VIII. — Surveillance et discipline
Entrés à l'asile pour y être soignés, les lépreux ne devront pas être traités en relégués. La discipline y sera ferme, mais sans étroitesse et sans rigueurs inutiles. Certaines mesures, qui, sous prétexte de moralité, obligent
les malades à l'inaction la majeure partie du jour et les condamnent à passer de longues heures, entassés dans des cours étroites, mal ventilées, par une température quelquefois étouffante, doivent être rejetées. On s’ellorcera de donner à ces infortunés une aussi grande liberté de mouvements qu'ils pourraient avoir dans toute société. Il ne faut pas se dissimuler cependant que l'ordre sera sou vent difficile à maintenir parmi ces exilés remplis de haine contre un monde qui les repousse. À la léproserie de- lîle Art, les villages étaient en guerre constante et leur com -
mune misère n'avait pas rapproché les lépreux.
TO
Ï y aura, pour chaque asile, un règlement intérieur, et l'on consultera, pour l'établir, les mœurs des indigènes auxquels il est destiné. Les contraventions à ce règlement, les tentatives d'évasion, les délits de droit commun seront punis par certaines privalions ou par la réclusion dans une cabane qui servira de prison.
Le personnel devra être assez nombreux pour assurer la discipline et pour empêcher les malades de s'en aller dans les villages voisins, pendant l'absence du surveillant, comme cela s’est produit à l'asile d'Asaba (South Nigeria). Les surveillants seront choisis parmi des indigènes sains ou parmi les lépreux les plus valides ; ils habiteront un bâtiment spécial. d’où ils pourront embrasser l’ensemble de l'asile, et seront rendus responsables des courses des lépreux dans les tribus. Les chefs de villages, les personnes qui donneront asile aux évadés seront punis d'amendes. Il en sera de même pour celles qu’on trouvera sans autorisation dans l'enceinte des léproseries.
Dans la plupart des léproseries, surtout dans celles qu'ont fondées les Missions, on a pris des mesures sévères, pour empêcher toute communication entre les malades des deux sexes. Pourquoi tant de rigueur ? Les indigènes de nos colonies n’ont ni nos mœurs ni nos Dieux : ils regardent comme naturels des péchés qui nous damnent ; ne les obligeons pas à se conduire en chrétiens. Il leur reste trop peu de consolations pour que nous-puissions leur refuser celles de l’amour. Encore que, chez eux, les désirs soient souvent affaiblis, ils ne sont pas insensibles à la tendresse d’une compagne ou d’un ami. Laissons
épreux et lépreuses se consoler mutuellément dans leur
marche douloureuse vers la mort, ne refusons pas à leur misère les soins si doux d'un compagnon de leur choix. Les ménages qui entreront aux léproseries ne seront point séparés, on leur donnera des cases, où ils se réuniront à l'heure des repas et pour se reposer de leurs fatigues. Les lépreux de l'établissement qui voudront unir leurs destinées auront également le droit de se bâtir une cabane, Les hommes travailleront aux champs : les femmes prendront soin du ménage, de la nourriture et des vêtements ; elles auront la charge des malades. Ainsi la vie de ces infortunés ne sera guère plus cruelle que celle qu'ils pourraient mener en liberté. Trop de rigueur sur le chapitre des mœurs pourrait rendre odieuses nos léproseries à ceux-là mêmes qu’on y veut attirer. Il ne faut pas oublier que les Brahmanes, quand ils voulurent détacher les Hindous du Boudhisme, se montrèrent d'une tolérance remarquable dans les règles de l’amour ; les événements ont prouvé que leur moyen était bon. M. Ehlers conte avec quelque indignation qu'il trouva, à l'asile de Richemond, une jeune lépreuse atteinte de syphilis, aveugle et sans nez. « Bien que son état, dit-il, dût inspirer de l'horreur à tout homme sain, elle venait d’accoucher d'un enfant, qu'elle allaitait. Quel en était le père ? Un des surveillants de l’éta-
blissement. »
N’entreprenons done point de lutter, au nom d’un prin-
cipe discutable, contre un instinct sipuissant. Qu'on impose la vertu aux déportés comme châtiment, mais non aux lépreux, qui sont des hommes libres ! Il y a pourtant un danger qu’il faut éviter ;les, malades atteints de lèpre anes-
thésique ne devront pas cohabiter avec ceux qui ont, sur
le corps, des tubercules ulcérés ; car leur état en deviendrait pire et leur mort serait hâtée, On recommandera aussi aux lépreux de prendre garde, autant que possible, à ne point faire d’enfants.Qu'ils sacrifient les plus douces joies de la famille, pour ne point vouer de nouveaux
êtres à une existence misérable !