IX. — Isolement des enfants sains
Une des grandes causes d'extension de la lèpre dans les pays où elle est endémique, c'est que les enfants de lépreux ne sont point séparés d'avec leurs parents. Comment ne seraient-ils pas contaminés ? Rœmer a rencontré des bacilles dans le lait de leurs mères; ils proviennent soit des conduits lactifères, soit des nodules microscopiques qui paraissent de bonne heure sur les mamelles. Plus tard ces enfants rampent sur des nattes infectées de germes, se servent des ustensiles de leurs parents, partagent leur couche et reçoivent leurs caresses, aussi naturelles que dangereuses.
M. Peyrot, qui a étudié la lèpre au Soudan francais, a constaté que les enfants lépreux sont très rares; ils le deviennent ordinairement vers la cinquième année ou à la puberté. De 1827 à 1899, il est né 43 enfants de lépreux à la léproserie de la Désirade : aucun ne présentait de traces de la maladie. On voit d’ailleurs, par cet exemple, combien sont rares les naissances à l'intérieur des léproseries.
Besnier disait, en 1887, à l'Académie de Médecine : « Les enfants de lépreux ne naissent point lépreux; mais
ils sont élevés par des parents lépreux et grandissent
dans un milieu où la lèpre est endémique. Je ne connais pas ün seul exemple de fils de lépreux, enlevé aussitôt après sa naissance des foyers de contagion, qui soit devenu lépreux par la suite. » En 1902, M. Pitres affirmait qu'on n'en avait point signalé depuis lors. Les observations faites par Ehlers en Islande démontrent, de façon irréfutable, que les enfants échappent le plus souvent à la contagion quand on les éloigne du domicile paternel dès l'apparition des premiers symptômes de la lèpre sur le père ou sur la mère.
La Mission des Lépreux dans l'Inde et en Orient a ajouté plusieurs maisons pour les enfants à ses léproseries et le succès de cette mesure a dépassé toute espérance. On considère que c’est là un des pas les plus pratiques, qui aient été faits dans la lutte contre la maladie. |
Presque tous les enfants ainsi soignés pendant les vingt dernières années ont échappé à la lèpre, beaucoup se sont mariés : ils ont donné le jour à de nouveaux êtres, qui ne présentent aucun signe de l'affection (1).
Dans la grande colonie lépreuse de Tarn Taran, il n’existait point jadis d'asile pour les enfants. Le Rev. Guilford, qui depuis de longues années y faisait œuvre de mission- : naire, disait: « De tous ceux qui sont nés à la colonie pendant les trente dernières années, je n’en connais que deux qui ne soient pas devenus lépreux ; encore commencent-ils à montrer les premiers symptômes de la 'maladie. » Dans la même période de trente ans, à l’établisse-
ment voisin d'Almora, où les enfants étaient élevés à
J. Bailey. Zepra, 1904.
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l'écart, on en vit un seul devenir lépreux ; cependant, d'ordinaire, les deux parents étaient atteints. A Nous pourrions citer bien d'autres exemples et la nécessité d'isoler les enfants n’est plus discutable aujourd'hui. Mais les mesures de précaution, pour être efficaces, doivent être prises dès la naissance. M. Noël, qui dirigea pendant douze ans la léproserie de la Désirade, aux Antilles françaises, s’est fort bien trouvé des pratiques suivantes : « Aussitôt après l’accouchement, l'enfant est séparé de sa mère et transporté hors de l’hospice. L'allaitement artificiel, plein de dangers sous les tropiques, ne doit être tenté qu'après 3 mois, quand l'enfant s'est déjà un peu développé et quil peut supporter l'usage du biberon. Foutes les trois heures, pendant le jour, on l’apporte à la mère dontle sein, préablement lavé à l’eau boriquée ou avec urie solution de permanganate, est garni d’une tétine
en caoutchouc, aseptisée avec soin.
« L'enfant est entièrement recouvert d’une blouse, qui
empêche tout contact avec la peau de la mère ; on l’enlève aussitôt après la tétée. La nuit, il prend, dans les premières semaines, de l’eau bouillie et sucrée ; plus tard on lui donne du lait, qu on coupe légèrement. Il ne faut point le sevrer avant six mois ; on le confie alors à des parents qui veulent bien s’en charger et qui l'emmènent hors du foyer lépreux. Il est très rare que le mère ne puisse nourrir et qu'il faille élever l'enfant au biberon dès sa naissance ; il serait imprudent de lui donner le sein d'une nourrice
mercenaire(1{).» Aucun des enfants élevés par le DrNoël n’est
1. Noël. Douze Années de Pratique à l'Hospice de la Désirade. Thèse de Paris, 1908.
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devenu lépreux. A la léproserie d'Ambohidratrimo, les nouveaux nés sont enlevés à leur mère, aussitôt après l’ac-
couchement. Ils sont élevés dans une partie distincte de la
léproserie, où ils: sont nourris au biberon. Maigré ces pré-
cautions, deux enfants qu’on avait ainsi tenté de soustraire à la contagion familiale ont été reconnus atteints de lèpre. pendant le cours de l’année 1902 et rendus à leurs parents (1). |
Les enfants restés sains seront gardés à l'orphelinat des léproseries jusqu’à leur puberté Ils y recevront une instruction élémentaire, les lilles y apprendront les soins du ménage, les travaux d’aiguille, le lissage ; les garçons quelque métier qui leur permettra de gagner honorablement leur vie quand ils auront quitté l'établissement.