‹ La lune de mielChapitre 6 sur 15 · i.A i.f;.nk t»i: Mii;r · texte numérisé non relu

i.A i.f;.nk t»i: Mii;r

due du ciel pour votre guérisoii, dit Martlja avec un

peu d'embarras.

— Un soir, continua Claudio, le soir où l'on attendait la crise, je l'ai encore aperçue... Elle est restée plus longtemps que'de coutume, et, avant de partir, elle m'a passé au cou une relique, que j'ai encore là. Voyez !

Le jeune homme avait retiré de sa poitrine un petit étui d'ambre sculpté, et entouré de trois cercles d'or ornés d'émeraudes. Cette vue fit tressaillir Martha.

— Ce n'était donc point une illusion? reprit Claudio plus vivement. Elle est venue, elle a pleuré sur moi, elle m'a donné ce gage précieux qui m'a sauvé de la mort ! Ah ! pourquoi le nier, Martha? Dites que je ne me suis pas trompé : c'était bien elle ! Faut-il donc avoir honte de s'être montrée généreuse pour un malheureux ?

— Vierge Marie! je ne vous comprends pas ! s'écria la jeune fille, qui s'efforçait de donner à son trouble l'air de la surprise. Comment pourrais-je savoir qui vous a visité durant votre maladie quand je n'y suis moi-même allée que deux fois ?

— Seule? demanda Claudio en la regardant.

— Par ordre de Sa Seigneurie, répliqua Martha; car Sa Seigneurie n'a jamais manqué de s'informer de vous, et, ce matin encore, c'est elle qui m'a dit de venir.

Les regards du convalescent étaient restés attachés surla jeune fille.

— Ainsi vous retournez vers elle? demanda-t-il.

— Et je lui annoncerai votre entière guérison, répondit Martha en faisant un mouvement pour se retirer.

— J'irai moi-même, dit-il vivement ; je n'ai point encore remercié Sa Seigneurie, et je suis maintenant assez fort pour me présenter.

' La jeune suivante ne tenta aucune objection; mais elle demanda à prévenir sa maîtresse, et laissa le jeune homme dans la salle d'attente.

C'était l'heure où la duchesse recevait ses serviteurs pour entendre leurs demandes ou leurs plaintes.

Lorsque Claudio fut introduit, elle écoutait les comptes de son camerlingue et avait près d'elle plu-

iriO LA I.UNf: DE MIEL

sieurs de ses femmes de service. Klic no se détourna point au bruit que fit Claudio en entrant; mais le paj)ier (ju'(îll!3 tenait à la main lui échappa, et elle devint très-pâle, puis rougit. Le camerlingue s'arrèla court.

— Continuez, bégaya-t-elle en cherchant à se remettre.

Il reprit le rapport des comptes qu'elle semblait écouter avec une profonde attention. Cependant, au moment où Claudio arrivait près de son fauteuil, elle se retourna avec une vivacité involontaire ; un cri s'arrêta sur ses lèvres, et l'éclair qui avait illuminé son regard disparut aussitôt. Elle se contenta d'un signe de tète qui semblait souhaiter au jeune homme la bienvenue.

Celui-ci s'agenouilla humblement devant Béatrix.

La voix du camerlingue s'était arrêtée; ks spectateurs demeuraient immobiles ; tous les yeux se tournèrent vers la duchesse et vers le jeune homme. 11 y eut une pause. Claudio, tremblant, attendait, la tête courbée; Béatrix en appelait à toutes les forces

de son âme. Enfin, elle lui fit signe de se relever.

— Je suis heureuse de vous revoir vivant, dit-elle d'un ton dont le calme avait quelque chose de glacé; vous nous avez donné de vives inquiétudes.

— Ah ! Seigneurie ! balbutia Claudio, qui voulut saisir sa main.

Mais elle la retira sans affectation.

— J'espère que cette expérience vous sera profitable, dit-elle du même accent comprimé; vous nous épargnerez à l'avenir de cruelles émotions, et vous saurez supporter ce que je supporte.

