieuses craintes; mais insensiblement les symptômes devinrent moins alarmants, et au bout d'un mois il entra en pleine convalescence.
Pendant ses jours de fièvre, Charles avait à peine remarqué mademoiselle Hirel , qui l'avait pourtant
MADEMOISELLE ANTIGONE IIIIIEL. 177
rarement quitté; mais, lorsque la liberté d'esprit et la réflexion lui revinrent, il s'irrita de trouver à son chevet celle qui avait été la cause de son combat et de sa blessure. Les grands cœurs s'attachent aux êtres pour lesquels ils ont souffert, les petites âmes au contraire s'en éloignent et les prennent en détestation. Elles ne comprennent point que la douleur est, après l'amour, le plus sacré des liens, et que les sûres affections no se cimentent jamais si bien qu'avec du sang ou des larmes. La présence de mademoiselle Ilirel devint insupportable à Charles, et il le lui fit savoir avec une dureté que la politesse ne déguisait plus; car, pour voir un égoïste dans toute sa sincérité, il faut le prendre vieux ou malade,
Antigone, n'ayant point appris le motif du duel, ne vit dans cette ingratitude qu'un caprice de convalescent, et s'y soumit sans murmurer. Elle visita Cliarles'plus rarement, et seulement lorsqu'il était seul, car elle avait remarqué que sa présence était surtout désagréable au jeune homme lorsqu'il avait près de lui quelque camarade.
Elle allait un jour entrer dans son appartement, pour savoir si rien ne lui manquait, lorsqu'elle entendit monter l'escalier en riant. Elle reconnut, à la voix, des amis de Charles, et, ne voulant point les rencontrer, elle entra brusquement dans le cabinet dont nous avons déjà parlé. Les trois officiers de marine passèrent sans l'avoir aperçue.
— Eh bien! s'écrièrent-ils en entrant, comment^va aujourd'hui h blessé?
— Fort bien, si ce n'est qu'il s'ennuie; vous arrivez à propos pour rae distraire. Il y a là un hamac, des chiboucks et du tabac turc; asseyez-vous, fumez, et causons.
Anligone, qui allait sortir, eut un mouvement de curiosité; elle prêla l'oreille.
— Comment diable es-tu seul? demanda l'un des visiteurs au malade; est-ce que ta châtelaine néglige les devoirs de l'hospitalité?
— Pas de plaisanteries, messieurs, vous savez que je ne les aime pas, répondit Charles avec humeur.
— Allons, vas-tu encore te fâcher et nous proposer un duel pour savoir qui de nous a plus belle amie? tu défendrais une mauvaise cause, je t'en avertis : j'ai vu hier ta tourterelle; elle est plus jaune qu'une chaloupe que l'on vient de passer au brai.
— Avec cela qu'elle' nous regarde toujours de travers : ses yeux ont l'air de batteries à feux croisés.
— Etsataille!... as-turemarqué?... gracieuse comme une barre d'anspect.
— Il faut avouer que le papa Hirel a construit là un bateau plat fait pour naviguer de conserve avec lui!...
— C'est le plus beau couple d'orangs-outangs que j'aie vu dans mes voyages, et Charles, qui a un cousin au Jardin-des- Plantes, devrait les expédier tous deux pour la ménagerie.
MADEMOISELLE ANTIGONE IIIREL. 179
— Je voudrais les envoyer au diable! s'écria le jeune officier en se retournant dans son lit avec peine. Comprekiez-vous, messieurs, que je ne puisse me débarrasser de cette famille? Quand le père ne m'assassine pas de son latin, la fille me poursuit de son français, qui est pis encore. Dès que je suis seul, elle arrive ici pour me dire le temps qu'il fait ou m'avertir que la volaille a renchéri au marché. C'est là le fond de sa conversation.
— Que veux-tu? elle t'aime!
— Etmordieu! on n'aime pas quand on est si laide!...
— Ne l'a-t-elle jamais demandé une mèche de tes cheveux?
— Non, mais elle me vole mes vieux cordons de montre, qu'elle se passe au cou en manière de souvenirs.
— Admirable ! et tu ne lui as pas proposé un bouton de chemise pour l'y suspendre en guise de médaillon !
Charles ne put s'empêcher de rire.
