APERÇU GEOGRAPHIQUE
Il est sans doute peu d’affections comme le paludisme pour dépendre autant des facteurs géographiques. Cette dépendance se remarque en effet dans tous les chapitres de la pathologie paludéenne : étiologie, clinique, pronostic, thérapeutique et prophylaxie. :
Avant d'entreprendre l'étude de l’épidémiologie de cette affection et celle de la lutte menée contre elle en Tunisie, il nous a donc paru indispensable de consacrer quelques pages à cet aperçu géographique.
Sans insister sur la géologie pure, trop spécialisée, nous exposerons brièvement l'allure physique générale du pays et les principales notions ciimatiques qui s’y rattachent. Dans un chapitre ultérieur consacré au réservoir du virus, nous nous efforcerons de mettre en valeur les éléments de géographie humaine qui nous paraissent devoir retenir l’attention.
La Tunisie forme la partie la plus septentrionale de l'Afrique Française du Nord entre les 8° et 11° degrés de longitude, les 38° et 32° degrés de latitude.
Sa superficie est de 125.180 kilomètres carrés.
Un double front méditerranéen, une orientation générale sud-ouest-nord-est de ses montagnes et leur interpénétration, une double pente nord-est et est : telles
(1) Voir carte p.37
sont les caractéristiques de la Régence.
Grossièrement, on peut la considérer comme divisée en deux parties par un ensemble de chaînes de montagnes qui composent la Dorsale Tunisienne : une partie nord-est, le Tell, bien arrosé; une partie sud-est, plus sèche, la Steppe. Elle se prolonge, au sud des chotts, par une région saharienne.
En réalité, la Tunisie est un pays extrêmement fragmenté, qui échappe à une description d'ensemble et nous adopterons pour notre exposé les divisions de M. Monchicourt :
Le Tell, subdivisé en Tell septentrional, Haut Tell, Tell inférieur.
Les Steppes, divisées en hautes et basses Steppes.
Le Sahel.
La région saharienne du sud (1).
Dans cette rapide exposition, nous nous efforcerons de mettre en valeur les facteurs physiques importants au point de vue paludisme.
Le Tell
TELL SEPTENTRIONAL (contrôles civils : Bizerte, Béjà, Tarbaka, Souk-el-Arba). —— Vague quadrilatère limité au nord par le littoral, à l’ouest par la frontière algé-
(4) « Le Tell, par ses cultures, sa végétation, sa couleur, ses pluies, s'oppose dans l'esprit des indigènes aux deux autres grandes divisions qu'ils distinguent en Tunisie : le Sahel (la rive) qui porte les centres urbains et les oliviers; le Sahara, le pays fauve (ashar) où la terre flambe nue sous les rayons du soleil et où il n’y a pas de végétation. Quant à la Steppe, c’est un pays ashar également, mais qu’une année pluvieuse peut couvrir de moissons et d’herbages.» (Bonniard).
rienne, au sud par la Medjerdah, le Tell septentrional est une région fortement plissée, à vallées étroites en général. Elle comprend :
1° Le long de la côte, au nord, une large bande forestière (chênes-lièges et chênes zéens) faite de petits massifs disséqués par de nombreux oueds. Sa partie occidentale, élevée et accidentée (Djebel Rhorra 1.203 m., Djebel Solah 1.028 m.), humide et ruisselante, forme la Kroumirie (grès). Sa partie orientale, ondulant à plus faible hauteur (point culminant : Djebel Choucha 515 mètres), forme le pays des Mogods (grès) déprimé en son centre par la plaine de Sedjenane.
Ces deux blocs, oriental et occidental, sont séparés par le pays de Nefza (dunes).
2° Au sud, une région de plaines fertiles, riches et largement cultivées. Ces plaines basses et alluviales pour la plupart, forment le pays de la Medjerdah (la Dakhla, plaine de Souk-el-Khémis, etc..). |
Cette région est elle-même fragmentée et rétrécie par des massifs calcaires plus ou moins incultes comme les monts de Teboursouk, les collines de Béjaoua et le plateau des Hedils.
8° A l'extrémité orientale, une région lacustre : ce sont les plaines de Bizerte et de Mateur, dominées par les Djebels Ichkeul et Kechatba. Elles occupent l’emplacement d’un ancien golfe comblé peu à peu par les alluvions amenées par les oueds : la Garaa Ichkeul et le lac de Bizerte témoignent de l'existence de cet ancien golfe.
Ce sont là trois régions bien distinctes par leur sol,
leur relief, leur climat et leurs productions :
1° à l’ouest et au nord, une région forestière;
2° à l’est, une région maritime de cultures arbustives, fruitières et maraîchères ;
3° au sud, une région de céréales.
