‹ La lune de mielChapitre 3 sur 15 · MONTALVAN · texte numérisé non relu

MONTALVAN

Dès le premier coup d'oeil, Montalvan avait reconnu dans Antoine Sereza celui qu'il cherchait. C'était bien l'étranger qu'il avait entendu la veille au confessionnal du couvent, l'homme dont les traits et- la voix lui avaient rappelé d'anciens souvenirs.

Sereza était un peu plus âgé que Montalvan, l'expression de son visage tenait du loup et de la fouine, mais son cynisme railleur y avait mêlé quelque choKe de bouflbn. Cependant il cherchait parfois à reprendre la physionomie de ses fonctions et affectait une dignité gourmée , dont il espérait masquer sa vulgarité.

11 regarda le condottiere de coté , sans que <;etle vue parût réveiller sa mémoire , et lui demanda ce qu'il voulait : -\ionlalvan s'ai)procha plus près.

— Antoine a-t-il si complètement oublié ses anciens amis, qu'il ne puisse les reconnaître? dit-il les yeux fixés sur le secrétaire.

Celui-ci se redressa avec un tressaillement, regardale condottiere en face, poussa une exclamation aussitôt réprimée, puis s'écria rapidement :

— Qui ètes-vous? que demandez-vous? je n'ai point de temps à perdre...

— Aussi n'en perdras-tu pas, répliqua Montaivan avec calme ; je viens pour te rendre service...

— Qu'est-ce à dire, interrompit le secrétaire, qui voulait cacher son embarras sous une apparence d'indignation, qui vous a permis?... Je vous trouve bien hardi...

— C'est un reproche qu'on n'a jamais adressé à Antoine le Pacifique, objecta Montaivan avec un sourire ironique.

— Sur mon salut ! c'est un fou ! reprit Sereza qui avait pâli ; il me prend pour quelque autre ! . . .

' — Alors raffermis donc ta voix et ne baisse point ta tête sous mon regard, dit le condottiere sérieusement.

Le secrétaire releva les yeux par un de ces efforts désespérés des poltrons honteux.

— Qu'est-ce que c'est?... qu'est-ce que c'est?... s'écria-t-il d'un ton hautain, qui donc baisse la tête?... je finirai par me lasser des insolences du seigneur Montalvan.

— Dont tu sais le nom sans le connaître, fit observer le condottiere en souriant. Sereza se mordit les lèvres.

— Par le ciel ! je suis bien patient, dit-il en faisant un mouvement vers la porte ; il y a là des gardes qui me délivreront de cet homme.

— Qu'ils viennent, objecta le soldat, je les prierai de me conduire au duc.

Antoine allait soulever la portière ; il s'arrêta.

— Au duc ! répéta- 1- il... et que peux-tu avoir à lui dire?

— Moi, reprit Montalvan raillant, je lui ferai l'histoire de son digne secrétaire Antoine , jadis canti-

CO LA LL'.Ni: lŒ mii:l

nier des bandes du grand Sforza et chassé pour sr-s inexactitudes; puis prêteur usurier à la suite des compagnies du duc de Ferrare, et mis en prison pour sa trop grande habileté dans le commerce, enfin goujat dans l'armée de Candie.

Sereza haussa les épaules.

— N'est-ce que cela? dit-il dédaigneusement. Sa Seigneurie ne s'inquiète pas du passé.

— Alors je lui parlerai du présent, reprit le condottiere. Je lui dirai, par exemple, que la maladresse de son confident compromet sa plus secrète affaire, et que l'on connaît ses pourparlers avec Jeanne.

Antoine poussa une exclamation et pâlit.

— J'ajouterai , continua Montalvan d'un ton plus bas, que l'homme auquel il accorde sa confiance est en marché de le trahir, et qu'il a déjà reçu mille dacats de la reine Jeanne.

— C'est un mensonge ! cria Antoine épouvanté.