— Je donnerais, reprit-il, six mois d'appointements à celui qui me débarrasserait de la noiraude; cette malheureuse me rendra ridicule aux yeux du monde entier ; c'est mon vice.
— Messieurs, s'écria le plus jeune des officiers, entre amis il faut du dévouement. Voilà assez longtemps que Charles a pris chasse devant l'Antigone ; si nous l'abandonnons, il faudra qu'il amène pavillon ; une pro-
180 UÉCITS ET SOUVENIUS.
position ! tirons à ia plus belle lettre qui de nous le remplacera près de ia demoiselle.
~ Si vous faites cela, dit Charles, en se redressant sur son séant, je vous d-onne un déjeuner de vin^U-ciriq couverts à l'Hôtel de Paris.
— Marché fait! s'écrièrenl les jeunes gens.
— Ainsi l'un de vous s'engaj^e à prendre ma chambre, à se faire aimer de mademoiselle Hirel...
— Et à lui fournir des cordons de montre, ajouta celui qui avait fait la proposition.
— Et l'on ne me tourmentera plus de cette ridicule passion ?
— Puisqu'un autre sera devenu le bouc expiatoire.
— C'est entendu!
— Convenu.
— Alors, donnez ici un volume, et à ia plus belle lettre.
On apporta à Charles une Imitation qui lui venait de sa mère, et ce fut ce livre tout de tendresse et de piété qui servit à cette cruelle mystification.
Un bruyant éclat de rire annonça l'arrêt porté par le sort.
— Roujouxl c'est Roujoux! s'écrièrent-iis tous ensemble.
— N'oublie pas à quoi tu t'es engagé ? ajouta Charles qui craignait déjà de voir ia victime reculer.
— Messieurs, dit Roujoux en se levant, avec une gravité burlesque, je suis homme d'honneur; je renouvel-
lerai en faveur de Charles le dévouement de Nisus pour Euryale, et, quand l'Antigone se présentera, je crierai courageusement: Me, me, adsum ! Donnez-moi xolre bénédiction, et je descends à l'instant même chez le papa Hirel pour lui proposer trois francs de plus par mois de son appartement.
— Non, non, attends que je puisse me lever, dit Charles; dans une dizaine de jours, je partirai sous prétexte de prendre l'air à la campagne, et tu l'établiras ici en mon absence.
— Soit.
Le blessé serra la main à ses camarades, qui tous trois sortirent en riant.
Cependant mademoiselle Hirel avait tout entendu ; elle n'avait d'abord pas bien compris, mais la conversation était ensuite devenue trop claire pour qu'elle pût s'y méprendre»
Il se passa alors en elle quelque chose d'étrange. Il y eut un moment où l'intelligence de la pauvre fille s'ouvrit comme sous un effort douloureux ; elle comprit l'amour qu'elle avait au cœur, et sentit dans toute sa plénitude l'horrible malheur qui la frappait. Cet instant de profonde lucidité fut court, mais ce fui comme un coup de tonnerre qui suffit pour ravager jusqu'au fond cette àme simple. La jeune fille sentit quelque chose se briser dans son sein. Elle demeura immobile, insensible, muette sous le poids d'une pensée unique : elle était méprisée !...
Au delà de cette odieuse conviction, tout disparut; elle jeta les bras autour de cette croix ignominieuse qui s'était subitement dressée à ses yeux, et ne voulut plus s'en séparer. Les plus dangereux désespoirs sont ceux qui s'accroupissent ainsi sur eux-mêmes. Quand l'imagination s'empare d'une douleur, elle la traite comme les cavales indomptables que l'on irrite pour les épuiser et les soumettre; l'exaltation nous emporte alors loin de l'objet qui nous fait souffrir, et rend ainsi notre angoisse moins navrante. L'âme, jetée à travers mille souvenirs et mille rêves, va d'une douleur à une autre, et ressemble à ces aérostats changeant à chaque instant d'atmosphères; comme eux, elle finit par trouver quelques courants favorables qui la ramènent insensiblement à de plus douces régions ; mais lorsque l'imagination ne vient pas au secours du cœur, et que celui-ci reste silencieusement attaché au cadavre de ses espérances, rien ne peut le distraire, et la consolation lui est à jamais interdite!