Climat. — Le climat est méditerranéen dans l’ensemble, plus océanique sur le littoral, plus continental à l’intérieur.
Eté et hiver, de quatre mois, sont nets; printemps et automne, de deux mois, sont moins accusés et forment des périodes de transition brusque.
La zone littorale et la zone intérieure ne jouissent pas des mêmes températures.
Littoral Intérieur Moyenne des mois les plus froids : + 6°8 à + 15°1 HS 08 MEET Moyenne des mois les plus chauds : + 19°8 à + 31°9 + 1804 à + 3708
__ Les vents sont extrêmement variables. La violence est leur particularité. Les vents du nord-ouest et d’ouest dominent, surtout en hiver (vents de pluies). Les vents du sud sont rares, arrêtés par la Dorsale.
Les pluies sont particulièrement abondantes : le Tell septentrional est la région la plus arrosée de la Tunisie; cependant la répartition des précipitations y offre des contrastes remarquables. En règle générale, leu abondance est proportionnelle à l'élévation de l'altitude, mais l'exposition au nord-ouest et au nord (aux vents plu-
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vieux) joue également un grand rôle. D’une façon générale, la quantité des pluies diminue d’ouest en est et du nord au sud comme le prouve le tableau suivant :
Moyenne en mm. Nombre de jours Ain DrahAaMA SC 1490 126 HErNAnAe mu be 760 105 Souk-el-Arba ........ 442 76 IT MADATRAD SN. RE ee 970 102 DOS RE On GLS 658 112 ARE TE AS SERRRR A RERS 650 96 Sedjenane .......... 933 105 red ee ee. 678 95 Oued PATATE ETES 500 85 Mogod Oriental ...... 655 100 MATE URPE ER NREEe 537 nov SORTIE ER CU 464 70 Bizerte ue ir. 600 103 SET ER PR CIMRPERRE 445 90 MAaDtOURAM 2200. 456 87
. (Dans ce tableau, chaque groupe est approximativement situé sur la même normale au rivage et les stations
sont énumérées du nord au sud).
Normalement, l'hiver est la saison la plus pluvieuse, l'automne et le printemps le sont moins, l’été est pres-
ose
que sec.
En réalité cette répartition « normale » est rare. Les variations annuelles et saisonnières sont déconcertantes, Notons, toutefois, que l'allure générale de la période pluvieuse d'octobre à mai justifie une bonne ou mauvaise récolte. |
En résumé, grande variabilité des éléments climatiques dans le temps et l’espace; et pourtant cette variabilité est bien moins grande que celle qui caractérise le reste de la Régence.
Les eaux. — Les eaux sont en rapport avec le régime des précipitations, c’est dire qu’elles sont abondantes.
— Les sources sont extrêmement nombreuses dans toutes les régions accidentées, mais, en général, d’un débit faible et irrégulier.
— Les « garaa » et marécages (merdja) (1) sont moins considérables que dans le reste de la Régence. Signalons pourtant quelques bassins fermés : garaa Sedjenane dans les Mogods, les marécages le plus souvent temporaires de la Merja (Souk-el-Khemis), de Tabarka outre la garaa Isckheul et le lac de Bizerte déjà vus.
— Les oueds coulent sur des terrains peu perméables ou imperméables et ont une alimentation capricieuse (débit variable des sources, irrégularité des précipitations). La plupart sont de longueur médiocre mais les oueds pérennes sont ici plus nombreux qu'ailleurs ; oueds Raraï, Bou Heurtema, Kasseb, Beja et Zarga qui
(1) Garaa et merdja sont des dépressions recevant les eaux pluviales, mais alors que la première garde l’eau presque toute ou toute l'année, la seconde ne se recouvre qu'après les grandes pluies,
ere
se jettent dans la Medjerdah; oueds Sedjenane, Melah, Djoumine grossi de l’oued Tine qui vont alimenter la garaa Ichkeul : oueds el Kebir, Zouara qui vont à la mer. Seule, la Medjerdah mérite d’être comparée à une rivière, encore que son régime soit des plus irréguliers ; c’est l’oued le plus important de la Tunisie, arrosant les grandes plaines du Tell septentrional jusqu’à Tébourba où elle entre dans le Tell inférieur.
Le Tell septentrional, de climat méditerranéen, abondamment arrosé, réunit des conditions favorables au paludisme.
LE TELL INFÉRIEUR. — (Contrôles civils : Medjez-el- Bab, Tunis, Grombalia, Zaghouan).
