‹ La lune de mielChapitre 2 sur 15 · LA LUTTE · texte numérisé non relu

LA LUTTE

Les deux combattants offraient, dans l'expression de leurs traits et dans leur attitude, un contraste frappant.

Le bohémien, à demi replié sur ses jarrets, la poitrine complètement effacée et ne montrant, au-dessus de son épaule, que ses yeux fauves voilés de cheveux épars, laissait deviner en même temps dans toute sa personne la haine et l'inquiétude ; le soldat, au contraire, debout à quelques pas, la tête rejetéc en arrière, l'œil étincelant et les narines gonflées d'une dédaigneuse colère, témoignait une assurance qui, vu la nature de la lutte, pouvait paraître exagérée.

Le couteau était, en effet, l'arme des zingari, et ces duels leur étaient trop familiers pour qu'ils n'y eussent point acquis une grande adresse.

Le roi Ilorsu^ dont le regard demeurait attaché sur son adversaire, commençait à tourner lentement autour de lui, comme le tigre qui guette sa proie ; chacun de ses pas resserrait insensiblement l'espèce de cercle dans lequel il renfermait le soldat ; mais celuici, debout à la même place, suivait tous ses mouvements. Tous deux gardaient le silence, et Ton n'entendait que le frôlement des pas du bohémien sur les feuilles sèches, et le bruit plus précipité de son haleine. Enfin son pied heurta celui du condottiere ; leurs couteaux purent s'effleurer ; tous deux restèrent un instant immobiles ; puis on vit les lames étinceler, et ils reculèrent en même temps.

Le zingaro essuya sa main blessée, mais le soldat ne jeta même pas un regard à son épaule, dont le vêtement déchiré venait de se tacher de sang ; il se contenta de raffermir son couteau, et revint à l'attaque avec la même confiance hautaine.

La seconde et la troisième passe eurent le même résultat que la première. Les deux adversaires, couverts de sang, se rendaient coup pour coup, sans que l'avantage restât à aucun ; leurs blessures n'avaient

^^ I.ii r.IN-E T)K MI Kl,

réussi qiiVi rcnrlrv la lulU; plus ardrnto. Le soldat ('tait sorti de son calme d<!daignt»nx, et le bohéiriien de sa réserve prudente. Haletants, l'œil en fen et la barbe hérissée, tous deux s'attaquaient avec une rage acharnée. Toujours à portée des coups et tournant sur eux-mêmes, ils ne sortaient plus de l'étroit espace rigoureusement nécessaire à leurs mouvements. Le gazon foulé sous leurs pieds formait un de ces cercles resserrés et flétris que les superstitions populaires du Nord attribuent à la danse des fées.

Mais le condottiere sembla tout à coup céder à l'impatience ; relevant le bras de son adversaire, il se précipita brusquement sur lui, et une lutte corps à corps s'engagea.

Elle fut brusquement interrompue par un cri du roi Horsu, qui échappa à l'étreinte du soldat et alla rouler aux pieds de ses compagnons. Ceux-ci voulurent le relever ; mais il se tordit un instant dans un râle convulsif, se roidit et demeura immobile.

Le condottiere, qui était resté debout au milieu de l'espace piétiné dans leur lutte, jeta loin de lui le

.couteau sanglant et recula jusqu*à l'arbre le plus prochain.

Le sang coulait avec abondance des quatre blessures qu'il avait reçues; il se mit à Fétancher silencieusement, sans avoir l'air de prendre garde aux bohémiens réunis autour du cadavre.

Cependant ceux-ci se consultaient du regard, évidemment incertains sur ce qu'ils devaient faire. Les deux plus jeunes semblaient disposés à demander compte de la mort du roi Horsu, et échangeaient un dialogue rapide dans cette langue mystérieuse particuUère à leur race, tandis que le vieillard s'efforçait de les apaiser.

Les femmes et les enfants, restés presque indifférents, continuaient à se tenir à l'écart. Cependant, à la voix du vieillard, deux des premières finirent par se lever ; telles étendirent une couverture sur le mort et commencèrent à psalmodier une sorte de prière inintelligible ; le vieux zingaro quitta ses compagnons et alla au condottiere.

— QTaand les chasseurs ont tué un ours dans la montagne, fit-il observer à demi-voix, ils n'attendent

p;is(juclns autres se rolouiiKwil pour venger le mort.

— Tu as raison, (lit le soldat tranquillement; aussi ne resterai-j(! point davantage : non que les ours survivants me fassent peur; mais, comme tu le dis, ma chasse est achevée.

Il releva la toque à plumes tombée à ses pieds, affermit sa marche, et traversa le tertre, en passant près des deux bohémiens, qui s'écartèrent lentement, et, après avoir tourné^ le sentier, suivit l'enclos du monastère.

Tant qu'il aperçut, à travers le feuillage, la fumée du campement qu'il venait de quitter, la nécessité et le courage soutinrent ses forces ; mais, sur enfin que les compagnons du roi Horsu avaient renoncé à le poursuivre, il ralentit le pas pour chercher autour de lui quelque moyen d'étancher la soif ardente qu'excitaient ses blessures. Le bruit d'une source l'attira vers la gauche, où il trouva un ruisseau qui sortait de l'enceinte môme du parc monacal et au bord duquel il s'assit.