En rentrant le soir, après la scène que nous venons de rapporter, le capitaine Hirel ne trouva point sa fille au salon. Il l'appela, et ne reçut point de réponse. Étonné, il parcourut toutes les chambres sans la rencontrer, et monta enfin chez son hôte, pensant qu'elle s'y trouvait peut-être; mais, en passant, il aperçut le cabinet entr'ouvert et poussa la porte. La jeune fille était assise à terre, la tête droite et les yeux fixes.
— Que fais- tu là ? demanda le capitaine.
Elle ne répondit rien. Il s'approcha, et voulut lui prendre la main ; cette main demeura immobile.
— Mais qu'as-tu donc ? reprit-il, [de plus en plus inquiet.
La jeune fille le regarda, frissonna légèrement, remua les lèvres, et dit :
— Je suis son vice.
Hirel toucha le front de sa fille : il était brûlant; il prit ses mains : elles étaient glacées et tremblantes.
— Tu as la fièvre ! s'écria-t-il épouvanté.
— Trop laide pour aimer! murmura la malade avec égarement.
Le capitaine fit chercher sur-le-champ un médecin, qui déclara que mademoiselle Hirel était menacée d'un épanchement au cerveau. Sa vie fut en danger pendant plusieurs semaines; enfin le docteur déclara qu'elle étaft guérie.
— Guérie ! répéta le capitaine, mais elle ne prononce encore que quelques mots sans suite.
— Cela est vrai, dit le docteur embarrassé.
— Elle ne me connaît pas.
— Je le sais.
— Et vous dites qu'elle est guérie?... Quelle est donc la maladie de ma fille, monsieur?
— Elle est folle.
Le capitaine consulta d'autres médecins, mais tous ses efforts pour rendre la raison à Anligone furent
184 RKCITS ET SOUVENIRS.
inutiles. Lorsque Charles, qui était absent, apprit ce malheur, il se contenta de dire:
— Bon ! j'en serai du moins délivré.
Et il n'y pensa plus.
Cependant la folie de mademoiselIeHirel était douce, tranquille et quelquefois même touchante. Cette grâce, dont la femme douée déraison avait toujours manque, la folle la rencontrait quelquefois. Puis le ridicule avait disparu sous la grandeur de l'infortune. Ajoutons que Dieu avait pris la jeune fille en pitié : ses idées avaient changé de cours pendant sa maladie, et maintenant sa folie était de se croire aimée et sur le point d'épouser Charles.
Le capitaine Hirel supporta le malheur inattendu qui l'avait frappé sans verser une larme ni pousser une plainte. Seulement il demanda sa retraite, rompit toutes ses relations et déclina rapidement. Chaque soir on le voyait sortir, tenant le bras de sa fille : tous deux suivaient en silence les rues les plus isolées et gagnaient lentement le cours d'Ajot. Là, le vieux marin s'accoudait sur le parapet de granit et regardait longtemps la mer, tandis que la jeune fille, la tête penchée, murmurait tout bas quelques phrases d'amour. Puis, quand la nuit venait, on voyait ces deux pâles ombres reprendre leur route le long des remparts déserts, et l'on entendait parfois une parole d'encouragement que Tinsensée adressait encore par instinct à son guide, et qui rassérénait son âme. — Tristes promenades, où c'était le
MADEMOISELLE ANTIOONE HIREL. 185
père déjà vieux qui conduisait les pas de sa fille jeune encore, et où la folie consolait un instant la raison !
Du reste, le capitaine mourut bientôt. Après sa mort, Antigone fut confiée à des parents qui, pour se débarrasser d'une gênante tutelle, la placèrent à l'hospice de Morlaix, où elle vécut longtemps. C'est là que nous l'avons vue dans notre enfance, et que nous avons recueilli ces détails de ceux qui la gardaient. La folie n'avait altéré en rien la bonté' ni la douceur d'Antigone; c'était toujours, comme autrefois, une pauvre fille sans colère; et, quand des méchants ravivaient ses chagrins par des railleries ou des insultes, elle croisait les mains en pleurant bas ; mais, lorsqu'on . l'interrogeait avec bienveillance, elle répondait à toutes les questions, et parlait longuement de Charles, le fiancé qu'elle attendait.
