LE PREJUGE
Avant d'aborder le terrible problème de l'hérédité, qui précipite dans le gouffre du déshonneur tant de malheureuses
victimes du mal de boire, je voudrais attaquer de front le préjugé, qui est bien le plus ferme soutien de l'alcool. Lepréjugé innocente la boisson et ferme les yeux sur l'inconduite de ceux qui en abusent. Jadis, l'ivrogne mourait isolé dans un coin, emportant quelque chose du mépris de ces concitoyens.
Aujourd'hui, l'alcoolique qu'on conduit à sa dernière demeure n'était, dans la pensée de tous, qu'un bon et brave garçon, un cœur d'or, une âme généreuse, mais il avait son petit défaut et ses petits accidents . . . On trouve même prétexte à excuses dans la douleur, la peine et les tristesses de certaines existences. . . (( Pauvre homme ! — et même pauvre femme — c'est le chagrin qui Ta poussé à boire.»
Je n'ai pas voulu signaler une autre cause de l'alcoolisme, donnée cependant par un médecin de grande autorité, le Dr Toulouse. (( L'alcoolisme résulte presque toujours d'une épouse, mauvaise femme de ménage, partant, d'un foyer détestable ». Pour le Canada du moins, j'aurais certes écrit, au lieu de (( presque toujours », les mots : « quel-
quefois )), ou (( en de rares exceptions )), ou bien, je ponctuerais autrement la phrase, et alors j'affirmerais que si l'alcolisme résulte presque toujours d'une épouse, mauvaise femme, partant, d'un foyer détestable, il faudrait avouer que le brave homme d'ivrogne aurait été malheureux dans son choix ; à moins que son triste lot ne soit que la réalisation du proverbe : « Qui se ressemblent se rassemblent.))
L'alcool, suprême consolateur. Est-ce un fait, oui ou non ? Hélas ! il est tel qu'un grave auteur, cherchant à découvrir quelles pouvaient bien être les causes principales du mal de boire, signale en jjremier lieu la tristesse :
« La tristesse, dit Maurice de Fleury, même quand elle vient d'une peine morale, n'est que la conséquence de l'accablement corporel, de l'atonie de nos organes; c'est la compagne inséparable du sentiment d'épuisement, de misère physiologicjue. Pour gagner le sommet d'exaltation légère, domaine de la joie, d'où l'on n'aperçoit plus la vallée de misère, combien d'hommes et de femmes s'empoisonnent d'alcool, d'o-
pium, d'éther, de morphine, sur cette vieille terre qui se croit civilisée et qui en est encore aux procédés les plus sauvages pour se donner l'oubli.)) (( L'homme, dit José Hennebicq, espère trouver dans l'ivresse l'illusion du bonheur, ou une joie factice, ou l'oubli, (( un Paradis artificiel )). L'alcool et la morphine se trouvent être les aboutissants d'une même cause : la désespérance et le manque d'énergie dans l'adversité.)) Cette parole du Dr Pichon nous amène à signaler la cause initiale qui conduit tant de femmes à l'alcoolisme et à l'ivrognerie : la peur de la souffrance. On l'a dit, chez nombre de femmes de notre époque, on ne sait plus, on ne veut plus souffrir.
Un magistrat, dans un livre qui a pour titre : (( L'alcoolisme féminin )), M. R. de Ryckère, a écrit : « On ne sait plus souffrir. ))
(( Et les femmes, trompant l'antique malédiction, n'enfantent plus dans la douleur ! On ne voit que le bénéfice présent, le coup de poing donné dans la douleur qui s'arrête, l'hébétement momentané de l'être endolori. Quant
au lendemain, on n'y songe pas ! Mais par une fatalité impitoyable, juste, peut-être, l'abus, presque toujours, succède au remède. Celles qui ont appris à se libérer une fois de la souffrance contractent la lâcheté habituelle de ne plus savoir souffrir. Bien plus, elles veulent jouir.»
Longtemps, on a cru, on a espéré, que la femme avait échappé à la terrible gangrène qui ronge la société moderne. Aujourd'hui le doute n'est plus possible. (1^ L'alcoolisme s'étend rapidement et progressivement à la femme.
Ici, sans pudeur; là, sournoisement et hypocritement. Dans le monde du petit peuple, il fait chez les femmes des progrès épouvantables ; il se glisse dans
(1) «Le péril de l'alcoolisme, en Angleterre, vient surtout de ce fait que la proportion des ivrognes augmente considérablement parmi les femmes. » L'Angleterre souffre de cette disgrâce d'être le pays du monde qui fournit la plus haute proportion d'ivrognes appartenant au sexe féminin. Là, les ivrognesses égalent ou excèdent en nombre les ivrognes.