La longue lutte qu'il venait de soutenir et le sang qu'il continuait à perdre avaient épuisé ses forces ; il

sentit ses membres s'alourdir, un frisson pcircourir ses veines, et ses yeux s'appesantir sous une sorte de sommeil glacé qui n'était point sans quelque douceur. Le soldat connaissait trop bien ces symptômes pour ne point s'en alarmer. Il plongea ses deux mains dans le ruisseau, espérant que la fraîcheur de l'eau pourrait le ranimer ; puis, se soulevant avec effort sur ses genoux, il voulut se remettre debout, mais le sol parut se dérober sous lui, il redressa la tête ; les arbres, le mur, les sentiers semblaient tournoyer, des nuages passaient sur sa vue, et de vagues bruissements grondaient à son oreille. Il lutta en vain quelques instants, tout devenait de plus en plus confus; il ne voyait que des ombres flottantes, il n'entendait que des bruits incertains... Tout à coup, pendant cette lutte de la volonté et de la faiblesse, un tintement de grelots retentit au milieu des arbres ! . . . Le condottiere fit un dernier effort pour se retourner, mais ses genoux tremblants fléchirent, ses bras roidis cherchèrent en vain un point d'appui dans le vide, et il retomba évanoui sur la mousse humide.

Cepend.'inl le l)iiiil (ju'il nNuit cru entendre n'était point une erreur de ses sens ; le tintement des grelots devenait à chaque instant plus distinct, et la mule dont ils annonçaient Tapproclie parut bientôt à l'extrémité du sentier qui conduisait au couvent.

Elle était blanche, assez pauvrement enharnachée, et s'avançait d'un pas pénible le long du chemin étroit et raboteux.

La lenteur de sa marche était, du reste, suffisamment justifiée par deux énormes mannequins en peau de buffle qui chargeaient ses flancs, et entre lesquels se tenait le frère quêteur, dont l'air aiiUmé et le corps de squelette semblaient un appel irrésistible à la charité des donneurs d'aumônes.

Fra Bartholomeo devait réellement à ces avantages extérieurs le choix qui avait été fait de sa personne pour les délicates fonctions de pourvoyeur du couvent. Doué d'un de ces appétits maladifs qui permettent de diner jusqu'au souper et de souper jusqu'au déjeuner, il joignait à cette inappréciable faculté celle de se nourrir en pure perte et de rester toujours dans cet état d'étisie qui entretenait parmi

les fidèles une généreuse pitié. FraBartholomeo était comme le programme vivant des besoins de la communauté ; on ne pouvait le voir sans se représenter le couvent entier mourant de faim, et la quotité des dons était nécessairement proportionnée à l'étendue supposée des besoins. Aussi fraBartholomeo jouissait-il, au couvent, d'une sérieuse im-portance. On lui passait sa mauvaise humeur, son égoïsme, sa gourmandise par considération pour sa maigreur; on regardait celle-ci comme une faveur du ciel, comme un signe d'élection ; il le savait et ne manquait point d'en abuser, car toutes les supériorités tendent fatalenîent à l'orgueil. Le duc de Roquelaure ne tirait-il point vanité d'être le seigneurie plus laid de tout le royaume ?

Frà Bartholomeo, perché sur ses deux mannequins remplis par la quête, comme un roi sur le trône qu'il a conquis, achevait, tout en cheminant sur la mule blanche, un cervelas de Bologne arraché à la pitié d'une femme de charge des Cavalcanti : il ne s'interrompait que pour porter, de loin en loin, à ses lèvres un fiascone à'aleatico dont un chanoine lui

2i I.A M\K I)K M FKr.

av<*ill f;iil «'îidc'iu \u)\iv l«,'s in.'il.'idcs du couvent.

Près d(; sa monture marchait un ji'une liommc* de vingt ans. ])orlant hi costume de novice et qui tenait d'une main distraite la bride de la mule.

En tournant le sentier, celle-ci fit un faux pas qui faillit désarçonner fra Bartholomeo au moment où il portait de nouveau à sa bouche le goulot du flacon.

— "Per Baccho! tenez mieux la bride, Claudio, s'écria le moine étique avec humeur; il n'y a rien de plus malsain que d'être dérangé quand on boit. Vous ne faites rien, vous, tandis que moi je prends mon repas; il me semble que vous pouvez veiller à Rosetta !

Le novice ne répondit rien et continua à laisser flotter sa main sur la bride ; il ne semblait même pas avoir entendu la remontrance de fra Bartholomeo.

Celui-ci hocha la tèce en faisant succéder une cuisse d'oie rôtie au cervelas qu'il venait d'achever.

— Et on veut faire un moine de cela ! murmura-til ; un novice qui aime mieux manger son macaroni à l'eau que de. demander ce qu'il faut pour l'assaisonner... un chrétien qui ne prend pas garde aux

gens qui mangent et qui boivent ! Pauvre de moi ! c'est ainsi qu'on prépare la ruine des couvents.

Cependant ils approchaient du ruisseau au bord duquel le condottiere venait de s'évanouir. On entendait le murmure de Teau. La mule, altérée, dressa les oreilles, regarda de côté, et, déviant de la route tracée, s'avança vers une échancrure de la rive, qui formait une sorte d'abreuvoir naturel.

Claudio, arraché de sa rêverie par ce changement de direction, serra la bride de Rosetta, et la guida plus attentivement jusqu'au ruisseau, où elle se mit à boire avec bruit et lenteur. Dans ce moment, fra Bartholomeo, qui, vu sa position, planait au-dessus des buissons d'osier et de saule, aperçut le condottiere couché sur la rive, et dont une main pendait jusque dans l'eau courante.

Le morceau qu'il portait à sa bouche demeura une seconde à moitié chemin ; mais la force de l'attraction l'attira sous la dent du moine, qui poussa toutefois une exclamation de surprise.

— Que la mère de Dieu nous assiste ! s'écria-t-il ; ïl y a là un soldat couché sans mouvement.

26 LA LUNE l)h MI£L

— OÙ cfla? demanda Claudio vivement.

■ — Derrière celte toiiITe de peupliers.