— Pardon, Seigneurie, murmura Claudio écrasé par cette froideur.

— Ce n'est point un reproche, c'est un conseil, reprit Béatrix, qui se sentait incapable de continuer un pareil effort ; levez-vous et comptez sur notre protection.

Elle se retourna vers le camerlingue, et reprit les comptes commencés.

Claudic s'était relevé, étourdi, encore palpitant des souvenirs quïl avait rappelés à Martha ; il n'avait voulu cette entrevue que pour éclaircir ses dou-

tes; il espérait trouver la duchesse seule et profiler de sa première émotion pour connaître enfin la vérité ! Au lieu de cela, il la voyait occupée de chiffrer, indifférente, sévère, et ne se rappelant ce duel, dans lequel il avait failli succomber pour elle, que comme une querelle vulgaire.

La surprise etla douleur retinrent le jeune homme quelques instants à la même place. 11 ne pouvait croire qu'il eût bien compris ; il cherchait Béatrix dans ce qu'il venait d'entendre ; il se cherchait luimême et doutait de ses propres sensations.

Un seul mot pourtant eût pu tout expliquer. Effrayée par la confidence que Claudio venait de lui faire, Martha avait tout redit à la duchesse, qui, tremblant de se trahir dans une explication, n'avait trouvé d'autre moyen de l'éviter que de recevoir Claudio devant sa maison, et avec une tranquillité qui arrêtât ses questions. Mais, comme il arrive toujours dans ces rôles joués avec effort, elle n'avait pu rester dans une juste mesure ; le calme était devenu de la froideur, la liberté d'esprit de la dureté ; par crainte de ne point atteindre le but, elle l'avait dé-

LA LUNE DE MIEL i53

passé. Elle le sentait elle-même; mais qu'y faire? tout retour était dangereux, impossible ; il eût fallu plus d'habileté pour réparer la maladresse commise que pour l'éviter ; aussi demeurait-elle incertaine, éperdue, n'osant jeter un regard sur Claudio, à qui son embarras paraissait de l'indifférence, dont le premier désappointement s'exaltait jusqu'au désespoir.

Il avait promené autour de lui des yeux éperdus, cherchant en vain l'explication de ce changement, et, ne pouvant soutenir plus longtemps sa douleur, il allait s'échapper, lorsque la portière fut brusquement tirée par le duc lui-même.

Ce fut Claudio que rencontra d'abord le regard de Visconti; il s'arrêta court et fit un geste de joie.

— Ah ! notre jeune batailleur est donc décidément debout? s'écria-t-il avec une gaieté familière qui ne lui était pas habituelle.

— Il vient nous faire sa première visite, s'empressa de dire la duchesse.

— Dieu soit loué ! reprit Philippe, les fidèles serviteurs ressemblent aux bons coursiers de guerre ;

les sauver, c'est nous sauver nous-mêmes.

i5i LA LUNE 1)E MIEL

En prononçant ces dcniiers mots, il fit un geste, cl la f(3mmcde la duchesse et le camerlingue se retirèrent. Claudio voulut les suivre, mais le duc le retint.

— La maladie ne l'a point changé, dit-il en considérant le jeune homme d'un air singulier, j'espère que, sous peu, il pourra reprendre son litre de secrétaire près de la signora.

— Ce lilre n'a point été confirmé par Sa Seigneurie, fit observer Béatrix, qui, n'osant lever les yeux, affectait de timbrer à son sceau les comptes laissés par le camerlingue.

«— Ah! vous rappelez une vieille querelle, ditA'isconti en souriant; mais, depuis, vous savez que je suis devenu plus traitable ; le brevet de Claudio sera signé aujourd'hui môme... et sans conditions!

Philippe avait appuyé à dessein sur ce dernier mot. Béatrix murmura un remerciment ; mais le jeune homme, qui avait tout écouté la tète penchée sur sa poitrine, la releva.

