CHAPITRE VI. jo
^'c^s le commencement du xvui" siècle, le bouton et la vis se substituent à ce mo3^en grossier: la hausse prend une forme moins lourde, la baguette devient droite, mais on n'a pas encore songé à en régler la flexibilité. La tête est encore démesurément lourde et se relevant à son extrémité.
Un peu plus tard, vers 1725, Tartini commence à comprendre les ressources de l'archet, lui assigne un rôle vraiment sérieux et fait opérer de nouveaux changements. Des bois plus légers sont emplo^'és; il allonge sensiblement la baguette et exige une rectitude parfaite. La tête se raccourcit.
Vers la fin du xvni^ siècle, l'étude du violon devenant générale en Europe, les améliorations s'accentuèrent. C'est à une famille d'ouvriers français que revient la gloire d'avoir atteint la perfection.
Le nom de Tourte est pour l'archet ce que celui de Stradivari est pour l'instrument.
Le père des Tourte, établi à Paris vers 1740, était un habile fabricant d'archets ; ce fut lui qui commença la réforme définitive; le fils aîné, connu sous le nom de Tourte l'ainé, travailla avec son père. C'est à partir de cette époque que la baguette devint régulièrement flexible et reçut cette cambrure qui lui donne l'élasticité indispensable ; la tête prit une forme légère et élégante; le crin, fixé avec soin, présenta une lame plate, attaquant la corde également, et avec plus de force.
Mais ces améliorations successives, dues à Tourte le père et à son fils aîné, devaient être dépassées par François Tourte, le second des fils, né à Paris, en
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D'abord destiné à Tctat d'horloger, il avait fait un assez long apprentissage et suivi cette carrière pendant plusieurs années; mais, n'y trouvant pas les ressources qu'il en avait espérées, il résolut de se livrer comme son père et son frère à la fabrication des archets et se mit résolument au travail. Doué d'un esprit patient et observateur, il apporta dans ses nouvelles études cette persévérance lente et minutieuse dont il avait acquis l'habitude dans les travaux d'horlogerie. Ses premiers essais furent laborieux : il s'agissait d'abord d'être fixé sur la qualité du bois à employer; après de nombreuses tentatives, il reconnut que le bois de Fernambouc était le meilleur, et, depuis lui, on n'en a plus employé d'autre.
Il fallait ensuite résoudre le problème de la courbe nécessaire pour fournir l'élasticité exigée par l'école moderne. Ces nouveaux essais se firent avec des segments de douves de tonnes à sucre, bois sans valeur, avec lequel il pouvait se livrer sans dépenses à des épreuves qui n'étaient pas toujours heureuses ^ Ce fut vers 1785 à 1790 que les résultats de ces constants efforts se formulèrent définitivement; et à partir de cette époque ses archets ne cessèrent pas d'avoir la vogue qui n'a été qu'en croissant jusqu'à ce jour-.
1. Tout le sucre venait alors d'outre-mer; il était expédié dans de grandes tonnes faites de bois dur qui présentait de bonnes qualités pour la fabrication des archets. Le père Tourte et son fils aîné l'employaient souvent.
2. Le musée instrumental du Conservatoire de Paris possède plusieurs archets des Tourte. (N°* 39 et 40 du catalogue : archets de violon de Tourte aîné. N° 42 : archet de violon de François Tourte.)
CHAPITRF. VI. 305
Tourte fut puissamment aide dans ses recherches par les grands violonistes du temps; Viotti, entre autres, lui a donné d'excellents avis qui ont largement contribué aux progrès réalisés. Jusqu'alors les crins, à leur point d'attache dans la tête et sur la hausse. n'étant pas suffisamment maintenus dans une position plane, s'enroulaient souvent ensemble. Tourte y remédia en inventant la virole en métal adaptée à la hausse, et qui fixe les crins de façon qu'ils présentent toujours une lame plate posant également sur la corde; et il couvrit d'une feuille de nacre la partie du crin qui repose sur la hausse.
Ainsi modifié, l'archet fut appelé à rccoiirroiient. Tourte faisait pa3'er ses archets ordinaires, sans ornement, "it) francs, et ceux dont la hausse était en écaille, la tête plaquée en nacre, les garnitures de la hausse et du bouton en or, 12 louis de 24 livres.
Il ne marquait jamais ses archets; il en existe cependant un petit nombre (deux, je crois,) qui portent, collée dans la coulisse, une étiquette minuscule, imprimée sur papier, en caractères anglais, gravés sur acier, avec ces mots : Cet archet a été fait par Tourte en 1824, âgé de soixante-dix-sept ans.
Le marquis de Saint-Hilaire en possède un de ce genre dans sa collection.
François Tourte n'a pas eu son égal en Europe ^
1. ... « So istauchdie Form der Bogen, dereii dièse Meister (Rode u. Spohr) sich bedienen (der sogennante pariser Bogen), diebeste.)) [Allgemeine musikalische Zeitung, B., 260, Leipzig, 18 16.) « Les meilleurs archets et les plus recherchés sont ceux de Tourte, à Paris. » (Spohr, Méthode de violon., p. 7.)
3o6 L'ARCHET.
et aujourd'hui ses archets, devenus de plus en plus rares, se payent des prix très élevés. Mais pour les archets comme pour les instruments, il faut être prudent et bien s'y connaître; car on a autant abusé de son nom que de celui des grands luthiers italiens, et nous voyons quelquefois payer très cher des archets dits de Tourte, qui ne sont jamais sortis de ses mains.
Nous devons ajouter que rien n'est plus diflicile que de reconnaître le vrai du faux. Les faiseurs d'archets de l'époque, Eury, Latieur, Lupot, et plus tard Peccate, étaient habiles; ils avaient pris Tourte pour modèle, et ils ont quelquefois réussi à reproduire si bien tous les détails de sa main-d'œuvre, qu'aujourd'hui, le temps ayant donné au bois cette teinte de vieillesse inimitable, l'erreur est souvent possible. Les seuls indices certains se rencontrent dans la perfection des contours, ce qu'on appelle en terme de métier le filage de la baguette, dans la cambrure et dans l'extrême habileté de main qui a donné à la tête ce cachet si difticile à imiter, même par les meilleurs ouvriers. Il faut être absolument du métier pour ne pas s'y méprendre.
Un bel archet de violon de Tourte, sans ornement, se paye facilement de 200 à 5oo francs ; ceux pour le violoncelle atteignent des prix beaucoup plus élevés : à la vente après décès d'un collectionneur bien connu, M. Bonjour, qui eut lieu à Paris, le 5 février 1887 à l'Hôtel des ventes, rue Drouot, un archet de violoncelle de François Tourte (le n" 11) fut adjugé à un luthier de Londres, M. Hill, pour la somme relativement énorme de 1,100 francs.