Quant à celui-ci, poussé par des protecteurs puissants, favorisé par d'heureux hasards, il obtint un avancement rapide, et le jour même où Antigone Hirel, la pauvre folle d'amour, mourait à l'hospice de Morlaix, une ordonnance insérée au Moniteur le nommait au commandement d'une de nos escadres.
Parmi mes amis de collège, il en est un qui est devenu riche ! — événement vulgaire, direz-vous ! — Peut-être; mais, ce qui l'est moins, c'est que cet ami n'est ni un fripon ni un imbécile ; et ce qui ne l'est plus du tout, c'est qu'il continue à me voir, moi qui n'ai d'autre équipage que ['omnibus du quartier.
A la vérité, Arthur Lebel n'est point un homme ordinaire. Il n'a jamais eu de prix de thèmes ; il lit Dante et ne lit point Paul de Kock. Aussi, à la Bourse, passe-t-il pour un poëte ou un idéologue, désignations évidemment identiques, et qui s'appliquent indifféremment à tous ceux qui ne croient pas que le monde a bien dîné lorsqu'ils sortent de chez Véfour. — Du reste, Arthur Lebel donne des bals, et gagne cent
mille francs par an; c'est donc au (ond un homme estimable, auquel il ne manque qu'un peu d'égoïsme pour être tout à fait comme il faut.
J'allai le voir, il y a quelques jours ; il me donna à lire une lettre reçue la veille, et dans laquelle on lui recommandait un jeune peintre qui désirait une place dans ses bureaux; la demande eût paru extravagante à tout autre.
— Tu lui as donné celte place, n'est-ce pas ? lui dis-je.
— Pardieu ! ... il en avait besoin ! . . .
— Et le connais-tu?
— Je l'ai vu ce matin.
— Un rapin qui pose le portrait de Van Dick, n'estce pas?.... Longs cheveux, barbe rousse, et l'habit boutonné jusqu'au col?
'— - Point du tout ; mais un bon jeune homme aussi prompt à rougir qu'une pensionnaire, frottant le parquet du bout du pied, et cherchant sa contenance au fond de son chapeau; avec cela triste et un peu pâle, car il relève d'une grande maladie.
— J'y suis, un de ces sublimes niais de vingt ans, qui font de la vie un poëme épique, passent dans le monde pour stupides parce qu'ils ne peuvent se résoudre à n'avoir que de l'esprit, et qui n'osent manger leur soûl à la table des heureux, de peur de paraître pauvres ou mal élevés.
— Nous vérifierons ceci, car il dîne avec nous aujourd'hui.
— Alors je reste.
Le jeune artiste arriva juste à l'heure indiquée; rien n'égale l'exactitude des gens qui n'ont point de montre. Arthur Lebel eut l'esprit de ne pas nous présenter l'un à l'autre ; de sorte que nous n'eûmes ni lieux communs, ni mensonges à nous adresser ; on vint annoncer que nous étions servis, et nous nous mîmes à table.
Le jeune homme semblait d'abord ne vouloir ni regarder, ni entendre, ni parler; cependant, après le premier service, il commença à voir; au second, il écoutait; au dessert, il retrouva tout à fait la parole. Nous l'interrogeâmes alors, et il nous fit en peu de mots son histoire.
Tout jeune, il avait rêvé à ces artistes d'autrefois qui, après avoir travaillé soixante ans faméliques ou maltraités, mouraient en laissant un nom qui devenait une religion, et il avait voulu se mettre en croix comme eux, pour être aussi, après sa mort, un Christ adoré. Mais les forces lui avaient manqué dès le début.
— Qui sait si le travail ne vous en eût point donné ? dit Lebel.
— Oh ! non, monsieur, car ce n'était point la faiblesse, mais l'ardeur, qui me perdait. Je ne pouvais régler l'étude de l'art selon ma puissance; dès que j'y avais touché, il m'emportait. C'était quelque chose comme la passion du joueur. L'art était pour moi une
tunique de Nessus; à peine l'avais-je serré sur mon sein qu'il m'embrasait, et je ne pouvais l'arracher de moi qu'avec mon sang et ma chair!... Ma raison a déjà failli succomber dans celte lutte...
— Comment, cette maladie dont vous sortez!...
— Je la dois aux fascinations de la peinture.