— Que Sa Seigneurie m'excuse , dit-il d'un ton triste ; je craindrais de ne pouvoir remplir comme je le dois les fonctions de secrétaire.

LA LUx\E DE MIEL 155

La duchesse releva vivement la tête.

— Sa Seigneurie, continua le jeune homme, trouvera facilement ailleurs quelqu'un de plus digne... de plus prudent, surtout ! Là où il faut plaire, le dévouement ne peut suffire.

Béatrix fit un mouvement pour l'interrompre, mais elle se retint.

— Si Sa Seigneurie a quelque bienveillance pour moi, reprit Claudio, dont l'accent avait pris un peu d'amertume, qu'elle change donc la faveur qu'elle voulait me faire contre une faveur moindre, mais plus appropriée à mon peu de mérite ; qu'elle m'accorde une place de guidon dans ses compagnies, et qu^elle me fasse partir avec elles pour Faënza, où ^elles vont combattre le comte Manfred.

Pendant qu'il parlait, Yisconti avait regardé à la dérobée la duchesse, dont les yeux étaient fixes et dont les lèvres tremblaient.

— Entendez- vous cela, signora Béatrix? dit-il. Voilà une étrange fantaisie. Devinez-vous d'où peut venir un aussi rapide changement?

— Nullement, répliqua Béatrix avec cfTort.

lliO LA LU ni: I)K miel

— Le seigneur Claudio a-t-il donc quelque chagrin secret pour vouloir chercher la mort au loin comme un preux repoussé par sa dame? Sur mon salut 1 ceci est de ringralilude.

Le jeune homme, étonné, regarda le duc.

— Oui, de l'ingratitude, reprit Philippe en so levant, après l'intérêt qu(î vous a témoigné la signora Béatrix pendant que votre blessure vous mettait en danger.

— La signora? répéta Claudio.

— Monseigneur n'ignore point que j*en avais été la cause involontaire, fit observer précipitamment la duchesse.

— Précisément, reprit Yisconti ; vous vous en êtes crue responsable devant Dieu et devant le seigneur Claudio ! ce qui explique parfaitement vos prières, vos larmes ! . . .

— Monseigneur! interrompit Béatrix, qui avait vu le brusque mouvement de Claudio.

— Mon Dieu! c'était tout naturel, continua Philippe simplement ; mais ce sont des témoignages d'intérêt que n'oublie pas d'ordinaire un serviteur

fidèle. C'était bien la peine de vous évanouir en apprenant qu'il était frappé.

— Se peut-il! s'écria le jeune homme, dont les yeux brillèrent et dont les mains se joignirent.

— Elle a fait plus, dit Visconti sérieusement; elle a daigné oublier la distance qui la séparait d'un serviteur mourant, jusqu'à lui rendre visite.

— Moi? interrompit la duchesse épouvantée.

— Oh ! ne vous défendez point, signora, reprit ^IPhihppe. Sereza vous a rencontrée et reconnue.

/c'était un excès de condescendance que vos égaux ^;, / pouvaient blâmer peut-être, mais qui méritait la

reconnaissance de celui qui veut aujourd'hui vous ^ quitter.

""^ :— Ah ! je ne le veux plus, monseigneur ! s'écria

Claudio hors de lui; j'ignorais... je n'osais croire...

Oh! vous avez raison, ce serait de l'ingratitude.

Quelle que soit mon indignité, j'accepte à genoux et

les mains jointes le titre que je voulais refuser. Si

je mécontente Sa'Seigneurie, elle daignera m'avertir!

elle ordonnera ce que je dois faire ou éviter, j'obéirai

comme on obéit à Dieu lui-môme...

— C'est bien , int(;rTompit Bratrix effray/*o de J'exallalion du convalescent; nf>u.s ne doutons p<jjnt de votre zèle... et nous y coiaplons...

