CHAPITRE I
l'initiative individuelle, l'association, l'état.
La civilisation et la liberté ont deux ennemis implacables, l'ignorance et la misère.
La République a déjà fait de vigoureux efforts pour combattre l'ignorance et la grande loi sur l'enseignement obligatoire nous promet, nous assure la rénovation même de la patrie.
Il faut songer au second de ces ennemis, la misère présente à chaque heure, à chaque minute de la vie humaine et qui y restera toujours, hélas ! plus ou
moins présente, parce que, dans cette vie, il faudra toujours faire la part de l'inégalité des facultés entre les hommes, la part de l'erreur et aussi celle du vice.
Mais si la misère ne peut pas être entièrement vaincue, nous résignerons-nous devant elle? Parce que nous n'avons point de panacée universelle à offrir à la démocratie, parce que nous nous déclarons impuissants à transformer cette terre en une sorte d'Eden d'où seraient bannies toutes les douleurs et toutes les tristesses, faudrait-il renoncer à l'action en face du mal et nous résigner à je ne sais quelle odieuse inertie ? Ce serait renier tout ce qui fait le prix de la vie, la volonté, la dignité humaines.
Sur ce terrain, la lutte est un devoir sacré, un devoir de toutes les heures, de tous les instants ; seulement, il faut s'entendre sur les moyens qui permettent de la soutenir, sur les armes qui doivent être employées.
Est-ce que nous attendrons tout, comme le faisait le monde antique et comme l'a fait même, pendant de longs siècles, le monde chrétien, est-ce que nous attendrons tout de la charité soit privée, soit officielle ? D'abord, elle est manifestement insuffisante.
Il ne faisait qu'exprimer une vérité élémentaire, le
célèbre publiciste (1) qui écrivait à M. Thiers en 1850 : « Ouvrît-on tous les tours qui ont été fermés ; dou- » blât-onle nombre des crèches, des salles d'asile, » des sociétés de patronage, des colonies pénitenj» tiaires, des dépôts de mendicité, des bureaux de » bienfaisance et des hospices ; triplât-on le droit des » pauvres sur les spectacles, les bals et concerts ; » quadruplâl-on le chiffre des allocations portées au » budget; enfin, quintuplât-on le montant annuel des » dons et legs que l'impérieux problème de l'aboli- » tion de la misère resterait entier. »
Nous repoussons, au nom de la dignité humaine, l'application unique de la charité aux misères d'icibas. Nous saluons avec bonheur et avec respect tous ceux qui, dans quelque camp qu'ils se trouvent, ont eu l'âme tendre et généreuse, ont su compatir aux souffrances humaines, mais nous disons : il y a un principe supérieur à la charité, un principe dont l'application ne peut éveiller aucune susceptibilité, blesser aucune fierté, c'est la solidarité, c'est la mutualité. Plusieurs pensent et s'en vont répétant que la solidarité, la mutualité seraient avantageusement rempla-
'(!') Emile de Girardin.
cées par l'action officielle et universelle de l'Etat. Nous sommes d'un avis tout différent. Plus nous avançons dans les voies de la civilisation, plus il importe de ne pas écraser les forces humaines sous la toute puissance de l'Etat omnivore, de l'Etat centralisateur à outrance, de l'Etat absorbant et anéantissant la libre spontanéité de l'individu. Nous estimons que le Gouvernement a des devoirs à remplir envers ce grand corps social dont il assume la haute direction, mais nous n'admettons pas qu'il fasse tout et qu'il agisse seul. Quand nous voyons certains théoriciens proposer de refaire, en quelque sorte d'un seul bloc, par la main de l'Etat, la société tout entière, nous disons que ces théoriciens se trompent lourdement ou qu'ils veulent tromper leurs concitoyens. Je n'entreprends pas de réfuter ici les systèmes qui tendraient à résoudre le problème de la misère en anéantissant l'élément social qui a le plus servi à la combattre, je veux dire la propriété, la propriété cette compagne inséparable de la liberté; je me borne à répondre par de curieuses statistiques ; je dis à ceux qui nous proposentje ne sais quelle répartition de la fortune publique par la main du Gouvernement : Savez vous ce que rapporterait à chacun d'entre vous le partage de toute la fortune territoriale de la France ?
Environ 57 francs de revenu, et savez- vous combien vous donnerait le partage de la fortune totale du pays ? Environ 78 centimes par jour. Voilà le résultat de la division ! Encore faudrait-il supposer qu'après tous ces partages la production resterait la même, ce qui est absolument inadmissible, on en conviendra.
