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LA LUTTE. — DEVOIR ET RES- PONSABILITÉ

(( Vivre et laisser vivre ! )) On voit quelquefois ces mots qui se détachent comme une maxime sur le canevas où les a brodés, d'une main habile, une jeune pensionnaire, et qu'elle a suspendu dans un cadre joli au-dessus de la porte du salon. Est-ce un avertissement discret aux censeurs qui voudraient voir la jeunesse moins légère et moins frivole ? Pourquoi aussi se trouve-t-il toujours des gens pour rappeler, quand la jeunesse joyeuse n'aspire qu'au plaisir, qu'il y a, à tout âge, des devoirs graves et des responsabilités d'où dépendent les bonheurs de demain ? Demain ! Mais laissez donc l'illusion aux âmes de vingt ans et ne venez donc pas nous chanter la chanson triste des poètes désespérés :

Un jour de fête, Un jour de deuil, La vie est faite, En un clin d'œil.

La vie est brève.

Un peu d'amour. . ., Un peu de rêve.

Et puis. . . bonjour !

La vie est vaine :

Un peu d'espoir, Un peu de haine, Et puis . . . bonsoir !

« Vous seriez bien capable même de nous rappeler l'inutilité stérile et la fuite implacable de nos illusions folles, en appliquant à nos rêves de bonheur humain la sentence de l'Écriture : « sicut nuhes, quasi naves, velut umhra », en nous disant qu'ils passent comme le nuage qui se dissipe, comme le navire qui fuit, comme l'ombre qui disparaît.

Vie vaine, inutile et frivole, où le devoir est sacrifié au plaisir, où le rêve et l'exaltation de l'imagination tiennent lieu

de raison, où la poursuite de la jouissance sous toutes ses formes les moins nobles tient lieu d'idéal . . . cette vie-là certes, c'est la mort ! car elle ne produit rien. Et la mort, n'est-ce pas a U immobilité stérile ». « O jeunesse, fleur de l'âge, et péril de l'esprit », s'écriait jadis S. Augustin. De nos jours ne nous est-il plus permis de gémir sur un état d'âme qui envahit certains foyers, pour y dénaturer le sens de la vie, en jetant dans tous les esprits la hantise de la bagatelle, la fièvre du luxe, et la vanité qui font, malgré soi, revenir à la mémoire le mot si cruel de Shakespeare : Frivolité, ton nom est femme I

Le devoir ! Les responsabilités ! L'obligation de préparer le lendemain !

L'impérieuse nécessité de prévoir l'avenir ! Voilà des sujets qui n'ont pas l'heur de plaire à ces esprits légers que satisfait le moment présent de plaisir frivole et facile. Aussi, dans le choix d'un époux que d'inconsidération, que d'aveuglement et par suite que de déceptions cruelles, que de déchirements d'âmes, que de vies brisées ! J'aurai en ces quartiers peu de lectrices et cependant je

ne crois pas que ce soit une œuvre inutile que de rappeler aux femmes qu'elles ont à s'intéresser à un des plus grands problèmes sociaux de nos jours : l'alcoolisme ; qu'elles ont à étudier quel est pour elles le moyen de lutter, individuellement et collectivement, contre ce péril dont elles sont si souvent les premières victimes ; quels sont les moyens dont elles peuvent disposer pour écarter le fléau de leur foyer ; quelles sont les responsabilités qui sont bien les leurs vis-à-vis de leurs enfants ; comment elles peuvent les préserver, et même, comment elles peuvent guérir leur mari.

Dans la lutte présente si nous ne pouvons pas tout, tous nous pouvons faire quelque chose. Le moins que nous puissions individuellement, c'est de nous préserver du danger.

Dans la lutte, en effet, il y a ces deux phases : se défendre et attaquer.

Quel que soit le danger qui le menace, le devoir de tout homme prudent est de le bien connaître, et lorsqu'il le connaît, c'est de prendre le moyen le plus sûr de s'en préserver. Si ce danger ne mcHace pas seulement un individu,

s'il menace la famille et la société, l'obligation de le conjurer devient plus impérieuse encore et nécessite l'emploi, non pas d'un bon moyen quelconque, mais du plus sûr, du plus efficace.