— I^ounu que je me charge de l'entretenir, fit observer Visconti en souriant; sans moi, Taiglon prenait sa volée. Retenez-le bien si vous y tenez, signora, car je le soupçonne de cette race que les précipices attirent et qui va chercher la foudre. Vous ne voudriez point faire avec moi une promenade jusqu'au grand château ?

— Que Sa Seigneurie m'excuse, dit la duchesse, je me sens souffrante.

— A votre fantaisie, signora.

Il prit congé et se prépara à sortir; mais, au moment de soulever la portière, il s'arrêta.

— J'oubliais, dit-il en se ravisant, la signora a sans doute appris que Sa Sainteté Oddon Colonna avait daigné m'accordcr un fragment de la vraie croix.

— En effet, répondit Béatrix.

— Je désire le garder comme celui que la signora tient de sa mère et qu'elle porte toujours pour sau-

LA LUNE LE MIEL i59

vegarde, reprit Visconti; la signorane l'a-t-elle pas fait renfermer dans un reliquaire entouré de trois cercles d'or et orné d'émeraudcs?

La duchesse fit un signe affirmatif.

— Je veux que mon joaillier le prenne pour modèle, dit Philippe; et je demanderai à la signora la permission de le lui envoyer.

Il salua de la main et sortit.

Au moment oii il avait élé question du reh'quaire d'ambre aux trois cercles d'or ornés d'cmeraudes, Claudio avait tressailli de tout son corps. Un regard delà duchesse l'avait tenu muet. Il attendit que le bruit du pas de Visconti eût cessé de se faire entendre.

Béatrix, qui avait deviné son intention, courut à la porte qui conduisait à son oratoire ; mais Claudio s'y précipita sur ses pas; elle se retourna avec un cri.

— Sortez! dit-elle à la fois irritée et tremblante.

Il ne l'entendit pas ; il ne pouvait l'entendre ! Appuyé sur la porte, tous les traits illuminés et la main étendue, il répétait le nom do Béatrix entrecoupé de sanglots et de larmes.

La jeune femme sentit tomber sa colère.

ICO LA ij:ni: ll: mill

— Claudio, au iiuiu de Dieu, dil-elle, que faitesvous? que voulez-vous?

— Celait elle, c'était bien elle! répéta le jeune homme avec une sorte de délire extatique. Elle est venue près de moi; elle a pleuré... elle m'a donné cette sainte relique léguée par sa mère.

Et, retirant de son sein le reliquaire, il le baisa avec une joie d'enfant.

— Eh bien, oui, dit Béatrix, qui comprenait l'inutilité d'une plus longue feinte; c'est moi... j'y suis allé... j'ai pleuré de pitié...

— Ah! n'est-ce point assez pour moi? s'écria Claudio avec délire. Oserais-je demander davantage? La tendresse des anges pour les hommes peut-elle être autre chose que de la pitié ? Mais pourquoi me le cacher? qu'avez -vous à craindre de moi? trop de reconnaissance? Ne suis-je pas l'esclave de toutes vos volontés? Défendez à mes regards de se lever sur vous, et ils demeureront baissés; ordonnez-moi do ne plus vous bénir, et je me tairai.

— Êtes- vous sûr d'en avoir le courage? demanda Béatrix, attendrie de cette soumission.

— Oui, dit Claudio, pourvu que d'un geste vous me disiez: «C'est bien !» Que me fait le reste? Ai-je donc besoin de bonheur, moi, signora? Songez que je suis un orphelin élevé par charité ; n'ayant rien eu à moi jusqu'ici, pas même l'air que je respirais. Étranger et indifférent à tous, vous seule avez daigné prendre garde que je vivais? Aussi, comment vous dire ma reconnaissance?... Ah! pourquoi ne puis-je accomplir pour vous quelque grand sacrifice ! vous acheter le bonheur au prix de ma vie, de mon salut... oui, ma part de paradis, signora, je la donnerais pour vous entendre une seule fois me remercier !