Le novice s'avança dans la direction indiquée et ap(irçut, à son tour, le condottiere. Il courut à lui et se penclm.

— Cas'i un blessé ! s'écria-t-il avec saisissement... Ilcst couvert de sang !

— Du sang! répéta fra Bartholomeo, laissez-le où il se trouve, Claudio; il ne faut jamais se mêler d'nffaires où il y a du sang.

Mais le jeune homme avait déjà soulevé dans ses bras le blessé, qui venait de faire un mouvement.

— Il a remué ! reprit-il vivement ; au nom de Dieu, descendez, fra Bartholomeo, aidez-moi à lui porter secours.

Le moine, qui continuait machinalement à ronger sa cuisse d'oie, se récria.

— Vous allez compromettre le couvent, Claudio, dit-il, nous ne savons point d'où vient ce soldat, ni .qui l'a tué... Ceux qui le veulent mort sont peut-être puissants... Rappelez- vous^ Claudio, que nous avons un nouveau duc.

— Le voilà qui rouvre les yeux, interrompit le novice sans écouter Bartholomeo, votre iiascone, mon frère, sur votre salut, votre fiascone ! un peu de vin suffira pour le ranimer.

Le moine paraissait assez peu disposé à obtempérer aux prières de son compagnon ; mais celui-ci, qui avait appuyé le blessé au tronc du saule, courut à la mule, saisit le flacon avant que Bartholomeo eût pu s'y opposer, et fit boire au soldat, qui poussa un soupir et entr'ouvrit les yeux.

— Il vit! il vit! s'écria Claudio avec joie; aidezmoi à le placer sur la mule, mon frère, et nous le porterons au couvent.

— Y pensez- vous? dit Bartholomeo. Un inconnu... uîie charge nouvelle... nous avons déjà assez de bouches à nourrir.

Claudio, qui semblait accoutumé aux objections du frère et décidé à n'en point tenir compte, fit approcher la mule en pressant encore Bartholomeo de mettre pied à terre. Enfin, comme il vit que celui-ci s'obstinait, il s'écria avec impatience :

— Alors restez, mon frère, je vais vous mettre le

blessé en croupe. S'il meurt en clieiiiiii, vous en tcrez responsable devant JJieu.

— Gomment! comment! s'écria Ijartbolomeo effrayé à la pensée de ce mort derrière lui; mais je ne souffrirai point... Claudio, je vous défends... Je me plaindrai au supérieur...

Le novice n'écoutait point et avait soulevé dans ses bras le condottiere déjà ranimé; fra Bartholomeo, qui, comme tous les grands parleurs, était incapable d'une longue résistance, se décida à descendre, en protestant toutefois que Claudio serait responsable des conséquences de sa folie.

Mais le soldat avait insensiblement repris ses sens ; il assura au moine que le couvent n'aurait point à se repentir du service qui lui était rendu, et qu'il pourrait le reconnaître par un présent convenable.

Fra Bartliolomeo venait de reprendre son fiascone presque vide; il plia les épaules.

— Oui, oui, grommela-t-il, on sait ce que sont les promesses des gens de guerre... le plus certain, c'est que Valeatico est bu... et que je suis forcé de mar-

cher à pied... ce qui est très-malgain après avoir mangé!... Aussi, par la seconde personne de Dieu ! c'est la dernière fois que je me mets en route avec ce méchant garçon.

Tout en se plaignant , il avait réussi à retirer du mannequin une côte de chevreau qu'il se mit à ronger pour consolation.

Ses plaintes, du reste, étaient d'autant moins justifiées qu'au bout d'un quart d'heure de marche, ils atteignirent l'extrémité du mur d'enceinte et aperçurent les toits du couvent.

Claudio les montra comme encouragement au blessé , dont les mouvements de la mule avaient rouvert les blessures et qui se trouvait à bout de forces, sinon de courage.

Lorsqu'ils arrivèrent à la porte du monastère, il fallut que le novice appelât à son secours deux frèr-es convers, qui l'aidèrent à transporter le soldat à l'une des cellules inoccupées. Le supérieur, prévenu, s'y rendit bientôt avec le frère qui remplissait les fonctions de chirurgien. Celui-ci examina les blessures, les déclara sérieuses, et, après avoir posé le pre-

mier appareil, ordonna de lai»s<'r le condottiere en repos.

Claudio continua la bonne œuvre qu'il avait commencée, en donnant ses soins au blessé, en le veillant nuit et jour, et en faisant exécuter rigoureusement les prescriptions du chirurgien. L'état de Montalvan lui inspira dos inquiétudes pendant quelques jours. Dans les transports de la fièvre, il parlait à des personnages invisibles, complotait à demi-voix de terribles projets, poussait des cris de douleur ou de menace, et laissait échapper des aveux interrompus. Le novice écoutait ces étranges révélations avec une surprise effrayée et sans savoir quelle part il devait faire au délire, quelle part à la réalité. Enfin la vigueur du soldat, aidée par les traitements du frère chirurgien, l'emporta; les blessures se fermèrent, et Montalvan entra en convalescence.

Son premier soin, dès qu'il eut repris possession de lui-même, fut de faire demander le prieur, auquel il adressa ses remercîments, appuyés d'un présent plus considérable qu'on ne devait l'attendre d'un pareil hôte. Le prieur, près duquel les témoigna-

ges de reconnaissance positive étaient toujours toutpuissants, engagea le condottiere à prolonger son séjour au couvent et à ne le quitter qu'après un complet rétablissement. Montalvan accepta ; mais, une fois en voie de guérison, il ne tarda pas à recouvrer toute sa force. Ses blessures étaient déjà cicatrisées depuis quelques jours sans qu'il parlât de départ ; on eût dit qu'il se laissait aller à un de ces besoins de repos et de jouissance qui amollissent par instants les natures les plus actives, et que près de se rengager dans la mêlée, il prolongeait cette halte nonchalante, à l'écart du champ de bataille. Ses journées se passaient en causeries avec Claudio, en promenades dans l'enclos du couvent, en visites à la chajpelle, surtout.