Nous nous accoudâmes tous les deux sur la table, comme pour prendre acte que nous nous attendions à un récit, et le jeune homme reprit en rougissant un peu :
— On a souvent parlé des hallucinations delà musique, mais on ne sait point assez dans quelles extases peut jeter la peinture. Plus d'un voyageur se rappelle qu'en Italie, après avoir admiré longtemps la composition, le dessin et le coloris de quelque grand maître, la toile s'animait tout à coup, et que les personnages s'en détachaient silencieusement comme des fantômes. J'avais éprouvé moi-même plusieurs fois cette fascination, mais elle avait toujours été courte, et, pour ainsi dire volontaire. Je m'y étais livré comme à un rêve que l'on sent, et auquel pourtant on se laisse aller ; — espèce de représentations scéniques que l'imagination donne parfois au dedans de nous, et auxquelles l'âme assiste en spectatrice.
Un soir, après avoir longuement étudié un squelette et l'avoir dessiné dans toutes les postures, je m'étais entouré d'ouvrages de physiognomonie et je tâchais de pénétrer le secret de cette science qui met
le cœur sur le visage. J'étais absorbé dans la comparaison des observations faites et des résultats obtenus par les différents auteurs ; mon application était aussi entière que peut l'être une application humaine. Nul souvenir ne venait la troubler; car, étranger au monde, uniquement occupé de mes études depuis plusieurs mois, mon esprit était devenu pareil à ces eaux abritées et immobiles qui reflètent tous les objets jusqu'au fond.
Deux heures du malin sonnèrent tout à coup à l'horloge éloignée : ce bruit sembla briser le charme qui me séparait de la vie extérieure, je sortis de ma longue méditation et je regardai autour de moi.
Ma lampe, sans que je l'eusse remarqué, avait pâli insensiblement et était près de s'éteindre. Entourée d'un cercle bruni, elle jetait pourtant une lumière rougeâtre qui éclairait ma mansarde de teintes étranges. Cela rappelait un soleil couchant, mais de loin et par induction. Mon squelette, une calotte grecque sur l'oreille et une pipe turque à la bouche, grimaçait dans un coin cet horrible sourire que les peintres du moyen âge ont rendu avec tant d'énergie; des membres de plâtre, suspendus au lambris, vacillaient au vent de la nuit et l'on entendait, dans le lointain, quelques roulements affaiblis, quelques rumeurs mourantes, derniers bruissements de la grande ville qui va s'endormir.
Tant que mon attention s'était soutenue, je n'avais
poinl remarqué ma fatigue; mais, une fois sorti de ma méditation, je sentis quelque chose de semblable à ce qu'éprouve le nageur (Jui, en quittant une eau profonde où il s'est joué longtemps sans se lasser, sent tout à coup ses membres se détendre sous le poids du jour et une langueur d'épuisement s'emparer de tout son être. Il me sembla que ma mansarde vacillait autour de moi; ma tête était vide; j'avais froid dans les cheveux et je ne sentais plus mes pieds.
Presque aussitôt je fus pris d'un vertige qui m'entoura de mille cercles de feu. Je \is les livres danser sur ma table, le squelette lendit la main à un buste de Niobé et se mit à valser avec lui; mes petites poches de couleur s'élancèrent sur ma palette en formant de grotesques quadrilles, et mes pinceaux, rangés en rayons symétriques, commencèrent à tourner comme un soleil d'artifice autour de mon chevalet.
Étourdi, je fermai les yeux et me laissai aller à une sorte de demi-évanouissement, pendant lequel tout devint confus pour moi.
Je ne puis dire combien de temps dura celte situation singulière; mais, après une longue crise pareille à celle qu'éprouverait un malade pour sortir du délire de la fièvre, tout s'éclaircit à mes yeux, et je me trouvai debout au milieu de ma chambre.
Il faisait grand jour. . . Le soleil jetait de longs rayons sur les peintures qui encombraient mon étroit appartement, et il me sembla que chacune d'elles avait pris
une expression de vie que je n'avais jamais remarquée auparavant. La toile remuait; les contours étaient saillants. Je me trouvais alors vis-à-vis le portrait de ma grand' tante, qui, les yeux baissés et l'éventail à demi-relevé, semblait jouer la modestie; sa bouche trembla subitement, et j'entendis ces mots tomber de ses lèvres :
— Parlez à mes parents, monsieur !... finissez donc, monsieur 1...
