ARTICLE I
SOMMAIRE
Pourquoi ces articles ? — Pourquoi sont-ils à l'adresse des femmes ?
— Le rôle de la femme au foyer. — Première éducatrice. — Instruire.
— Les moins préjugés. — Dangers et périls que la femme ignore
— Terribles révélations. — Petits remèdes et graves conséquences.
— Si femme savait ! — Le crime d'ignorance. — Pour combattre « l'aveuglement de l'amour ». — Rôle de la mère. — Comment atteindre les hommes. — Modeste espoir.
{Articles écrits spécialement pour les femmes.)
Pourquoi ces articles ?
Pourquoi sont-ils à l'adresse des femmes ?
1° Mais pour semer dans le peuple quelques bonnes vérités au sujet de l'alcool ; parce qu'on ne saurait trop se pénétrer de cette idée que la lutte contre l'alcoolisme est une affaire d'initiative privée et que, seule, l'action énergique, persévérante, combinée des simples citoyens peut avoir raison du mal qui nous déborde de toute part. Si l'on veut qu'il y ait initiative privée, il faut créer la conviction, et une conviction telle qu'elle pousse à agir, dans la sphère de son influence spéciale et par tous les
moyens qui sont à la disposition de chacun. Or, quiconque sera bien averti du danger de l'alcool, s'il veut être sincère et agir suivant sa conviction, l'évitera lui-même et s'efforcera de le faire éviter à ceux qui dépendent de lui.
Pourquoi ces articles sont-ils à l'adresse des femmes ?
2° Parce que nul plus que la femme n'est capable de dissiper le préjugé, de combattre l'ignorance, d'affermir la volonté de ceux qui ont plus spécialement à lutter contre les influences des mauvais exemples, et des attirances mauvaises du milieu.
Providence vigilante, placée par Dieu pour garder le foyer, la femme peut et doit imprimer aux âmes jeunes le cachet de la vertu de tempérance et de sobriété, par une action d'autant plus eflBcace (ju'elle sera plus éclairée et plus convaincue. La tendresse, le dévouement et l'amour donneront à son action sur le cœur et l'esprit de l'enfant une })uissance cpie nul autre ne })eut espérer. L'éloge que doit ambitionner la mère chrétienne, vraiment digne de sa mission, ne doit-il pas être celui que l'on a trouvé
gravé sur le tombeau d'une matrone romaine : « Domvm servavit ! )) (( Elle a gardé sa maison. )) Que la femme garde son foyer contre le déshonneur et la déchéance du vice, son mari contre le danger de la buvette et ses enfants contre les périls qui les guettent, spécialement contre celui de l'alcoolisme qui menace aussi bien ses filles que ses fils.
Savoir est la première condition de la lutte antialcoolique efficace. Si les femmes savent, les enfants ne pourront pas ignorer. Voilà pourquoi je m'adresse plus spécialement aux femmes.
La femme chrétienne est l'être privilégié du sacrifice et de l'abnégation dans le dévouement. Sa mission n'est pas seulement de donner la vie, elle doit la protéger et la défendre avec une persévérante et vigilante attention. Il lui faut s'abdiquer sans cesse et puiser dans son amour maternel les forces nécessaires aux immolations et aux sacrifices qu'elle doit offrir à Dieu près de l'autel de son foyer : le berceau. Petits ou grands, ses enfants seront sa joie et son tourment : petits, sa tendresse s'in-
quiète de leurs souffrances ; grands, son amour s'alarme de leurs dangers ; partis, c'est la torture du cœur et l'angoisse . . . tant il est vrai le mot d'une mère :
(( Petits, nos fils nous marchent sur les pieds, mais grands, ils nous marchent sur le cœur.»
Et cependant, de toutes les sollicitudes maternelles est créée la royauté de la femme. Epouse fidèle et mère dévouée, ses devoirs humblement et amoureusement accomplis, sous le regard de Dieu, lui garderont le respect, la confiance et l'amour de son mari ; n'est-ce pas parce que tous ses sacrifices lui font une auréole que ses enfants la proclament « grande et reine )). Reine et souveraine, elle doit l'être encore par la puissance de la femme, qui consiste dans l'art de gouverner son foyer et de diriger les âmes par une ferme et vigoureuse éducation. (( Reines, Mesdames, vous devez toujours l'être ainsi : reines pour vos époux et vos fils ; reines enveloppées d'un plus grand mystère pour le monde du dehors qui s'incline et s'inclinera toujours devant la couronne de
myrte et le sceptre sans tache de l'âme féminine.» ^^^
Les hommes se glorifient de la j)uissance des conceptions élevées ; les hommes font les grandes choses : oui, mais les femmes forment les hommes. Et jamais mieux que dans cet ordre moral ne se justifie le mot de Joubert : enseigner, c'est régner.
