LE MESSAGER
Nous laisserons le duc Philippe et sa suite prendre le chemin de la retraite dans laquelle Béatrix s'était réfugiée et nous demanderons au lecteur la permission de suivre de préférence, pour le moment, fra Bartholomeo portant à Naples les dépèches qui lui ont été confiées.
Le frère quêteur marcha toute la nuit, en se dirigeant vers Plaisance, d'où il devait gagner Gènes, afin de s'embarquer.
Au milieu des intrigues et des divisions qui agitaient alors ritalie, un voyage par terre de Milan à Naples eut été soumis à trop de retards et de vicissitudes pour qu'on songeât à l'entreprendre. Le mes-
sager qui l'eût osé, signalé d'avance par les espions qu'entretenaient les princes dans chaque cour, eût été nécessairement arrêté au passage et dépouillé. Il fallait, pour échapper à la surveillance de ces mille ennemis dont les yeux étaient toujours ouverts, inventer chaque jour quelque nouveau subterfuge. L'imagination italienne, alors si féconde en ruses et en déguisements, s'épuisait à renouveler ce lugubre carnaval dont les masques menaient toujours quelque redoutable intrigue qu'ils payaient de leur tête, s'ils ne réussissaient à la faire payer de celle d'un autre. C'étaient ces considérations qui avaient déterminé le duc Visconti à se servir de fra Bartholomeo et à lui faire reprendre la voie de mer, toujours plus rapide et surtout plus sûre.
Le révérend avait déjà réussi dans une de ces périlleuses commissions; mais cette réussite même avait pu éveiller l'attention et amener un redoublement de surveillance de la part de ceux qui avaient quelque intérêt à épier les rapports de Visconti avec Jeanne de Naples.
Au moment même où le frère quêteur quittait Mi-
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Itin, un cavalier avait passé près do lui, et, aprôs l'avoir accompagné silencieusement pendant quelque temps, avait mis sa monture au galop et s'était pcn'u sur la route de l'iaisance.
FraBartholomeo prit à peine garde à cette circonstance; mais, le lendemain matin, le môme cavalier reparut et recommença à accompagner le moine.
Celui-ci, étonné plutôt qu'inquiet, s'arrêta au prochain village pour se reposer. Le cavalier pasta outre ; mais, lorsque fra Bartholomeo se remit en route, il le trouva près des dernières maisons, et dut subir de nouveau sa compagnie silencieuse.
L'inquiétude saisit le frère, qui s'expliquait difficilement une telle persistance, et il commença à craindre une attaque qu'il n'était point en mesure de repousser. Cependant la journée se passa sans que ses craintes parussent devoir se vérifier. Le cavalier le suivait ou le précédait alternativement, semblant l'observer, mais ne montrant aucune intention hostile. On aurait dit un marchand retournant chez lui après ses aifaires terminées et qui ralentissait sa marche pour jouir de la société d'un compagnon de
route, si le silence obstiné qu'il gardait ne se fût oppose à une pareille supposition. Il avait quitté la route de Plaisance en môme temps que Bartholomeo, qui avait ordre d'éviter cette dernière ville, et il s'était lancé avec lui dans le chemin peu fréquenté qui s'ouvrait à travers les montagnes. Cependant, vers le soir, le ciel se chargea de nuages, de sourds grondements commencèrent à retentir à l'horizon, et les troupeaux de chèvres, dispersés sur les rochers, en quittèrent rapidement les sommets pour gagner les ani'ractuosités abritées.
Ces annonces d'orage parurent changer les projets du cavalier, qui, après avoir regardé deux ou trois fois à l'horizon, piqua des deux et disparut dans une des gorges les plus solitaires.
Bien que le moine sût qu'elle pouvait conduire plus rapidement au monastère del Rocco, seul abri qu'il pût espérer pour cette nuit, il préféra faire un détour et y arriver un peu plus tard.
Lorsqu'il aperçut les toits écrasés et le clocher grisâtre du couvent, l'orage commençait à éclater. De larges gouttes de pluie tombaient lourdement sur les
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pierres, du sentier elle vent faisait tourbillonner sur les rochers les herbes et les feuilles iiiorlf;s.
Bartholomeo trouva la salle comuiune pleine de voyageurs, dont le costume annonçait les différentes conditions; il y avait des marchands, des aventuriers, deszingari, des paysans, des soldats, mais point de femmes. Il chercha des yeux son cavalier au milieu de cette réunion ; il n'y était pas.
Bartholomeo, rassuré, alla prendre place sur un des bancs de pierre disposés autour de la salle, et entr'ouvrit sa besace pour y cherciier quelques menues provisions qui pussent lui permettre d'attendre la distribution des pitances qui devait être faite aux voyageurs.
Cependant ceux-ci s'étaient groupés dans les différentes parties de la salle, selon le hasard ou les sympathies, et échangeaient les lieux communs habituels sur la route,, les affaires, le prix des marchandises et principalement sur l'orage qui continuait à couver sourdement. Un vieux paysan, dont la figure était couverte par une large cicatrice, vint s'asseoir à son tour près du moine et lia convei satii-n avec lui.