Je demeurai la tcte en avant, immobile, effaré, ne sachant encore si je rêvais, lorsqu'une voix dit derrière moi :
— Comment me trouvez-vous ?
Je me détournai; c'était le portrait de mon cousin le sous-lieutenant, qui, le buste en avant, les moustaches cirées et l'œil aussi bleu qu'une porcelaine de Chine, m'adressait celte question en grasseyant.
Je n'étais pas encore revenu de ma surprise lorsque mille autres demandes, mille autres exclamations retentirent à mes oreilles ; tous les portraits accrochés aux murs de ma mansarde parlaient !...
Je m'assis épouvanté, et je jetai autour de moi un regard éperdu. J'étais pourtant bien éveillé, je reconnaissais bien ma mansarde, je sentais bien le vent du malin et l'odeur de mon héliotrope; tout cela n'était point un rêve. Je continuais d'ailleurs à entendre les voix de mes portraits, à voiries toiles s'agiter et vivre. Le prodige était si clair, si incontestable, que je m'y
habituai peu à peu. Le faille plus étrange vous étonne moins une fois constaté; car l'évidence se fait accepter de force.
Je me levai de nouveau et je fis quelques pas dans ma chambre, écoutant ces cinquante voix qui se mêlaient, se confondaient, et recommençaient sans cesse la môme phrase ou le même mot. On eût dit une réunion de perroquets apprivoisés ou un cercle du grand monde.
— Maudits soient, m'écriai-je enfin, les peintres qui n'ont su conserver qu'une seule penséeà leurs portraits.
Et me tournant vers deux pastels informes que le temps avait effacés :
— 0 mon père, et ma mère bien-aimée, pourquoi le pinceau n'a-l-il pas su reproduire votre âme tout entière dans votre sourire, au lieu de clouer sur vos lèvres une phrase banale? Et toi, ma jolie Thérèse, se peut-il que ce badigeonneur allemand n'ait su mettre sur ta bouche que l'éternel ah ! d'un étonnement de complaisance ?
En ce moment mes regards tombèrent sur une petite miniature, chef-d'œuvre d'un grand artiste ; c'était le portrait du plus cher de mes amis et tout ce qui me restait de lui. Une teinte animée passa sur ses lèvres, il les entr'ouvrit et parla vaguement des profondes mélancolies de la terre, d'un moiide meilleur où la vie ne trompait pas; puis, rappelant d'émouvants souvenirs, il me récita tout bas quelques vers faits pour une femme qu'il avait aimée et qu'un autre avait
LFS TABLEAUX PARLANTS. 195
obtenue. Déjà la voix plus tremblante s'abaissait attendrie, et je sentais deux larmes glisser sous mes paupières, lorsque les exclamations invariables de mes portraits de famille redoublèrent et m'arrachèrent malgré moi à mon émotion... Je montrai le poing à ma grand'tante, à mon oncle, à tous mes cousins, en leur criant de faire silence, mais inutilement; la douce voix de l'ami s'était perdue au milieu de leurs bruyantes phrases.
— Oh ! qui me délivrera, m'écriai-je, de ces tuyaux d'orgue qui ne rendent qu'un son et m'étourdissent ! que n'ai-je ici, au lieu de ces imitations grossières, les poétiques conceptions de nos divins maîtres î
Tout à coup une pensée me saisit : le Musée ! le Musée !... Je ne pus prononcer que ces deux mots et je me sentis inondé de joie. — Oh î entendre parler les vierges de Raphaël, les Christ du Titien et de Corrége, les saints martyrs du Dominiquin ! Tes bergers, Le Poussin, oh! les gais refrains de tes bergers chantant sous les bocages d'Arcadie près d'un tombeau rongé de lierre!... Silence, misérables portraits; silence, échos stupides !... Le Musée ! le Musée !
Et je me précipitai dans la rue pour courir au Louvre.
En sortant je heurtai un commissionnaire qui portait un grand tableau la tête en bas. C'était la belle marquise que j'avais vuequelques mois auparavant quêter pour les prisonniers et les orphelins. Pieuse dame !...
i96 RÉCITS ET SOUVENIRS.