C'était un édifice d'une architecture nue et sévère, qui n'avait pour ornementation intérieure que les monuments funèbres des nobles familles protectrices du couvent. Le plus imposant était celui des Barbiano qui occupait un des coins de la chapelle. On y entrait par deux portes de fer placées aux deux extrémités ; mais la ruine des Barbiano et l'extinction

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de leur race avaient livré le monument à l'abanHon. L'une des portes, à demi arrachée de ses gonds, laissait une libre entrée dans le caveau funéraire, et la seconde se trouvait condamnée par un confessionnal hors d'usage qu'on y avait appuyé. Cependant, soit que ce délabrement lui-même éveillât chez le condottiere le vague intérêt qu'inspirent toutes les ruines, soit que l'isolement et l'obscurité du monument lui parussent favorables à la réflexion, il le visitait tous les jours et s'oubliaitdes heures entières au fond de la crypte délaissée. Deux ou trois fois, Claudio l'y avait trouvé assis sur les pierres tumulaires des derniers Barbiano, la tête penchée sur sa poitrine, l'œil fixe, les lèvres serrées et comme abîmé dans sa sombre rêverie.

Il se trouvait encore un soir à la même place et dans la même attitude, lorsque le son de la cloche l'arracha tout à coup à ses méditations. La faible lueur qui glissait le long des marches du caveau s'était éteinte ; les bruits de pas et de prières, qui entrecoupaient de loin en loin le silence de la chapelle, avaient cessé, et quand les dernières vibrations so-

nores se furent perdues dans l'espace, Montalvan n'entendit plus que la rumeur du vent qui s'engouffrait sourdement dans la crypte funèbre. Pensant que l'heure de rentrer était venue, il se leva et chercha à tâtons la porte du caveau; mais, bien qu'habitués à l'obscurité, ses yeux ne pouvaient distinguer aucun objet, ni reconnaître la direction. Au lieu d'avancer vers la porte brisée, il arriva à la porte condamnée, fit d'inutiles efforts pour l'ouvrir, et, se baissant enfin vers une fissure pratiquée par le temps, il aperçut le confessionnal qui, de ce côté, barrait une partie de l'entrée. Mais en même temps son regard s'arrêta sur un personnage immobile à quelques pas et dont le visage, éclairé par un dernier rayon du soleil mourant, le fit tressaillir.

Malheureusement, il ne put que l'entrevoir. L'étranger s'était retourné à un bruit de pas, et le condottiere aperçut presque aussitôt le frère Bartholomeo, qui s'avançait à sa rencontre. Tous deux échangèrent un signe rapide et se montrèrent le confessionnal, vers lequel ils se dirigèrent. Le moine avait pris la place du prêtre et l'étranger celle du pénitent;

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mais, en entendant lavaix de ce dernier. Montalvan ne put retenir nn nouveau mouvement et 3e pencha pour prêter Toreille. Tous ses efforts furent d'abord inutiles. Les voix étaient trop basses et trop inarticulées pour parvenir jusqu'à lui. Mais ce n'était point une confession , car le prétendu pénitent interrogeait vivement et avec autorité, tandis que le moine répondait d'un ton respectueux et soumis. Insensiblement leurs voix s'élevèrent ; le condottiere, qui se tenait l'oreille collée à la porte mal jointe, entendit d'abord quelques mots, puis des phrases entières.

— Il faut iaterroger les domestiques... savoir par eux ce que pensait les maîtres.

— Je sais, je sais ; mais pour le présent les cœurs sont aussi difficiles à ouvrir que les bourses.

— Employez tous les m.oyens ; le duc veut être instruit. Il a dans ce moment plus d'intérêt que jamais...

Les voix s'abaissèrent de nouveau, et le condottiere fut pendant quelque temps sans pouvoir rien distinguer. Enfin, Bartholomeo s'écria :

— Sur mon saint patron, Sa Seigneurie peut avoir confiance en moi.

— Je le sais, reprit l'étranger, dont Faccent se mettait machinalement au diapason de son interlocuteur ; aussi est-ce vous qui me remettrez les dépêches. Elles arriveront par un jeune garçon qui voyage sur une mule blanche. Vous le verrez arriver un do ces soirs au couvent pour chercher un gîte.

— Et c'est lui qui portera les papiers?

— Sans le savoir.

— Gomment alors les lui demander ?

— Vous ne demanderez rien, fra Barlhoiomeo, mais vous vous lèverez au milieu de la nuit ; vous descendrez à l'écurie où sera la mule de Genaro et vous chercherez sous le bât, au septième bourrelet à droite.

Le reste échappa à Montalvan ; il entendit bien

encore les mots de Naples de Jeanne..- de Vis-

conti... mais sans pouvoir saisir le sens des phrases. Du reste il y tenait sans doute médiocrement, car sans faire de nouveaux efforts pour suivre la conver-

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saliondoiitil venait do saisir (iuf*lf|iies fragments, il mit toute son attention à reconnaître la voix et l'accent de l'étranger. Cet examen parut confirmer ses premiers soupçons, car il se releva en murmurant :

— C'est lui, c'est bien lui !

Et, sans prêter davantage l'oreille, il retourna s'asseoir à la place qu'il avait quittée et retomba dans ses réflexions. Lorsqu'il en sortit, le murmure des voix ne se faisait plus entendre dansl-e confessionnal, et fra Bartholomeo avait disparu ainsi que |son mystérieux interlocuteur.