— En voici la preuve, dit tranquillem.ent le condottiere ; une lettre signée par la reine elle-même.

Il avait tiré de son sein un parchemin qu'il déroula et au bas duquel Sereza reconnut le sceau de

Jeanne. Son premier mouvement fut de s*élanccr pour le saisir ; mais Montalvan interposa un de ses bras comme une barrière.

— Cette lettre, murmura le secrétaire ; donnemoi cette lettre... je veux savoir d*où elle te vient... songe que d'un seul mot je puis te faire saisir... emprisonner !

— Non pas sans que Viscontile sache! dit Montalvan sur le môme ton. Quelques cloisons de toile et de soie me séparent seules de lui ; je n'ai qu'à élever la voix pour qu'il m'entende, pour qu'il vienne ; déjà, si je l'avais voulu, il serait ici. Ne cherche pas à m'effrayer, Sereza ; je connais ma position et la tienne; c'est toi qui es à ma discrétion, et si j'avais voulu te perdre, tu serais déjà perdu ; puisque j'ai gardé le silence, c'est que je suis décidé à ne point te nuire. Laisse donc là toute feinte, et causons comme de vieux camarades.

Ces mots, prononcés d'un accent bas, mais ferme et sérieux, impressionnèrent Antoine. Il regarda Montalvan avec une sorte d'inquiétude, parut hésiter et le regarda encore. Enfin, persuadé sans doute

(;2 LA lunt: de m ï:l

]):u' 1 «xi)rossion de loyauté du sold.it, il fit un geste do résolution subite.

— Au diable ! s'écria-t-il comme s'il se parlait à lui-même. C'était le meilleur de toutes les compagnies ; il ne voudrait pas me tendre un piège.

— La preuve, c'est que je suis venu à toi, dit Montalvan, dont l'accent et la physionomie avaient pris une expression conciliante.

Antoine lui jeta encore un regard douteux ; puis, paraissant se rassurer complètement :

— Eh bien, que veux-tu ? reprit-il avec une ouverture subite; si l'on peut s'entendre, je ne demande pas mieux.

— A la bonne heure, dit Montalvan, je retrouve mon bon compagnon d'autrefois ; car nous étions amis, Antoine, et je crois me rappeler que sans moi, Sforza eût pu jouer quelque mauvais tour au cantinier des grandes compagnies. Il était question de lui essayer certaine cravate de chanvre.

— Je sais ! je sais! interrompit Sereza moitié honteux, moitié riant ; mais toi-même, qu'es-tu devenu depuis ce temps?

— Moi, dit Montalvan avec insouciance ; mon Dieu, j'ai essuyé la misère sous ses différentes formes : ma vie a ressemblé à ces couches de malades où Ton se retourne en tous sens, cherchant, sans la trouver, une attitude moins douloureuse. Tour à, tour, capitaine de bandes, marchand, matelot, j'ai enfin regagné le Milanais, où l'on m'a appris ta récente élévation. Je venais pour me recommander à Ta Seigneurie, au risque d'être éconduit comme un mendiant, lorsqu'un heureux hasard m'a rendu maître de ce parchemin...

— Que tu me rendras, ao^o, interrompit Antoine avec une familiarité caressante, tu me l'as promis !...

— Soit, reprit Montalvan qui ne put s'empêcher de sourire ; nous en parlerons tout à l'heure ; maij raconte-moi à ton tour ce que tu as fait depuis que nous nous sommes séparés. C'était, si je ne me trompe, la veille de la bataille contre les Turcs.

Antoine regarda autour de lui et imposa le silence de la main.

— Ne crains rien, reprit Montalvan plus bas, je

Ci LA LUNK T)E MIF.I.

ne rapiHîllrr.ii pas que Ton Excellence avait prudemment déserté avant le combat.