Sa bouche s'entrouvrit; je crus qu'elle allait prononcer quelque sainte parole.
Je m'arrêtais, déjà édifié, lorsqu'elle prononça un nom qui me fît tressaillir !... C'était celui de sa couturière !
Je me remis à courir, toujours dominé par la môme hallucination. En passant près d'un étalage de brocanteur, j'entendis les cris lamentables des tableaux enfumés, meurtris, frottés de vitriol, qui remplissaient l'étroite boutique. Une Naïade, de Boucher, placée à la porte, pleurait sa coiffure à poudre exposée aux éclaboussures d'une gouttière, et un bouvier en satin rose, d'après Watteau, demandait à rentrer, en criant qu'il avait peur des chevaux.
— Pourvu que le Musée ne soit pas fermé, répétai-je en redoublant le pas; pourvu que l'on n'apprête point déjà les salles pour l'exposition, et qu'on ne soit point occupé à rouler un Salvator Rosa afin de faire place à M. Cabassol ! Pourvu surtout qu'on ne répare pas les irréparables galeries ! Car il j' a deux choses sur lesquelles il ne faut jamais compter à Paris : les rues que l'on repave sans cesse, et les édifices publics qui sont toujours fermés. Mais, non, tout le monde pénètre librement aujourd'hui ; c'est un jour d'entrée particulière.
Je m'élance à la suite d'un de mes voisins qui venait de s'introduire avec un passe-port d'étranger et une pièce de trente sous; je montre ma carte, je serre les deux mains du suisse; si je n'avais craint le retard, je
l'eusse embrasse. Je monte l'escalier, et les tourbillons de sons commencent à venir jusqu'à moi; j'approche encore... et la porte s'ouvre !...
Non, jamais langue humaine ne pourra rendre ce que j'éprouvai! C'était une tempête de voix à rendre insensé. — Chants discordants, langues étrangères, idiomes oubliés, accents de tous les âges, menaces, prières, amours, combats, bruits de ciel, bruits de mer, tout cela roulait confondu dans les vastes salles comme un ouragan ! — Je m'arrêtai pâle, hagard, et tremblant de tous mes membres ; j'avais l'air d'un voyageur conduit par la nuit sous un porche abandonné et qui se trouverait tout à coup en face d'une ronde du sabbat.
Cependant le désir de pénétrer dans les galeries l'emportait en moi sur tout le reste ; de même que sur un champ de bataille, le feu, le bruit des armes, les hennissements des chevaux et l'odeur du sang vous enflamment, de même ce tumulte, ces rugissements, ces chansons qui se croisaient, sifflaient et rebondissaient dans les salles, m'y attiraient malgré moi.
— Oh! si seulement je pouvais arriver jusqu'à l'Italie! pensâi-je.
Et me décidant enfin à un eff'ort, je fermai mes oreilles de toute la vigueur de mes deux mains, et je me mis à courir.
Il ne m'arriva aucun malheur en traversant Técole française. J'entendis seulement un bourdonnement
sourd et monotone comme celui d'une douzaine de moulins à eau ; c'étaient les Romains de David qui récitaient des tirades de tragédie de l'empire, et l'Endymion de Girodet psalmodiant, en sourdine, un madrigal de Dorât; mais, en arrivant à l'école hollandaise, je glissai; une de mes mains quitta mes oreilles, et cent voix glapissantes me pénétrèrent à la fois dans le cerveau. Toutes chantaient si faux, que je me crus un instant à l'Opéra. A droite, à gauche, ce n'étaient qu'injures, batteries d'ivrognes, chansons de kermesses; j'étais au milieu des buveurs de Téniers! Je détournai les yeux; mais les naïades de Rubens m'appelaient du doigt avec un gros rire. Partout autour de moi je n'apercevais que beaux militaires fièrement campés sur la hanche gauche et le feutre sur l'oreille ; grands seigneurs à trognes échauffées, courtisans débraillés; il me sembla que j'étais transporté dans une de ces tabagies d'Amsterdam où les princes en exil et les gentilshommes ruinés du siècle de Louis XIV apprenaient la philosophie pratique entre un pot de bière et une fille d'auberge.