Cf. Georges B. Cutten, de Yale. The psychoogy of Alcoholism, 1907. Introduction.
tous les (( thés )) de la classe aisée; et même, il a fini par contaminer le sexe faible des classes les plus élevées. Là, il faut le dire, c'est l'ivresse des gens comme il faut ; l'ivrognerie discrète et honteuse des alcools plus fins. Que voulez-vous, on a ses peines, fût-on riche ! Elles boivent pour se consoler, toutes. Un vieil apôtre de la tempérance me disait, un jour : (( Il est un prodige de sincérité qui m'émeut toujours: c'est une femme ivrognesse qui s'en accuse.»
Je compris mieux cette remarque de Forel de Zurich, au congrès de Genève, en 1897. « Les femmes n'avouent que très rarement leurs excès de boisson.
En général, elles nient avec acharnement, souvent même quand elles sont prises en flagrant délit.» C'est un homme qui a écrit cela. . . il a du exagérer un peu. . . je vous laisse à juger. ^
Mais, de toutes les causes de boire, le préjugé n'a pas de retranchements plus solides que ceux-ci : (( ça fait du bien, prendre un coup». (( Il ne faut pas en abuser, mais l'usage est légitime. Ça réjouit, ça réchauffe, ça stimule, ça préserve des maladies.» ((Le vin réjouit le
cœur de l'homme.)) « Le gin, c'est le lait des vieillards.))
Certes, je suis d'accord pour signaler la justesse de la dernière formule de réclame, pourvu qu'on m'accorde que V effet le plus certain cest bien de faire retourner les vieillards à la plus complète enfance et par le plus sûr chemin. Avant de réfuter les erreurs entretenues par le préjugé, je veux faire quelques remarques importantes sur les dangers des alcools.
Plus un être est faible plus l'action de l'alcool lui est nuisible et dangereuse. (( Les convalescents sont particulièrement sensibles aux préparations alcoolisées : les femmes plus que les hommes ; les enfants plus que les femmes; mais les femmes en couches les ont au maximum, le plus de tous.)) Aussi, ajoute le Dr Triboulet, les vins toniques, les fortifiants alcoolisés, (vous savez : Peruna, Melchers et compagnie ou John De Kuyper et Co., même avec du lait) ont-ils à leur actif un nombre déjà notable de cas d'alcoolisme confirmé.)) On dit : « Je ne prends qu'une dose hygiénique, ou, je ne bois qu'une boisson hygiénique.))
Voici ce que répond la science :
(( Entre vins, bière, cidre et alcools, il n'y a qu'une différence du plus ou moins NUISIBLE. Il n'y a pas de liquides alcooliques hygiéniques.» ^^^
Maintenant, examinons ce que vaut cette formule : la dose hygiénique.
« La dose hygiénique est une expression contre laquelle doit s'élever tout physiologiste ou tout médecin. Il n'existe pas une dose hygiénique : la sensibilité et le pouvoir de résistance à l'alcool sont extraordinairement variés chez les différents hommes, comme à l'égard des autres poisons. L'observation montre que certains hommes, malgré la consommation quotidienne de quantités importantes d'alcool, peuvent vivre vieux sans être plus malades, ni moins actifs que d'autres, tempérants et abstinents.» (2)
(( De ces insensibles jusqu'à ces sensitives,chez qui les doses minuscules d'al-
(1) Cf. Triboulet.
(2) Nous verrons, dans l'article où nous traiterons de l'hérédité, comment il se fait que le fils « ne porte pas les coups )) de son père et pourquoi ?
eool suffisent pour développer des troubles réels, il y a toute une série de degrés. Qui de nous pourrait dire, à l'avance, s'il appartient à la catégorie des inattaquables, ou à celle, infiniment plus nombreuse, des sensibles ? Qui pourrait dire d'avance quelle dose journalière, il est apte à supporter sans en éprouver un dommage ? )) (^>
Voici d'ailleurs la formule simple et précise, médicalement et scientifiquement, d'une bonne alimentation : potage, viandes, légumes, fromage, poissons, œufs, fruits, lait, eau, etc. « Une ration d'entretien ne comporte, dans aucun cas, l'adjonction d'une boisson à base d'alcool (boisson distillée ou fermentée). Nous ajoutons que, d'ailleurs, elle ne doit comporter aucun excitant, thé ou café purs, par exemple. Toute dose d'alcool, à titre de supplément momentané à ceux qui se livrent à des travaux physiques, n'est qu'un luxe dangereux, l'alcool n'est pas une nécessité.» (2)
(1) Prof. Grubcr, allemand, 1903.
(2) Triboulet, ouvrage cité.
