‹ La Lutte antialcooliqueChapitre 14 sur 32 · ARTICLE VI · texte numérisé non relu

ARTICLE VI

SOMMAIRE

Vice et préjugé. — Le mal qu'on aime. — Fausses raisons. — L'alcool stimule ! — L'exemple de Gluck. — Réfutations oratoires d'un conférencier dominicain. — L'apéritif. — L'alcool aliment. — L'alcool condiment. — Déroute effectuée sous le ridicule. — « Un fortifiant ! » — Les coups de fouet.

— L'alcool réchauffe. — La vraie manière. — Expériences de savants. — Deux frères jumeaux. — Leur plus mortel ennemi, la conviction agissante.

LE PRÉJUGÉ (^suite).

Lo plus grand ennemi du bonheur de l'homme, c'est la passion victorieuse

de la raison, et l'entraînant à tous les excès que la conscience et le bon sens réprouvent également. La passion aveugle, en jetant devant l'entendement comme un voile opaque qui cache la vérité. C'est le préjugé qui tisse ce voile, des mille fils des prétextes les plus futiles. Ce n'est pas que cette trame soit si bien ourdie qu'on ne la puisse rompre, et encore moins que les fils en soient bien résistants. Mais si elle suffit à garder tant d'esprits dans l'ombre de l'erreur c'est parce qu'ils ne veulent pas de la lumière de la vérité. Le prétexte justifie à leurs yeux la faiblesse de leur volonté, parce qu'ils aiment leur mal.

Dans le dernier article, nous avons signalé les ravages de l'alcoolisme dans l'organisme humain et les maux du buveur; mais sur tous les alcooliques, de bonne foi ou non, pèse d'un poids effrayant, la terrible certitude que ces (( maux ne sont qu'un acompte qu'ils payent au vice et que leur descendance paiera le reste )). Pourquoi n'y pas songer ?

L'alcool est un stimulant ou excitant, soit ; mais n'est-il pas un stimulant qui tue et empoisonne ? Puis, est-ce bien exact, au vrai sens du mot ?

L'alcool stimule. — C'est le contraire qui est démontré. On le voit bien chez nos habitués du petit coup ou chez nos ivrognes, que l'alcool est plutôt un stupéfiant du système nerveux et de l'intelligence. Peu à peu, une dépression cérébrale se produit.

Le caractère subit lui-même de sensibles modifications ; c'est, à brève échéance, l'abrutissement complet.

L'alcool stimule. Et, d'un air triomphant on nous cite certains personnages, célèbres dans l'histoire, lesquels enfantaient des chefs-d'œuvres au sortir de leurs orgies. Disons plutôt :

que de services ces grands esprits n'auraient-ils pas rendus à l'humanité, s'ils avaient su conserver dans une sobriété parfaite cette intelligence que Dieu avait créée si belle, ce cœur qu'il avait fait si généreux .

Gluck, (1714-1787) illustre compositeur allemand et musicien de génie, était une victime du préjugé vulgaire

au sujet de l'alcool. Il disait à qui voulait l'entendre, au jour de ses triomphes, « qu'il aimait avant tout l'argent, ensuite le vin, et enfin la gloire. Rien de plus logique : avec de l'argent j'achète du vin, le vin m'inspire, et l'inspiration me rapporte de la gloire )).

S'il n'avait bu que du vin, le cher homme . Mais non, il lui fallut de plus en plus de l'eau-de-vie. Aussi, le 25 novembre 1787, pendant un souper, il vide d'un trait un carafon d'eau-devie et tombe mort, foudroyé à l'instant par l'apoplexie. Et l'eau-de-vie lui donna ce qu'elle donne à tant de ses amants : la mort .

L'alcool stimule. Oui, pour quelques heures, mais c'est pour tuer plus sûrement. N'a-t-on pas même apporté, à l'appui de ce préjugé, un fait assez fréquent, du reste, que l'on observe chez les enfants d'alcooliques ?

Ils apparaissent doués d'une intelligence vive et précoce. Pour avoir le droit de porter un jugement définitif, il eût fallu les suivre, ces enfants, dans leur développement physique et intellectuel ; et l'on aurait vite remarqué

qu'ils subissent une sorte d'arrêt, à un certain âge ; qu'ils ne sont même pas doués d'une grande force intellectuelle et morale. Nous avons alors la catégorie des névrosés. Et tant de défauts qui grandissent avec les années. . .