LA LUNE DE MIEL i77
Il s'informa du but de son voyage, lui demanda des nouvelles de son couvent et voulut savoir ce que faisait le duc Philippe Visconti.
Bartholomeo répondit brièvement à ces questions, tout en continuant à manger, et comme un homme qui ne veut ni livrer son secret ni perdre un coup de dent. Le paysan parut frappé do cette dernière préoccupation.
— Par le- ciel ! mon révérend, vous auriez été bon laboureur, dit-il en souriant, car vous paraissez avoir sérieusement à cœur d'engraisser le fond que Dieu vous a donné ; s'il faut en croire le résultat, j'ai peur que vous ne travailliez pour une terre ingrate.
— L'homme fait ce qu'il peut, répliqua fra Barthotomeo en pliant en quatre une bouchée pour la faire entrer plus facilement.
A la bonne heure, reprit le paysan ; mais Notre- Seigneur n'a-t-il pas dit qu'il fallait aider aux gens de bonne volonté ? Gomme je liens à suivre les préceptes du Christ, mon révérend me permettra bien de le seconderdans son œuvre, et d'ajouterà son pain frotté d'ail et de lard quelque chose de plus nourrissant.
En parlant ainsi, lo vieillard à la cicatrice avait ramené sur ses genoux la pannctièrc en peau de chèvre qu'il portait suspendue à son cou, et en avait retiré une éclanchc que fra liartholomco accueillit par une interjection admirative.
— C'est une cuisse de brebis ! s'écria-t-il en avançant le nez ccknjne s'il eût voulu la flairer.
— Piquée d'ail et rôtie en plein feu^ ajouta le paysan ; arrosez-moi cela de quelques gorgées de vin, et vous me direz des nouvelles des moutons de la montagne.
Il présentait d'une main l'éclanche et de l'autre un flacon de cuir plat mais large, et du goulot duquel s'échappait cette odeur aromatique de vins italiens mêlée à une senteur de peau de bouc.
Bartholomeo ne se fit pas répéter l'invitation ; il coupa une large tranche à la cuisse du mouton , but à la gourde et fit claquer sa langue contre son palais.
— Si c'est là votre ordinaire, seigneur paysan, dit-il, je m'en contenterai. PerBacchoî ce moutonlà sent comme un arrière-goùt de musc et de fe-
nouil; c'est la meilleure viande que j'aie jamais mangée.
Il recoupa une seconde tfancbe et but un second coup à la bouteille de cuir.
Le paysan le laissa faire et recommença ses questions, ayant soin, toutes les fois que le frère redevenait silencieux , de présenter l'éclanchc et la bouteille.
Fra Bartholomeo revint tant de fois à l'une et goûta si souvent à l'autre, que, lorsque les moines parurent avec les écuelles de distribution pour les voyageurs, la cuisse de mouton n'avait plus que l'os et la gourde était vide. Mais aussi la coniîance du révérend en son nouveau compagnon était-elle entière.
Après avoir dévoré le nouveau repas fourni par la charité des moines del Rocco, il les suivit dans un des logements consacrés aux pèlerins.
C'étaient des appentis ouverts, sous lesquels ces derniers trouvaient seulement un abri et une litière de feuilles mortes. Il y en avait trois, rangés autour de la cour intérieure.
Fra Bartholonn'o suivit le paysan dans lo moins spacieux, qui faisait l'ace à la chapelle du couvent.
Une douzaine de voyageurs s'y trouvaient déjà réunis, les uns debout, regardant l'orage qui allait toujours grandissant ; les autres couchés sur la litière de feuilles.
Le frère quêteur, qui songeait plus à ses aises qu'aux grands spectacles de la nature, se hâta de choisir la meilleure place près de ces derniers, et de préparer son lit en attirant à lui les feuilles mortes, dont il se fit à la fois un matelas et un tapis. Bientôt la douce influence de cette couche improvisée, jointe à l'effet du double repas et de la gourde de cuir, appesantirent insensiblement ses paupières ; il demeura quelques instants dans une sorte de demi-sommeil, ^voyant tout flotter autour de lui comme les images d'un rêve.
Il lui parut que ses compagnons s'étaient levés, et qu'ils causaient bas et vivement à l'entrée de lappentis, en tournant fréquemment les yeux de son côté. Deux ou trois fois même, il crut reconnaître parmi eux le cavalier mystérieux qui le suivait de-
puis vingt-quatre heures. Mais cette apparition n'était sans doute qu'une des visions qui ramènent dans notre sommeil les souvenirs du jour. Elle ne fit que passer devant ses yeux engourdis, et, après une lutte de quelques instants, il ferma les paupières et s'endormit.
Cependant les inquiétudes de la veille le poursuivirent jusque dans ses songes; il lui semblait qu'il se trouvait entouré de gens à l'air mystérieux et menaçant, qui le montraient du doigt, en parlant à voix basse ; le vieux paysan au front cicatrisé était parmi eux : il se tenait courbé vers lui et fouillait doucement dans les plis de sa robe pour découvrir les dépêches confiées par Yisconti.
Fra Bartholomeo se débattait en se roulant sur son lit de feuilles; mais des mains fortes, appuyées à son épaule, le ramenaient dans sa position première, et le forçaient à subir le dangereux examen.