Lui-même quitta le caveau des Barbiano et regagna le couvent.

Gomme il traversait la cour d'entrée, ses yeux tombèrent sur une mule blanche qu'un jeune garçon à mine doucereuse tenait par le licou. Le frère quêteur lui montrait l'écurie en le pressant d'y faire rentrer sa mule afin de gagner sans retard le réfectoire, où l'on distribuait dans ce moment les pitances. Genaro, car c'était lui, se hâta d'attacher sa monture sous les râteliers, et de suivre fra Bartholomeo. Le condottiere, qui le regarda s'éloigner, s'assura qu'il

était seul, et entra vivement dans l'écurie, dont il repoussa la porte.

Lorsqu'il en ressortit, la cloche sonnait pour la prière du soir , il prit le chemin de la chapelle, vers laquelle les moines commençaient à se diriger. A rentrée de la cour, Claudio le rejoignit.

— Vous ici ! dit-il amicalement, la guérison est donc complète ?

— Si complète que je pars demain, répondit Montalvant.

— Et où allez- vous?

— Au camp de monseigoeur Visconti.

DEUX FIANCES

Avez-vous regardé quelquefois Toiseau voyageur fendant l'azur du ciel? Par instants, les ailes étendues, il franchit de longs espaces, comme si quelque nécessité irrésistible l'emportait ; d'autres fois,

'i«H LA LU.N I. dj: :.iir:L

il s'aiTÙle de bosquet eu bosquet, de colline en colline, séparant à [joine, d'un jet de flèche, chaque repos. Ainsi va le conteur: tantôt lent, tantôt rapide ; ici passant comme l'éclair sur l'abîme du temps, là, comptant les minutes, et égrenaut les heures. Ne lui demandez pas pourquoi ces longs ou ces courts intervalles ! S'il se précipite un instant, c'est que, comme l'oiseau, rien ne l'engage à reposer son vol ; s'il redescend ensuite et demeure, c'est qu'il a vu, sans doute, des buissons fleuris, des blés mûrs, ou des ombrages. Nous userons souvent de ce privilège, et, pour commencer, nous transporterons le lecteur sans autre transition à huit milles du couvent décrit dans le chapitre précédent.

Le lieu nouveau où nous l'introduirons est une tente dressée^ à peu de distance de l'Olona, presque à mi-chemin de Milanetde Verceil. Cette tente, évidemment destinée à une fête, et dont les riches ornements annoncent un prince, s'élève au milieu d'une campagne sauvage. On n'aperçoit aux environs, ni hameaux ni habitations isolées; mais seulement quelques loges de feuillage élevées pour un bivac.

Cependant, une foule nombreuse, composée de gens de toutes fortunes, de toutes conditions, entoure la tente, et les conversations ont cette vivacité facile et soutenue particulière à la causerie italienne.

Un observateur attentif remarquerait seulement que la liberté de parole y est modérée par une prudence plutôt obligée que naturelle. La foule est réunie par groupes, dans lesquels on parle d'un ton animé, mais avec un accent contenu, comme si chacun voulait arrêter le son de sa voix au cercle d'amis qui l'entourent. Beaucoup de soldats sont dispersés devant la tente qu'ils semblent protéger, plutôt que garder. Il y a des gendarmes allemands, quelques cavaliers hongrois et un plus grand nombre de condottieri, qu'il est facile de reconnaître, à leurs visages bronzés et couverts de cicatrices, pour un reste des bandes aguerries dans les luttes de Galéas Visconti.

Le groupe formé presque à la porte de la tente était composé du guidon Pietro, d'un cantinier portant la serviette sur l'épaule, et d'un bourgeois de Milan, attiré comme tant d'autres par la curiosité.

^iO LA LUNE DE MIEL

Ils furent tout à coup rejoints par une jeune pavsannocjui arrivait en courant.

— La voilà, la voilà, dit-(.'llc haletante ; un homme à cheval vient d'arriver. Il a dit avoir laissé la signora Béatrix à. un mille d'ici, avec son cortège.

— A la bonne heure, répliqua Pietro froidement, .cela ne nous regarde point. La veuve de Fascino Cane a sa maison et ses bandes ; nous autres nous sommes au duc Philippe-Marie.

— Eh bien, n'est-ce pas tout un? fit observer le bourgeois en souriant, puisque notre duc épouse la signora Béatrix.

— Et ce n'est pas malheureux pour Sa Seigneurie, ajouta la jeune fille, qui par esprit de corps devait naturellement soutenir la future duchesse ; Sa Seigneurie était prisonnière de Fascino Cane qui lui avait tout pris, et la voilà mariée à la veuve qui lui a tout rendu, car c'est grâce à l'or et aux soldats de la signora Béatrix que monseigneur Philippe-Marie a pu rentrer à Milan, où son frère Jean avait été tué.

Le guidon haussa les épaules.

— Oui, dit-il entre ses dents, voilà ce que répè-

tent les petites filles qui ne rêvent que noces et que fêtes, mais il faut attendre la fin.

— Permettez, guidon, interrompit le bourgeois; il me semble qu'ici les avantages sont évidents. La veuve apporte en dot le trésor de son mari, qui renferme, dit-on, trente tonnes de sequins, sans compter les diamants ; elle fait notre duc maître de trois villes nouvelles et le met à la tête des vieilles bandes formées par Fascino Cane.