Le secrétaire cligna des yeux d'un air narquois. Les souvenirs que l'on évoquait avaient changé le cours de ses idées, il venait de passer, avec sa mobilité napolitaine, de la défiance à la familiarité. Sa nature bouffonne, difficilement contenue sous le masque de sa dignité nouvelle, reprit subitement le dessus. Il guigna le condottiere, puis secouant la tête en ricanant.

— C'est la vérité, dit-il à demi-voix ; eh ! eh ! eh ! comme je suis chrétien, c'est la vérité ! Que veuxtu, poverino, je ne peux pas me battre, moi ; ce n'est pas manque de courage , c'est sensibilité. J'ai toujours eu peur de tuer.

— Par la raison que tu pourrais l'être, fit observer Montalvan ; du reste, il paraît que ta désertion t'a porté bonheur.

— Gomme tu dis, caro. Revenu en Italie, je suis entré chez le trésorier du seigneur Facino Cane... Tu sais que j'ai toujours eu du goût pour les finances...

— Des autres, objecta Montalvan.

— Monseigneur Philippe-Marie était alors retenu à Pavie, continua Sereza ; j'ai fait sa connaissance, je suis entré à son service, et, petit à petit, j'ai gagné sa confiance.

— Si bien que te voilà devenu son conseiller, son secrétaire, un autre lui-même, enfin.

— A peu près, caro ; à peu près.

— Et tu en as profité pour placer tous tes anciens amis?

— Ah ! tu sais?...

— Que Paolo est grand secrétaire à la justice; Rienzi, trésorier; Cavoli, occupé des fournitures de l'armée... Grâce à toi, le duc a pour ministres les sept péchés capitaux.

— A'iendrais-tu demander place pour un huitième, povero ?

— Juste, Excellence.

— Quelle place?

— Ah ! voici. Le duc Philippe Visconti doit former une garde particulière pour sa personne,

— Et tu veux y entrer ?

— Je veux la coiiiiiianiler !

Sereza recula de deux [jas.

— Toi ! s*écria-t-il en regardant le condottiere.

— Oh ! ne te récrie pas, dit Montalvan ; ce que jft demande est dans l'intérêt du duc, dans le tien, dans celui de tout le monde.

— Voyons cela !

— Pour le duc d'abord, tu ne doutes pomt qu'il ne soit bien gardé de moi ? J'ai fait mes preuves.

— Soit, dit Antoine; mais pour moi?

— Pour toi, tu auras un allié de plus, reprit le soldat. Songe quel avantage si de vieux compagnons, qui peuvent compter les uns surlesautres, occupenttoutes^ les places ! Tu l'as senti, puisque tu as déjà peuplé la cour de tes créatures. Mais il te manque un homme de main et d'expérience militaire. Me voici. Avec moi, votre association sera complète; nous formerons une ligue d'amis décidés à se faire du bien aux dépens des autres. Je me battrai, Paolo jugera, Rienzi payera ; tu intrigueras pour tout le monde, et le duché sera bien gouverné.

Sereza parut frappé. ' ^'^

— Sur mon âme ! c'eat une idée, dit-il.

— Alors c*est convenu, reprit Montalvan ; tu vas me présenter au duc.

— C'est-à-dire, un moment ; diable ! les choses no vont pas vite ; il faut que je réfléchisse.

— Inutile, interrompit le condottiere qui depuis un instant prêtait Toreille ; on vient de ce côté : c'est monseigneur. Tu vas lui parler sur-le-champ.

— Mais, caro,,,

— Je serai là, derrière la cloison.

— Songe...

— J'entendrai, j'attendrai...

Sereza ne put lui répondre ; Montalvan avait soulevé la portière de soie, et il disparut au moment même où le duc entrait par l'autre côté.

Visconti semblait ennuyé et soucieux. A sa vue^ Antoine s'était rangé en s'inclinant, le duc passa devant lui sans paraître le voir, parcourut deux ou trois fois la pièce dans sa longueur, puis s'arrêta en disant :

— Je viens de voir Béatrix.