On pourrait appliquer ces principes aux (( responsables )) de nos pouvoirs publics — qui agissent souvent comme s'ils étaient des irresponsables — parce qu'ils sont les gardiens de l'ordre, de la paix, de la sécurité et de la moralité publiques. Je n'insisterai pas ici sur les obligations de nos gouvernants. Ce ne sont pas les préjugés, ni l'ignorance seulement, qui les empêchent d'agir suivant la dictée de leur conscience, de la raison et de la loi. Dans le vieux monde comme au Canada, si les marchands d'alcool, épiciers ou cabaretiers, trouvent si facile protection chez tous les politiciens, c'est que l'Etat souffre de cette plaie hideuse de la servitude que dénonçait jadis Lord Roseberry : « Si l'État ne se hâte pas de devenir maître du trafic des liqueurs, le trafic des liqueurs deviendra maître de l'Etat.» La servitude existe dans ce fait que l'hôtelier est devenu «le grand électeur », et

l'argent des « brasseurs )) le nerf des élections.

Il y en a outre la question du budget. <i)

Aussi l'a-t-on remarqué avec raison, si l'État ne se hâte pas de faire cesser les excès de tout genre et de restreindre ce commerce dangereux, c'est parce que l'alcoolisme touche à de gros intérêts, qui se défendent avec l'énergie de la lutte pour la vie. En outre, il procure, en apparence, d'importantes ressources à l'État (environ $1,000,000 par mois de revenu au Dominion), auquel, en réalité, il les vend très cher par l'appauvrissement général du pays, et par la diminution de ses forces productives, mais qui peut les croire nécessaires à r aliment immédiat de son budget. De ce chef, l'alcoolisme est un mal social.

(1) Un petit argument, mesdames, qui vous servira à obtenir de nos ministres pour nos œuvres de charité : hôpitaux, refuges de vieillards, d'incurables, d'épilcptiques, etc., quelques-unes de ces piastres qui rentrent au budget par milliers, comme droit d'accise sur les alcools, sources de ces misères que seule la charité individuelle secourt en notre province.

Que pouvons-nous contre lui ? Je voudrais insister sur l'action individuelle des dames, dans la lutte antialcoolique présente, en cet article. Nous traiterons de l'action collective dans le suivant.

Tout d'abord, si j'ai insisté sur la nécessité urgente de se faire, sur ce sujet des boissons, une conviction éclairée, c'est que sans conviction il n'y a pas d'action efficace. Il ne suffit pas de vouloir proscrire le danger de l'alcoolisme en général ou sous une de ses formes, et de se jeter dans les bras de la mort en conservant des coutumes et des usages absolument dangereux. Il ne suffit pas de se dire : j'éviterai les mauvaises boissons de commerce, et jamais une bouteille d'absinthe, de cognac, de brandy, n'entrera dans ma maison, si l'on fabrique soi-même des liqueurs alcoolisées et si l'on en use et l'on en abuse à tel point que le péril reste le même. De tous les poisons l'alcool est le plus insidieux et partant le plus dangereux ; sous la forme même des liqueurs fabriquées à la maison, il exerce des ravages effrayants, et le pire c'est qu'on ne s'en rend pas compte. Serait-ce l'éternel

préjugé ? Serait-ce Tignorance ? Seraitce la passion de boire ?