Tourmenté par ce rêve, le moine s'agitait convulsivement et poussait des soupirs étouffés ; il s'efforçait d'échapper à ce sommeil pénible dont les liens
tenaient son esprit enchaîné; enfin, un éclat de ton-
iH'û LA LUrTE DE MIEL
nerre terrible qui il lamina l'appentis et le lit trembler sur ses fondements, brisa, pour ainsi dire, le charoH' (]ui le n;lcriail endormi; il redressa brusquement la tête et demeura glacé d'épouvante.
Son rcvc tout entier se trouvait réalisé. Les figures menaçantes et mystérieuses étaient là ; des mains puissantes le retenaient immobile sur sa couche, et le paysan cherchait le parchemin cousu dans sa robe de bure.
Le moine poussa un cri étouffé.
— Silence sur ta vie ! murmura le paysan, dont les yeux étincelaient.
— Que Youlez-vous? bégaya fra Bartholomeo effaré.
— Les dépêches que tu portes à la reine de Naples...
- — Je ne TOUS comprends point ; laissez-moi! laissez-moi î...
Il avait fait un effort, et, échappant aux mains* appuyées sur ses épaules, il réussit à se lever sur son séant. Dans ce moment, l'orage fit une pause, et l'on entendit des chants qui s'élevaient de la chapelle.
Les voyageurs qui entouraient fra Bartholomeo s'arrêtèrent involontairement. Les voix graves et profondes des moines retentirent jusqu'à l'appentis et firent entendre les sombres paroles de l'hymne de la pénitence :
Seigneur^ ne me reprenez pas dans votre fureur , et ne me châtiez joas dans votre colère.
Le frère quêteur profita de l'espèce de silence qui suivit ces paroles pour pousser un cri d'appel.
Six poignards se tournèrent à la fois sur sa poitrine.
— Arrêtez î murmura le paysan en avançant le bras; il faut qu'il livre sa dépêche.
— Détachez sa ceinture, continua un second.
— Et ses sandales, ajouta un troisième. L'ouragan avait repris avec rage, et, au milieu du
rugissement du vent et des éclats de la foudre, les voix de la chapelle reprenaient plus lugubres :
Ayez pitié de moi, Seigneur, car je languis de faiblesse... Mes os sont ébranlés et mes forces sont abattues.
Le moine continuait à se débattre avec un courage désespéré.
j8i I.A I.I.Ni: I)K MIEL
— I.a lettre, iiiisî'i'.'iljlc? la Icllro? répfîi.'iit lo pav- Fan, dont les traits fï'issoniiaient d'impatience et de colère.
Frère Bartholomeo réunit t(jut ce qui lui réfutait do forces; il repoussa les deux assaillants qui le tenaient terrassé, se leva sur ses genoux, et jeta un cri de détresse qui perça les retentissements de la tempête...
Ce fut le seul. Tous les poignards frappèrent en même temps, et il retomba la face contre terre aveo un gémissement sourd.
Mais les chants s'étaient arrêtés ; il v eut un silène o pendant lequel tous les voyageurs demeurèrent immobiles et haletants. Enfin les voix reprirent :
Dieu frappe les méchants de plusieurs plaies ; mais il enveloppe de sa miséricorde celui qui espère en ha. Réjouissez-vous dans le Seigneur, hommes justes; triomphez dans votre joie et glorifxez-le dans votre cœur.
Le vieillard et ses compagnons parurent comprendre ces paroles, car ils s'agenouillèrent lentement et se découvrirent. Le cavalier, aai avait seul continué
à fouiller le mort, déchira sa robe et en retira la dépèche soigneusement enveloppée de cuir. Le paysan s'en empara vivement.
Dans ce moment, les moines quittaient la chapelle et passaient lentement devant les appentis, précédés . de torches et portant la croix de fer et les bannières consacrées.
Le cavalier étendit rapidement son manteau de peau de chèvres sur le cadavre de fraBartholomeo, et les religieux passèrent en murmurant :
Seigneur^ ne mabajidonncz pas ; mon Dieu^ne vous retirez point de moi.
L'orage semblait s'éloigner avec eux : le tonnerre apaisé ne faisait plus entendre que de confuses rumeurs, les éclairs plus rares et plus pâles s'effaçaient dans la nuit, et le vent, comme lassé de sa fureur, grondait faiblement le long des cloîtres déserts.
Peu à peu , tout rentra dans le silence et l'obscurité : on n'entendit plus que le murmure lointain des ruisseaux grossis par l'orage, et les hurlements de quelques bêtes fauves, égarées dans la nuit.
'I8(> LA LC.NE JJi: .MIEL
Lo vieillard fit alors un sii^mo : suivi de ses compngnons, il traversa la cour et atteignit le mur d'enceinte, dont il franchit une brèche.
Le cavalier qui l'avait précédé là l'attendaitcn dehors avec une monture. Il se mit rapidement en selle, donna un mot d'ordre à ceux qui le suivaient, et disparut dans un des sentiers de la montagne.
Il ne s'arrêta qu'au point du jour devant une cabane de chevrier.