— Et monseigneur l'a trouvée telle qu'il la désire ?

os I,A LUNE I)K MILL

demanda Soroza avec une humilité précautionneuse.

— Toujours la même, répliqua Philippe hrièvement, les préparatifs s'achèvent, et dans quelques instants le chapelain sera à l'autel.

Il s'arrêta, porta la main à son front et se remit à marcher.

Antoine connaissait de longue main ce caractère changeant et morose dont l'amhition précoce ne sut jamais se contenir ni se satisfaire, et qui, du fond de son palais où il se tint toujours caché, devait nouer et dénouer pendant plus de trente ans tous les fils politiques de l'Italie sans autre résultat que de les brouiller. Il attendit donc qu'un mot de Philippe put lui faire connaître sa préoccupation du moment.

Mais le duc continua à se promener en gardant le silence. Après une longue pause, le secrétaire se hasarda à reprendre la parole.

— Monseigneur a lieu d'être fier d'un succès qu'il

ne doit qu'à lui-même, dit-il avec respect; grâce à ce mariage, il va se trouver le plus puissant prince de l'Italie.

Visconti soupira.

— J'avais espéré autre chose, murmura- t-il pensivement, et sans ma captivité...

— En effet, fit observer Antoine, il y a deux ans ja reine Jeanne était libre encore...

— Et elle m'avait accepté, reprit plus vivement Philippe; avec elle, Naples était à moi ! Comprendstu, Antoine? Naples et Milan ! C'étaient comme deux mains de géant, l'une au nord, l'autre au midi ; je n'avais qu'à les rapprocher pour prendre l'Italie... et Rome m'appartenait ! Le pape devenait mon vassal ; il eût mis le pied pour moi sur tous les fronts couronnés ; je devenais l'égal de l'empereur et du roi de France !

— Monseigneur avait formé là un projet digne de lui ; mais depuis la reine Jeanne a épousé le comte de la Marche.

— Aussi ai-je dû renoncer à mes anciennes espérances, dit le jeune duc ; mon union avec Béatrix tournera, du reste, je l'espère, au profit de ma puissance. J'ai fait dresser le contrat qui règle nos droits et nos devoirs, de manière à me trouver seul maître.

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— Et Monsoignour est-il sur que la signora Lléatrix ne fera aucune objection pour signer ?

Pliilippe fit un mouvement d'f'paules.

— Los femmes savent-elles rien refuser à colui dont elles se croient aimées ? dit-il avec un rire pdlc. Pour un mot de tendresse, elles donnoraient Iciit' part du ciel. Béatrix signera tout aveuglément. Peut-être seulement faudra-t-il défendre plus tard des droits qu'elle regrettera, et alors j'aurai tout à craindre des anciens compagnons de Facino Cane. Ils ont vu leur jeune maîtresse presque enfant, ils en sont fiers comme d'une fille; ces vieux tigres, repus de sang, rampent sous son regard, prêts à déchirer quiconque elle leur désignera. Mais je saurai prendre mes précautions, m'entourer de serviteurs dévoués, les meilleurs condottieri de mon frère me serviront de garde.

Ce mot rappela à Antoine la présence et les prétentions de Montalvan. Pendant que le duc parlait, il avait réfléchi aux paroles du condottiere, et ces réflexions l'avaient décidé.

LA LUNE DE MIEL *7i

— Monseigneur a-l-il choisi le capitaine qui doit les commander? demanda-t-il à Yisconli.

— Non, répliqua le duc; connaîtrais- tu quelqu'un?

— Un soldat de Chypre et de Candie.

'" — Dont la fidélité ne laisse aucun doute? • — Aucun.

— Et, il est ici?

— A deux pas.

' — Fais-le venir.

Soreza alla à la seconde porto et rentra avecMontalvan.