Mais ce qui me frappait surtout au milieu de ce tumulte, c'était de voir les jeunes peintres tranquillement assis et s'escrimant de la brosse contre leurs toiles, tandis que le gardien, les mains derrière le dos, arpentait lentement la galerie en me recommandant de ne point courir si fort.
Je n'avais garde de l'écouter ; je m'étais de nouveau
bouché les oreilles, et je m'élançai vers le fond de la salle ; enfin, mes yeux aperçurent les toiles que je cherchais; j'entrais dans l'école italienne!... je baissai tout à coup les deux mains pour jouir en plein de la céleste harmonie que j'espérais.
Au premier instant je n'entendis qu'une rumeur fraîche et moqueuse. Les amours de l'Albane montraient au doigt les anges de Raphaël qui se cachaient tout honteux sous leurs ailes. Mais, à mesure que j'avançais, la rumeur allait grossissant ! Ce fut bientôt un bruit de mille voix rieuses ou chuchotantes ! J'avais beau me retourner de tous côtés, je n'apercevais que des femmes ! il y en avait à droite, à gauche, en haut, en bas; ce n'était que bouches rosées qui parlaient ou chantaient, que têtes mutines se penchant avec coquetterie, que joues veloutées rougissant pour être vues, que doux regards qui nous appelaient en dessous. Seulement il me sembla que, par moments, une ravissante mélodie s'élevait de tous les tableaux comme de trois mille buffets d'orgue, et qu'alors un retentissement harmonieux courait dans la longue galerie ; mais cela ne durait que le temps d'un éclair. Presque aussitôt la confusion bruyante revenait, et alors c'était un inexplicable mélange de religieuses pensées et d'exclamations profanes, une lutte bizarre entre la terre et le ciel, un éternel débat de Dieu et de Satan !
Ce tumulte, moins retentissant que celui de l'école flamande, avait à la longue quelque chose de plus
200 IIÉCIÏS ET SOUVEMIIS.
pénible. L'oreille n'était point blessée, mais on éprouvait une sorte de malaise intérieur ; c'était comme du bruit dans l'âme. Toutes les émotions, tous les instincts réveillés à la fois s'entre-cboquaient douloureusement; on se sentait en môme temps païen et catholique.
Aussi le combat entre la matière et l'esprit était-il passé des tableaux en moi-même. J'étais là, incertain, palpitant, ne sachant qui écouter de toutes ces voix contraires qui m'appelaient avec une égale douceur ; j'aurais payé du reste de ma vie un peu d'ordre et de paix; je criais avec fureur :
— Silence, amours; silence, misérables olympiens! Que je t'entende, ô Christ ! Que tu me parles, ô brune Égyptienne, Marie, mère des anges, étoile du paradis !
Et j'allais d'un tableau à l'autre avec désespoir; je me jetais aux pieds de la belle jardinière; je tendais des mains suppliantes à l'archange Michel ; je conjurais Raphaël lui-même, qui me contemplait la tête penchée. Il allait me répondre peut-être, lorsque je sentis une main s'appuyer sur mon épaule : je me détournai ; j'étais entouré de soldats auxquels le gardien me désignait. Je voulus leur échapper; mais presque au même instant je fus pris d'un éblouissement qui fit tout disparaître à mes yeux, et je me sentis défaillir.
Lorsque je repris connaissance, j'étais dans un hospice, et l'on me dit que j'avais été fou pendant trois mois. Tout s'expliqua alors pour moi, et je compris qu'il fallait renoncer à la peinture.
— Et ce fut sans doute une grande douleur, dit Arthur Lebel ; vous passâtes six semaines au moins à maudire le sort qui vous forçait à quitter votre soleil pour descendre dans la vie prosaïque?
— Je passai six semaines à apprendre l'arithmétique, monsieur, et au bout de ce temps je me fis donner une lettre de recommandation pour vous.
Je pris la main de jeune artiste et je la serrai dans la mienne.
— Monsieur, m'écriai-je, nous serons amis. Vous n'avez pas pris la folie pour le génie, et vous avez mieux aimé avoir le sens commun que d'être un grand homme! Dieu vous protège ; vous êtes une âme rare. Quant au bonheur, n'en ayez souci, vous le trouverez ; car vous l'avez cherché comme le Christ a dit de chercher la vérité : avec un cœur simple!