La porte en était fermée et on Teût dit abandonnée ; mais, à sa vue, le paysan balafré descendit de cheval et appela avec précaution.
Presque au môme instant, la porte s'ouvrit, et un jeune écuyer portant l'écusson de Rivera parut siir le seuil.
— C'est vous, enfin. Seigneurie, s'écria le jeune homme avec joie; eh bien?
— Tout a réussi, dit le comte, qui mit pied i terre et lui jeta la bride de son cheval.
— Vous avez rencontré le messager?
— Et j'ai là les dépêches.
Il était entré dans la cabane, tandis que l'écuyer conduisait le cheval à une petite grange où se trouvait déjà le sien.
Lorsqu'il revint, le camte de Rivera avait déchiré avec son poignard l'enveloppe qui renferiiiait la dépêche de Visconti et l'avait dépliée.
Le parchemin ne contenait que ces mots, écrits do la main même du duc :
« Encore quelques jours, et Philippe sera libre comme Jeanne. »
Le comte ne put retenir un cri.
— Qu'y a-t-il, maître? demanda Ugolo.
— Achevai', répéta Rivera, qui saisit la cape do cuir qu'il avait jetée près du foyer.
' — Nous repartons? demanda Ugolo surpris.
— A l'instant même.
— Et où allons-nous, Seigneurie?
— A Milan !
"1^3 LA I,r.\E DE MIEL
lE COUVENT DE SAINTE-ROSALIE.
Le couvent de Sainte-Rosalie, situé à l'entrée d'un village, avait été construit comme la plupart des établissements religieux de ce siècle, sur une colline qui dominait en môme temps les habitations et la campagne. L'enceinte comprenait, outre l'édifice destiné aux nonnes, plusieurs logements appartenant aux bienfaiteurs du monastère qui, en l'enrichissant de leurs présents, s'étaient réservé une habitation. A cette époque, des servitudes de ce genre étaient fréquemment imposées aux couvents. Tout en augmentant leurs domaines, ou en bâtissant leurs cloîtres, ou pensait aux chances possibles d'un retour de fortune; on prévoyait, de loin, les dégoûts d'un monde turbulent, les remords d'une vie hasardeuse, et l'on se réservait une place dans ces retraites paisibles qui flottaient doucement au-dessus des révolu-
lions du siècle, comme les nids de certains oiseaux tic mer au-dessus des vagues.
La mère de Bcatrix, en dotant le couvent de Sainteilosalie, s'y était ainsi réservé un asile. Elle en avait profité toutes les fois que les orages de la politique ou les tristesses du cœur étaient venus l'atteindre, et sa fille y avait également cherché plus d'une fois un abri avant et pendant sa triste union avec le vieux Fascino Cane.
La nature du lieu donnait une apparence religieuse à ces retraites et les justiiiait. On pouvait y cacher ses inquiétudes, ses douleurs^ ses remords même, sans que le monde s'étonnât de votre disparition et sans qu'il en demandât la cause. Aussi, lorsque, quittant Claudio, épouvantée et éperdue, Béatrix avait cherché dans sa pensée le moyen d'échapper au danger qui la menaçait, le souvenir du couvent de Sainte-Rosaîie avait-il été pour elle comme une inspiration céleste. Elle pouvait ainsi du moins justifier sa fuite, en déguiser le motif et placer entre clie et Claudio une invincible barrière.
Tant qu'il avait ignoré son amour, elle avait pu
iOO LA LU.\E DE MIEL
braver sa présence; mainlcnant que son secret lui était échappr, une brusque séparation pouvait seule les sauver tous deux.
Kllc l'avait compris dès le premier instant ; mais un pareil sacrifice ne pouvait s'accomplir sans beaucoup d'hésitation et de larmes. Une partie du délire de Claudio s'était communiquée à Béatrix ; elle entendait encore le timbre pénétrant de sa voix; elle sentait sur ses mains l'empreinte de ses baisers; elle était prise par instant de crises d'enivrement qui lui ôtaient toute volonté.
Les encouragements de Martha purent seuls la ranimer. La pauvre fille, effrayée d'un amour dont il était trop facile de prévoir les suites, appuya, de toutes ses forces, la résistance vacillante de la duchesse et hâta une résolution dont le moindre retard devait empêcher l'accomplissement. Ce fut elle qui improvisa les préparatifs de départ, poussa à écrire au duc la lettre qui refusait les services de Claudio et fit monter sa maîtresse dans la litière qui la conduisit rapidement au couvent de Sainte-Rosalie.
Après l'effort de ce départ, Béatrix en comprit toute
la sagesse ; mais elle sentit en môme temps que le renouveler serait au-dessus de son courage. Elle avait épuisé, pour cette fuite, tout ce qui lui restait de force et de prudence.
Le jour même de son arrivée au couvent, elle se renferma dans l'appartement le plus secret du pavillon isolé qui lui était destiné et ne voulut ni recevoir les religieuses, ni descendre au jardin ; elle avait horreur du bruit, du mouvement et du jour; Claudio parti, la vie était devenue pour elle un sépulcre où elle voulait rester insensible à tout.
Martha essaya en vain de l'arracher à ce morno abattement.