Mais la question de l'alcoolisme intéresse-t-elle la femme 't
Y a-t-il, au sujet de la propagation du vice,une part qui est attribuable à l'ignorance, au préjugé, à la passion ?
Y a-t-il une part des responsabilités qui revient à la femn^e .'^
Peut-elle et doit-elle assumer un rôle dans la lutte actuelle contre ce fléau moderne ?
Quel peut bien être pour chacune le devoir qui s'impose ?
Nous allons essayer, dans ces articles, de répondre à ces questions.
(1) Ruskin.
La lutte contre le fléau de l'alcoolisme ou, pour l'appeler par son nom vulgaire, contre l'ivrognerie, se fait très vive dans notre pays, surtout depuis 1908. On s'étonne parfois de la divergence d'oj)inion qui se rencontre un peu partout. On oublie trop ceci : Si le but que les tenants de la sobriété se proposent d'atteindre est la tempérance, les moyens de l'atteindre sont multiples dans l'ordre social. Le mal est certain. Tous veulent guérir la plaie : on ne s'entend pas toujours sur le choix des remèdes. Voilà une explication des divergences d'opinions sur ce sujet.
Mais si le mal se propage surtout à cause de l'ignorance et du préjugé (pii le favorisent, quel peut bien être le meilleur moyen de le combattre ? Instruire.
Contre l'alcoolisme et tous les ravages que cause l'alcool ^^> personne ne peut mieux combattre qu'en instruisant.
(1) Par alcool, au cours de ces articles, on voudra bien entendre non seulement les alcools distilles : tels que eaux-dc-vie, cognac, whiskey, gin, brandy, mais aussi tous les alcools produits par la fermentation et que contiennent à des degrés divers les vins, bières, cidres, et ceux
Mais qui instruire tout d'abord ?
Celles qui ont mission de jeter dans les âmes des enfants les impressions premières, les plus saines et les plus vivaces: les mères.
Et voilà pourquoi, dans ces articles, je me propose de n'attaquer directement, ni la buvette, ni les marchands de vins, ni les fabricants, ni les inventeurs de panacées universelles, ni les dipsomanes, ni les ivrognes, ni les alcoolisés. . . mais tous les (( alcoolisables ». Je me propose donc moins de combattre que d'instruire, en m'adressant surtout à celles qui peuvent et doivent protéger leurs fils contre la passion de boire, contre le danger de la buvette, et leur foyer contre les hontes de l'ivrognerie.
Mais à quoi bon s'adresser aux femmes ? n'est-ce pas prêcher inutilement
même qui se dissimulent dans les liqueurs et les prétendus remèdes qui ne sont que des « alcools déguisés», comme je le prouverai par l'analyse que je publierai en traitant des remèdes « patentés».
des converties ? A quoi bon s'adresser aux mères ? n'est-ce pas essayer de convaincre des convaincues ?
Qui sait la puissance du préjugé n'osera me blâmer, je pense.
Pour ne pas donner présentement d'autre raisons, disons que ce sera certes le meilleur moyen de s'adresser à des intelligences non préjugées. . . Qui peut mieux que la femme, gardienne du foyer, comprendre toute l'importance de cette lutte contre son plus terrible ennemi ?
L'alcool n'attriste-t-il pas la vie de nombre de femmes en leur prenant l'honneur, la santé, la fortune de leurs maris et de leurs enfants ? Puis, dans certains cas plus fréquents qu'on ne le pense, ne va-t-il pas jusqu'à les atteindre elles-mêmes bien plus directement, et, conscientes ou ignorantes, peu importe, jusqu'à en faire des propagatrices du terrible mal de boire, quand il arrive qu'elles deviennent des alcoolisées ?
Quelle révélation effrayante que celleci, faite par un médecin (je pourrais citer les noms et les dates) à une grande dame :
Le Docteur : — Madame, vous êtes tout simplement devenue une alcoolisée et désormais, si vous voulez que je vous continue mes soins, vous allez renoncer pour toujours au petit verre de votre stimulant préféré, que ce soit Peruna, gin ou brandy, peu m'importe ; il le faut. . .
(( — Mais, Docteur, vous n'y pensez pas . . , ivrognesse ? moi ? . . . Non, jamais ! . . .
« — Alcoolisée, Madame, ai-je dit, et je le maintiens, et sur le chemin de la tombe et, vous pardonnerez à ma franchise, au tournant de la route qui mène au vice de l'ivrognerie. . . Et, si vous n'étiez pas ignorante, je vous dirais que vous êtes déjà criminelle. Voyez cet enfant !