— Et voilà justement le malheur! interrompit Pietro avec violence. Toutes les faveurs vont être pour les nouveaux venus ! On leur sacrifiera les anciennes compagnies. Que nous importent les sequins du vieux seigneur de Verceil, s'ils ne doivent point servir à notre solde! Je me suis toujours défié de la femme qui apportait une grosse dot, Contadino, car il faut tôt ou tard que le mari et les siens payent Tin-

•térêten patience ou en humilité. D'ailleurs, Philippe est plus jeune que lasignora, et devra se laisser conduire.

— Je n'en sais rien, je n'en sais rien, dit le cantinier, en baissant la voix ; j'ai eu un cousin à son ser-

42 LA LUNE 1)î: m !EL

vice pondant qu'il (Hait prisonnier du sei^nonr Fascino Cane, ots'il ru; m'a point menti, Sa Seigneurie est plutôt faite pour commander que pour obéir.

— Oui, oui, reprit la jeune illle, qui ne pouvait se débarrasser de sa partialité, chez les grands comme chez les petits, le mari est toujours assez fort contre la femme... d'autant plus que la pauvre chère créature va se trouver seule à Milan ; car c'est ici que tous ses amis la quitteront pour retourner à VerceiL

— Après le mariage, fit observer le cantinier; vous n*avez pas vu la chapelle, vous autres ! Elle a été dressée au milieu de la tente de monseigneur, l'autel est couvert de velours et d'orfèvrerie de Florence.

— Voici peut-être le chapelain?

— Eh ! non, ce sont des moines du couvent de San-Francesco.

— Avec le novice Claudio.

— Ah ! vous connaissez le novice, poverina ?

— Pourquoi donc pas, signor contadino ? 11 vient toutes les semaines à la ferme avec le frère quêteur.

— Mais il est accompagné d'un soldat !

— C'est celui qu'il a trouvé mourant près du petit ruisseau. Le seigneur Montalvan...

Et comme dans ce moment le condottiere et le novice passaient devant le groupe, la jeune fille s'interrompit en rougissant, et les salua par un souhait de bienvenue. Montalvan s'arrêta pour le lui rendre.

— Autant que j'en puis juger, Sa Seigneurie est entièrement rétablie? dit la jeune paysanne avec une exagération de politesse habituelle au peuple italien.

— Grâce aux soins de vos bons moines, répondit le soldat.

— Que la Vierge Marie les en récompense ! dit la paysanne ; Sa Seigneurie est revenue de loin.

— Ceux qui tiennent peu à la vie meurent difficilement, répliqua Montalvan, avec un de ces vagues sourires où la tristesse se môle à l'amertume.

Et, se tournant vers Pietro, il ajouta d'un ton de bienveillance polie :

— C'est une réflexion que le guidon faisait également ce matin.

li LA Lt;>E DE MIKL

— Moi? répli(iua Piotro.

— A l'auhprge dos Trois Mar/es,

— Vous y (Uicz donc?...

— Au moment où le guidon a raconté la bataille 'de Candie.

— Ah ! vous m'avez entendu ! dit Pietro, dont la figure s'épanouit de manière à faire comprendre que ce souvenir lui était particulièrement agréable. Ce fut une bataille terrible, seigneur condottiere, et où beaucoup de braves gens ont fermé les yeux pour ne plus les rouvrir.

— Le guidon lui-même n'a-t-il pas failli y perdre son drapeau?

— Et la vie, seigneur, car on ne perd point l'un sans l'autre, quand on a du cœur. •

— Et il a dû son salut à un compagnon d'armes ?

— C'est la vérité.

— Alors, sans le savoir, seigneur guidon , nous avons combattu dans les mêmes rangs.

— Vous étiez à Candie ?

— Gomme taat d'autres.

— Par saint Janvier ! dans ce cas, votre réputa-

tion est faite, s'écria Pietro gaiement ; ceux qui ont été à Candie n'ont pas besoin d'autres certificats de service ; vous devez être un brave.

— Pour vivre, répliqua Montalvan, de ce ton insouciant et railleur qu'il prenait souvent : quand le hasard ne nous a donné ni argent ni domaine, on se fait homme courageux à la journée, et l'on gagne son pain de chaque jour en risquantle corps qu'il nourrit.

— Oh! il est sûr que nous vivons dans des jours difficiles, fit observer le bourgeois, qui avait jusqu'alors écouté en silence.

— Tout s'en va, murmura Pietro, les hautes payes, les bonnes occasions...

— Moi, par exemple, reprit le premier, sans les querelles de nos maîtres, je ferais le négoce à Gênes et je serais riche.

— Sans la trêve avec les Vénitiens, je serais déjà capitaine, ajouta le second.

— Mais il n'y a point de sécurité !

— On ne se bat plus.

— L'Italie , voyez-vous , ne pourra prospérer qu'avec une paix soUde.

— Nous n'en sortirons jamais sans une bonne guerre.

Montai van sourit.

— Ainsi cliacun de vous nst comme un navire qui attend le bon vent, dit-il avec une ironie sérieuse, etcebon vent estceluiquiconduit à la fortune. Vous n*avez point d'autre intérêt, d'autre désir. La paix... la guerre... et vous ne sentez pas le besoin de la liberté?

— La liberté! répétale guidon; pardieu ! nous l'avons quand nous sommes sur le territoire ennemi ; nous pouvons tout prendre.

— La liberté du commerce, ajouta le bourgeois, voilà ce qu'il nous faut.

— Quoi ! reprit Montalvan qui s'animait, aucun de vous ne désire le droit de vivre comme un homme ; aucun ne demande une patrie?

— Je désirerais une diminution de taxe, répliqua le marchand.

— Et aussi une augmentation de solde, continua le guidon.

Montalvan regarda ses deux interlocuteurs, se mordit les lèvres, et les quitta brusquement.

Pietro et son compagnon le laissèrent partir, puis le premier se pencha vers le bourgeois milanais.