A côté de ce système, il y en a d'autres plus sérieux ; il y en a un notamment qui a été discuté de près par une commission de la Chambre des députés ; on avait proposé de prélever une retenue obligatoire sur les salaires des ouvriers, en imposant aux patrons et à l'Etat des versements proportionnels.
La même théorie s'était déjà produite dans des formes presque identiques à la Constituante de 1848 et à la Législative de 1849. Elle y avait été repoussée tour à tour par le célèbre Comité du travail sur le rapport de M. Ferrouillat, par la Commission des Sociétés mutuelles et des Caisses de Retraite sur le rapport de M. Benoist d'Azy, enfin par la Commission de V Assistance et de la Prévoyance publiques sur le rapport de M. Thiers ; elle n'a pas été mieux accueillie à la Chambre des députés en 1880. On a pensé alors, comme il y a trente ans, que si la prévoyance doit être encouragée, elle ne peut
être imposée, qu'il faut exciter l'ouvrier à s'affranchir de la servitude de la misère et non l'y contraindre par la loi. Comme le disait, en 1848, l'honorable M. Ferrouillat au nom du Comité du travail : « Tout prévoir » pour l'ouvrier, c'est l'habituer à ne rien prévoir par » lui-même. Lui ôter sa liberté d'action avec ses fai- » blesses, c'est lui ôter sa dignité avec sa grandeur, » c'est tarir la source première de tout progrès pour » lui dans l'avenir. La tutelle de l'Etat poussée jus- » qu'à ces lim'tes lui rendrait donc en réalité l'institu- » tion beaucoup moins profitable; elle risquerait » même de la lui rendre odieuse, car il est naturel- » lement ennemi de la gêne et tout bienfait qui » revêt à ses yeux l'apparence d'une servitude, » lui semble par cela même détestable. » A la Législative et à la Chambre en 1880, on a jugé ce système de la même façon ; il n'est acceptable ni en droit, ni en fait; il est impraticable; on ne saurait surveiller, suivre, atteindre le salaire dans ses diverses fluctuations; on ne pourrait ni matériellement, ni moralement déterminer les catégories de personnes astreintes à la retenue obligatoire. Ce serait, du reste, une pure illusion que de prétendre imposer aux patrons une contribution proportionnelle à cette
retenue ; les patrons sauraient bien reprendre sur le prix de la journée ce qu'on leur aurait fait donner par force; il n'y a qu'à répéter le jugement de M. Thiers : « En voulant être prévoyant pour tout le » monde, on sera obligé de violenter tout le monde, » de prendre à chacun des sommes qu'il lui sera très » pénible de donner, puis de se constituer le caissier, » le notaire, le créancier et le débiteur de la nation » tout entière (1). »
En rendant hommage aux sentiments qui avaient dicté la proposition, la commission de la Chambre des Députés Ta repoussée à une très forte majorité (2) ; elle l'a repoussée en principe et au nom même des travailleurs : je dis en leur nom, car sans se borner à com*battre théoriquement la proposition de loi on a fait une vaste enquête ; on a adressé aux Chambres et aux Tribunaux de Commerce, à un nombre considérable d'Associations de prévoyance, à toute la presse, un questionnaire spécial ; on a demandé aux plus intéressés si la retenue obligatoire sur le salaire de l'ouvrier
(1) Rapport du 26 janvier 1850. Ce remarquable document méritera toujours d'être relu.
(2) Voir notre rapport sur la Caisse de Retraites de la vieillesse, en date du 4 décembre 1882.
serait acceptée volontiers, tout au moins sans résistance.
A une immense majorité on a répondu : Non ; si bien que l'honorable M. Martin Nadaud, qui avait pris Tinitiative de la proposition, n'a pas insisté et que tout en gardant ses idées pour l'avenir, il a bien voulu donner sa signature au projet, tout différent, que plusieurs de ses collègues (1) avaient présenté.
Cependant l'Etat doit-il intervenir ? Nous le croyons. Le Gouvernement a une responsabilité trop directe dans l'ordre public, dans la gestion de nos affaires, pour ne pas participer à la solution des questions sociales. Seulement, quel sera son rôle ? Le voici d'après nous. Le Gouvernement doit éclairer et encourager ; nous entendons le mot d'encouragement dans son sens le plus large, c'est-à-dire que nous sommes disposés à admettre la garantie et même les subventions de l'État.