La science a dit : (( L'alcool produit l'abrutissement lent mais fatal de l'individu, la stérilisation intel-, lectuelle et physique de sa race, avec les conséquences sociales, abaissement du niveau intellectuel et dépopulation ». (Dr Bertillon). (( La buvette est la grande pourvoyeuse des asiles. » Dr St-Jacques, de Montréal. ^^^^

Avant de défendre la joie de boire il faudrait savoir de quelles larmes cette joie est la cause et l'occasion et à quel abîintf elle conduit.

Mais l'alcool est un apéritif.

L'alcool provoque l'appétit ! C'est un autre préjugé plus funeste et plus généralisé que le précédent. Répondons tout de suite : « L'alcool, à dose tant soit peu toxique, se comporte comme un

(1) Cf. Conférence du R. P. Miville. O. P., à Ste-Anne de Fall-River, carême de 1910.

stimulant hypothétique, dont l'action définitive est de paralyser ces grandes fonctions de l'organisme, digestion, respiration, circulation )). (Dr Legrain).

(( Boire, c'est s'ouvrir l'appétit avec une fausse clef. ))

L'alcool nourrit. — Non, répond la médecine. Aliment nuisible, détestable ; il coûte cher, plus cher que le lait et le pain et il leur est très inférieur comme aliment. Avec plus de vérité, il faut dire que l'alcool brûle, mais qu'il ne nourrit pas.

L'alcool, ça soutient. C'est toujours le même préjugé qui s'affirme, tout en paraissant varier ses formules. Ça soutient ? dites-vous. « Oui, comme la corde soutient le pendu, en le tuant ! »

(( Au moins, reprend le préjugé, vous devez admettre que l'alcool est un agréable condiment ». Telle est la thèse qu'on a essayé de soutenir devant près de deux cents médecins, au congrès de Stockholm, en 1908. Voici la seule réponse à faire, donnée par le célèbre Dr Legrain. Montant à la tribune, le docteur de s'écrier : (( L'alcool,

un condiment ? Allons donc! Comme la moutarde, alors ! Je connais la folie alcoolique, je ne connais pas la folie « moutardique )). Mais si la moutarde provoquait la folie, je deviendrais abstinent de moutarde, comme je le suis de tout alcool )).

L'alcool 7 échauffe. C'est le préjugé le plus accrédité chez tous. Pour quelques-uns, cependant, la boisson forte est aussi un rafraîchissant. Les uns l'absorbent pour chasser le froid qui les envahit ; d'autres croient supporter plus facilement la chaleur torride du soleil en buvant cette eau-de-vie. Étrange vertu de l'alcool, qui s'adapte ainsi à tous les contraires ! Vraiment, n'estce pas plus absurde que l'action du charlatan qui nous présente la même panacée guérissant tous maux, les cors aux pieds tout comme la tuberculose et les maux de tête ! Le voyez-vous, cet homme épuisé, haletant, la gorge desséchée et allant chercher dans le grand verre de \vhiskey,de brandy, etc., la boisson qui le doit désaltérer et rafraîchir. Aussi nombre d'hommes ont-ils payé de

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leur vie une pratique si contraire au sens commun ». ^i>

L'alcool réchauffe ! Comme le pétrole quand il est bien pur et qu'il flambe joyeusement sous le réchaud. C'est, certes, son plus noble emploi.

Pris comme boisson, il ne faut pas croire que l'alcool réchauffe, c'est une illusion. D'ailleurs, le buveur sait bien le contraire ; il sait bien que l'alcool, après avoir produit, pendant quelques minutes, un accroissement de chaleur à la surface, refroidit ensuite fortement le corps ... Et quand il lui arrive, à la suite de libations trop nombreuses, d'avoir (( trop chaud )), il sait bien que cette chaleur, qui fait tomber du front des gouttes froides, est bien en tout point semblable à celle qu'éprouve l'enfant qui se rend malade à fumer.