— Laisse-moi, lui dit Béatrix accablée; tout ce qui réveillerait en moi la vie me ramènerait son souvenir; je ne veux ni voir, ni entendre, ni sentir, ni penser ; veillez autour de moi comme autour d une morte dont vous devriez garder le cercueil.
Priais, dès le lendemain de son arrivée, ce calme funèbre fut interrompu d'une manière aussi saisissante qu'inattendue. Vers le soir^Marlha accourut lui
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annoncer l'arrivée du duc Visconti, suivi de Ser. zi et de Montai van !
Béatrix avait eu à peine le temps de se remettre lorsque Philippe entra.
Il s'aperçut de son trouble.
— Je vous surprends, signora, dit-il en riant; mais je vous devais une revanche et j'ai voulu arriver comme vous étiez partie.
Béatrix essaya de balbutier une excuse.
— Mon Dieu , ce n'est point un reproche, reprit Visconti, dont le regard se promenait autour de lui avec une attention singulière ; il vous fallait de la solitude ; vous ne pouviez mieux choisir ; mais, en entrant ici^, j'ai craint un instant que vous n'eussiez trouvé la maladie où vous cherchiez le repos. Ces fenêtres fermées, ces rideaux tirés, ce silence partout !...Auriez-vou3 établi chez vous, signora, la règle du couvent ?
Béatrix prétexta, d'une voix faible , le besoin de recueillem^ent dans un pareil lieu.
— Ah! vous avez alors commencé vos dévotions?
demanda le duc avec une ironie faiblement déguisée; vous priez ici pour notre salut à tous!... et je suis sans doute le premier visiteur qui ait troublé ce saint isolement?
La duchesse répondit affirmativement, et Visconti continua l'entretien sur le même ton sans en laisser deviner le but. Il s'informa de ce que la signora avait pu faire depuis son arrivée, lui apprit le désappointement de Claudio et son départ. La surprise de la duchesse lui fit comprendre que, depuis, elle n'avait point revu le jeune homme. Son front s'as-i sombrit; il devint tout à coup silencieux, et il fallut l'entrée de Sereza pour l'arracher à cette préoccupation morose.
Le digne secrétaire avait déjà pris dos informations, et lui apportait la nouvelle que Claudio se trouvait au village depuis le matin. Il s'était d'abord présenté au couvent, dont l'entrée lui avait été refusée en conséquence de l'ordre général donné par la duchesse; il avait ensuite écrit; mais sa lettre, tombée aux mains de Martha, n'était point alléeplus loin; enfin on venait de l'apercevoir, au déclin du
d94 LA LUXE T)E MIKL
jour, à la lisière du petit hoisqui loucliait à l'oncointe du monastère.
A cette nouvelle, le sourire reparut sur les traits de Visconti, qui se rapprocha de Béatrix et renoua la conversation un instant interrompue.
Mais la jeune femme s'efforçait en vain d'écouter et de répondre ; l'effort était au-dessus de son courage ; elle finit par porter les deux mains à son front avec une exclamation plaintive.
— Vous souffrez , demanda Philippe , qui semblait décidé à pousser jusqu'au bout sa douloureuse obsession ; une promenade dissiperait ce malaise.
— Non, dit Béatrix en se laissant retomber désespérée sur son fauteuil.
— Au moins faudrait-il jouir de la fraîcheur du soir, reprit Visconti; où est la clef de cette fenêtre ?
Martha la lui remit, et il ouvrit le châssis garni de toile écrue qui, à cette époque, tenait lieu de vitrage dans presque toute l'Europe et remplaçait les stores en Italie.
LA LUNE DE MIEL d9o
Le soleil, complètement descendu à rhorizon, a\ait laissé derrière lui quelques reflets lumineux qui eniîammaient encore la cime des arbres les plus élevés ; les étoiles commençaient à briller dans le reste du ciel, et un vent frais, chargé de mille senteurs balsamiques, frissonnait à travers les vignes qui encadraient la fenêtre. D'un côté s'étendait le verger du couvent, dont les vieux arbres, chargés de fruits, mêlaient leurs bras noueux ; de l'autre, des prairies bordées de saules et de coudriers. On apercevait, dans leurs touffes sombres, les vers luisants semés sur le feuillage comme une poussière d'étoiles, et l'on entendait le murmure de quelques sources gazouillant parmi les joncs et les nénufars. A l'horizon, des hurlements de chien s'élevaient de loin en loin, comme una vertissement lugubre jeté au milieu de ce calme caressant.
Béatrix, qui se trouvait assise en face de la fenêtre, fut attirée, malgré elle, par la sérénité radieuse de la soirée ; elle vint s'accouder à la balustrade de fer, et laissa ses yeux se plonger dans l'immensité
où chaque objet se dessinait en contours vagues et
WÏÔ I.A LLWi: I)K MILL
adoucis. Son rc'jard i'r;vf:nr so promfna du ci^l à riiorizon^ de l'iiorizon aux prairies, et dos prairies au vergoi ; mais, arrivé là, il s'arrêta tout à coup, plus fixe et plus intense ; il venait d'apercevoir, sous les arbres, une ombre qui semblait glisser avec précaution, et dont la vue la fit tressaillir.