La garantie de l'État en matière d'assurances, nonseulement nous l'admettons pour la petite épargne, pour l'ignorant et le pauvre, mais nous allons la pré-
Ci) MM. Maze (Hippolvte\ Guvot (Rhône), Paul Casimir-Pener (Scine-Inici-ieure), Auditîréd, Buyat, Reyneau. — Proposition de loi déposée le 19 novembre 1881.
senter tout à l'heure — sous la forme d'une des meilleures institutions que nous connaissions. Selon nous,, les caisses d'assurances peuvent être garanties par l'État, comme par les départements, les communes, et les capitalistes, dans des conditions déterminées.
On nous accusera peut-être de transiger avec les principes que nous exposions tout à l'heure. Non; l'intervention de l'État, lorsqu'elle a uniquement pour but de stimuler ou de récompenser dans des proportions prévues par la loi, l'initiative individuelle, surtout chez les ignorants et chez les pauvres, cette intervention revêt un haut caractère de bienveillance, de bienfaisance et est conforme au rôle d'un pouvoir démocratique.
En théorie sans doute, on peut soutenir que tout doit venir de l'individu ; nous croyons qu'en pratique et, du moins pour longtemps encore, cette initiative a besoin d'être soutenue, fortifiée ; nous admettons; je le répète, qu'elle le soit par l'Etat, clans une certaine mesure.
Il y a des travailleurs, des associations ouvrières qui sont hostiles au principe même des subventions, quelle que soit leur source. Nous sommes bien loin de leur en faire un reproche ; nous sommes heu-
reux de constater leur confiance, leur énergie, mais nous estimons que les subventions, le concours des particuliers, des communes, des départements, de l'Etat, ont souvent servi, de la façon la plus heureuse, la création ou le développement d'œuvres très intéressantes.
Est-ce que ce ne sont pas les généreuses allocations de la Chambre de commerce de Lyon qui ont permis jadis à l'importante Société mutuelle des ouvriers en soie de s'organiser et de créer sa Caisse de retraites ? Est-ce que la dotation affectée, il y a trente ans, aux Sociétés de secours mutuels n'a pas — en dépit de ses origines — favorisé, dans de larges proportions, le développement de la mutualité et permis de donner un grand nombre de pensions de retraite ? Il y a dans les associations de prévoyance des membres dits honoraires qui versent leurs cotisations et ne participent à aucun bénéfice ; je n'aime guère le nom d'honoraires: je lui préférerais par exemple celui d'associés et je voudrais que ces membres donnassent plus souvent, indépendamment de leur concours matériel, un concours moral qui serait encore plus piécieux. Mais enfin qui soutiendra que leurs souscriptions aient été inutiles ?
La statistique dit que sans elles beaucoup de sociétés n'auraient pu donner du pain à leurs vieillards.
Non, il n'y a, dans ces encouragements accordés à l'initiative des travailleurs, rien de compromettant pour leur dignité ; mais je me hâte d'ajouter que ce ne sont pas là des moyens suffisants pour triompher de la misère et je dis avec Jules Simon :
t II n'y a qu'une personne qui puisse préserver » l'ouvrier du paupérisme et cette personne, c'est » l'ouvrier lui-même. »
Ce mot profond doit se traduire ainsi : le meilleur moyen pour l'ouvrier de se préserver de la misère, d'échapper à cette gêne cruelle qui l'assaille en cas de maladie ou sur ses vieux jours, c'est d'avoir l'esprit de prévoyance, c'est de savoir prévoir à court terme et à long terme. Toutefois, il faut ajouter à cet esprit de prévoyance un élément sans lequel les forces individuelles, même les plus puissantes, n'iraient pas loin et cet élément souverain, efficace, à l'aide duquel nous espérons constituer la démocratie sur des bases véritablement solides, c'est l'association, c'est la mutualité., c'est cet étroit concours entre les hommes qui permet de faire à deux, à dix, à cent, à mille, ce qu'on ne pourrait accomplir tout seul , qui
donne aussi les capitaux sans lesquels les grandes œuvres humaines resteraient à jamais impossibles . Conformément aux principes que nous venons de rappeler, nous estimons qu'il est actuellement nécessaire d'imprimer une impulsion nouvelle à des institutions déjà anciennes et justement populaires, en les réformant dans un sens vraiment large et démocratique : nous voulons parler de la Caisse de Retraites pour la Vieillesse et des Associations de prévoyance mutuelle.