(( Mais, enfin, c'est un tonifiant . )) L'alcool donne des forces ! Encore un préjugé facile à détruire. Du reste, ce que nous avons dit des effets désastreux de l'alcool sur l'organisme, prouve en même temps la fausseté

(1) R. P. Miville, 0. P., conférence citée.

de cette assertion, que l'alcool donne des forces. L'alcool ne fortifie pas plus l'homme que le coup de fouet administré à la bête de somme. Il vous faut, je suppose, gravir une pente raide. Le cheval, déjà exténué par une longue course, semble hésiter ; vous labourez ses flancs de grands coups de fouet. Le corps de la bête frémit sous la douleur et, ramassant ses forces dans un élan désespéré, l'animal est parvenu au sommet. Il est épuisé, haletant, ses membres frissonnent. Direz-vous qu'il est plus fort ? Non. Quand, stimulé par l'alcool, vous avez vous-même fait preuve d'une plus grande énergie, êtesvous plus fort qu'auparavant ? Attendez cpielques instants et elle vous abandonne, cette force factice ; vous devenez même incapable de fournir une somme ordinaire de travail.

Donc, boire pour se donner des forces, (î'est comme si on voulait nourrir un cheval à coup de fouet.

Un fait démontré prouve qu'en aucun cas, le travail donné par un buveur d'alcool ne peut égaler le travail fourni

par celui qui s'abstient de cette boisson, et l'avantage en faveur de l'abstinent est d'un bon tiers.

Un savant professeur de l'Université de Bruxelles, M. le Dr De Boeck, dit :

(( Que l'alcool donne des forces à l'individu, qu'il lui permet de se livrer à de nouveaux efforts, ce sont là, pour la plupart des gens, des articles de foi, que le préjugé a rendus indiscutables.

En réalité, l'alcool ne fait qu'émousser la sensation de fatigue ; il détruit la soupape de sûreté, destinée à faire éviter les excès.»

(( Ce préjugé est particulièrement néfaste pour les travailleurs. Les pauvres gens, dont les ressources sont rarement suffisantes pour leur assurer une existence digne d'êtres humains, sont poussés, par cette croyance malfaisante, à gaspiller, en boissons alcooliques, une bonne partie de leurs ressources, au lieu de se procurer la nourriture riche et savoureuse qui, seule, peut leur donner les forces nécessaires.

«L'expérience a donné de la complète inutilité, de la nuisance des boissons

alcooliques, à dose même faible, une démonstration plus probante que les raisonnements scientifiques les plus subtils. »

Un savant professeur de cette même Université de Bruxelles, M. le Dr Destrée, après deux cents expériences, donne, entre autres, les conclusions suivantes : « Consécutivement à un effet excitant presque immédiat, mais très momentané, l'alcool a un effet paralysant très marqué. Le rendement musculaire, environ une demi-heure après l'administration d'alcool, arrive à un minimum que de nouvelles doses d'alcool n'élèvent plus que difficilement.

«L'effet paralysant, consécutif de l'alcool, compense l'excitation momentanée et, somme toute, le rendement de travail obtenu avec l'emploi des boissons alcooliques est inférieur à celui que l'on obtient en se privant d'alcool.

«Ces conclusions expérimentales viennent donc appuyer une fois de plus, par des données scientifiques, la légitimité de la lutte entreprise contre l'alcoolisme, pour le plus grand bien de la société.»

Et si j'insiste tant contre le préjugé, c'est qu'il est la pire forme de l'ignorance. Ils sont frères jumeaux. Ils ont pour père la passion. On ne saurait assez le combattre et le poursuivre jusqu'en ses derniers retranchements.

Il est si arrogant, parce qu'il se fortifie de tout ce que la passion invente pour se justifier et se défendre quand on l'attaque. Il faut, dans la lutte, commencer par se former une conviction personnelle ; la manifester par une conduite digne et sans reproche, sans faiblesse devant la sollicitation indiscrète, puis, dans la mesure de son influence, la faire respecter tous les jours ; il faut répandre autour de soi, dans toute occasion, ce que l'on croit être la vérité salutaire. Il faut ressasser les idées justes, avec opiniâtreté, et même avec une sainte violence. Qui sait si votre zèle ne triomphera pas, un jour, du préjugé et de la passion qui aveuglent votre mari ? . . . Chose certaine, c'est que votre conviction agissante vous préservera, et sauvera vos enfant des dangers terribles de l'ignorance.

Et si vous réussissez à inspirer la crainte, l'horreur de l'alcool à vos enfants, rien ne peut mieux les préparer aux luttes de demain et aux victoires de la conscience, de la dignité personnelle et de l'honneur chrétien.

— L'alcool ne nourrit pas ; il abrutit et tue.

- — L'alcool est le meilleur agent recruteur de la misère et de la mort.

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