La forme, d'abord incertaine, s'approcba, atteignit la ligne éclairée par les étoiles, et la traversa rapidement. Mais la duchesse, qui l'avait reconnue, ne put retenir un cri.
— Qu'y a-t-il? demanda Visconti, qui se tenait un peu en arrière.
— Rien, répondit précipitamment la jeune femme, en reculant.
— C'est une ombre qui vient de passer dans la clairière, reprit Philippe.
— Vous l'avez vue? s'écria Béatrix saisie.
— Et j'ai cru que c'était le reflet d'un nuage, ajouta le duc ; mais il serait peut-être plus prudent de s'assurer... Montalvan...
— Non, interrompit vivement la duchesse, vous avez bien vu, monseigneur.
— Je puis envoyer Monlalvan, insista Yisconti.
— C'est inutile, tout à fait inutile ! s'écria Béatrix troublée ; de grâce, restez, monseigneur ! Écoutez, voici la cloche du couvent qui sonne la prière du soir.
Le duc se découvrit, et Béatrix, quittant la fenêtre, alla se placer à son prie-Dieu, tandis que les femmes s'agenouillaient autour d'elle.
Alors sa voix s'éleva, agitée mais fervente, et commença l'oraison à sainte Rosalie.
Sereza avait rejoint le duc près de la fenêtre, et, tandis que la jeune femme répétait tout haut la prière, Philippe et lui continuaient tout bas un entretien commencé.
-^ C'était lui, disait Pnilippe ; elle l'a reconnu !
— Il aura escaladé le mur du côté du petit bois, ajoutait Antoine.
— Tout à l'heure il a disparu derrière ces buissons.
— Regardez, regardez, monseigneur, le voilà qui re par ait.
— On cela?
1î)8 LA LUNE LE MIEL
-• — Près (lu berceau de vignes, sous la fenêtre.
Visconli se pencha avec précaution et aperçut Tombre arrtHée à quelques pas du balcon, qu'elle semblait regarder.
11 saisit la clef du cbâssis de toile écrue et la jeta à SCS pieds.
Elle se baissa vivement pour la relever.
— Maintenant, partons, dit précipitamment Visconti ; le reste regarde Montalvan.
La duchesse venait d'achever la prière ; il s'avança vers elle avec courtoisie, lui souhaita une heureuse nuit, et passa dans l'appartement qui occupait l'autre extrémité du pavillon.
Les femmes de la duchesse refermèrent la fenêtre, préparèrent tout pour la nuit, puis se retirèrent, et Martha resta seule avec sa maîtresse.
Dès que les portes furent fermées, Béatrix attira brusquement près d'elle la jeune fille et lui dit à demivoix :
— Il est ici.
^— Vous le savez ! s'écria Martha troublée;
— Toi-même, tu en étais donc instruite ?
— Il est venu.
— Lui?
— Et il vous a écrit.
— Tu as la lettre ï
Martha tira, en hésitant, de son sein un billet qu'elle remit à la duchesse.
C'étaient quelques lignes suppliantes par lesquelles Claudio demandait la permission de lui faire ses adieux.
Béatrix baisa, avec transport, cette lettre écrited'une main tremblante.
— ^11 a voulu m'écrire, murmura-t-elle d'un accent qui vibrait de joie; il m'a suivie, il est là.
— Mais monseigneur y est aussi, fit observer Mar-f tha inquiète.
— Tu as raison, reprit vivement la duchesse ; s'il allait soupçonner... Ah! j'aurais dû recevoir ses adieux avant l'arrivée du duc.
La jeune suivante se mit aux genoux de sa maîtresse.
— Au nom de Dieu, Seigneurie, dit-elle avec larmes, rappelez-vous vos résolutions d'hier et d'au-
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jourd'hui ; songez qu'il y va do la vio pour tous doux. Béatrix laissa retomber ses bras et repoussa faiblement Marlha.
— Ah! tu ne veux point me laisser même quelques instants d'illusion, dit-elle d'un ton de reproche douloureux; la prudence frappe chaque élan de mon cœur comme de pauvres oiseaux à qui l'on ne permet point de prendre leur volée. La mort... eh! que m'importe !.,. Ma vie est-elle donc de celles que Ton aime?
— Mais, lui dit Martha, qui avait compris sur-lechamp, avec sa pénétration de femme, de quel souvenir il fallait s'armer, lui. Seigneurie, voulez-vous le perdre ?
La duchesse porta ses deux mains à son front.
— Oh! non, dit-elle, il est jeune... hbre... il guérira peut-être ! . . . Il doit sauver son avenir ! Il vaut mieux qu'il parte sans me parler... qu'il me croie ingrate et implacable... oui... je ne le verrai pas.
Ce dernier mot avait été presque étouffé par des flots de larmes. Martha baisa les mains de la duchesse sans répondre, et pleura avec elle.
Leur veille se prolongea ainsi près de deux heures sans que l'on entendît autre chose que quelques rares exclamations et le bruit des sanglots. Enfin Béatrix, épuisée, consentit à prendre du repos, et la jeune fille la déshabilla.