Voici le danger, tel qu'il m'a été signalé par un médecin, au cours d'une mission de tempérance. Dans une des belles paroisses de la Beauce, le beau •pays agricole et tempérant, en 1900, un prédicateur célèbre avait établi la Tempérance de la croix. La presque totalité des citoyens avaient prv« des engagements de ne boire aucun alcool. Très bien ! Mais des Canadiens pouvaient-ils rompre tout d'un coup avec la coutume d'offrir à « la visite )) quelque chose ? Acheter de l'alcool ? Non. Que faire ? Les dames trouvèrent un moyen de concilier ( ?) les exigences de la Tempérance et celles du « petit coup )). On se mit à fabriquer des vins et des liqueurs. C'est si facile et si économique. Raisin, cassis, gadelles, bluets, dents de lion (pissenlits), sans parler des essences achetées, aromatisant le sirop d'érable saturé d'alcool, fraises et framboises, tout fut utilisé. Jus des fruits et sucre, fermentation et coulage, embouteillage:

la liqueur est faite. Qu'elle vieillisse en cave et la visite peut venir ! Veut-on

savoir jusqu'où peut aller un excès ? En 1907, on constatait, par le témoignage du marchand du village, que le commerce du sucre granulé, employé pour la fabrication, à domicile, des liqueurs (à part la confection des pâtisseries, on use dans la région du sucre d'érable pour tout) était passé de 20 barils, à 80 et 100 barils par an, de 1901 à 1907. La quantité de liqueur fabriquée dans chaque famille avait également augmenté dans des proportions équivalentes ; de quelques bouteilles de vins et de liqueurs fabriquées avant 1901, on en était à 25, 35 et jusqu'à 70 gallons par an, en 1906 et 1907. Vieilles de deux à trois ans, ces liqueurs fermentées, fortement sucrées, comme celles des cassis et de la dent de lion, arrivent à un haut degré d'alcool. Le cassis était surtout en honneur comme (( coupe-fièvre )), liqueur anti-fébrile. Je sais un brave homme de Montréal qui, en visite là, après une course à travers champ, ayant bu un verre du cassis merveilleux, vieux de deux ans, n'ayant pas l'habitude de l'alcool, avait dû se coucher, victime d'un (( petit accident )).

Le résultat fut que, ces boissons ne coûtant pas cher, l'on en usait et l'on en abusait en famille. Tellement que le médecin de l'endroit, alarmé, crut de son devoir de faire toucher du doigt le péril de l'alcoolisme envahissant tous les foyers et prouvant son envahissement par la mortalité infantile, des cas d'épilepsie, d'éclampsie, etc., etc : un (( ravage )) rappelant ceux que cause, dans nos forêts, la tempête qui abat les troncs puissants, brise les jeunes arbres et ne laisse que des ruines. Convaincu que la lutte contre le fléau doit prendre une forme adaptée au milieu à préserver et aux moyens d'atteindre le plus sûrement le but désiré, le missionnaire de 1907 écrivit à l'officialité diocésaine, pour avoir une explication sur le sens à donner aux mots vins et liqueurs, interdits par le règlement de la Société de Tempérance. Voici la réponse qu'il reçut :

Archevêché de Québec,

le 12 décembre 1907.

Révérend Père,

Dans votre lettre du 10 décembre, vous m'exposez que les vins étant classifiés parmi les boissons enivrantes, il surgit quelques doutes à ce sujet parmi les intéressés, et vous me demandez ce qu'il faut entendre par vins, en me posant les deux questions suivantes :

1 ° Le vin fabriqué à la maison, avec du raisin et autres fruits, entre-t-il dans la catégorie des boissons enivrantes prohibées ?

Réponse : Oui, certainement.

2° Les vins de fruits ou liqueurs de cassis, de gadelles, de bluets, de dent de lion et autres, entrent-ils également dans la classe des vins prohibés ?

Réponse : Oui, également, car tous ces vins de fruits ci-dessus nommés, même lorsqu'on n'y met aucun alcool étranger, ont en eux-mêmes les principes de fermentation et deviennent des

vins plus ou moins alcoolisés, lorsque la fermentation a eu lieu.

Il faut aussi remarquer que, généralement, on y met de l'alcool étranger et que ces vins, dits liqueurs^ sont à base d'alcool, souvent très prononcée.

Telles sont. Révérend Père, les réponses que je crois devoir vous faire, après avoir pris conseil d'une personne expérimentée dans l'analyse des boissons.

Recevez, etc.,

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