— (( Je travaille, se dit-on, ça ne me fait rien.)) Accoutumance, et besoin factice. Quand la force de résistance est épuisée, l'équilibre artificiel de l'organisme tombe et alors on voit éclater les symptômes avant-coureurs du delirium tremens : les petits signes.
Quels sont-ils ?
Nervosité insolite, tremblement, insomnie, les cauchemars (rats, souris), ou les rêves professionnels, les fourmillements dans les extrémités, les crampes dans les mollets et enfin des manifestations douloureuses affectant presque toujours la forme de point de côté.
(Milian : Les points de côté des alcooliques).
Enfin cette remarque, qui n'aurait pas peu d'effet si on la voulait bien communiquer à toutes les femmes : « La femme enceinte, qui s'alcoolise, alcoolise l'enfant qu'elle porte et, très souvent, un seul excès cause la mort de l'être qui a droit à la vie.))
Autre conséquence, qui n'est pas assez redoutée : « Parmi les accidents puerpéraux, le plus redoutable comme aussi
le plus certainement relié à l'alcoolisation de la femme est l'éclampsie.)) ^^^
Pour répondre aux prétextes invoqués par les habitués du petit verre que fautil de plus, sinon signaler les effets certains de l'alcool sous toutes ses formes, effets qui atteignent les buveurs de toute catégorie, les personnes atteintes du mal de boire. Voici brièvement :
(( Les parties du corps principalement attaquées par l'alcool sont : l'estomac et le foie, le sang, les vaisseaux sanguins et le cœur, le cerveau et le système nerveux, les reins et les organes de respiration.»
Estomac — Dans l'estomac l'alcool produit : 1° l'inflammation simple, d'où proviennent de mauvaises digestions, une chaleur vive à l'estomac, des vomissements et des crampes ; 2° l'inflammation ulcéreuse et la dilatation de l'estomac ; 3° le cancer de l'estomac, maladie terrible et incurable.
Je le sais bien, tous ceux qui meurent du cancer de l'estomac ne sont pas des alcooliques, mais les alcooliques qui en
(1) Triboulet, passim.
meurent sont assez nombreux pour que l'on craigne cette maladie affreuse.
i^oie — Il congestionne cet organe; tantôt il le change en une masse graisseuse et en augmente le volume; tantôt le ratatine et le rétrécit; il produit des calculs biliaires, etc. Il s'ensuit des indigestions, des pesanteurs d'estomac, des vomissements, la jaunisse, l'bydropisie, etc.
Sang — Il en détériore les globules rouges, l'affaiblit, le vicie, l'empoisonne.
Vaisseaux — Les vaisseaux sanguins (veines, artères), perdent leur élasticité, se remplissent de chaux, deviennent durs, cassants, se déforment, se rompent, de là des attaques d'apoplexie, des morts subites.
Cœur — Le cœur est surexcité et dépense sa force en pure perte ; il se dilate, devient gras. Les valvules ou soupapes s'imprègnent de chaux et se déforment ; leurs parois s'épaississent.
De là des palpitations, des faiblesses, des dégénérescences graisseuses, des arrêts, la mort foudroyante.
Cerveau — L'alcool y produit des inflammations, des congestions, des hémorrhagies ; il en pervertit la subs-
tance nerveuse, amenant ainsi des vertiges, etc., de même que des troubles dans l'exercice des facultés de l'âme.
Système nerveux — Il produit l'épilepsie,ledelirium tremens ou folie passagère des buveurs. Les mains tremblent, la marche est hésitante, la peau fourmille, etc. D'où apparaît la vérité de cette définition de l'alcool : (( La boisson, c'est de l'épilepsie en bouteille . ))
Reins — Il produit des congestions, des inflammations, les calculs, la gravelle, la dégénérescence graisseuse, l'atrophie, Talbuminerie.
Respiration — Dans les organes de la respiration, l'alcool produit: 1° l'inflammation du larynx et des bronches ; 2° la congestion pulmonaire ; 3° la pneumonie ; 4° il mène à la phtisie pulmonaire, parfois même à la phtisie galopante. (( L'alcool fait le lit à la tuberculose ». Hélas !
Et après cela qu'on ose bien affirmer, que boire réjouit, repose, fortifie, soutient, etc., etc. Devant la science et l'expérience il reste acquis que (( l'alcool est le meilleur agent recruteur de la misère et de la mort )).
Il n'est plus permis d'ignorer les éléments de la puériculture, qui veut que toute mère sache « surveiller le repos de l'enfant, ne pas l'exciter à tout propos et hors de propos, l'alimenter intelligemment, lui épargner toute médicamentation meurtrière, le préserver du froid et des changements brusques de température.» Si elle ignore ou méconnaît son devoir, d'une façon ou de l'autre, elle est criminelle.
Son premier devoir, c'est de savoir.