Martha retira la robe de velours brodée d'argent,' détacha les jupes de soie et enleva les épingles de diamants qui retenaient la coiffure, et la jeune femme resta demi-nue devant le miroir de métal poli que Martha lui avait mis à la main, les épaules baignées par les boucles de ses cheveux noirs.
La jeune fille, qui avait passé dans la pièce voisine, reparut bientôt avec le réseau de pourpre et do fils d'argent destiné à envelopper ces derniers, la robe de toile blanche brodée de soie et les sandales de nuit en peau de cygne. Elle aida la duchesse à revêtir ce costume, et elle allait prendre la lampe d'argent pour la précéder dans sa chambre à coucher, lorsque le bruit d'une clef la fit tressaillir; toutes deux se retournèrent en même temps et ne purent retenir un cri. Claudio était debout sur le balcon do la fenêtre, qui venait de s'ouvrir.
20^2 LA LUWE DE JIIEL
béaii'ix avait rcculiî vers le lorid de l'apparlemcnt en croisant SCS mains sur sa poitrine presque nue; par un mr)iivcment instinctif et rapide, Martlia lui jeta sur les épaules une pelisse de soie qui l'enveloppa tout enliiire.
— Ne craignez rien, Seigneurie, dit Claudio, qui avait atteint le plancher.
— Que voulez-vous , malheureux?... murmura Béatrix tremblante ; ignorez-vous que le duc est ici?
— Leduc?
— Et qu'il a cru vous apercevoir tout à l'heure? Au nom de Dieu , fuyez 1
-^ Ah ! écoutez-moi d'abord, signora, dit Claudio, qui s'était rapproché ; vous avez reçu une lettre, et vous avez daigné m'accorder l'entrevue qu'elle sollicitait.
— Moi ! que dites-vous?
Le jeune homme regarda la duchesse avec élonnement.
— Tout à l'heure, reprit-il, quand j'ai traversé le verger, vous étiez là.
— H est vrai. A votre approche, je me suis retirée.
— En laissant tombera mes pieds la clef de cette fenêtre.
— Comment!
— La voilà.
La duchesse et Martha poussèrent une exclamation d'épouvante.
— Ah! s'écria la dernière comme frappée d'un trait de lumière, c'est monseigneur.
— Se peut-il? répéta Béatrix.
— Il était au balcon pendant la prière... je l'ai vu se pencher... et, n'en doutez pas. Seigneurie, il a des soupçons... il a voulu vous tendre un piège.
ta duchesse devint pâle, et Claudio recula jusqu'à la fenêtre.
— Ah! vous nous avez perdus! bégaya Béatrix ; Claudio, Claudio, partez !
— Adieu donc, signora, dit le jeune homme en s'é lançant vers la balustrade de fer.
Mais Martha, qui venait de se pencher sur l'abîme sombre, le retint du geste.
20i LA LU.\E DE MIEL
— Arn-toz, dit-olh; d'uno voix (Uoufréft par rf.'fTpoi aillant (jik; par la prudence ; j'ai vu des armes briller sous le balcon.
— Comment faire, alors ? demanda la duchesse égarée.
— Il y a encore un passage secret, ajouta Martha.
— Oui, reprit Béatrix, par ce corridor.
Elle courut à la pièce voisine, suivie du jeune homme, et se précipita vers une porte cachée sous la tapisserie; elle la trouva fermée!... Éperdue, elle revint sur ses pas vers l'entrée principale ; mais, au moment où elle allait sortir^ la portière de velours se souleva et Montalvan parut, l'épée nue.
Le cri jetéi par les deux femmes s'arrêta sur leurs lèvres ; Claudio chercha sa dague, seule arme qu'il eût conservée.
— N'essayez point de résistance, dit le capitaine à voix basse; ma compagnie me suit, et tous les passages sont gardés.
— Que voulez-vous? qui vous envoie? interrompit Béatrix, dont le premier mouvement avait été de
reculer, mais dont le second fut de se jeter en avant de Claudio.
— Je viens par ordre de monseigneur le duc, répliqua le capitaine, qui refermait la porte derrière lui.
La main de la jeune femme alla chercher celle de Claudio, et elle s'appuya en frissonnant sur son épaule.
Montalvan la regarda quelques instants en silence.
— La signora a compris l'intention de monseigneur, dit-il lentement; je viens pour lui préparer un veuvage qui puisse lui assurer la souveraineté do ritahe.
.-- Eh bien , frappez ! bégaya la jeune femme en mettant sa tète sur la poitrine de Claudio, qui l'enveloppa de ses bras.
Montalvan baissa son épée.
— Il faut d'abord que Sa Seigneurie m'entende, dit-il avej calme. Chargé de surveiller l'arrivée de Claudio, je ne l'ai point encore annoncé à monseigneur, qui ne se présentera que sur mon avertissc-
mont; nous avons donc le temps de nous explicjuer sans crainte.
licatrix leleva la tnle.
— Que pouvez- vous avoir à me dire? demandat-cUe étonnée.