— Connaissez-vous cet étranger, demanda-t-il à voix basse.

— Je le vois pour la première fois, répliqua le marchand.

— Avez-vous remarqué ce qu'il disait?

— Que trop, — il parle de liberté...

— Plus bas, seigneur guidon, interrompit le marchand, qui regardait derrière lui avec inquiétude; ces mots-là portent malheur, et quand on ose les prononcer ainsi, il faut être quelque chose comme. .^

— Comme un conspirateur?

— Non... comme un espion!

Le guidon fit un mouvement que comprima aussitôt le geste du bourgeois effrayé, il indiqua dé l'œil à Pietro la tente du duc Philippe, derrière laquelle pouvait se cacher un écouteur, et tous deux s'en écartèrent avec défiance. <•

48 i\ LU m: ije miel

Tels (H<'ii(;nl, en clIV;!, les pivj^^ics (h; ro.spionn.i;^o depuis quelques années, que les paroles les plus innocentes, mal entendues ou mal rapporti-es. pfjiivaient devenir une cause de proscription. On citait de riches citoyens dont tous les biens avaient été sofistiqués, parce qu'ils avaient secoué la tète en entendant faire l'éloge du duc Marie-Ange, et des hommes du peuple emprisonnés ou mis à mort pour avoir regretté la domination du premier Visconti. Bien qu'on ne connût point encore le caractère du nouveau souverain de Milan, on le supposait d'autant plus soupçonneux qu'il venait de ressaisir avec peine les rênes du gouvernement, violemment arrachées aux mains de son frère, et que les factions guelfes et gibelines continuaient à s'agiter autour de lui. Aussi, l'imprudence des paroles échappées au condottiere avait-elle frappé Claudio lui-même; lorsqu'il se retrouva seul avec son compagnon, illui dit à demi-voix :

— Mon âge et ma position n'ont guère pu me donner l'expérience de la vie ; mais le bruit de ce qui se passe au dehors arrive toujours un peu jus-

qu'à nous, et j'en sais assez pour craindre que la liberté de vos paroles ne devienne dangereuse.

— Peut-être, dit Montalvan ; mais qui pourrait se taire en voyant l'état auquel est réduite notre Italie aimée ! Vingt tyrans s'en disputent les lambeaux ; non à la manière des rois, car ils n'ont même pas le préjugé de la gloire, mais comme des marchands couronnés qui font la guerre par commerce, tiennent boutique de conquêtes et fouillent une nation avec le fer comme on fouillerait une carrière... pour en tirer de l'or !

Puis, s'arrôtant tout à coup :

— Mais que vous, importe tout cela, à vous Claudio? ajouta- t-il avec un sourire; l'Italie ne vous est, rien ; votre patrie est au-dessus des nuages, dans cette région des anges où règne la justice éternelle. Destiné à passer votre vie dans un cloître, comme un voyageur dans le vaisseau de passage qui le conduit au but, vous vous inquiétez peu des vagues qui grondent autour de la carène. Votre liberté est dans votre âme; vous n'avez ni lutte à entreprendre, ni. mécompte à subir, et vous vivrez sous les tilleuls du

50 I.A I.rJNE DE MIEL

couvent, lieuroux iUi [nmv Dieu en regardant les étoiles.

— Oui, réplifiua Claudio, amèrement; mais les tilleuls du couvent, seigneur condottiere, ne cachent point la hauteur des murailles ! Les étoiles ne sont belles à regarder que lorsqu'elles vous appellent dans l'espace et vous parlent de liberté ! L'air du monde ne vieillit que parce qu'il faut vivre, et moi je suis un mort qui n'ai pas vécu ! Oh ! vous avez entendu parler peut-être de cette tunique trempée dans le sang du centaure, et dont le contact brillait? Eh bien, ma robe de novice, il y a des heures où elle lui ressemble !

]\Iontalvan s'arrêta.

— Est-ce vrai? dit- il en regardant fixement le jeune moine; alors, quand vous avez demandé au prieur de me reconduire, sous prétexte de me remettre sur la route de IMilan, vous ne vouliez que dérober quelques heures à votre captivité?

— Oh! je voulais davantage, répliqua Claudio avec une sorte de mystère; j'espérais revoir la nouvelle duchesse.

— La revoir? Vous la connaissez donc?

— Ne vous ai-je point dit que j'avais été élevé au couvent des Orphelines de Pavie, que la signora Béatrix avait pris sous sa protection?

— En effet.

— Elle venait prier tous les dimanches à notre chapelle!... Je crois la voir encore! Belle comme une déesse et pieuse comme une sainte ! Quand elle' arrivait suivie de ses pages brodés d'or et du vieux Facino Cane, couvert de fer, c'était pour moi plus qu'une femme ; il me semblait voir autour de son front une auréole; je me sentais saisi d'une sorte de terreur mêlée d'adoration, et j'aurais voulu tomber à genoux devant elle comme devant la reine du ciel.

Montalvan n'eut point le temps de répondre ; une troupe de cavaliers arrivait au galop, annonçant l'approche de la veuve de Facino Cane. Les soldats reprirent aussitôt leurs armes et se rangèrent devant la tente, à la porte de laquelle parut le duc Philippe, accompagné des officiers de fortune et des seigneurs qui composaient sa récente cour.

On n'y voyait aucun prince ni aucun prélat. Un

t)2 I.A LUNE I»i: MIKI.

simple aumônier, rovèta des liahils sacerdotaux avec lesquids il (l(!vait célébrer le mariage, se trouvait à la droite du duc; à sa gauche, se tenait son confident, Antonio Sereza.