— Eh bien, ayez cette joie, Claudio, dit Béatrix d'un accent très-doux, cent fois merci pour votre affection et votre dévouement.

— Alors vous les acceptez? interrompit impétueusement le jeune homme. Ah ! je vous retrouve telle que je vous voyais dans ma fièvre d'agonie, signora. Vous me regardiez ainsi avec bonté ; vous m'appeliez à douce voix, vous me laissiez prendre vos mains, les presser sur mon cœur. . . sur ma bouche î . . o

Ému par ce souvenir, il avait saisi la main de Béa-

trixot la baisait avec (lélirr;. LacJuchesse, épcrduo, no trouvait la force ni de lui résister ni de se plaindre. Le nom de Claudio mourait sur ses lèvres, mêlé à de tendres exclamations et à dos prières inachevées. Le jeune homme, hors de lui, l'attira contre son cœur.

— Ah ! répétez, répétez ce que vous disiez alor.- ? s'écria -t- il avec passion. Quand vous étiez penchée sur mon front, que j'ai senti votre joue contre la mienne... vous avez dit... oui... je me le rappelle, car ce mot a traversé mon délire comme une sensation délicieuse, vous avez dit : a Vis et je t'aimerai. »

— Ah ! taisez- vous ! s'écria Béatrix qui appuy.n les deux mains sur la bouche de Claudio et se retourna égarée.

Il la laissa aller, retint seulement ses mains sous ses baisers.

— Je me tairai, reprit -il d'aune voix étouffée parle bonheur ; je me tairai... nul ne saura jamais... mais moi, signora, moi... que j'entende encore une fois...

Elle le regarda, poussa un cri, et, se dégageant de ses étreintes, elle s'enfuit éplorée.

Claudio n'essaya point de la suivre. Tant d'émotions avaient épuisé ses forces. Il demeura un instant les bras étendus vers la porte par laquelle la duchesse avait disparu ; puis, regardant autour de lui, il sortit chancelant, et gagna comme un insensé la cellule qu'il occupait aux étages supérieurs.

Arrivé là, il se laissa tomber sur sa couche et fondit en larmes. C'était trop de bonheur à la fois pour lui. Aimé ! il était aimé ! Ce m^ot résonnait à ses oreilles comme la llùte enchantée des contes allemands, au bruit de laquelle les arbres se balançaient harmonieusement, les sources murmuraient de tendres paroles et l'air se peuplait de ravissantes visions. Aimé ! aimé ! Ah ! il sentait son cœur ce dilater sous le poids de cette pensée ; il poussait des sanglots impossibles à retenir ; il eût voulu crier ce mot au loin et devant tous ! Premières crises d'une âme à laquelle l'amour se révèle et qui succombe à cette ivresse ignorée ! Plus tard, l'expérience calme du cœur, qui vient au contact des passions, nous endurcit à l'amour lui-même. Ses rayons attiédis peuvent encore nous échauffer, mais ils ne nous brûlent plus ; ce

101 I.A LUNK DE MIEL

n'est plus lui qui nous possède, c'est nous qui le possédons; la première fois, c'était la flamme céleste donton ne pouvait approcliersansèlre dévoré comrno Sémélé ; plus tard, c'est seulement un de ces feux de bivac qui nous aident à supporter l'atmosphère glacée de la vie.

La première exaltation Lpaisée, il ne resta à Claudio qu'un arrière-goùt de bonheur, plus doux peutêtre que l'ivresse elle-même. Il lui semblait qu'une brise fraîche et parfumée circulait dans ses veines ; il se sentait plus léger et plus souple ; rien ne blessait son regard ni sa pensée ; on eût dit que la joie avait émoussé pour lui l'aiguillon de toute chose. Il descendit à la salle d'audience du duc, afin que sa présence rappelât à ce prince le brevet promis, et saDS lequel il ne pouvait reprendre ses fonctions près de la signoraBéatrix.

Plusieurs courtisans attendaient Yisconti. Parmi eux se trouvaient Sereza et Montalvan.