— Je viens vous proposer la vie et liberté, répliqua Montalvan en baissant la voix. Oh î ne vous récriez pas, signora ; ne m'interrompez point, les instants sont trop précieux. Depuis qu'elle me voit le docile instrument du duc, Sa Seigneurie a dû me juger comme tous les autres; elle m'aura méprisé et haï ! Elle ne pouvait point deviner le but de tant d'efforts ; elle ne savait point qu'en me faisant l'esclave docile de Visconti, je travaillais à rendre son joug plus odieux ; que je détachais de lui les compagnons soudoyés qui font toute sa force, que je menais enfin une révolution qui a germé, grandi, et dont la moisson est mûre aujourd'hui.
— Se peut-il ? s'écria Béatrix stupéfaite.
— Mais, pour en assurer le triomphe, il me fauc votre secours, signora, reprit-il; je viens vous lo demander.
— A moi?
— C'est votre seule ressource désormais. Si vous n'entrez point dans le complot qui doit renverser Visconti, votre mort est résolue. Signez des ordres qui mettent à ma disposition vos villes, vos gouverneurs, vos compagnies, et je vous sauve ; refusez, j'ouvre vos portes à Visconti.
Béatrix se leva épouvantée.
— Moi! dit-elle, prendre part à une conspiration contre le duc? Et quel en est le but? que voulez-vous?
— C'est mon secret , Seigneurie, dit Montalvan avec fermeté. Je vous propose un échange de services, et non la confidence de mes projets. Aidez-moi, je'vous aiderai ; l'avenir décidera du reste.
Et, comme il la vit balancer :
— Choisissez , signora , reprit-il plus vivement ; après la proposition que je viens de vous faire, il faut que vous soyez pour moi une complice ou une victime; choisissez sans hésitation, sans retard . Cha que minute est un pas vers la tombe ou vers le salut. Écoutez !
-08 LA I. i;.NK m: mi kl
Vu hniildc voix conlusos venait do se faire en tendre dans le corridor.
— C'est nionseigneur! s'écria Martha, qui se tenait roreille collée à la porte verrouillée par Montai van.
La duchesse tressaillit de tous ses membres.
— J'accepte, capitaine, balbulia-t-elle égarée.
— Ainsi, vous signerez les ordres, signora?
— Je les signerai.
— Vous le jurez sur votre honneur et sur le salut de votre ûmc ?
— Sur le salut de mon âme et sur mon honneur.
Le condottiere n'en demanda pas davantage. Recommandant par un signe le plus absolu silence, il courut au passage caché sous la tapisserie; le verrou qui avait été poussé fut retiré, et il disparut rapidement. Le moment fut horrible. Visconti et ceux qui le suivaient continuaient à délibérer dans le corridor. Mais on entendit bientôt la voix du capitaine qui les avait rejoints ; il y eut un court débat, puis le bruit s'éloigna et s'éteignit.
Béatrix, qui, jusqu'alors, était restée debout, tous
les nerfs tendus et haletante, retomba sur un fauteuil presque évanouie.
Claudio et Martha se penchèrent des deux côtés en s'efforçant de la ranimer.
— Calmez-vous, signora, dit le jeune homme, le danger est passé.
— Parlez ! partez , Claudio ! murmura-t-elle brisée.
— Puis-je vous laisser ainsi? reprit le secrétaire, qui avait saisi une de ses mains et qui la couvrait de baisers. Ah ! c'est moi qui suis cause de toutes ces angoisses! Comment pourrez-vous jamais me pardonner?
Elle le regarda à travers l'espèce de voile qui couvrait sa vue; une légère rougeur monta à ses joues, son œil s'anima, une de ses mains soulevées alla se perdre dans la chevelure de Claudio, et elle balbutia avec une espèce de délire :
— Emmène-moi !
Claudio poussa un cri de surprise ; mais là main de Béatrix attira vivement sa tête penchée.
— Emmène-moi, répéta la jeune femme, qui ca-
!2I0 i.A II m: de mi kl
cha son visago sur son épaule on sanglotant. Je snis perdue... lu 1(; vois... Si je roslo... il me tuera... Fuyons... n'importe en quel lieu... pourvu que ce soit avec toi 1
— Béatrix ! . . . est-ce vrai?. . . aî-jc bien entend u ?. . . toi, me suivre?... Oh 1 n'est-ce point un rêve?...
— Non, reprit la duchesse, qui laissait un Jibre cours à ses sentiments. Ce Montalvan me fait peur... Qui sait môme si ses propositions ne sont point une perfidie?... Ah! échappons à ces luttes d'ambilion, de haine et de trahison... Je renonce à un rang trop douloureusement payé; allons chercher un asile loin d'ici, en France ou en Allemagne... Partons ensem.ble...
— Oui, interrompit Claudio fou de bonheur, oui, cette nuit même.
— Mais les moyens de fuite? objecta Martha.
— Je les trouverai, reprit le jeune homme ; avant une heure, je serai de retour.
— Et moi, je serai prèle î...
Les deux amants s'oublièrent encore dans une étreinte, et Claudio s'élança par la porte dérobée.
Il arriva au berceau de vignes, traversa le verger, puis le petit bois de chênes qui terminait Tenceinte, et, franchissant le mur dentelé de brèches par suite de la négligence et de la vétusté, il se dirigea en courant vers l'aubcrf^o de la Mère de Dieu,