Philippe-Marie Visconti, fils de Tjaléas H, était d'une taille moyenne et légèrement courbée ; ses traits flétris, son regard fatigué, lui otaient toute apparence de jeunesse. Il avait, en même temps, l'air timide et hautain. Debout sur le seuil de la tente, il parut d'abord hésiter sur ce qu'il devait faire ; mais la litière de la signora Béatrix s'étant arrêtée, il se décida à s'avancer à sa rencontre, et aida la jeune femme à descendre.

L'aspect de celle-ci n'était pas moins trompeur que celui du duc ; et bien qu'elle eût au moins vingt-huit ans, toutes les grâces de la première jeunesse lui étaient restées. Grande et frêle, elle avait dans ses mouvements cette souplesse caressante qui semblait tenir encore de l'adolescence. Son visage ardent et naïf était un peu brun, mais animé par deux grands yeux noirs, dont le regard velouté avait quelque chose d'irrésistible.

Elle posa le bras sur l'épaule de Philippe-Marie avec une exclamation de joie, sauta à terre et accepta la main que le duc lui présentait.

La foule entassée derrière les lignes des condottieri éclata en applaudissements. Béatrix parut touchée. Elle se tourna à droite et à gauche avec un sourire plein de bienveillance, et salua de la main.

A l'instant les cris redoublèrent. Le duc en parut importuné ; il hâta le pas et disparut bientôt avec sa fiancée.

Le cortège de Béatrix, composé d'anciens compagnons d'armes de Facino Cane, s'était arrêté à la porte de la tente. Quelques chefs, à la tète desquels se trouvait le comte de Rivera, y entrèrent seuls à sa suite.

Philippe-Marie conduisit la jeune femme dans un retrait particulier qui lui avait été préparé et où tous deux restèrent assez longtemps. Depuis deux mois que le duc avait quitté Béatrix pour rentrer à Milan et y reprendre l'autorité, c'était leur première entrevue. La jeune femme arrivait le cœur plein de cette émotion que donne le retour, surtout quand un en-

ô4 LA I.UNE Dr MTEL

gagemcnt éternel df)it le suivre. Mariée à Facino Cane avant d'avoir pu faire un choix, elle était restée enfermée dans cette union comme dans une prison, ne j)r''nn.nt part à aucun plaisir, ne quittant jamais le palais du chef do bandes, et n'y voyant que ses compagnons d'armes. Son cœur avait donc jusqu'alors sommeillé, faute d'occasion de réveil. De confuses aspirations l'avaient bien soulevé, mais c'étaient des rêves passagers. Dans cet isolement, Philippe devint sa seule compagnie. Gardé comme otage par Facino Cane, il grandit près de Béatrix, qui vit d'abord en lui un frère, puis un confident. C'était le seul homme auquel elle sût raconter ses pensées, le seul qui put y répondre. Insensiblement, et sans qu'elle s*en aperçût, il lui devint nécessaire. Elle ne l'aimait point, mais elle lui parlait d'amour. C'était pour elle comme un de ces personnages de tragédie qui ne pensent ni ne sentent, mais donnent la réplique à la sensation et à la pensée. Philippe accepta longtemps ce rôle avec une sorte d'indifférence. Réservé et songeur, la confiance de Béatrix n'était pour lui qu'une distraction passagère. Il écoutait ces conu-

dences de jeune femme comme il eût écouté les oiseaux gazouillant sous ses fenêtres, sans ennui, mais sans empressement. Ce fut seulement à la mort de Facino Cane que ses manières changèrent. A sa froideur succéda subitement la passion. Fort de ce que Béatrix lui avait laissé voir de son âme, il y pénétra par toutes les issues. Surprise et troublée, la jeune veuve ne put ni prendre défiance, ni le repousser ; elle accueillit cette explosion d'amour avec étonnemcnt, mais aussi avec la joie involontaire qu'éprouve toute femme qui se voit aimée pour la première fois. L'impatience de Philippe-Marie prouvait sa passion ; elle y céda , moitié par entraînement, moitié par reconnaissance. Le moyen de repousser une tendresse semblable à celle que l'on a longtemps espérée ? Ce que la plupart des femmes rêvent, ce n'est point l'amant, mais l'amour ! Quiconque se présente à elles avec quelques-uns des traits de leur fantôme est accepté pour ce messie du cœur toujours attendu. Le désenchantement vient plus tard, et la victime tourne de nouveau les yeux vers l'avenir, en demandant à l'Espérance, cette

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sœur Anne de toutes les iiilorluncs, si elle na voit rien venir ; mais il n'est plus temps; les chaînes sont rivées, la vie est laite, et après l'avoir pleurée, il faut se résigner à la subir.

Béatrix n'en était point encore là : Philippe-Marie montrait toujours le même empressement et la même tendresse. L*impression de celle-ci était seulement variable. Après les manifestations les plus expansives, il tombait brusquement dans la rêverie ; son amour n'avait ni calme ni continuité ; il semblait le déposer et le reprendre comme une tâche laborieuse dans laquelle on ne peut persister longtemps. Mais Béatrix s'en apercevait à peine. C'était pour elle une chose si nouvelle et si délicieuse, qu'elle se laissait aller tout entière à son enivrement. Quand les élans de cœur du jeune duc s'arrêtaient brusquement, elle les reprenait à son tour et remplissait les intervalles de ces épanchements par sa passion.

L'entrevue des deux fiancés fut longue et intime, car tous deux avaient à se raconter ce qu'ils avaient senti et pensé durant une absence de deux mois ;

mais, pendant que ce tête-à-tête se prolongeait dans la partie la plus reculée de la tente, une autre entrevue non moins curieuse avait lieu à l'autre extrémité, l'entrevue de Montalvan et du secrétaire de Visconti.

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