Le premier aspect du condottiere prévenait en sa faveur. Il était d'une taille moyenne, mais dont les proportions annonçaient la force ; son visage, calme et basané, était rendu plus austère par une cicatrice qui descendait du front jusqu'au tiers de la joue ; il s'arrêta à quelques pas du duc avec un brusque salut.

Philippe Marie l'examina quelques instants. Tout ce qui annonçait le courage avait d'autant plus d'action sur lui qu'il était affligé d'une infirmité aussi

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honteuse que nouvelle dans la famille des Visconli : Philippe-Marie était lâche! Le bruit des armes le faisait pâlir, la vue du san^' l'épouvantait I Or, par une de ces contradictions (jue la nature complexe de l'homme peut seule expliquer, ce prince, que la seule pensée du danger glaçait d'épouvante, ne rêvait que guerre et conquête, non accomplies par luimême, il est vrai, mais par l'entremise de ses chefs de compagnies. Aussi aimait-il la bravoure des autres comme un instrument d'autant plus précieux qu'il eut été fort embarrassé d'y suppléer par la sienne. Il avait pour les hardis combattants la tendresse du poltron pour le chien farouche qui le garde.

Le premier coup d'oeil qu'il jeta sur Montalvan éveilla donc chez lui une prévention favorable ; il s'informa des batailles auxquelles il avait assisté, des chefs sous lesquels il avait servi, des bandes qu'il avait déjà commandées ; il hii demanda s'il comprenait bien l'importance des nouvelles fonctions pour lesquelles Antoine Sereza venait de le proposer.

— Je sais que mon épée devra tracer un cercle in-

franchissable autour de monseigneur , répondit le condottiere.

— Songe que tu seras entouré de pièges, reprit Philippe-Marie , et que tu devras tenir peu à la

vie.

— Personne ne m'aime et je n'aime personne, répliqua Montalvan.

— Ainsi, tu seras dévoué ? reprit le duc.

Ma parole ne serait point une preuve pour monseigneur, répondit le soldat : qu'il essaye.

Soit ! dit Philippe, qui aimait la rude brièveté

de ces réponses ; on t'accordera ce que tu demandes, et pour première preuve de ce que tu vaux, nous te laissons le soin de te faire accepter pour chef par les condottieri de ma garde, qui ne te connaissent

point.

Ils m'accepteront , répondit Montalvan tranquillement.

— C'est ce que nous saurons tout à l'heure, répondit le duc ; Sereza, appelez le guidon de service.

Sereza transmit l'ordre, tandis que le duc fçisait demander cent ducats à son trésorier ; il les compta

lui-même et fil si;,'ne ù. Montalvan de les prendre. - — C'est le premier mois de ta solde, dit-il ; travaille à ce que ce ne soit point le dernier.'

Le condottiere serra la somme dans sa ceinture.

Comme il achevait, Pietro entra.

— Approche, lui dit Philippe-Marie; tu sais que j'avais promis de vous choisir un chef.

— Il est vrai, Seigneurie, répliqua Piétro.

— Eh bien , je l'ai choisi, reprit le duc.

L*œil du guidon se promena autour de la tente avec curiosité.

— Le voilà, reprit Philippe en montrant le condottiere, tu le feras connaître à la compagnie. Allez.

Il fit un geste, et Pietro sortit avec Montalvan.

Mais les murmures du guidon, contenus par la présence du duc, éclatèrent librement lorsqu'il arriva au milieu de ses compagnons réunis devan t la tente. Ce fut avec des malédictions et la fureur dans les yeux qu'il leur annonça le choix que le duc venait de faire : sa colère fut partagée par tous.

— Un inconnu pour chef ! s'écrièrent-ils avec in-

dignation. Sa Seigneurie ne pouvait-elle donc trouver parmi nous un homme digne de commander ?

— C'est quelque favori de la nouvelle duchesse, fit observer Pietro.

— Ou quelque bouvier allemand, ajouta un vieux condottiere.

— Lui obéisse qui voudra, reprit le guidon, ce ne sera point moi.