Unité et continuité physiques font également défaut à cette zone faite d’une succession de petites régions naturelles. Le Tell inférieur occupe toute la partie nordest de la Tunisie jusqu'à la hauteur de Zaghouan inclus. On peut le considérer comme divisé en trois parties principales :
1° Au nord: la région de Tunis et la vallée de la basse Medjerdah. C’est une zone de collines et de plaines alternant : plaines de la Manouba, de Tebourba. de Djedeïda, du Mornag, que séparent les molles collines comme le Djebel Amar (328 m.) ou le Djebel Nahali (261 m.).
Le littoral est encombré de lagunes et de sebkhas (1) (er Riana, lac de Tunis) ; son tracé témoigne de l’ancien effondrement de cette région à peu près comblée par les alluvions de la Medjerdah.
(1) Sebkhas : lac salé.
Loos
20 À l’est : la presqu'île du Cap Bon (Djazira des Arabes) élargit à l’ouest le golfe de Tunis, amorce à l’est le golfe de Hammamet.
Essentiellement grèseuse, elle présente une arête axiale discontinue : Djebel Sidi Abderrhaman (culminance : 637 m.) orientée sud-ouest-nord-est; d’aucuns ont voulu la considérer comme un prolongement de la Dorsale Tunisienne. La chaîne de Korbous moins longue, parallèle, complète ce système montagneux, émergeant à pic du golfe de Tunis.
Outre les dunes qui l’encombrent, des régions plus basses s’étalent entre les chaînes signalées : leur régime climatique dépend de leur situation de part et d'autre de l’arête axiale : à l’est, la Dakhla el Maouiïn, région arboricole : vignes, oliviers, arbres fruitiers; à l’ouest, la vallée de Takelsa, plaine de Grombolia, vignes et céréales. |
3° Au sud : la section nord de la Dorsale tunisienne (chaîne de Zeugitane) bouleverse le relief. Des derniers chaînons parallèles de celle-ci, pauvres en forêts, pointent quelques beaux sommets : Bou-Kornine (576 m.), Djebel Ressas (795 m.), Djebel Zaghouan (1.295 m.), Djebel Kohol (680 m.) surplombant de larges défilés fertiles comme le Foum el Kharrouba ou des couloirs cultivés comme celui de Zaghouan-Smindja à l’ouest de l’oued Miliane. À l'occident de cet oued, en arrière de la ligne Tébourba Zaghouan jalonnée d'oliviers, s'étend la région des Riah, transition avec le Haut Tell. Du nord au sud, on y trouve les plaines de Boucha, du Goubellat closes de toutes parts, séparées des plaines du Fahs,
oo
Bou-Arada, El Aroussa, longs couloirs à céréales, par le Djebel Rihan (720 m.).
Cultures arbustives, vignes, céréales sont l’apanage du Tell inférieur.
Climat. — Son climat est maritime sur la côte et dans le Cap Bon. Les températures moyennes du mois le plus froid oscillent entre 9° (Bou-Arada), 11° (Tunis), 13° (Cap Bon).
Celles du mois le plus chaud vont de 25° (Cap Bon) à 24° (Tunis).
— Les vents dominants sont ceux du nord-ouest. Mais ceux-ci sont moins chargés d'humidité après leur passage en Kroumirie. Les vents de la Steppe, le sirocco en particulier, s’y font sentir, s’engouffrant dans les défilés de la Dorsale. Au Cap Bon, le régime est nettement influencé par l’arête axiale qui protège l’est des vents du nord-ouest (pluie).
— Les pluies sont naturellement plus rares, étant donné ce que nous venons de voir, sauf au Cap Bon, dans la plaine de Grombalia qui est plus exposée au nordouest.
Les bonnes années agricoles coïncident ici, aussi bien avec les pluies du nord-ouest, abondantes, qu'avec celles plus denses de l’est et nord-est.
Voici quelques chiffres donnant une idée approximative des précipitations dans cette région :
HumS bou ATAaT AE num ere. à 400 mm.
ST DOTE A 6 à 450 mm.
Grombalia-Zaghouan ............ B00 mm.
Les eaux. — Elles sont relativement peu abondantes.
ENOR LES
Les sources, assez rares, ne peuvent suffire à l’alimentation des villes (l’eau de Tunis vient du Zaghouan et des massifs calcaires qui lui font suite).
— Les eaux immobiles sont nombreuses sur le littoral : lac de Porto-Farina, sebkha er Rihane, sebkha es Sedjouni. La Medjerdah, en particulier, entretient la garaa el Mabtouha. Dans le Cap Bon, le lac d'El Haouria, les sebkhas Fardjouna et Sghira sont dangereuses et fertiles.