Tous deux se détachèrent des groupes auxquels ils se trouvaient mêlés pour aborder Claudio. Le capitame l'avait plusieurs fois visité pendant sa maladie,

LA LUXE DE MIEL iG5

et une sorte de réconciliation avait eu lieu entre les deux adversaires. Quant à Antoine, il suivait en tout l'exemple de monseigneur, et la visible bienveillance que ce dernier témoignait au jeune homme avait nécessairement été contagieuse pour le secrétaire.

Claudio se trouvait dans une disposition d'esprit à recevoir affectueusement tout le monde ; aussi accueillit-il les deux familiers du duc avec une expansion qui les frappa. Apres quelques instants d'entretien, Montalvan le regarda.

— Vous avez vu aujourd'hui la duchesse ? dit-il, Claudio répondit affirmativement. Il parla de la rencontre de Yisconti chez la signora, de sa demande d'un brevet de guidon dans les compagnies envoyées à Faënza, et de la promesse faite par le duc de lui accorder celui de secrétaire près de Béatrix.

— Ainsi la signora a consenti? demanda Montalvan avec intention.

— Et maintenant elle refuse, dit le duc, qui venait d^entrerpar la porte placée derrière les trois interlocuteurs, et avait entendu les derniers mots du capitaine.

i(>(i i.A li;m: T)E miel

C(îlai-(;i recula en s'iriclinant ainsi que Sorozi ; mais Claudio, saisi, fit un pas vers Philippe el s'écria :

— N'avcz-vous pas dit qu'elle refusait, monseigneur?

— Voici la lettre qu'elle vient de m'adrcnïer avant de partir.

— Elle est partie? répéta le jeune homme avec un cri.

— Pour le couvent de Sainte - Rosalie , où elle compte faire une retraite.

Claudio demeura foudroyé.

— Cela vous étonne^ reprit Philippe de ce ton double qu'il prenait souvent; tout semblait, en effet, convenu ; mais, après mon départ, vous aurez sans doute mécontenté la signora ?

— Moi ? bégaya Claudio.

— Toujours est-il qu'elle renonce à vos services, en envoyant pour tous ce titre de pension.

Le duc tendait au jeune homme un parchemin qu'il prit machinalement ; mais sa pensée était ailleurs. Il songeait à la cause de ce changement de la

signora, de ce départ subit en répétant tout bas le mot prononcé par le duc : il l'avait mécontentée. . . Et cependant elle s'était montrée attendrie ; elle n'avait point arrêté ses aveux, repoussé ses caresses! elle s'était échappée, non par colère , mais par effroi d'ellemême.

Qui pouvait dire si cette fuite n'avait point la même cause ? Pour partir ainsi sans explication, il fallait qu'elle se sentit bien faible ; puisqu'elle voulait s'éloigner n'était-ce point avouer qu'elle craignait Claudio ?

Toutes ces réflexions se présentèrent presque en môme temps à l'esprit du jeune homme, et à sa première surprise succéda un rapide espoir. Enhardi par cet empressement à le fuir , il résolut de tout tenter pour faire révoquer l'ordre d'exil qui le frappait.

Le duc lui avait laissé le temps de réfléchir et de se décider en s'avançant vers les seigneurs qui l'attendaient. Après avoir échangé avec eux quelques paroles tout en marchant, il se retrouva vis-à-vis de l'ancien novice, et, paraissant se rappeler :

— Ah! j'allais oublier ! dit-il; à la nouvelle du

1C8 LA m; NE DE M ITT.

refus (le la duchesse, j'ai pensé à votre première demande d'un brevet de guidon.

— Je rends ;^i'âce à Sa Seigneurie, répliqua Claudio avec embarras.

— Cavoli a ordre de vous l'expédier, reprit Philippe, mais pour la compa^^nie qui occupe les marches de la Toscane. Le couvent de Sainte-Rosalie est sur la route ; vous pourrez, en passant, remercier la signora de ses largesses.