— Ni moi.

— Ni moi.

Le refus d'obéissance trouvant partout de l'écho, les condottieri groupés devant Feutrée fixèrent des regards menaçants sur Montalvan.

Celui-ci demeura tranquillement à la même place, une épaule appuyée à la tente, et comptant avec une sorte d'indifférence la bourse de ducats dont il s'occupait à faire deux parts.

Les soldats, surpris et embarrassés de ce calme, firent enfin silence. Montalvan releva alors la tète et promena autour de lui un regard dont la sérénité avait quelque chose de hautain.

— Vous êtes vifs, mes maîtres, dit-il lentement ;

pourquoi s'emporter ain>si avant de savoir si Ton peut s'entendre ?

— Ah ! il a peur, dit Pietro.

— Parce que je ne crie point? répliqua Montalvan ; depuis quand as-tu vu, guidon, que les plus bruyants fussent les plus braves ?

— Eh bien, parle alors, reprit Pietro avec violence, d'où viens-tu, qui es-tu, quels sont tes droits pour nous commander?

— Quels sont les tiens? demanda froidement Montalvan.

— Moi, j'ai fait mes preuves, répondit le guidon ; mais qui pourra assurer aux camarades que tu es capable de les conduire?

— Toi, dit le soldat.

Pietro, étonné, le regarda?

— Tu n'as oublié ni la bataille de Candie, ni celui qui sauva ton guidon, continua Montalvan ; la nuit était déjà venue et elle a pu t'empêcher de distinguer ses traits ; mais quand il te quitta, vous avez hécangé vos armes.

— D'où sais-tu cela? s'écria Pietro.

Montalvan dégaina son épée et en tendit la poignée au condottiere, qui la reconnut.

— Celle que tu portes, ajouta-t-il, doit avoir une main qui tient un poignard gravée sur la lame.

— Sur mon salut! c'est la vérité, interrompit le guidon ; mais alors ce brave qui sauva mon drapeau, c'était toi?...

Et, comme honteux de cette familiarité, il se découvrit avec respect en reprenant :

— C'était vous !

Montalvan sourit.

— Tu vois que j'ai fait mes preuves, reprit-il, et que tu peux être ma caution auprès de tes camarades. Quant au droit de vous commander, je n'en ai

, d'autre que la préférence du duc. Je ne vous dirai point que j'ai conduit des compagnies dans les armées de Sforza, de Micheletto, de Braccio, cela ne vous prouverait point que j'en étais digne ; mais prenons le temps de nous connaître. Dans un mois je reviendrai devant vous comme je suis dans ce moment, sans insigne de mon grade, le fourreau vide, et vous-même déciderez si je puis continuer à

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marcher h. votre tête ou si je dois rentrer dans vos rangs.

— C'est dit ! s'écria Pietro, j'accepte. Les condottieri se regardèrent.

-^ Essayons, répétèrent toutes les voix les unes après les autres.

— Alors j'entre en fonctions, reprit Montalvan qui tira de sa ceinture les deux bourses. Ceci, camarades, est pour célébrer ma bienvenue et ceci pour ajouter à votre solde. Le guidon fera les partages.

Il avait jeté les cent ducats à Pietro, qui demeura stupéfait d'une telle générosité ; mais les condottieri applaudirent.

— Par saint Janvier ! voilà un début que j'aime, s*écria un Piémontais qui soupesait de l'œil les deux bourses.

— Je commence à croire que monseigneur a bien choisi, ajouta un Napolitain en riant.

— Il réclamera notre paye arriérée, reprit un troisième. .

— Et il nous permettra le pillage en campagne, continua un dernier.

— Santé et joie à Sa Seigneurie !

— Vive le nouveau capitaine !

Les toques s'agitaient dans l'air, les visages avaient repris une apparence de bonne humeur, et les condottieri se retirèrent bruyamment à l'écart pour faire le partage des deux bourses.

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