‹ La lune rousse: comédie en deux actesChapitre 38 sur 76 · ACTE I, SCENE XVIII. S · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE XVIII. S

mauvais ; — il faudra veiller à cela. Ce ne serait pas la peine d'avoir remporté un prix de philosophie au collège pour un éloge du stoïcisme à propos des bizarreries de la femme de Socrate. — Il me faut pourtant prendre un parti; la situation est devenue intolérable; — autant vaudrait garder toute la vie une arête de brochet en travers de la gorge. — Mais à quelle résolution m'arrêter? — Une idée ! les livres nous donnent souvent des conseils inespérés ; il y a là je ne sais quelle loi de correspondances mystérieuses... Il faut bien, d'ailleurs, qu'ils servent à quelque chose ; autrement, pourquoi les écrirait-on ? — Essayons du moyen, (n va prendre au hasard un livre sur l'étagère et revient s'asseoir.) Qu'eSt-Ce que j'ai pris

là? — Un livre de poésie. — Est-ce que c'est bien sérieux, un poète? Je doute qu'on puisse tirer une honnête moralité de celui-ci. Voyons toujours ce qu'il va me chanter. — J'ouvre au hasard du couteau, et je lis :

La vie est belle encore en sa grâce éphémère ; Si belle, qu'on voudrait, tout un siècle, en ses bras, Épuiser à longs traits, sans être jamais las, Le sein voluptueux de la douce Chimère.

Ce qui la déprécie et nous la rend amère.

C'est ce monstre hideux qui la suit pas à pas. Incessant espion, sinistre belle-mère, Dont l'œil terne et jaloux s'impose à nos ébats;

Qui gourmande aigrement, dont le front qui sourcille Fait passer de l'humeur sur le front de sa fille, Nous gâte son amour, nous glace son transport;

Qui s^ncarne si bien dans tout ce qu'elle touche. Qu'en embrassant la Vie, on trouve sur sa bouche L'horrible embrassement de sa mère, la Mort !

Voilà ce que j'appelle un à-propos brutal, — en tout cas, une coïncidence merveilleuse. — Quel tableau ! et comme c'est ressemblant! moi-même je n'aurais pu mieux dire.

Qui s'incarne si bien dans tout ce qu'elle touche, Qu'en embrassant Hélène, je trouve sur sa bouche L'horrible embrassement de sa mère, madame Verbesec !

Il ne faudrait pas trop m'appesantir sur cette image; je finirais par trouver aux baisers d'Hélène une saveur... quelque peu patriarcale. — Quand je le disais I ces poètes ne sont pas sérieux; — on leur demande une consolation, ils vous servent une ironie. — Cette tirade est tout simplement, d'un bout à l'autre, une excitation à la haine et au mépris des citoyens... je veux dire des gendres contre les belles-mères. — Au diable le provocateur! (Il jette le livre sur la table.) Hcureusement, on n'a pas que des poètes à fréquenter ; — nous avons ici le côté des moralistes, — le remède à côté du mal, — remède parfois pire que le mal et pas aussi attrayant, au dire de quelques

esprits légers. (Il va prendre un autre Jivre sur Tétagère.) VoUS Verrez que la solennelle sagesse de celui-ci va me faire regretter l'originale folie de celui-là . (ii l'ouvre et lit.)

t Voulei-vous -parvenir à supporter^ sinon même à aimer une personne qui vous est naturellement antipa-

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