— En dehors de l’oued Medjerdah, qui étale son delta dans le nord, quelques oueds pérennes sont à signaler, comme l’oued Miliane qui arrose les plaines du Fahs et de Smindja, les oueds Lebna, Tafaksit, Bezikh, Hajan dans le Cap Bon.
Région particulièrement cultivée, le Tell inférieur souffre moins dans l’ensemble de l'affection palustre, sauf le Cap Bon toutefois qui s'éloigne déjà des grands centres urbains.
LE HAUT TELL. — (Contrôles civils : Téboursouk, Le Kef, Maktar, Thala). Ë
Le Haut Tell est limité au nord par la Medjerdah, à l’est par une ligne brisée formée du nord au sud par la vallée de la basse Siliana, le couloir Fahs-Bou-Arada-El Aroussa, la Dorsale Tunisienne (2/3 inférieurs) ; à l’ouest, par la frontière algérienne.
C'est la région la plus élevée de la Tunisie, elle ne s'abaisse jamais au-dessous de 300 m. Son relief est composé de dômes et de cuvettes, chaînons montagneux enserrant des plaines alluviales ; chaînons discontinus et
plaines juxtaposées sans être toujours reliées les unes aux autres. Dans l’ensemble, c’est une grande cuvette bosselée, allongée transversalement, et inclinée vers l’est, dont le bord nord est moins élevé que le bord sud. M. Monchicourt y distingue trois éléments : la plaine proprement dite, la « sra » (vallée ou plateau propice aux céréales comprenant les « robas », régions vertes, pâturages), le djebel (1).
Le bord nord de la cuvette comprend en gros : le massif Ouargha (800 à 1.000 m.), les monts du Kef (600 m. en général), une partie des monts de Téboursouk (5 à 600 m.). Ces massifs comptent quelques sra (Téboursouk, Djeradou, etc.…), quelques plaines élevées (oued Ben Cherifa (3 à 400 m.), Nebeur (300 m.), El Mor (300 m.), etc. -
Le fond de la cuvette forme un damier irrégulier à compartiments de niveaux différents, séparés par des chaînons multiples et de faible longueur. Pas de sra dans cette région, mais de belles plaines fertiles (Zouarine, Sers, Kef, Krib, etc.) hérissées de pics dénudés (djebel Slata, 1.103 m., djebel Harraba, 1.095 m., djebel Maïza 887 m., etc...).
Le bord sud de la cuvette n’est autre qu’une partie de la Dorsale Tunisienne. Elle comprend à son extrémité sud occidentale : la chaîne de Byzacène à crêtes plus ou moins parallèles (Bireno, 1.419 m., Semmama, 1.356 m.,
(1) Djebel : montagne rocheuse élevée, en principe inculte s’opposant à Rhaba, montagne à forêt, brousse et broussailles : Rhaba Mta Kessera, forêt de la Kessera désignant les monts et plateaux boisés situés entre l’oued Ousafa et la chaîne d'El Gueriat.
D ee
Chambi, 1.544 m.) interrompue par de véritables fractures comme le couloir de Sbiba-Ksour, la vallée de l’'oued el Hatob. En son centre, la Dorsale forme une régions de plateaux (Hammadas) ; à son extrémité nord orientale, elle forme le début de la chaîne de Zeugitane: succession de belles montagnes comme le djebel Serdj (1.358 m.), le djebel Fkirine (985 m.), etc. La Dorsale ainsi constituée contient sra et plaines en abondance : Hammada de la Kessera (1.000 à 1.700 m.), Sra Ouartane (1.000 m.), plaines d’EI Afrane (900 m.), de Foussana (7 à 800 m.), de Siliana (4 à 500 m:).
En résumé, le Haut Tell est un pays excessivement
fractionné, où boisements {pins d'Alep, genévriers), cuitures et pâturages alterrent en une série de régions distinctes dominées par des montagnes dénudées.
Le climat. — Continental et rude, il subit l'influence de cette fragmentation et les contrastes météorologiques à brève distance sont très fréquents. Si nous ajoutons à cela l'extrême variabilité annuelle ou saisonnière, il est facile de comprendre que les quelques notions que nous allons donner seront tiè: schématiques. « Le Haut Tell, dit M. Monchincourt, a une allure de pays montagneux où l'altitude et l’exposition jouent un rôle considérable. On y distingue un climat de plaines et vallées encaissées, un climat de plateaux et montagnes, un climat
d’emplacements regardant au nord-ouest et un climat de lieux faisant face au sud-est. »
A titre d'indication, nous donnons un tableau des saisons d'après le même auteur.