Brave Docteur. Ce jour-là, par sa franchise, il sauvait deux êtres victimes du préjugé. . .
J'ai compris qu'il est des professions où, pour demeurer fidèle à sa conscience, il faut avoir du courage.
Je n'oublierai jamais le désespoir et la honte de cette femme qui appartenait
à ce qu*on est convenu d'appeler la haute société.
Quelle révélation terx'ible pour une mère que celle-ci :
Le Docteur: — (( Cet enfant qui se tord dans des convulsions n'est à ce point en danger de mort que grâce aux drogues malfaisantes qu'il a ingurgitées comme narcotiques (drogues patentées à base d'alcool). S'il survit, il n'en gardera pas moins la tendance, comme un stigmate acquis dans son organisme, pour l'alcool . Latente au cerveau, comme elle l'est chez l'héréditaire, elle ne demandera qu'à se développer et voilà comment se préparent les victimes de la servitude et de l'abjection de l'ivrognerie. ))
Comment ! des médecins pourraient l)arler ainsi ? Oui, Mesdames, et si d'autres ne parlent pas, c'est qu'ils n'osent pas . . . mais ils savent ou, du moins, ils devraient savoir. Si j'ose écrire ces articles, c'est que je me souviens de la remarque d'un célèbre chirurgien de l'Hôtel-Dieu de Montréal : « Si les femmes savaient la vérité sur les causes qui (( font )) les ivrognes, combien de maux
et d'affreuses misères seraient évités ! Le fléau de l'alcoolisme se propage avec une grande rapidité en notre pays non seulement par l'hérédité, l'atavisme, mais encore par l'alcoolisation lente mais sûre de l'enfant, et cela, dès le berceau, grâce à ce que j'appellerai le crime d'ignorance d'une foule de mères.»
Voilà une cause qu'il importe de faire disparaître.
Peut-être, à défaut d'autres mérites, ces articles qui ne chercheront qu'à vulgariser les études les plus récentes publiées, sur ce sujet ,par les plus célèbres médecins, auront-ils le don d'exciter la curiosité et d'attirer l'attention de celles, du moins, qui souffrent déjà du malheur immense d'avoir à vivre avec un ivrogne. On redit sans cesse le vieux proverbe : Si vieillesse pouvait, si jeunesse savait ! mais on ne cherche trop souvent à savoir que lorsque le mal est sans remède.
Si, jeune, ô femme, tu savais !
Oui, quelle est la jeune fille qui ne se garderait pas de cette fréquentation imprudente, qui la peut amener, par « l'aveuglement de l'amour )), à consentir à
une union qui, on le lui dit, ne lui réserve que les plus effroyables déceptions et les plus cruelles douleurs d'âme. . . Car (( qui a bu, boira )) ! Puis, ô femme de demain, sache que l'ivrogne n'engendre qu'un ivrogne. Le fils de l'alcoolisé sera marqué de tares héréditaires. . . . Oserait-elle dire encore: « Mais puisque je l'aime )), si elle songeait à l'avenir ? Non, il n'en est pas une qui dirait le « oui )) de malheur ! Mieux vaut demeurer fille à marier que. . . non, je ne le dis pas. Les fils d'ivrognes m'en voudraient trop . . .
Si femme savait !
Quelle mère sage et prudente s'exposerait aux inutiles regrets de trop d'infortunés femmes qui ne (( savaient pas». Il faut que la femme sache la vérité sur le terrible poison, sur son action à travers l'organisme humain, sur les causes qui préparent la déchéance, sur les faux remèdes à éviter, sur les moyens de guérir, afin qu'elle puisse, elle, la première éducatrice de l'enfant, lui faire comprendre, de bonne heure, le danger, lui inspirer la crainte salutaire du péril de l'alcoolisme. Personne mieux qu'elle
n'est apte à lui donner une solide éducation de tempérance et de sobriété. Si elle voulait !
Voilà tout le pourquoi des articles qui suivront, sous ce titre, toujours le même : la lutte antialcoolique. Je vous demanderai. Mesdames, de les signaler discrètement et délicatement, comme vous savez d'ailleurs faire toutes choses, à vos enfants et aux hommes qui ne seraient pas irrémédiablement préjugés sur ce sujet. Je sais trop jusqu'à quel point sont enracinées les erreurs au sujet des boissons alcooliques, même, et surtout, dans la classe instruite, pour espérer rencontrer partout une égale confiance. Sympathie ou défiance, qu'importe, si on veut croire au sentiment désintéressé et à l'absolue conviction au service de la vérité. Tout le succès se bornerait-il à éveiller l'opinion et à raffermir quelques bonnes âmes, convaincues déjà que l'alcool n'est qu'un poison, que ce serait une œuvre méritoire.