Il ne laissa point à Claudio le temps d'exprimer sa reconnaissance, et passa outre en continuant avec les seigneurs la conversation commencée.

Rentré chez lui, le jeune homme y trouva la nomination annoncée, avec l'ordre de départ.

Le soir même, Visconti se promenait seul dans la pièce écartée qui servait à ses déhbérations secrètes ; la nuit était arrivée et l'obscurité de ce cabinet n'était combattue que par la lueur d'une lampe à demi recouverte ; une lumière crépusculaire dessinait à peine les objets autour du duc, qui continuait de marcher en s'arrôtant par instant pour prêter l'oreille, avec l'impatience inquiète de l'attente. Enfin, un

bruit léger retentit dans l'un des sombres corridors, des voix murmurèrent doucement, puis cinq coups, frappés d'une manière particulière, se firent entendre à la plus petite porte.

Philippe ouvrit vivement; Sereza se présenta une lanterne à la main et referma derrière lui.

— Eh bien ? demanda le duc.

— Le jeune homme est parli, répliqua Antoine sur le même ton.

— Seul ?

— Seul. '

— Et quelle route a-t-il prise ?

— Celle qui conduit au couvent de Sainte - Rosalie.

, Visconti laissa échapper un mouvement de joie.

— Et il n'arrivera que demain, dit-il ; nous avons encore le temps. T'es-tu procuré un messager qui puisse porter des dépêches à Naples ?

— Oui, Seigneurie.

— Un messager sur ?

— Comme moi-même.

— Et qui ne peut inspirer aucun soupçon ?

470 LA LUNE Iti: MIEL

— C'ost un moine de San-Francosco qui retourne à un couvent de son ordre.

— Bien ; fais-le venir.

Screza sortit et reparut bientôt, suivi du révérend Bartholomeo, déjà connu de nos lecteurs.

En attendant son conducteur, et pour se distraire dans l'obscurité, le frère quêteur s'était mis à ronger une croûte de fromage oubliée dans une de ses poches. Il entra dans le cabinet du duc la bouche pleine et faisant des efforts pour se hâter d'avaler. Mais Sereza avait dirigé sur lui le rayon de sa lanterne, et cette figure blafarde et affamée se trouva éclairée dans toute sa laideur.

Visconti le regarda avec attention.

— Le révérend a-t-il déjà fait ses preuves? demanda-t-il.

— Il est à la solde des Visconti depuis dix ans, répliqua le secrétaire.

— Et connaît-il la gravité de la mission qu'on lui confie ? ^

— Oui, Seigneurie, dit Bartholomeo ; il s'agit de papiers importants.

— Screza vous a donné toutes les inslruclions ?

— Toutes, monseigneur.

— Vous les avez retenues?

Barlholomeo les répéta tout haut et en ordre avec la volubilité qu'il eût mise à réciter son Credo. Lo duc fit un signe d'approbation.

— Oh ! Sa Seigneurie peut être tranquille, fit observer tout bas Sereza ; le révérend est intelligent et sûr. Partout où il se présentait pour la quête, il réussissait à découvrir quelque chose : il suffit de bien garnir sa besace. Fra Bartholomeo sera toujours fidèle au gouvernement qui le nourrira.

Visconti donna quelques nouvelles instructions au moine, lui remit les dépêches, qui furent cousues ^ans les phs de sa robe, puis lui souhaita un heureux voyage.

Après l'avoir reconduit hors du palais, Antoine rentra de nouveau.

— Et maintenant, monseigneur ? demanda-t-il.

— Maintenant, s'écria Visconti, dont le regard élincelait d'une joie sinistre, que Montalvan prenne une compagnie d'élite et nous suive.

i72 I A I.UNE I)i: MI KL

--Cette nuit? répéta le secrétaire étonné; et où allons-nous donc, monseigneur?

— Au couvent de Sainte-Uosalie.

Page 1